‹ Les Valets de cœurChapitre 3 sur 8 · V : {Opéra comique · texte numérisé non relu

V : {Opéra comique

Au bout d’une demi-minute la portière revint.

— Eh bien î — lui demanda Philippe.

— Eh bien ! j’ai donné votre carte au père Lajoie, le garçon d’accessoires, il trotte pour vous au foyer et dans les coulisses, il va venir tout à l’heure vous rendre réponse... — faudra pas l’oublier, cet homme... c’est un

vieux de la vieille, d’abord, — il a été caporal du temps ' de l’autre... — et puis il a de la famille !... quatorze en- ’ ;

fants, dont il y en a au moins une demi-douzaine qui sont V' de lui...

— Soyez tranquille, — répondit Philippe en souriant malgré son dépit.

Eu ce moment trois ou quatre employés du théâtre entrèrent dans la loge et forcèrent momentanément le jeune hommeà battre en retraite.

Il se réfugia donc sur la première marche de l’escalier qui conduit aux bureaux de l’administration, et il attendit.

Derrière les employés venait un petit groom de douze à quatorze ans, vêtu de cette livrée de fantaisie, dite livrée anglaise, qu’adoptent volontiers pour leurs gens les agents de change et les filles entretenues.

Ce groom portait un bouquet magnifique, composé de boutons de roses blanches et de violettes de Parme.

Celte énorme gerbe de fleurs attira l’attention de Philippe qui en admira, au passage, la richesse simple et la grâce exquise.

Le groom entra dans la loge, remit le bouquet à la portière et s’en alla.

— Voici une galanterie de bon goût, — pensa le jeune homme, — il faudra que ces jours-ci j’envoie à Olympe quelques'fleurs au théâtre... pauvre chatte... elle les aime tant...

Deux ou trois nouvelles minutes se passèrent.

— Eh ! m’sieu, — cria la portière en apparaissant tout

h coup, — voici le père Lajoie

Et Philippe se trouva en présence du vieux garçon de théâtre, dont le nez constellé de rubis attestaient les inclinations bachiques.

Ce glorieux débris fit le salut militaire et n’attendit pas une interrogation.

— Mossieu, — fit-il, — je n’ai point-z-eu l’avantage de m’acquitter de votre commission-z-avec agrément..

— Comment!.,. — mhrmura Philippe, — vous n’avez point trouvé mademoiselle Olympe?.,.

— Non, mossieu , je n’ai point-z-eu cette satisfaction et cependant j’ai poussé-z-une reconnaissance assez soignée, j’ose le dire, depuis le troisième dessous jusqu’au cintre... — il paraîtrait -z-à ce que j’ai-z-eu l’honneur d’entendre narrer que mam’selle Olympe serait pour le quart d’heure enfermée dans le cabinet du directeur, et l’on n’y peut point-z-entrer dans ce cabinet, rapport-z-à la consigne^., mais je ne lâche pas votre carte, je vas monter m& lourde dans le théâtre, et sitôt que mam’selle Olympe paraîtra je lui coulerai la chose en douceur.

— Faites-cela , mon brave , — répliqua piteusement

L£S VALETS SE COBSR.

Philippe en mettant une pièce de monnaie dans la main du père Lajoie, qui salua de rechef, et regagna son poste eu riant sous cape.

Le viens drôle ne s’était nullement donné la peine de chercher l’actrice et il venait de tirer à Philippe une carotte de longueur f ainsi que lui et ses compères disaient assez volontiers dans leur langage coloré !

11 ne restait donc au jeune homme qu’à recommencer dans la galerie des Variétés sa longue et inutile faction.

C’est ce qu’il fit, mais avec un redoublement d’impatience, et avec une colère sourde et croissante.

Philippe, en effet, commençait à ressentir un tout autre supplice que celui de l’attente.

Malgré la confiance absolue qu’il affectait un instant auparavant, le doute s’emparait de lui, et les dents de feu du serpent de la jalousie le mordaient en plein cœur. •

Déjà il balbutiait à part lui les premières phrases de ce monologue insensé que se déclament les jaloux en semblable occurrence, — paraphrase échevelée et rembrunie de ces deux vers anodins qu’on chante à l’ Opéra-Comique:

Quand on attend sa balte Que l’attente est cruelle’

Amplification désordonnée et pantelante de la terrible phrase du vieux William Sakespeare : Perfide comme l'onde !. . .

Il fut arraché soudain à ses exclamations et à ses imprécations passionnées et furibondes, par une main qui se posait snr son épaule. •

Il tressaillit violemment et se retourna tout d’une pièce, croyant voir Olympe à côté de lui.

LES VALETS LE Cœt’R.

Mais H se trouva face à face avec un visage barbu et moustachu à outrance, — celui d’un grand et gros garçon J’une quarantaine d’années.

Ce nouveau venu avait ce teint haut en couleur, ces yeuxbrillantset ces lèvres sensuelles (fui trahissent l’homme de vie facile et d’habitudes débraillées.

Son élégance, comme celle du jeune comte, était d’ailleurs irréprochable.

— Bonsoir, Philippe... bonsoir, cher ami... — fit-il d’une voix joyeuse et mordante.

Philippe, profondément désappointé de rencontrer la figure d’un ami, là où il avait cru trouver celle d’une maîtresse, fut quelques secondes avant de répondre.

