‹ Les vaincusChapitre 14 sur 21 · VAL G RI · texte numérisé non relu

VAL G RI

D'assez sûr pour un tel message, je ne connais que moi... qui ne peux partir...

SAVONAROLE

Cherche, je chercherai aussi...

VALORI, après un nouveau silence

Pour^Ti qu'il ne soit pas trop tard, et que le roi de France t'écoute... Puissions-nous tenir jusque-là !

SAVONAROLE, lui tendant la main

Tu es un vrai chrétien, Valori !

VALORI, l'effleurant de ses lèvres

Toi mort, c'est fait de la Réi^ublique... Tout pour

loi et notre Florence !.,. Nous ne céderons point sans combat...

Il sort. Fra Benedetto reparaît.

SAVONAROLE

A l'autre, maintenant... Qu'il vienne !

Fra Benedetto s'éloig-ne et revient avec Romolino. Savoiiarole, cependant, regarde sa lettre d'un œil fixe, puis la dissimule avec soin.

ROMOLINO, s'inclinant très bas

Je parle au révérend frère Jérôme, prieur de Saint-Marc ?...

SAVONAROLE

A lui-même.

ROMOLINO

Grandement occupé, paraît-il, même à une heure aussi tardive?...

SAVONAROLE

Oui. . . Tu as un message du Pape ?

ROMOLINO

Du Saint-Père en personne... ces deux brefs... Celui-ci pour toi, le second pour la magnifique Seigneui^e... Mais je ne remettrai ce dernier que selon ta libre réponse.

Il tend le bref à Savonarole.

SAVONAROLE, sans le prendre

Je n'y verrais point pour le lire... Parle, ce sera plus tôt fait.

ROMOLINO

Ce m'est une charge très douce de redire la bonne parole... Sache donc quheui'eusement éclairé le Saint-Père est revenu sur ton compte de l'humeur qu'il avait conçue. Il te comble de louanges bienveillantes...

Lui, Borgia?...

ROMOLINO

Tu peux bien m'en croire... J'ai assisté à toute la scène... Il se passe du nouveau à Rome !... Voici... Monseigneur de Gandie, que le pape chérissait comme un fils, non sans raison à ce qu'on raconte, a été trouvé mort, assassiné siu* les marches de madame Lucrèce... On dit, — pour moi je n'en sais rien, — que le duc César l'a tué lui-même... Il est vrai qu'il ne s'en défend guère...

SAVONAROLE

César Borgia meurtrier de son frère ! . . . Caïn ! Gain !... O race maudite !

ROMOLINO

Certes, ces accidents sont bien tristes... Le désespoir d'Alexandre VI a été sans bornes... Je l'ai vu, devant tout le sacré GoUège, pleurant, criant, se frappant la poitrine... Il s'accusait de forfaits horribles... il était "VTaiment hors de lui... C'est

alors qu'il s'est rappelé tes malédictions, tes menaces... Je ne sais quelles furent ses pensées... mais il m'a confié ce bref pour toi...

SAVONAROLE

Serait-ce une lueur inattendue ?... Et ce bref, dis-tu? Parle, parle...

ROMOLINO

Réjouis-toi, frère, c'est la fortune... Il t'offre la pourpre cardinalice ! . . . à deux conditions . . . Oh ! bénignes...

Lesquelles?...

ROMOLINO

La première, c'est que de toi-même tu renonces à troubler Florence, à prêcher en public...

SAVONAROLE

Ah !... ensuite?

ROMOLINO

La seconde, que le couvent de Saint-Marc verse à Rome cinq mille ducats...

Un silence.

SAVONAROLE

Et... si je refuse?...

ROMOLINO

Si tu refusais, — ce que le Saiat-Père ne veut croire, — il mettrait l'interdit sur Florence, sur ses banques, son commerce, son pain... Ce serait la ruine de la pauvre ville... Je porterais à la Seigneurie ce deuxième bref, qui contient l'ordre de te livrer au bras de FEglise...

