‹ Les vaincusChapitre 15 sur 21 · L'EPREUVE DU FEU · texte numérisé non relu

L'EPREUVE DU FEU

Salle des fêtes du palais Ridolfî, provisoirement transformée en salle du Conseil des Huit. Fenêtres munies à l'extérieur d'épaisses barres de fer forgé. Portes de chêne à droite et à gauche. Sur une table une urne de bronze et des fèves blanches et noires. Sièges épars autour de la table. Trois seigneurs âgés y sont assis ; ils causent à voix basse avec des soupirs en hochant la tète. Quatre autres, dont Machiavel, sont debout devant une fenêtre, observant le spectacle du dehors. Dans un coin, sur un escabeau, le greffier Geccone, bossu, compulse un dossier de paperasses.

RUGCELLAl

Quelle cohue !... La place est comble!... aux portes, aux fenêtres, dans les boutiques, sous la ringhiera, sur les marches de l'église, jusque sur les toits, ma parole ! rien que des têtes florentines !.. . On dirait un tableau du jugement dernier !...

POPOLESCHI

Voyez ce compagnon contre le mur, à cheval sur

une gargouille!... le drôle a une i^lace de choix, pourvu que son haut-de-chausse y résiste!...

MORGANTE

Et cet autre, debout sur son âne, et qui porte un petit enfant !

RUCCELLAÏ

Jour de fête pour Dolfo Spini !... A-t-il une assez belle cuirasse!... Il se pavane en flairant les coups... Il prend la taille d'une paysanne... Celui-là ne perd jamais son temps...

MORGANTE

Voici quatre heures que tout ce monde ne s'est pas mis sous la dent une olive... Ils vont avoir le ventre creux comme des tambours suisses...

RUCCELLAÏ

Tant mieux, ils n'auront pas d'oreilles... Le Frate aura beau sermonner ! . . .

MORGANTE

On va leur servir tout à l'heure un beau rôti de moine !... Si l'épreuve, du moins, a lieu..,

POPOLESCHI

Où donc est le lieu de l'épreuve?...

RUCCELLAÏ

Là, sous tes yeux... Ne vois-tu pas cette double io8

file de fagots, entassés les uns sur les autres sur un espace d'au moins vingt pieds?... Un homme peut y passer tout juste... Quand ils flamberont, il aura chaud ! . . .

POPOLESCHI

Je m'étonne que le Frate ait accepté une pareille gageure... Je le croyais moins fou...

MACHIAVEL

Il ne l'est point... Il n'a pas répondu en personne, seul un de ses disciples a parlé... Nous avons pris celui-ci au mot, sans attendre que le Frate le démente, et fait afficher toute Tliistoire... Nous verrons à présent ce qu'il va dire devant un tel aréopage...

MORGANTE

Un homme providentiel, ce franciscain, d'avoir inventé le défi!... Ha! Ha! s'offrir comme une oie grasse pour faire griller un confrère... Une cuisante facétie s'il en fut!... Je suis curieux de l'épilogue... Qui donc l'a déniché?

RUCCELLAÏ

MORGANTE ET POPOLESCHI

Bravo, Machiavel !.. .

109 Savonarole. — -

MORGANTE

Pas une intrigue de Florence sous laquelle on ne le trouve embusqué !

POPOLESCHI

Il est plus fort que les gens d'Église !

MACHIAVEL

C'est trop d'honneur que vous me faites...

RUCCELLAÎ

Voici notre gonfalonnier, messires... Longue vie au seigneur Bernardo!

RIDOLFI, entrant par la droite

Magnifiques Seigneurs, je vous salue... Nicolas

Machiavel, un mot... (Il le prend à part. A mi-voix) —

Qu' augures-tu de la foule?

MACHIAVEL

Douteuse. Valori, avec ses Piagnoni, peut tenir en échec Dolfo. Gomme dirait Bautista, mon maître, la canaille fera pencher la balance... C'est l'événement qui décidera.

RIDOLFI

Ton moine est-il prêt?...