Enfin il murmura:

— Bonsoir, mon cher Georges, bonsoir... comment te portes-tu ?

— Bien, — très-bien, trop bien, — j’engraisse...

— Ah I tant mieux.

— Non, tant pis, mordieu!... tant pis I...

— Comme tu voudras...

Le nouveau venu se mit à rire.

— Que fais-tu donc là? — deraanda-l-il.

— Ce que je fais ?

— Oui.

— Oh ! rien de bon.

— Mais encore?

— J’attends.

— Qui?

— Olympe.

— Olympe? lifpetite Olympe des Variétés?

— Elle-raôme.

— Quoi?... toujours?...

LES VALETS DE CCEl'Il.

— Hélas! oui, toujours!

— Mais voilà cinq ou six mois que cela dure, ce me semble...

— Tout autant.

— Tu es donc pincé complètement ?

— J’en ai peur.

— Diable!... diable!... mauvaise affaire!.. T Pourquoi ne suis-tu pas ma méthode? toutes les femmes et point de maîtresse!... beaucoup de plaisir et jamais d’amour!... voilà ma façon de comprendre la vie et je crois que c’est la bonne!...

— J’ai dit cela longtemps, mon cher...-

— El maintenant tu as changé d’avis. — Fort bien, -tous les goûts sont dans la naturel... Je ne te ferai pas de morale ; cela ne servirait absolument à rien. — D’ailleurs Olympe est une belle fille.

— N’est-ce pas? — s’écria Philippe rayonnant.

— Certes!... — nous sommes à Paris une soixantaine qui savons d’une façon complète à quoi nous en tenir à ce sujet.

Philippe 0t la moue.

Georges ne sembla pas s’en apercevoir et reprit ;

— Voyous, t’aime-t-elle beaucoup î

— Je le crois.

— C’est au mieux!... te coûte -t-elle bien cher?

— Olympe est un modèle de désintéressement...' — s’écria Philippe.

— Vraiment ! — fit Georges avec une gravité comique.

— Eh bien, voilà une chose que je ne savais pas et que je suis enchanté d’apprendre...

— Tu crois railler, mais je t’affirme ,,u'elle ne reçoit ' jamais qu’à contre-cœur les gages de ma tendresse...

~ Oh ! ~ s’écria Georges, — la phrase est jolie, j’en

.LJES VALETS DE COEDE.

retiens quelques exemplaires pour les répandre dans le monde... — Celte chère Olympe!... C’est bien dommage que feu M. M outhyon n'ait point songé à créer un prix de désintéressemeal, — elle aurait concouru, et avec de bien belles chancet!...

Il y eut un instant de silence, puis l’ami de Philippe continua.

— Et, dis-m à, mon très-cher, te trompe-t-elle souvent?

Le jeune bou\me fit un bond.

— Heinî — balbutia-t-il, — tu dis?

Georges répéta sa question.

— Si elle me trompe? — répliqua vivement Philippe, ^ mais jamais ! — au grand jamais I

— Tu croiaî

— J’en mettrais au feu ma main droite.TT

— Il me semble que quelque chose brûle... Ah ! c'est le bout de mon gant que touchait mon cigare... je croyais d’abord quec’ était tamain... — Donc Olympe ne te trompe pas... Voilà qui va le mieux du monde et je prends note de cette fidélité pour en transmettre la nouvelle authentique à Paris stupéfait, à la France surprise, à l’Europe étonnée !...

Philippe ne savait que répondre et quelle contenance garder sous le feu nourri de cette artillerie de sarcasmes joyeux et polis.

il était impossible, ou tout au moins bien difficile de s’en fâcher.

Le jeune homme prit le parti d’en rire, — mais sa gaîté n’était point franche, et, ainsi qu’on le dit vulgairement, il riait jaune.

Deux mots en passant, s’il vous plaît, sur l’interlocuteur de Philippe do Gessy et sur M. de Gessy lui -même.

La position sociale du baron Georges de Giveniy peut se formuler en une seule ligne.

Il était bon gentilhomme, il avait quarante ans et quarante mille livres de rentes.

Maître à dix-huit ans de la totalité de ses revenus, il avait eu le bon esprit, — quoique viveur par goût et dépensier par tempérament, — de ne point dévorer en même temps le capital et les revenus, ainsi que le font tant d’autres jeunes gens, météores fugitifs qui brillent un instant sur l’horizon du turf parisien, et disparaissent tout à coup, un beau matin, sans que personne sache ce qu’ils sont devenus, et sans qu’à vrai dire qui que ce soit s’inquiète de leur disparition.

Les uns s’engagent dans l’armée d’Afrique et reparaissent, quinze ans plus tard, avec une épaulette et un ruban rouge.

Les autres épousent en province des héritières louches et boiteuses, et procréent dans quelque bourgade des rejetons borgnes et bossus.

D’autres, enfin, demandent à un canon de pistolet ou à une goutte d’acide prnssique le sommeil et l’oubl:

Georges de Giverny, au contraire, basant le chiffre de ses dépenses sur celui de ses recettes, s’était arrangé une existence confortable en son décousu, — régulière dans son irrégularité, — pleine d’ordre au milieu d’un désordre complet en apparence.