SAVONAROLE, tendant la main

Donne... (RomoUno lui donne le bref. Il le déchire.) Yoilà ma réponse !

ROMOLINO

Insensé ! tu refuses la pourpre !

Le chapeau rouge à moi, Jérôme ? Allons donc !... Un chapeau de sang !

ROMOLINO

Tu seras moins fier sous l'estrapade, quand nous te tiendi'ons...

SAVONAROLE, le bras levé

Arrière de moi ! . . .

ROMOLINO

Tu sais où je vais... Au revoir !...

Il sort. Savonarole chancelle comme frappé d'un choc. 11 s'assied. Un long silence. Il relève la tète.

SAVOXAROLE

Le scandale dépasse les bornes... Il faut frapper un coup suprême... Il faut que cette lettre parte... Dieu décidera... Je vois claii\.. Maintenant, j'irai

jusqu'au bout !... (Un nouveau silence. Il se lève, les deux

poings tendus.) Papauté, chimère monstrueuse accroupie dans ton antre de Rome, Idole des Idoles, Antéchrist ! Je démolirai ta superbe et tu seras renouvelée, ou je me briserai contre toi !... O s'il était possible encore de rompre un jour ces grandes ailes !

Un silence. Il fait quelques pas.

FRA BENEDETTO, rentrant

Mon Père, une femme...

Plus personne!... je veux maintenant être seul...

FRA BENEDETTO

C'est, je crois, madonna Ridolfî... Elle semble vivement émue...

SAVONAROLE

Françoise Ridolfi, à cette heure ?... C'est bien, je

l'entendl^ai, laisse-la venir... (Un sUence. Fra Benedetto revient avec Françoise et sort. Elle laisse tomber s\ir ses épaules

le voile noir qui couvrait sa tête.) C'est un danger pressant, ma fille, qui sans doute vous amène ici?...

8l Savonarole. — 5.

FRANÇOISE

Oui, mon Père, un danger pour mon âme...

SAVONAROLE

Vous savez que, selon notre règle, je ne suis point confesseur...

FRANÇOISE

Je le sais... mais s'il est im prêtre qui puisse me guérir, c'est vous seul... Si vous avez pitié de Florence, rejetterez- vous une de ses filles?

SAVONAROLE

Quel est ce péril ?

FRANÇOISE

J'aime un jeune homme... il m'aime, et nous avons parlé...

Malheureuse!... Êtes-vous criminelle?

FRANÇOISE

Je ne viendrais pas, s'il était trop tard, implorer de vous le salut...

SAVONAROLE

Que puis-je pour vous?

FRANÇOISE

Sauvez-moi!... Vous savez les paroles de vie...

SAVONAROLE

Ce salut que tous demandez, F appelez- vous de toute votre âme?... Êtes- vous décidée à souffrir?

FRANÇOISE

Je l'appelle, sans pouvoir faire taire la mortelle douceur d'une autre voix... Je l'appelle... quand je suis seule... Je suis faible devant lui, mon Père...

SAVONAROLE

Votre époux ne peut-il vous défendre ?

FRANÇOISE

J'ai peur de lui... son âme est froide... Il ne m'a jamais accueillie...

SAVONAROLE

Il faut prier ! . . .

Je n'ose plus le faire... Je ne sais plus si Dieu m'entend...

SAVONAROLE

Priez!... priez!... priez encore, jusqu'à ce qu'il vous ait entendue... Il ne refuse jamais sa grâce à celui qui frappe sans relâche... le promettez-vous?

FRANÇOISE

Oui, mon Père...

SAVONAROLE

Il faut encore occuper votre âme, vos mains... L'oisiveté n'est pas bonne...

FRANÇOISE

Que dois-je faire? Mes jours sont vides...

SAVONAROLE

Je vous trouverai une tâche... des pauvres à soigner, des malades... Florence a besoin plus que jamais de tous ses enfants... Le voulez-vous?...

FRANÇOISE

Oh! oui, mon Père!... employez-moi...

SAVONAROLE

C'est bien... Il faut promettre aussi de ne plus revoir ce jeune homme...