IIO

MACHIAVEL

Heu! heu!... il attend dans la salle voisine. L'imbécile commence à pâlir, ses jambes flageolent sous sa bedaine. Il sera bon de le secouer.

RIDOLFI, baissant encore la voix

Une captui^e très importante... Sforza me l'a expédiée cette nuit... Un messager de Jérôme au roi de France, porteur de missives signées... On l'a pris dans le Milanais...

MACfflAVEL

Bah!... et ces missives?...

RIDOLFI

Appellent Charles VIII à l'aide et parlent de déposer le Pape !

?,IACHIAVEL

Tiens! Tiens!... pas fou, Savonarole... Il nous préparait une sui^prise... De là son assurance nouvelle, et ce miracle toujoui^s suspendu... Bien joué! je lui rends mon estime... Mais nous le tenons!... (Souriant) Pour le coup, Roderic Borgia va être vraiment en colère! Je voudrais l'entendre...

RIDOLFI

Autre chose... sais-tu le nom du messager? Sandre BotticeUi lui-même!... Je viens de le voir à

l'instant... Et on ne l'a pas saisi sans peine... Il a fait une défense de lion...

Des moulins à vent, ces artistes !

RIDOLFI

Ma femme, rien que d'ouïr la chose, s'est, ma foi, presque évanouie... J'ai dû lui jurer la vie sauve pour ce blanc-bec... C'est à n'y pas croire!

MACHIAVEL

Voilà de quoi sert en politique une figure avantageuse : on a toutes les femmes pour soi. Aussi viens-je d'expédier à Yiterbe notre disgracieux Michel- Ange... Gomme l'autre, il en tenait pour Jérôme, mais, avec son visage maussade, il y aurait laissé la peau. . . Ce qui, vraiment, serait dommage... Tenez cette carte en réserve. Ne la jouez qu'au dernier moment.

RIDOLFI

C'est convenu.

MACHIAVEL, indiquant le groupe le plus proche

Méfiez-vous des gens tristes...

RIDOLFI

Ohî pour ces trois-là, je m'en charge... (ils remontent vers les autres Seigneurs. Tous prennent place autour de la table.

Ridoifi seul reste debout.) Messires, je VOUS ai réunis pour prendre une décision grave. Vous n'ignorez pas les circonstances. La sécurité florentine est menacée, à l'extérieur, par une ligue chaque jour plus puissante. Le commerce, autrefois si prospère, est ruiné par l'interdit. Parmi nous une faction exaltée, — fléau coutumier des Républiques, — maintient la révolte religieuse, proscrit, dans son emportement, nos richesses, les chefs-d'œuvre de l'art, les récréations innocentes. Tout cela, vous le savez, pour un moine qui abuse de l'esprit de la foule, et dont le prestige funeste n'a pu être détruit jusqu'ici par ses fourberies répétées. Voici cependant qu'il chancelle et que l'heure d'agir est venue. Un autre moine s'est levé qui, pour démasquer l'imposteur, l'a défié d'accomplir devant le peuple ce miracle qu'il diff'ère toujours, s' offrant, au péril de sa vie, à franchir un brasier ardent sur une longueur de plusieurs aunes, si Jérôme Savonarole acceptait de subir l'épreuve. Nous avons déjà pris soin de faire en sorte qu'il ne pût se dérober sans scandale. Il faut que, devant tout le peuple, il soit aujourd'hui confondu. Alors nous le tiendrons à merci, mais veillons à saisir l'avantage, car nous avons affaire ici à un adversaire subtil, prompt à inventer des ressources. Il importe de tout prévoir et de le frapper à coup sûr. Je vous propose donc, si Savonarole ne relève point le défi, de le déclarer dès maintenant traître envers Flo-

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rence et l'Église, afin de pouvoir le livrer sur l'heure au Pape qui le réclame à grands cris. Les mesures à cet effet sont prises, et vous n'avez plus qu'à les approuver. Dans la surprise de la foule nous pourrons agir sans encombre, et nous serons ainsi délivrés de cet obsédant fanatique qui nous pèse depuis si longtemps et qui mène Florence à sa perte... J'espère que nous sommes tous d'accord?

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