Nous allons expliquer, tout à l’heure, à l’aide de quels procédés il était parvenu à mener à peu de frais une vie luxueuse et brillante, suite non interrompue de plaisirs coûteux, et à satisfaire à bon marché des caprices de toute nature, qui eussent été ruineux pour des fortunes bien autrement amples et solides que ne l'était la sienne.

LES VALETS DE CCEt II

Et, tout cela, d’une façon large, honorable, et ne prOtanl le flanc en aucune façon aux attaques des médisants, des envieux et des ennemis.

l'o ivpe de viveur.

Rien de plus simple, et tout h la fois de plus ingénieux que cette façon d’entendre la vie.

D’abord, sachant à merveille qu’il n’y a rien d’aussi dispendieux que de prêter de l’argent à ses amis , par la raison fort simple que sur dix emprunteurs six ne rendent jamais la somme empruntée, Georges de Giverny s’était imposé comme règle invariable, et sans exception, de ne prêter à qui que ce soit quelque somme que ce fût.

La maison du baron ne lui coûtait point fort cher.

Il occupait, rue de Grammout, tout auprès du boulevard dos Italiens, un charmant petit appartement de garçon, avec remise et écurie.

Le loyer de ce logis ne montait qu’à deux mille francs.

Dn cocher, et un groom qui lui servait de valet de chambre, étaient les seuls domestiques de Georges.

Il avait trois chevaux, — un cheval pur-sang pour la promenade, — un autre demi-sang pour le tilbury, — ( t le troisième, robuste Mecklenbourgeois de grande taille et de puissante encolure, pour le coupé.

Il déjeunait quelquefois chex lui, mais n’y dînait jamais.

Jl allait fort peu dans ce que l’on est convenu d’appeler

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LES VALETS DE CCEtR. 21

le Monde, c’est-à-dire dans les salons aristocratiques da faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré.

Il avait sa stalle ou son fauteuil à toutes les premières représentations, à commencer par l’Opéra et à finir par l’Ambigu et la Gaîté.

Quoiqu’il ne s’occupât point de politique, ses tendances légilimisles s’afiicliaient à la boutonnière de son paletot ou de sa redingote, l’hiver par un camélia blanc, l'été par une rose blanche.

Chaque soir, le baron allait au club et y faisait sa partie de wisth.

Or, il était à ce jeu devenu d’une force proverbiale, — si bien que, tout en jouant d’une façon parfaitement loyale, il gagnait sept fois sur dix, et ajoutait ainsi à son revenu, bon an mal an, une douzaine de mille livres.

Ajoutons qu’il n’y avait aucun sleeple-chase à Lamarche, au Ghamp-de-Mars, à Satory ou à Chantilly, sans que le baron y assistât.

Il ne faisait jamais courir et ne pariait point.

Nous venons d’esquisser dans les lignes précédentes, un croquis rapide, une sorte de scénario de la vie habituelle du baron Georges de Giverny.

Mais nous avons omis à dessein de parler du chapitre des femmes, — le plus ruineux de tous.

Ce chapitre mérite d’être traité avec quelques détails.

Le baron n’appartenait pas précisément à la classe nombreuse des libertins de profession, mais, ainsi que le dénotait sa physionomie, il y avait en lui une bonne dose de sensualité voluptueuse.

Seulement, par une prédisposition toute spéciale, le baron incapable d'éprouver une alTeclion vraie et j'îofonde.

LES VAtETS DE COElB.

Son cœur n’avait jamais battu.

Jamais, — même aux Jours de son extrême jeunesse,

— il n’avait ressenti les frémissantes ardeurs d’une passion qui ne fût point jouée.

Jamais ses lèvres n’avaient murmuré, dans un trouble réel et une délicieuse extase, ces trois mots divins : — Je vous aimet...

Georges ne comprenait que faciles et lascives amours qui commencent à minuit, sous le feu de cent bougies, au milieu des épaules nues étincelantes de vingt femmes, parmi les bruits joyeux de l’orchestre qui chante et les détonations excitantes du vin de Champagne qui ruisselle,

— fugitives tendresses qui ont trouvé leur dénouement avant que l’aube ait blanchi.

Georges de Giverny, jadis l’ami intime et le compagnon d’orgies de lord Seymour, vivait depuis vingt ans au beau milieu du monde brillant et dissolu de la bohème galante.

U — Nourri dans le sérail, j'en connais les détours !n

— pouvait-il dire mieux que personne.

Il n’était guère, en effet, de pécheresse un peu bien posée, à laquelle il n’eût donné un coup d’épaule au début de sa carrière.

Il savait sur le bout du doigt l’origine des impures les plus brillantes, — et il n’ignorait aucun des noms, toujours grotesques et souvent ignobles, cachés sous des titres de contrebande et sous des blasons apocryphes.

Seulement il n’y avait pas d’exemple qu’il eût abusé de ces secrets, ou que même il eût commis l’indiscrétion de les divulguer.

Aussi tous les boudoirs de la moderne Cythère s’ouvraient-ils pour lui sans conteste.

Ce n’est pas, croyez le-bien, que Georges acceplât ce

rôle, honteux pour un gentilhomme et pour un homme riche, de recevoir gratis les faveurs d’un amour vénal

Loin de là I

Seulement, le baron attribuait à ces faveurs leur prix réel, et non pas le prix de convention, consenti par un certain nombre de niais et d’imbéciles.