FRANÇOISE

De ne plus le revoir?... jamais?...

Sans doute, ou de plusieurs années...

FRANÇOISE

Pas cela!... oh! pas cela, mon Père!... Je vous promets de ne plus le voir qu'avec les autres... devant tous... Je ne serai plus imprudente!...

SAVONAROLE

La femme qu'un seul regard convoite et qui ne fuit pas ce regard commet en son cœur l'adultère... Vous ne devez pas le revoir !

FRANÇOISE

Grâce!... dans quelques jours... bientôt!...

SAVONAROLE

Ne rusez pas avec vous-même... Ce sera maintenant, ou jamais !...

FRANÇOISE

Non!... Non!... Non!.., je n'ai pas de courage...

Elle se laisse tomber sur le banc et pleure, la tête dans ses mains.

SAVONAROLE

Pauvre enfant!... Vous pleurez de vraies larmes... la paix reviendra...

FRANÇOISE, relevant la tête

Dans le ciel? Verrai-je, au ciel, celui que j'aime, et serai-je à lui librement?...

Les Elus n'ont pas de ces fièvres qui brtilent notre chair pitoyable... ils vivent dans l'immense harmonie... Vous serez bien plus tôt consolée... On oublie, ma fille...

FRANÇOISE

Ah! mon père, vous ne savez pas quel est ce mal!

SAVONAROLE

Croyez-vous?... A Ferrare, autrefois, une jeune fille aimait comme vous un jeune homme, qui l'aimait autant que sa vie... Elle fut mariée à un autre, et, plus tard, mourut à Florence... Elle était beUe comme vous l'êtes... Elle s'appelait Hélène Strozzi...

FRANÇOISE

Ma mère!... Vous l'avez connue?...

SAVONAROLE

Oui... C'est comme une ombre lointaine... Je songe quelquefois que peut-être elle ne serait pas morte... et nous aurions vécu heureux!... Vous voyez bien que tout s'apaise...

FRANÇOISE, se levant

Mon Père!...

SAVONAROLE

Je pourrais presque l'être...

FRANÇOISE

Aidez-moi!... Aidez-moi, votre fille!...

Ma fille!... Tant que cette triste vie ne me sera

point retirée, vous me trouverez dans votre ombre... Mais il faut m'obéir... Saint François a dit : « Obéir humblement vaut mieux que de converser avec les Anges... »

FRANÇOISE

J'obéirai... je crains seulement de ne pas me sentir assez forte... Je ne pourrai pas le fuir malgré lui...

SAVONAROLE

Envoyez-le-moi. . .

FRANÇOISE

Il vous hait, mon Père !... il ne viendra point...

SAVONAROLE

Il viendra, si vous lui redites que je le défie de ne

pas venir... (A Fra Benedetto qui se montre) Qu'est-Ce

encore ?...

FRA BENEDETTO

Un jeune homme qui menace... Il veut entrer à toute force, et prétend que vous l'entendrez...

SAVONAROLE

Son nom ?

FRA BENEDETTO

Sandro Botticelli...

FRANÇOISE

Lui!...

SAVONAROLE

Amène-le... (Sort Fra Benedetto.) Dieu l'envoie... Entrez dans ma cellule, ma fille, je vous rappellerai

tout à rheure... (Il mène Françoise à une des cellules qui ouvrent sur le couloir du fond.) Priez du fond du cœur... Priez...

Il ferme la porte de la cellule et revient dans la cour. Sandro arrive par la gauche.

SANDRO

Françoise !... Où est Françoise Ridolfi ?...

SAVONAROLE

C'est elle que tu réclames de la sorte ?

SANDRO

Elle est ici !... je l'ai suivie... je l'ai attendue pendant ces longues heures... Je sais qu'elle est ici, cachée... Vous ne me la déroberez point !...

SAVONAROLE

Elle est dans ces murs, en effet. C'est librement qu'elle est venue, et c'est libre qu'elle s'en ira. Elle est maintenant en prières... Son asile sera respecté.

