‹ Les vaincusChapitre 8 sur 21 · MONNA FELICIA · texte numérisé non relu

MONNA FELICIA

Que me veulent ces petits drôles?... Écartez-vous de moi, fripons... Vous froissez toute ma toilette!

PETRUCCIO, avec gravité

Madonna, nous sommes les ser\iteurs du Frate,

chargés par lui de purger Florence de toutes les impudicités...

MONNA FELICIA, en colère

Impudicités! Que dit-il?... Vaurien, tu n'as donc pas de mère?... Cet âge a perdu le respect!

LES ENFANTS, la dépouillant de vive force de tous ses colifichets

— Madonna, renonce aux artifices dont ton âge respectable est paré !

— Renonce à tes dentelles précieuses !

— A tes brillants !

— A tes anneaux !

— A ton éventail !

— A tes fausses boucles ! . . .

— Elle porte des cheveux teints ! . . .

MONNA FELICIA, hors d'elle, se débat et crie parmi eux

Sainte Vierge ! ils vont me mettre nue ! . . . Par pitié, mes petits chérubins!... Gela ne se fait pas devant tout le monde!... Il faut que je change de robe, comprenez- vous ?... Ah! sacripants!...

Elle s'enfuit en grand désordre, parmi la risée unanime. Les enfants trépignent de joie. Soudain une grande clameur s'élève. Une foule bariolée d'hommes et de femmes du peuple envahit la scène. Il s'y mêle des gens d'épée, des artistes, reconnaissables à leurs bonnets rouges. Ils laissent un vide devant l'église et semblent attendre quelqu'un. Les enfants se rangent autour du bûcher. Aux fenêtres des maisons voisines se montrent des visages cxirieux. Pendant ce tumulte un jeune homme à la physionomie difforme s'assoit par terre sans façon devant Machiavel et Bautista et se prép'kre à dessiner.

LA FOULE

Le Frate ! Le Frate ! Viva Gesu !

ANTONIO ET LE GROUPE d' ARTISANS, debout et montant sur leurs sièges

Viva Gesu ! Vi^a Gesu !

BAUTISTA

Allons-nous-en, Seigneur Machiavel...

MACHIAVEL

Voici le monstre qui approche... C'est tout de même une grande force, cette fièvre qui soulève un peuple... Mais combien de temps durera-t-elle ?...

(Apercevant le jeune homme difforme) Michel- Ange ! Que

fais-tu là?...

MICHEL-ANGE, bourru

Vous le voyez bien... Je travaille...

MACHIAVEL, à Bautista

Admire le plus heureux des hommes...

A ce moment, les cris redoublent. Le frère Jérôme Savonarole gravit les marches de l'église et domine toute l'assemblée. C'est un homme de taille moyenne, maigre et nerveux, à la fignre triste, aux yeux étonnaxament brillants. Dominique Buonvincini s'est arrêté au bas des marches.

LA FOULE

Parle-nous, Frate!... Parle!... Parle!...

SAVOXAROLE, après un silence ou il s'esi recueilli, les yeux clos

Vous voulez m'entendre, mes enfants ? Bien. Je veux vous parler, moi aussi. Depuis longtemps, nous ne nous étions vus... — Vous vous dites peutêtre en vous-mêmes : « Eh bien, Frate, d'où revienstu? » et peut-être : « Tu es bien pâle !... » Pâle, oui, mes enfants, et plein d'angoisse. Car j'ai pleuré dans ma cellule! J'ai pleuré et j'ai réfléchi... Je m'engage en ce jour sur une route déserte qui me conduira... Dieu le sait ! Je suis un pêcheur solitaire qui a quitté le port profond... Il a pris le large, et l'orage se lève... Sa barque danse dans la tempête... Ah ! je ne vois partout que la haute mer !... (Un silence.

Dans toute la foule ni un murmure ni un geste) Qu'est-ce

donc? et que m'ont-ils fait? Nous priions dans l'église ensemble, au grand soleil des jours de fête, nous chantions les cantiques sacrés... Ils sont venus avec des draps noirs... ils ont tendu de deuil l'église... ils ont lu le message infâme, puis ils ont éteint tous les cierges... Et me voici banni, banni, au seuil de l'église obscure et ^ide, comme le dernier des mendiants, pom'quoi? Pour avoir travaillé, moi aussi, à la liberté florentine, et pour avoir dit que les prêtres feraient mieux d'avoir de bonnes mœurs qu'une chape d'or sur leurs épaules!... Eh bien! vous m'êtes témoins tous, j'ai obéi, je me suis tu, attendant qu'une lumière luise à Rome... Avec