Ajoutons à cela que M. de Giverny était toujours prêt à rendre service à ses passagères maîtresses.

Si l’une d’elle venait frapper à sa porte, en un jour d’infortune, il avait sans cesse à la disposition de l’Ariane affligée quelques louis et des paroles consolantes.

Ces procédés avaient valu à Georges, dans le monde des femmes galantes, la réputation d’être le meilleur enfant qu’il y eût sous le soleil.

Partout il était accueilli par elles, embrassé, choyé, fêté, comme un véritable et utile ami.

Bref, les quartiers privilégiés où fume sans cesse un grain d’encens devant les autels de Vénus Mérétrix, étaient pour Georges un vaste harem dont les trois quarts au moins des actrices et des lorettes se faisaient les odalisques.

On comprend sans peine qu’en des conditions semblables, M. de Giverny devait trouver et trouvait en effet trèsridicules les dispendieuses folies de ces prétendus viveurs qui, sous ses yeux, fondaient des fortunes au creuset des caprices de quelque courtisane qu’il avait vue, six mois auparavant, sortir de la boue en jupons crottés.

11 raillait surtout impitoyablement, ces hommes, quels qu’ils fussent, jeunes ou vieux, gentilshommes ou bourgeois, riches d’intelligence ou crétins appauvris, qui abdiquaient tout à la fois leur dignité, leur volonté, leur pudeur, se faisaient les laquais de créatures à la joue fardée, à la lèvre menteuse, — s’attelaient à leur char de triom*

phe et devenaient les salellilcs de ces planètes d’ordre nouveau.

Le baron Georges, nous le répétons, raillait sans pitié ces gens-là, et les nommait : les Valets de Cœur.

Le comte Philippe de Gessy, — figé de vingt-cinq ou vingt-six ans au plus, — était, — tout au contraire du personnage que nous venons de mettre en scène, — pétri d’illusions, et non encore sorti des langes d’une naïveté primitive à l’endroit des choses amoureuses.

Bien né d’ailleurs, riche, beau garçon et spirituel avec tout cela, ce qui ne gâtait rien.

Eh bien ! une petite actrice des Variétés, — mademoiselle Olympe, — assez jolie fille, mais coquine achevée, était en train, depuis six mois, de gaspiller la fortune, de dépraver le cœur et d’éteindre l’intelligence de Philippe, devenu son Valet de Cœur.

Combien lui faudrait-il de temps pour achever ce travail.

C’est ce que l’avenir nous apprendra sans doute.

Et, maintenant que nous venons de crayonner, trop longuement peut-être, le profil physique et moral des deux interlocuteurs arrêtés en face l’un de l’autre dans la galerie des Variétés, reprenons, s’il vous plaît, le fil de leur conversation un instant interrompue.

Nous savons déjà que Philippe riait, à contre-cœur, il est vrai, des attaques de M. de Giverny.

Ce dernier reprit :

— Tu me disais donc que tu attendais Olympe?..?

— Oui... — répondit Philiope.

— Depuis longtemps? •

— Depuis près d’une heure...

M. de Gessy n’avait pas plutôt prononcé ces mots, qu’il aurait bien voulu pouvoir les rclonir.

LES VALETS DE COEl'fi.'

Mais il était trop tard.

— Depuis une heure !... — s’écria M. deGiverny d'un (on sardonique, — diable!... diable! et sait-elle que lu l’attends?...

— Sans doute.

— Et que peut-elle faire , si longtemps ?

— C’est ce que je me demande... car enfin, il ne lui fallait que dix minutes pour se déshabiller et se rhabiller après la seconde pièce...

— Eh bien! si tu veux, je vais te le dire, moi, ce qu’elle fait. ..

— Toi?

— Oui, moi.

— Tu me feras plaisir.’

— Cela n’est pas certain.

— Enfin, parle...

— Tu ne m’en voudras pas, quand j’aurai parlé?

— Non.

— Bien sûrî...

— Parole d’honneur.

— Eh bien ! cette chère petite..! — Ah bah ! toute réflexion faite il vaut mieux que je ne te dise rien...

Philippe était sur les épines.

— Mon cher ami, — fit-il d’un ton presque suppliant, — parle, je t’en supplie...

— Tu le veux?

— Je le veux.

— Soit! je cède... — Eh bien, cette chère petite', elle...

— Elle?... — répéta Philippe avec une croissante anxiété.

— Elle te trompe, — répondit Georges carrément.

âc

LES VALETS DE COEÜIl.

M. de Gessy fit une grimace fort laide.

Puis il s’efforça de sourire.

— Allons, — dit-il ensuite, — tu plaisantes..".

— Jamais, je te l’affirme, je ne me suis senti plus sérieux.

— Olympe me (rompe?

— Hélas, oui !

— Dans ce moment?

— Dans ce moment.

— Mais, mon cher, cela est tout bonnement impossible...

— Pourquoi donc ?

— Songe donc qu’Olympe est dans l’intérieur du théâtre...

— Eh bien !...

— Eh bien, avec qui me tromperait-elle?

— Comment, avec qui?...

— Je veux dire qu’il n’y a là-dedans que des gens impossibles... — directeur, auteurs, acteurs, journalistes, etc... etc.