SANDRO

De quel droit lavez-vous attirée... retenue dans votre sépulcre ?... De quel droit nous séparezvous?...

SAVONAROLE

Du droit qu'a le Pêcheur du Christ d'accueillir une âme qui naufrage et pousse vers sa barque un appel... Et toi, de quel droit la poursuis-tu?

SANDRO

Je l'aime, vous le savez déjà... et elle m'aime aussi, elle m'aime!... Elle n'a pu mentir même

SAVONAROLE

Elle m'a parlé comme une femme pure, anxieuse î garde pouvoir.

de garder sa couronne... Je la défendrai selon mon

SANDRO

Ah! je saurai bien la rejoindre!... Malgré tout, nous nous aimerons ! . . .

SAVONAROLE, lentement

Aimer ! cela s'appelle aimer ! ... Et plus tard, quand tu auras fait d'elle une femme déchue, rejetée des siens, en butte au mépris de ses compagnes et au désir insultant des hommes... quand elle sera mère peut-être, vieillie, dépouillée par les jours de ce charme et de cette jeunesse qui t'échauffent d'une telle convoitise... alors, prendras-tu souci d'elle?... Promets-tu, alors, de l'aimer?...

SANDRO

Je sais que je l'aime... il suffit!... Ce qui adviendra, peu m'importe... Je ne veux pas la faire soutiVir... Je mourrais pour elle avec joie!...

SAVOXAROLE, de même

Oui, tu ferais cette folie rapide... mais à ime longue vie fidèle, à cela tu n'oses point t' engager... Tu ne veux pas la faire souffrir... Et pourtant tu t'acharnes contre elle comme le vautour sur sa proie, sans entendre les cris de son âme qui voudrait échapper à la honte et sauver sa vie inmiortelle ! . . . Que ferais-tu de plus si tu n'aimais pas ?...

SANDRO

Vous ne me ferez point reculer par des raisons, par des paroles !... Je ne sais, en ce moment, qu'une chose... J'ai une vie où je veux enivre, être libre, être heureux, aimer!... Je ne la perdrai pas, comme vous autres, pom' le songe d'une autre vie dont je ne suis pas assuré ! . . . Laissons là les mots inutiles ! . . . Je veux voir Françoise Ridolfi... Voulez-vous me laisser la voir?.,.

SAVONAROLE

Non, par moi, tu ne la verras point !...

SANDRO

Soit! il faut qu'elle sorte d'ici... elle ne saurait m' échapper...

Nous la garderons le temps qu'il faudi^a pour que ton délire s'apaise...

SANDRO

Prenez garde!... Ne me forcez pas aux volontés désespérées...

SAVONAROLE

Que pourrais-tu faire de pire que tu n'oses vouloir à présent?...

SANDRO

L'enlever, m' enfuir avec elle, hors de votre atteinte, loin, loin !... Vous ne me reprocherez plus, alors, de ne pas me dévouer tout entier !...

SAVONAROLE

Oui, un crime en appelle un autre... Après l'adultère, la fuite, l'abandon de ta ville natale... Tout cela s'enchaîne, en vérité...

SANDRO

Ce sera votre œuvi^e, non la mienne, si vous me poussez à bout...

SAVONAROLE

Tu mens ! . . .

SANDRO

Vous dites?...

SAVONAROLE

Je dis : tu te mens à toi-même... Ce crime, tu ne le commettras point!...

SANDRO

Qui m'en empêchera ?

SAVONAROLE, marchant à lui et lui mettant la main sur l'épaule

Toi, et Dieu!...

SANDRO, se dégageant

Nous le verrons bien !...

SAVONAROLE

A l'instant même!... Françoise est dans cette cellule... Tandis que tu trembles de rage, elle prie, elle combat dans l'angoisse, elle pleure pour elle et pour toi... Va, fais-lui tes offres infâmes!... Enlèvela donc, si elle y consent!...

SANDRO

Elle, si près de moi!... si près!... Françoise!...

SAVONAROLE

Elle ne peut pas t' entendre... Il te faut aller la chercher.