mes poings jai clos mes lèvres... J'ai fait beau jeu à mes ennemis... Mais quoi, si les vipères l'emportent? Si mon silence enhardit leur bouche? Si le Pape souffre qu'on l'égaré ? Souffrirai-je qu'on m'enterre vivant ?. . . Non ! ils ne riront pas si vite ! Je clamerai contre eux encore ! Je clamerai jusqu'à la fin!... Il n'est pas du pouvoir du Pape de faille juste une sentence injuste... Si elle est injuste, il n'est plus le Pape, il n'est plus qu'un homme abusé... Si Dieu même, par impossible, venait à donner un ordre inique, ses archanges n'obéiraient

point!... (Long assentiment dans la foule) Voilà ce que je

voulais répondre à ces paperasses ! J'ai dit. Je me défendrai ailleurs encore... Or çà, parlons de toi, mon peuple! J'entends dire que tu es mécontent... mécontent? de quoi, je te prie? Tu as brisé Tidole d'airain qui te pesait sur les épaules, tu as chassé le tyran de tes murs. Maintenant, tes hommes sont libres, tes femmes et tes filles sont pures d'outrages; tu sonnes tes cloches toi-même, et tu choisis tes citoyens... Il a passé sans t'émouvoir, le torrent étranger des hommes d'armes qui a dévasté l'Italie ! Dis-moi, que te faut-il encore ? Tu ne le sais pas bien toi-même?... Je vais prophétiser pour toi ! (Mouvement de la foule. Voix : Parle! Parle!) Ecoute , peuple de Florence! Voici mes prophéties dernières. De grands fléaux sont à tes portes. Tu as des yeux.et tu ne les vois point. L'ordre antique du monde chancelle...

les nations ont rompu leurs digues comme des fleuves qui débordent... Elles se mêlent au hasard des batailles, et Dieu frappe d'un mal nouveau leurs embrassements effroyables... Ce n'est pas la guerre seule qui tue... La source même de la vie, l'amour, est pourrie par la mort... Et toi, que fais-tu pour rester sauve ? Ecoute, ville abâtardie ! . . . Les hommes d'armes reviendront, le sang coulera sur les pierres, tes femmes seront traînées par les cheveux et tes enfants seront massacrés. Ecoute ! ce n'est rien encore !... La famine tordra tes entrailles et la peste rongera tes os ! Alors des fantômes vivants s'abattront sur les places, sans force, pour mourir au hasard, comme des cliiens!... Les proche^ méconnaîtront les proches, le fils délaissera son père, la mère jettera son nourrisson ! . . . Alors, ô Florence, ton ciel s'obscurch^a d'une croix noire... il pleuvra des flèches de feu ! ... Et les fossoyeurs par les rues iront criant : « Qui a des morts?... Qui a des morts?... »

Ils ne pourront suffire aux morts ! . . . (Cris de terreur : Pitié! Pitié! Des femmes se cachent le visage.) Tu demandes

pitié, mon peuple? Hélas! tu es sans pitié pour toi! J'ai fait, j'ai fait un autre rêve... J'entendais une musique céleste... le ciel sur tes murs était bleu... Une procession sans nombre de la ville sortait vers la plaine, vêtue de blanc, portant des cierges, des bannières et des rameaux... elle chantait un chant suave... Et, tout au bout de l'horizon, sur une Jéru-

salem nouvelle, resplendissait une croix d'or... O mon peuple, tu montais dans la gloire vers la bienheureuse cité ! . . . Un rêve ! n'était-ce là qu'un rêve ?. . .

Ne seras-tu jamais à Dieu?... (Soupbs et murmure passionné : Sauve-noas, Frate! Sauve-nous!) Insensé ! sauVC-toi

toi-même! mais, puisque tu soupires à l'aide, je porterai le fer sur ta blessure, car elle m'a été révélée... oui, dans l'agonie de mes veilles, j'ai vu clairement ton péché... Tu crois être libre, ô Florence, parce que tu as chassé ton duc!... Tu n'as frappé qu'une première idole... Regarde autour de toi , regarde ! . . . Vingt idoles sont debout , cent idoles, qu'il faut abattre encore, briser!... Tu m'écoutes sans me comprendre?... Ah! tellement elles te sont chères, tu ignores tes propres maîtresses, la luxure et la vanité!... Regarde autour de toi, regarde!... Qu'y a-t-il dans tes maisons, dans tes rues?... Des femmes lascives, parfumées, chargées de joyaux et d'étoffes claires, qui s'arment pour séduire les hommes de ces infernales beautés!... Qu'y a-t-il encore sur tes places, dans tes jardins, dans tes palais?... Des livres, des tableaux, des statues, images de tes adultères, de tes corruptions glorifiées, où les meillem*s de tes jeunes hommes usent les jours de leur jeunesse et qu'on achète au poids de l'or !... Qu'y a-t-il enfin dans tes églises?... Ha! Ha! Voilà le plus infâme!... Des peintures, des idoles encore ! Tu viens voir tes filles de joie