Le baron Georges ne put contenir un éclat de rire si violent que plusieurs des promeneurs de la grande galerie se retournèrent au bruit.

— Deviens-tu fou?.., — demanda-t-il.

— Fouî... moi?...

— Et à lier, encorel... hélas, j’en ai bien peur!... Il me semble cependant qu’ autrefois tu avais de l’esprit !...

Philippe regarda le baron d’un air hébété.

Georges continua :

— Décidément mon pauve garçon, tu es trop jeune pour ton âge!... tu divagues, tu déraisonnes!... — Si Olympe était chez elle ou chez toi, je dirais : — Peut-

itre ne te trompe-Uelle pas. — Car enfin, chez toi ou chez elle, elle ne deviendrait infidèle que pour de l’argent, et tu lui en donnes assez, sans doute, pour qu’elle n’ait que faire de celui des autres ; mais ici, — ici, — au théâtre, elle est entourée d’une foule de gens dans les bras de qui la jettent forcément son intérêt ou son caprice, tu ne t’en inquiètes point, et tu me réponds avec un sourire ingénu et une candeur qui t’honore : — tous ces gens-là sont impossibles!... — Allons, mon cher, tu es magnifique!...

Et le baron de Giverny modula, pour la seconde fois, un éclat de rire franc et sonore

Ob ami terrible.

Philippe de Gessy regardait M. de Giverny d’un air si étonné, et ses yeux largement ouverts exprimaient une telle stupéfaction, que le baron comprit qu’il devait une explication à son naïf ami.

11 s’empressa de la lui donner.

— Je vois que tu ne me comprends pas, mon cher, — lui dit-il. — Eh bien, écoute : — Je vais reprendre en sous-œuvre les paroles de tout à l’heure, et je deviendrai pour toi limpide et transparent comme de l’eau de roche...

— Ah!... — murmura Philippe, — tu me feras vrai« ment plaisir...

rr Dans l’intérieur d’un théâtre, disais-tu, il n’y a que

LES VALETS DE COEtA.

(les directeurs, des auteurs, des journalistes et des acteurs, et ces gens-là ne sont point à craindre. C’est lü ton avis, n’est-ce pas ?

— Dame! il me semble...

— Il te semble mal... — Tous ces gens-là sont les rivaux, de fait et de droit, et sois parfailement convaincu que, s’ils veulent s'en donner la peine (et ils le voudront, les drôles), ta maîtresse devra leur payer des contributions amoureuses...

Philippe fit un brusque haut-le-corps,

— Calme tes nerfs, mon ami, — continua le baron Georges, — je n’ai pas mon flacon de sels anglais, et il sera temps de te passer la fantaisie d’une crise légère quand je l’aurai fait loucher la vérité du bout du doigt...

Philippe baissa la tête avec résignation.

Il attendait le coup de massue.

— Pauvre Valet de Cœur, — reprit M. de Giverny, — je tranche dans le vif, et tu soulTres... mais, si je te guéris, qu’importe ? et, si je ne le guéris pas, qu’importe encore?... ün regard et un baiser de tou Olympe fermeront tes blessures, et tu auras le droit de ne plus croire un mot de tout ce que je t’aurai dit...

Philippe maudissait de toute son âme le malencontreux hasard qui l’avait rais en présence du baron.

Mais Olympe allait sortir enfin, sans doute, et il lui fallait rester à son poste.

M. de Giverny continua :

— A tout seigneur, tout honneur! — dans la galerie de ces personnages, le directeur viendra le premier. — Un directeur dans son théâtre, mon cher, est un sultan ; — il jette le mouchoir et il faut le relever ou rompre son » engagement, qui, en cas de refus, tu le comprends à mer-

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veille, deviendrait tout aussitôt illusoire... — Je fais une exception, bien entendu, pour ces actrices hors ligne qui s’imposent à un directeur parce qu’elles font recette et qu’elles sont les enfants chéries du public, mais Olympe n’csl point dans ce cas, et tu sais aussi bien que moi qu’elle n’a de succès qu’à la ville.

Philippe ne répondit que par un soupir.

— Le meuble principal du cabinet de tout directeur est un large divan, — poursuivit Georges de Giverny. — Or, pour mettre les pieds sur les planches d’un théâtre, il faut, quand une actrice est jeune et gentille, qu’elle se soit d’abord assise sur ce divan... tu comprends que je gaze et tu devines ce que je veux dire...

M. de Gessy se taisait.

— Passons aux auteurs maintenant, — continua le baron. — Il y en a quelques-uns qui sont aussi jeunes que toi, aussi jolis garçons que toi, aussi bons gentilshommes que nous deux, — c’est rare, j’en conviens, mais enfin il y en a. — Eh bien ! ne va pas croire que ceux-là doivent leurs succès de coulisses à leur jeunesse et à leur bonne mine. — Ceux qui sont vieux et laids, sales et puants, ceux qui prennent du tabac et portent du linge douteux, la grande majorité enfin, réussissent tout aussi bien auprès de ces dames et peut-être mieux que les premiers... — Songe donc qu’ils disposent de la mystérieuse puissance du manuscrit! — Songe donc qu’ils peuvent accorder à leur gré cette insigne faveur que l’on appelle un rôle, — songe donc qu’il dépend d’eux, par exemple, de faire apparaître Olympe, dans une revue ou dans une féerie, vêtue d’un maillot transparent, d’une tunique de gaze, et ses longs cheveux noirs répandus sur ses blan- , ches épaules, blanchies encore par la poudre de riz!...