SANDRO fait quelc[ues pas. puis s'arrête, en proie à un trouble profond

Françoise!... Rien... On dirait qu'elle est morte...

Sans doute elle prie ardemment... Françoise!... Je ne sais quelle puissance me retient là, cloué!... Je n'ose... Je ne sais plus ce que je veux... Ah! la

voir!... la voir et l'entendre!... (il s-élance d'un mouvement brusque au-devant de Savonarole qui lui barre le passage, immobile, et le regarde fixement. Il s'arrête de nouveau, et, bientôt, recule comme malgré lui.) Si j'allais trouver une étrangère qui ne m'écouterait point?... Si c'était... vous qu'elle préférait?... Quel est donc... ce pouvoir étrange?... Ah! non!... non!... pas cela!... qu'elle reste!... (Tn silence) C'est bien... Vous m'avez vaincu... gardezla!..,

SAVONAROLE

Ce n'est pas moi qui t'ai vaincu... C'est quelqu'un de plus grand, que tu ignores, et que tu désires pourtant... Une dure étape te reste à faire... Tu demeures toujours révolté...

SANDRO, avec un défi sauvage

Oui, révolté contre vos règles, vos commandements, votre foi!... Ne pensez pas m'avoir séduit comme les bourgeois de Florence !... Ne pensez pas me tenir jamais!... Je cède, ce soir, parce que je suis lâche... et que je ne vois pas clair devant moi... peut-être à cause de ce cloître, où je ne respire pas librement... Au fond de mon cœur, je vous hais!... je vous hais! je ne suis pas des vôtres !

SAVONAROLE

Ce n'est pas moi que tu hais... C'est la voix qui s'élève plus forte en toi-même... Tu crois me haïr parce que tu souffres... Courage, c'est une heure féconde!... Parle, crie tout haut ta douleur!...

SANDRO

Je souffre, comme vous le dites... Il n'y a pas de quoi triompher. . . Est-ce ma faute si, sans cet amour, ma vie nest qu'un désert stérile?... Si toute la beauté de la terre s'évanouit comme une ombre vaine, quand je ne vois plus sa beauté ?... Si je suis sans force pour l'œuvre qui est ma seule raison d'être?...

SAVONAROLE

Quelle œuvre ?

SANDRO

Celle que vous chargez d'anathèmes... l'art sublime, que vous condamnez!...

SAVONAROLE

Enfin! voilà l'aveu sincère!... voilà l'idolâtrie secrète qui fait toute ta lâcheté!... l'art, la passion de l'apparence, de la beauté, comme vous dites, profanant un terme sacré!... C'est par lui que tu étais enivré de la chair mortelle d'une femme, assez pour faire bon marché de sa destinée bienheureuse!... C'est par lui que tu es sans recoui^s contre

une jouissance perdue, ignorant une joie plus divine que de rassasier ton désir!... Tu es le digne fils de Florence, toi qui n'oses monter de toi-même où t'invite ta propre pensée, pom^ ne pas avouer d'autre maître que l'avide plaisir de tes yeux !...

SANDRO

Et quand cela serait?... Je connais vos imprécations ordinaires... elles ne m'ont pas converti... Je vous le dis, je n'ai pas honte de la plus féconde allégresse qui jamais ait gonflé ma poitrine ! ... Je n'ai pas honte de donner ma force aux beaux songes qui veulent voir la clarté ! . . .

SAVONAROLE

Toi ! Toi ! ... ta joie ou ta tristesse ! ... Tu ne songes toujours qu'à toi!... Tu ne te doutes même pas, pauvre aveugle enfermé dans une tour enchantée, de l'immense océan de misères qui se déroule au delà de ta porte, et dont une seule marée t'emporterait comme un fétu de paille... Tu ne te doutes pas de la première tâche qui incombe à tout fils de la femme, riche ou pauvre, né dans l'angoisse... Non... tu marches indiff'érent à toute la douleur des hommes, de crainte, parmi la détresse, d'entrevoir aussi la laideur!...