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jusque dans les récits sacrés ! Tu te réjouis de les reconnaître, sous le manteau rouge et la tunique bleue, disant : « Voici Jean, voici Pierre, voici Marthe et voici Marie!... » Et moi je te dis que le soleil a honte d'éclairer ces scandales ! Je te dis qu'une vieille femme en prières, si elle a la sainteté du cœur, est plus belle que toutes vos madones !... Je te dis que tu perds ton âme dans l'adoration de ta chair !... Florence ! Florence! ô courtisane qui te plais au bruit des cithares, aux torches des banquets, aux chansons, laisseras-tu toujours ton Sauveur te dire : « Que de fois je t'ai appelée, et tu ne ; m'as pas entendu ! » Ne briseras-tu pas à mes pieds le vase de cinname et ton cœur?... O sanglote, déchire ta robe, apporte tes trésors, tes délices, jette-les aux flammes purifiantes!... Pleure sur ta couche de vraies larmes, comme la Madeleine au désert ! . . . Car voici le temps des miracles ! J'entends tressaillù* les sépulcres ! . . . La mort va enfanter la vie ! . . . Le Sauveur, le Sauveur va venir ! . . . (n tombe à

genoux sur les dalles. Toute la foule en fait autant.) Viens

donc... Nous t'attendons, tu vois... Nos cœurs sont inondés d'extase... Viens! prends nos soupirs, nos richesses... Mets-nous dans la fournaise ardente... Nous donnerons tout poui- ton baiser... Viens ! enseigne-nous, Seigneur très pauvre, la grâce adorable entre toutes de la très haute Pauvreté !... Elle seule t'a accompagné, ainsi qu'une épouse attentive.

de la crèche au sépulcre d'emprunt où elle s'est couchée avec toi... Marie, ta mère, s'est arrêtée au pied de la croix du calvaire, mais la Pauvreté, y montant elle-même, t'a embrassé jusqu'à la fin... Tuas expiré dans son étreinte !,.. Prends donc ma Passion, ma souffrance ! . . . Prends mes os , ma chair et mon sang!... Je crierai de joie dans le mart^Tc, pour dormir plus tôt sur ton sein ! . . . Viens ! embrasse ton serviteur qui, sans toi, trébuche et défaille... Sois témoin de ton messager ! Ou, si je ne suis qu'un faux prophète, ô Christ, frappe-moi ici de la foudre, et

que ce peuple ouvre les yeux!... (U demeure uu instanl; à genoux, les bras levés, dans un grand silence. Puis sa tête retombe dans ses mains ; il sanglote tout à coup avec force. Les sanglots de l'auditoire lui répondent. Il se relève ensuite et bénit la foule, en parlant d'une voix entrecoupée.) Yous avez OUÏ la Parole.,.

Or donc, donnez !... donnez !... donnez !...

Il rentre rapidement dans l'église, dont les portes se referment sur lui. Un délire s'empare alors de la foule. Tumulte, clameurs qui se croisent. Les hommes lacèrent les affiches, les femmes se dépouillent d'elles-mêmes de leurs tabliers, de leurs menues parures et les déposent sur le bûcher. Des pédants apportent des livres, des artistes apportent des toiles que les enfants leur prennent des mains. Le frère Dominique les dirige et fait disposer l'autodafé.

voix DANS LA FOULE

Miracle ! Mii*acle !

— Un rayon de soleil s'est posé sur lui !

— Apporte du bois ! une torche !

— Tiens î déchire celle-là encore !

— Allons piller le palais Strozzi !

ANTONIO

C'est plus beau qu'un tournoi de vingt lances ! N'avoir rien à donner, quel ennui !

PAGOLO

Oh! poverello, mes affiches ! Elles dansent en l'air comme des cerfs volants !

MANZI

Ma femme vient de jeter sa coiffe ! Si elle pouvait se donner au diable !

MICHELE

Comment! mais c'est bien mon garçon!... c'est mon habit neuf qu'il apporte !... Ah! pour le coup, je vais t'apprendi^e!...

Il veut tancer un des enfants. Celui-ci résiste et le menace. Une femme intervient et prend le parti de l'enfant, qui s'en va sans avoir lâché prise.

BAUTISTA

Je n'en puis plus... C'est la fin du monde!... Voyez ! Lorenzo di Credi , les deux frères délia Robbia, Fra Bartolommeo, le Giorgione ! Ils vont brûler leurs propres cèuvi^es ! Ces gens-là sont devenus fous!...

MACHIAVEL

Fous d'une sublime folie ! Je les envie presque...

Michel- Ange, tu ne brûles pas ton dessin? oiichei- Ange hausse les épaules.) Alors, combien me le vendstu?...

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