‹ Les vainquers de Lodi comedie en un acteChapitre 20 sur 35 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

BEATRIX, ù la marquise, en riuiil .

Comment le trouvez-vous, ma tante?

LA MARQUISE

En assez triste équipage. . .

Je vais en faire un croquis, en ayant l’air de pèindre.

(Elle va se mellre à son chevalet ; tous sont assis. *)

LE MARQUIS

Vous avez là, à la tête de votre armée, mon cher monsieur, un jeune général, le marquis de Bonaparte, je crois?

MAURICE

Bonaparte tout court, monsieur le marquis.

LE MARQUIS

Il paraît qu’il fait la guerre d’une façon qui n’appartient qu’à lui...

MAURICE, souriartt.

Mais oui, il a cette prétention...

LE MARQUIS

En dehors de toutes les régies, de tous les principes...

MAURICE

En dehors surtout des principes qui consistent à se faire battre.

LA MARQUISE

Allons donc! confier une armée à un jeune homme sans expérience ! Quel âge a-t-il?

MAURICE

Le général Bonaparte, madame la marquise, passe pour l’homme le plus âgé de son armée; il a vingt-six ans! Du reste, il paraît que nos soldats sont de votre avis, ils le trouvent trop jeune et ont jugé à propos de lui faire conquérir un à un tous ses grades... Ils viennent, à la suite de la bataille de Lodi, en témoignage de leur satisfaction, de le nommer solennellement caporal.

BEATRIX

Tiens I c’est drôle'!...

LA MARQUISE

C’est ridicule... et cela n’est pas digne d’hommes sérieux...

MAURICE

Aussi, ce n’en sont pas, madame la marquise ; ceux que vous appelez des hommes sérieux , ceux-là , madame la marquise, discutent et pérorent sur les effets et les causes... ils pèsent les chances et les probabilités... ils parlementent, négocient, capitulent même volontiers, mais se piquent, en général, assez peu d’abnégation, et sont rarement disposés à faire à la pairie le sacritice d’un écu ou d’une goutte de leur sang... Non, madame, non, en effet, les vainqueurs de Monlenotle et de Lodi ne ressemblent pas à ces prétendus

* Bcalrii, la marquise, le marquis, Maurice.

LES VAINQUEURS DE LORI

hommes sérieux dont vous parlez, car au premier cri d’alarme, tous se sont levés, sacrifiant leurs intérêts les plus légitimes et les plus chers; ils se sont levés, résolus à mourir pour la défense sacrée du sol de la patrie.

BEATRIX, sérieuse.

Quel enthousiasme !

Les hommes sérieux de tous les temps riront do cela, madame la marquise... Et quand nous passons dans les villes, les dames, pour prouver tout ce qu’elles ont de sérieux, sans doute, les dames nous saluent do leurs rires et de leurs sarcasmes, nous voyant marcher pieds nus et couverts d’uniformes en lambeaux !... Elles ne savent pas que, depuis un an, nous nous sommes battus tous les jours et que nous avons mangé... quelquefois... et... si elles ont sous la main un bout dé papier et un crayon, elles nous croquent sans pitié pour ajouter un type de plus à l’œuvre de Callot, et faire suite à ses Mendiants et à ses Bohèmes !

(Il s’est levé et passe à gauche.)

BEATRIX, se levant vivement et cachant son croquis.

Quoi! monsieur, penseriez-vous?... Je... je peignais.

MAURICE, riant

Une fort jolie étude, madame la comtesse... d'après queloue paysanne des environs, sans doute... C’est bien... il y a du sentiment... le front manque un peu de modelé, cependant... et l’ombre portée des cheveux est un peu grise... Est-ce que vous permettez, madame la comtesse? tu prend la palette et s’asseoit devant le chevalet.) Vous ne connaissez donc pas la puissance du glacis?... Avec une couleur diaphane, comme la laque jaune, par exemple, et l’huile grasse, vous passez légèrement sur la partie qui est dans la pénombre... et puis avec le pouce... 0I1 ! le pouce est un instrument incomparable, il vous donne ce que ne feraient pas tous les blaireaux du monde... là... voyez-vous?

(La marquise et le marquis se sont levés ) BEATRIX , stupéfaite.

Oui !... Comment, vous peignez donc?

MAURICE

Un peu... Je suis élève et ami d’un. jeune homme attaché à l’état-major de l'armée française , un garçon nommé Gros... qui, s’il ne laisse pas ses os sur un champ de bataille, se fera un nom comme peintre, j’en réponds.

BÉATRIX

Vraiment ?

LA MARQUISE

Ah ! mais c’est incroyable I

MAURICE

Une armée française, madame la marquise, n’est pas seule-

* .Maurice, Beatrix, la marquise, le marquis.

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