SANDRO

Je ne suis pas celui que vous dites... Je ne suis

pas l'enfant que je parais... mais nous ne pouvons pas nous comprendre... Nous n'avons ni le même langage, ni le même cœur, ni le même habit... Oui, tout ce que vous brûlez, je l'adore... Oui, je ne recherche en ce monde que la lumière fugitive de la grâce et de la beauté !... Ce n'est pas pour moi seul que je travaille... Nous sommes légion de la sorte... et par le livre, par la toile, par le marbre et par le granit, peu à peu nous ferons de la terre un séjour plus beau que vos églises, peu à peu nous arracherons riiomme à l'ennui des ténèbres malsaines où vous le tenez prosterné!... Depuis assez longtemps, vous et les vôtres, vous faites peser sur les têtes humaines votre règne de deuil et de larmes... La grande, l'antique Joie se réveille... elle se lève comme l'aurore... Vous ne pouvez plus l'étouffer!...

SAVONAROLE

Voilà bien le démon du siècle au faite de son arrogance... il se dit envoyé de Dieu!... Et que faites-vous pom^ ceux qui pleurent, pour ceux qui ont soif, qui ont faim?... Seront-ils consolés, rassasiés, vêtus par le livre et la toile, par le marbre et par le granit?... Dans l'allégresse universelle tu n'as oublié que ceux-là ! . . .

Chargez-vous donc de ceux qui pleurent ! . . . laissez les autres vivi'e en paix!...

SAVONAROLE

Si tu peux maintenant vivre en paix, va, je n'ai plus rien à t' apprendre !...

SANDRO

Ah ! vous jouez, vous jouez de moi, parce que vous savez ma blessm^e !... Vous êtes donc invulnérable, vous qui êtes si dur pour les autres ?... Dites enfin, que voulez-vous de moi?

SAVONAROLE

Je veux réveiller toute ton âme... lui donner le baptême de la force... Je veux te montrer le seul remède qui puisse guérir ta blessure...

SANDRO

Quel remède ?

SAVONAROLE

L'amour... l'autre amour... la pitié!... Tu ne le connais que par ouï-dire?... Tu penses que c'est besogne trop basse pour un grand seigneur comme toi, bonne tout au plus pour des moines ?. . . Tu penses que nos cœurs ne sont pas les mêmes parce que nos habits sont différents ?. . . Tu penses que la souffrance humaine n'est qu'une invention de l'Eglise, qu'elle s'effacera dans im sourire, quelle n'est pas aussi antique, bien plus antique que la joie ?... Et tu crois vraiment qu'il suffit de donner au monde cpii saigne

97 Savonarole. — 6

le rayon d'un rcve fragile pour t'être acquitté envers lui ?... qu'on peut, dans cette vallée de larmes, vivre un éternel chant aux lèvres, comme là-haut, au séjour d'extase, font sans doute les séraphins ?... Et, tandis que l'incendie, les massacres dévorent les cités d'Italie, vous jugez avoir assez fait en caressant une image insensible dans l'ombre exquise d'un palais !... Ah ! tant cpie le monde sera monde, vous qui ne pleurez pas vous-mêmes, de quelques noms retentissants que vous décoriez votre ouvrage, vous ne serez pas dignes de déher la sandale d'un humble moine élevé dans la charité ! . . . Il pourra toujom^s vous apprendre la plus formidable leçon ! . . . Tu veux vivre !... T'es-tu demandé ce qui fait le fond de la vie?... Ne vois-tu pas que tout est fantôme et nous échappe comme le vent?... qu'il faut s'attacher à une foi qui dure?... Ne sens-tu pas que tu es un homme, un homme avant d'être un artiste, et que tu dois voler près des tiens ?... Je vois s'émouvoir ton visage... Il ne m'avait donc pas trompé!...

SANDRO

Pourquoi suis-je troublé de la sorte?... Vous ne m'aviez pas parlé ainsi... Ce n'est pas cependant un nouveau langage... Sans doute, une voix importune m'avait murmuré de telles choses... Mais qu'ai-je à faire de souffrir pour ceux que je ne connais point ?...