Et tu crois que Fon peut résister à des gens doués d’une semblable puissance!... innocent!... trois fois innocent!...

Philippe entendait tout cela.

La voix mordante et railleuse de Georges résonnait à ses oreilles comme un glas funèbre.

Il pâlissait !

11 défaillait !

Le baron fut sans pitié et reprit :

— Les Journalistes!... — Ceux-là ne donnent pas de rôles, c’est vrai, mais ils dispensent l’éloge et la critique... — Ne peut-on, au prix de quelques œillades, de quelques sourires, au besoin de quelques baisers (tout cela coûte si peu), acheter dix lignes dans le feuilleton de lundi prochain !... — dix lignes!... — Un éloge qui devient le piédestal sur lequel vous vous posez, statue vivante!... — dix lignes qui décuplent votre valeur artistique et amoureuse!... — dix lignes, qui font de vous une illustration ! une célébrité ! une étoile ! — dix lignes, arme terrible avec laquelle vous écrasez une rivale et vous rivez la chaîne de dix mille amoureux!... — Ah ! les journalistes, mon cher, la porte du cœur d’une actrice est toujours, crois-le bien, ouverte à deux battants pour eux !...

Georges de Giverny parlait ainsi avec une verve incroyable et avec cet aplomb que donne la vérité sûre d’elle-môme.

L’abattement de son triste auditeur redoublait,

Georges continua :

— Il me reste, — dit-il, — à te parler des acteurs...'

Philippe releva la tête et interrompit vivement le baron :

— Oh ! quant à ceux-là , — s’écria-t-il , — Je ne peux pas, je ne veux pas te croire... >— puisqu’il le faut

je te passe les autres... — auteurs et journalistes vivent de leur intelligence, et la plume est, après tout, une noblesse comme l’épée. — Mais voir dans un acteur un rival. — admettre que des femmes que nous aimons et que nous élevons jusqu’à nous, . se livrent à des baladins dont la joue est enfarinée de céruse, la moustache postiche et la lèvre teinte de carmin, — à de grotesques jeunes premiers qu’entretiennent de vieilles actrices ou des bourgeoises hors d’âge, — admettre cela, — jamais!... Rien que d’y penser mon cœur se soulève !...

Georges haussa les épaules et prit un air de pitié.

— Ton cœur s’apaisera, — dit-il, — et tout à l’heure tu verras juste. — Eh l c’est précisément ce qui te dégoûte qui attire invinciblement les jolis anges déchus dont nous parlons, et auquels, ma foi, je pardonne, — ces pauvres filles, crois-le bien, nous les ennuyons mortellement! — L’horrible cabotin, les traitant dans le tête-à-tête avec une familiarité brutale, bégayant à leur oreille, à travers les hoquets de l’ivresse du vio de Champagne à deux francs, les obscénités et les gravelures de l’argot des coulisses , les repose de notre langage trop choisi et de l’absurde respect dont nous croyons devoir les entourer, parce qu’elles sont femmes... — N’en doute pas, mon cher, les émanations suspectes du tabac caporal leur plaisent tout autrement que le parfum de nos cigares espagnols, — elles leur rappellent les senteurs de la loge étroite et infecte où leur père était portier et où s’est écoulée leur heureuse enfance... — D’ailleurs le vice attire le vice et ces chers petits anges frémissent de joie au contact d’une nature encore plus immorale et plus dépravée que la leur...

Philippe secoua la tête.

LES VALErS DE COEÜR.

— Tu ne me crois pas î — demanda Georges^

— Non, -- répondit le jeune homme.

M. de Giverny changea de Ion.

— Tu connais, — dit-il, — une jolie fdle qui s’appelle mademoiselle G... ?

— L’aclrice ?

— Certainement.

— Eh bien 1 mon cher, tu sais sans doute qu’elle est protégée, et très-richement, par un homme do notre monde, trois ou quatre fois millionnaire, élégant, spirituel, etc., qui s’agenouille devant les moindres caprices de son adorée, et joue auprès d’elle le rôle do plus humble des Valets de Cœurs.

— Je sais aussi cela. — Après ?

— L’autre jour, ou plutôt l’autre nuit, le protecteur en question arrive chez sa maîtresse; — on ne l’attendait pas, — on le croyait absent, — aucune précaution n’était prise, — jamais flagrant délit mieux constaté ne fit agréablement sourire un commissaire de police dans l’exercice de ses fonctions, — bref, un gros garçon, l’un des cabotins de Paris les plus lourds et les plus communs, en bonnet de coton et en gilet de flanelle, occupait la place habituelle du protecteur désillusionné...

— Ah! — fit M. de Gessy.

— Le prolcclciir manifesta son étonnement, — poursuivit Georges, — c’était naturel. — Sais-tu ce que la demoiselle lui répondit, sans se déconcerter le moins da monde?

— Non, — dit Philippe.