SAVONAROLE

Le Clmst déjà, sans te connaître, a souffert mille morts pour toi...

SANDRO

Que sais-je ?... Il ne m'a pas sauvé, puisqu'il n'éclaire point ma voie...

As-tu jamais eu pitié de lui?... As-tu jeté même un regard sur ses blessures entr' ouvertes?... T'es-tu arrêté sur la route pour le rafraîchir d'un verre d'eau?...

SANDRO

Je ne l'ai pas rencontré sur ma route...

SAVONAROLE

Tu as rencontré la misère humaine... Tu as entendu les cris de la faim... Sous les traits de l'infirme et du pauvre, c'est lui, ton Sauveur, qui t'appelle, lui, Jésus, l'immortelle pauvreté !... Peuxtu bien lui fermer ton oreille ?. . . Ne vois-tu pas mille bras qui t'implorent?... Ne sais-tu pas que Florence, ta mère, agonise sur un grabat?... que la peste aigrit son haleine?... que ses ennemis se concertent pour lui porter le dernier coup ?

SANDRO

Pour la défendre, que puis-je faire ?...

SAVONAROLE

Tu peux donner ton corps, ton âme, tous les jours de ton indolence... Penche-toi sur les misérables... Le labeur ne te manquera point...

SANDRO

Est-ce à dire... que je sacrifie tout ce qui a fait ma fierté?... le talent, si frivole soit-il, dont peut s'enorgueillir Florence?. . . Prétendez- vous dépeupler ma vie de ses visions radieuses?... n'est-ce pas assez d'arracher l'amour?...

SAVONAROLE

Le Ghi^ist a dit au jeune homme riche : « Vends tes biens, si tu veux me suivre... » Le sacrifice est sans mesure... On ne compte pas avec lui!...

SANDRO

Vos paroles frappent sur mon âme comme des haches dans les clairières... elles volent, éclairant des ruines, comme des flambeaux dans la nuit...

SAVONAROLE

Frappe toi-même avec elles, frappe ! Tu verras le soleil se lever ! . . .

SANDRO

N'est-ce pas un crime ?... Je l'ignore... D'un côté c'est le monde qui rayonne, en ses floraisons infi-

nies... de l'autre, c'est un obscur abîme, où m'attire je ne sais quel effroi...

SAVONAROLE

Va, laisse-toi rouler dans l'abîme î... Tu seras recueilli par des anges qui t' éclaireront de leurs ailes ! . . .

Un silence. Une cloche sonne. Des moines, deux à deux, en file grise, passent dans le couloir du fond et disparaissent dans le cloître.

SANDRO

Je ne peux pas !... ils ne renonçaient point à la félicité terrestre, ceux qui ont pu fuir encore jeunes vers un si sauvage abandon ! . . .

SAVONAROLE

Qu'en sais-tu?... elle s'offre à tout homme, la menteuse et fuyante chimère!... Tu ne sais pas quelle cicatrice cache la robe de chacun de ces moines qui ne montre qu'à Dieu son cœui^ nu...

SAXDRO

Vous êtes trop haut pour moi, mon Père... Je ne suis pas un saint, comme vous!...

SAVONAROLE

Hélas! les Saints sont encore des hommes !... les plus attachés à ce monde, Jérôme, Augustin, François même sont allés le plus haut loin de lui... Qui

lOI Saçonarole. — 6.

peut se dire sans défaillances, avant le Calvaire suprême que l'on monte en portant sa croix ?... Si nous sentions de toutes nos fibres que nous sommes des ombres qui passent, nous irions au ciel d'un seul vol, où siègent en paix les Martyrs ! Mais la chair obscurcit la pensée... Nous avons tous besoin de Dieu!...

SANDRO

Mon père!... Vos yeux sont pleins de larmes!...