— Eh bien! (et, sur ces quelques mots d’une de ces

LES VALETS DE COSHl. 33

dames, tu peux juger l’espèce enlière), elle lui répondit lextuelleraeiU ceci :

« — En vérité^ mon cher, puisque vous vous payez une actrice, je ne vois pas pourquoi je ne me paierais pas un acteur!... »

£t après un silence, Georges ajouta :

— Saluons, mon cher, car ceci est grandiose comme le mot de Gambronnc îx Waterloo!...

Dn bouquet de rioleties.

Ledialogue précédent aurait indéfiniment continué sans doute, si le frou-frou d’une robe de soie et le joli bruit de deux petites bottines n’étaient enfin venus rinterrompre.

Olympe, vive et légère, franchissait lestement le seuil de l’entrée des acteurs et passait son bras sous celui de Philippe avec une assurance sonnante qui dénotait, sinon une parfaite innocence, du moins le complet oubli des torts qu’elle venait peut-être d’avoir :

— Bonsoir, Philippe, — dit-elle vivement, — je t’ai fait attendre, mon pauvre ami, — eh bien ! il ne faut pas m’en vouloir, j'étais dans de grandes affaires avec mon directeur ; — je te raconterai cela plus tard...

Philippe était très-sombre et ne répondit pas.

L’actrice ne se préoccupa nullement de ce silence.

Elle regarda l’interlocuteur de son amant, elle le lecoiiput et elle s’écria

Si

Lis VALITS DE COEDI.'

— Tiens, c’est vous, gros Georges!... il me semble que je vous ai vu tout à l’heure à l’orchestre, pendant ma pièce...

J’y étais en effet, ma chère petite, et je vous ai trou* vée charmante...

— Flatteur ! — répondit Olympe en minaudant.

Puis elle ajouta aussitôt en s’adressant à Philippe:

— Dis donc, chéri, où est ton coupé?...

— Dans la rue Vivienne, — fit le jeune homme entre ses dents.

— Eh bien, allons d’abord chez M. Marquis où tu achèteras une gigantesque boîte de chocolat, ensuite prenons la voiture et courons chez moi... — il est déjà tard et lu sais qu’il faut que je m’habille. ..

— Vous allez dans le monde? — demanda Georges.

<— Oui, chez Camélia.

— Qu’y fait-on ce soir?

— Gomme à l’ordinaire. — On danse, on soupe, et l’on Joue un jeu d’enfer. .. — Y serez-vous, Georges î

— Il me semble que je suis invité, mais je doute que j’y aille...

— Ohl venez! venez 1 mon cher!... Vous savez qu’il n’y a pas de bonne fête là où vous n’êtes pas... — Allons, Philippe, dépêchons-nous...

Et tout en caquetant ainsi, la jeune femme entraîna son amant dans ta direction de la grande galerie.

M. de Giverny s’éloigna du côlé opposé, après avoir dit aux jeunes gens :

— Bonsoir, Philippe... bonsoir, Olympe... amusez-vous bien, mes enfants.

Le comte de Gessy fit quelques pas encore, puis s’arrêta court.

' L’acirice fut forcée d’en faire autant,

— Ah çà!... — demanda-t-elle enfin en remarquant pour la première fois l’expression soucieuse et irritée du visage de Philippe, — me diras-tu ce que tu as, à la fin?... — Est-ce parce que tu as posé cinq minutes en m’attendant, que te voilà plus grinchu que du pain d’orge?...

— Olympe, — murmura M. de Gessy avec un accent concentré et furieux, qu’Othello n’aurait pas désavoué, — me ferez-vous le plaisir de m’expliquer ce que c’est que cela?...

Les yeux de l’actrice suivirent la direction du doigt de Philippe.

— Cela, — répliqua-t-elle, — tu le vois bien, c’est un bouquet.

Elle tenait, en effet, un bouquet de la main gauche.

Un bouquet magnifique, ma foi!...

Il était énorme et composé de violettes de Parme et de boutons de roses blanches.

Le malheureux Philippe ne le reconnaissait que trop bien.

— Et ce bouquet, — continua le jeune homme d’une voix étranglée, — ce bouquet, d’où vient-il ?

— De chez la fleuriste.

— Ce n’est pas une réponse!... d’où vient ce bouquet?

— On me l’a donné.

— Qui?

— U ne amie, — au théâtre. . ,

— Quelle amie ?

— Page... — on le loi avait jeté après la première pièce où elle joue...

Philippe prit les fleurs que tenait Olympe et les examina avec soin.

— Vous vous moquez de moi, — dit-il ensuite, — ce

bouquet n’csl point tombé sur la scène, le papier n’est pas même froissé...

Olympe se mit à rire.

Le jeune homme fit un mouvement de colère.

— Allons, — reprit l’actrice, — sois gentil, je vais te dire la vérité la plus vraie...

— J’attends.

— C’est simple comme bonjour, — nous allons ce soir chez Camélia, je voulais des fleurs, et, comme je me doutais bien que tu n’aurais pas la galanterie de penser à m’en envoyer, j’ai commandé ce bouquet. ;

— Ah! tu as commandé ce bouquet?

— Parole d’honneur !

— Combien te coûte-t-il ?

— Un louis.

— Fort bien, nous le payerons toutà l’heure en passant,

— Inutile, — j’ai payé d’avance.

— Ab 1 — et pourquoi ne l’as-lu pas fait porter chez toi î

— Mon Dieu, tout bonnement parce que je ne pensais plus que je serais forcée de retourner à la maison pour m’habiller...