SAVONAROLE

J'ai connu un enfant de ton âge, trop vibrant à toute tendresse, que la lecture des poèmes, le chant d'une musique suave faisaient pleurer d'amour, le soir... Cet enfant, les crimes des hommes, les sanglots de la dolente Italie l'ont fait se jeter dans un cloître... Il pensait y étancher toutes les soifs de son âme follement altérée... Je me souviens de lui devant toi...

SANDRO

Cet enfant... cet enfant... c'était vous?...

C'était moi... je le crois à peine!...

SANDRO

Vous avez connu... nos faiblesses?... Ces idoles que vous détruisez?...

SAVONAROLE

Si je n'avais éprouvé leur puissance, je ne les redouterais point...

SANDRO

Prenez tout, prenez tout, mon Père ! Tout, tout, tout!... Je vous donne tout!...

SAVONAROLE, lui ouvrant les bras

Mon fils!...

Sandro s'élance vers lui. Ils s'embrassent d'une longue étreinte.

SANDRO

Accueillez-moi parmi les vôtres... Je veux revêtir la robe blanche...

SAVONAROLE

Non, l'heure n'en est pas venue... La pénitence est un don très rare... Gela ne se fait point par surprise... Lé cloître n'est pas non plus ce que tu penses... Il ressemble à toute autre chose humaine... Ce n'est que le vestibule du cieL..

SANDRO

Ne me laissez pas sans assistance!... Je retomberais dans l'ornière... J'ai besoin d'un grand dévouement!...

Ah ! . . . quelle subite pensée ! . . .

io3

SANDRO

Parlez, dites!...

SAVONAROLE, tirant le pli qu'il a montré à Valori

Vois-tu ces lettres?... elles sont destinées au roi de France... Le sort de Florence en dépend peutêtre... Il me faut un prompt messager...

SANDRO

Donnez-les-moi ! . . .

SAVONAROLE

C'est un grand message... c'est aussi un très grand péril...

SANDRO

Donnez!...

SAVONAROLE, lui tendant les lettres

Va!...

SANDRO, s'arrêtant

Avant de partir... ne pourrais-je pas la revoir?...

SAVONAROLE

Françoise!... je vais l'avertir... (il va à la porte de la

cellule, l'ouvre, et fait un signe à Françoise, qui revient avec lui dans la cour. Son visage est comme extatique et rigide d'avoir

pleuré. Un court silence.) Ma fille, la grâce a fait son œu-sTe... il nous quitte pour un long voyage... Dites-vous un fraternel adieu.

Françoise s'approche de Sandro. Ils se parlent à voix presque basse.

io4

SANDRO

Françoise...

FRANÇOISE

Adieu, pour cette vie...

SANDRO

Nous ne nous re verrons jamais?...

FRANÇOISE

Un jour... un jour... dans l'autre monde!...

SANDRO

Je vous quitte, mais je vous aime...

FRANÇOISE

Taisez-vous ! . . . taisez- vous ! . . . Adieu. . .

SANDRO, mettant un genou en terre

indien...

Il lui prend la main et la porte à ses lèvres ; elle se penche vers lui et lui baise le front.

FRANÇOISE

Adieu...

Elle s'enfuit légèrement. Il se relève et fait quelques pas en la regardant disparaître. Il s'appuie contre une colonne, le bras sur son front. Un silence. Revenant à Savonarole.

SANDRO

Les lettres... donnez-moi les lettres...

lOO

SAVONAROLE

Les voici... L'une d'elles contient les instructions nécessaires... Éloigne-toi de Florence avant l'aube... Va, mon fils, le Seigneur te conduise!... (Sandro s'incline devant lui et sort. Il écoute les pas qui s'éloignent. Après un temps) Mon Dieu, pour tes voies insondables, sois béni par ta créature!... Je désespérais ce soir même... et peut-être le salut du monde est-il en route sous ces astres... Que la terre et le ciel prient et pleurent ensemble, afin que je voie de ces yeux blanchir ton aube rédemptrice !.. . Mais, quand leurs paupières lassées devraient se refermer dans l'ombre, mon Dieu, je te bénis encore d'avoir pu sauver ces deux enfants!...

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