— Excellente raison, mais une autre fois, ma chère, charge-moi de tes emplettes de fleurs, je te prie...

— Oh! sois tranquille...

— Ce bouquet me plaît beaucoup, — demain je t’en enverrai un pareil. — Où l’as-tu fait faire?

— Rue LaflTitte... je ne sais pas le numéro.

— Ce doitêtre un magasin admirablement tenu. — Ce bouquet a été apporté par un groom d’une excessive élégance.

— Ah ! vraiment... —mais tu sais, aujourd’hui tous les boutiquiers font faire leurs courses par des gens en livrée, —c’est un cfaicl...

Après un instant de silence, Olympe reprit :

— Maintenant l’affaire est finie, n’est-ce pas, vilain jaloux, et nous ne doutons plus de notre petite biche!... — A la bonne heure! allons chez Marquis...

Et Philippe se remit en marche avec sa maltresse, en se disant à lui-même :

— Après tout, il est possible que celle pauvre petite chatte dise la vérité... — Il n’y a d’ailleurs qu’une seule fleuriste dans la rue Laffitte... demain matin j'irai chez elle et je saurai à quoi m’en tenir.

Olympe acheta pour dix louis de chocolat, et les deux amants montèrent dans le coupé de Philippe qui les attendait rue Vivienne, en face de l’une des extrémités du passage, et qui les conduisit rapidement rue de La Bruyère, car c’était là que se trouvait le nid de la pécheresse.

Nous avons entendu Georges de Giverny convenir qu’Olympe était une belle fille, et certes, Georges s’y connaissait.

Trois lignes de croquis suffiront pour faire comprendre à ceux de nos lecteurs qui ne connaissent point Olympe, quel était son genre de beauté.

Figurez-vous une brune piquante, avec un joli signe au coin de la bouche, une fossette dans chaque joue, des yeux d’Espagnole amoureuse, des lèvres rouges et épanouies comme la fleur du grenadier, une taille de Parisienne, une main charmante, un pied suffisant, et je ne sais quoi d’onduleux et de serpentin dans l’allure.

Olympe avait vingt-et-un ans.

À quatorze ans, elle débutait dans la carrière du vice, et Dieu sait que ce n’était point sa faute si elle n'avait point pris place tout d’abord au premier rang, et parmi les plus illustres héroïnes de la galanterie.

38 LES VALETS DE COEtn.

Mais elle était en bon chemin, et la chère enfant espérait bien ne point s’arrêter de sitôt.

Philippe, arrivé chez sa maltresse, s’installa dans un *auteiiil et se mit à fumer.

Olympe passa dans sa chambre pour y commencer sa toilette.

Aussitôt qu’elle se trouva seule avec sa soubrette, péronnelle intéressante de l’école des Martons et des Dorines, elle lui dit :

— Écoute, mon enfant, comprends et retiens...

— J’y tâcherai, madame.

— Tu connais la fleuriste de la rue Laflitteî

— Parfaitement.

— Va chez elle de bon matin, — comraande-liii pour cinquante francs defleurs, dont tu feras ce que tu voudras ; — promets-lui ma pratique et fais en sorte que si, demain. Monsieur va s’informer auprès d’elle d’un bouquet de violettes de Parme et de roses blanches, commandé par moi ce soir et apporté au théâtre par un groom en livrée de fantaisie, elle prenne tout sur son compte, elle arrange tout, elle explique tout, — môme le groom, — surtout le groom...

— Madame peut être tranquille...

— Bien, je compte sur toi... — Maintenant, commence ma toilette e l fais-moi belle... — Nous allons chez Camélia... — l’eiivoyeur de bouquet y sera,.. — et je liens beaucoup... mais beaucoup, à lui sembler jolie...

— Il plaSv donc à madame ?

— J’en suis folle!...

— Alors, c’est qu’il est charmant, ce jeune homme ?..r

— Lui î ah! le pauvre garçon!... un jeune homme de quarante-cinq ans, pas un cheveu sur la tête et des mous-

taches rouges... — s’écria l’aclrice avec un joli rire.

^ Mais qu’a-t-il donc pour lui, enfin !...

— Le solide, ma chère enfant I soixante mille livres de rentes, et il n’en reste que vingt à Philippe.,,

La soubrette n’eut qu’à s’incliner devant un raisonnement de cette force, et^ voulant seconder de tout son pouvoir les beaux projets de sa maltresse, elle commença, sans désemparer, le grand œuvre de la toilette.

Les femmes d’une beauté suspecte et d’un âge douteux, sont les seules (en règle générale) qui ne finissent jamais de s’habiller.

Quand l’emploi des teintures, des pommades, des cosmétiques, devient indispensable pour déguiser une précoce décrépitude et pour donner à des ruines une apparence de menteuse fraîcheur, en un mot : pour réparer du temps Vin'éparable outrage, les heures passent comme des minutes devant la glace qui conseille et dont le reflet sincère guide une main exercée.

Mais Olympe (et en cela elle ne se trompait point) se savait assez jeune et assez belle pour s’haÛller rapidement.

Au bout d’une demi-heure à peine, elle reparut dans le salon où était Philippe, et elle se montra à lui si éblouissante de fraîcheur vivace, de verte jeunesse et de grâce irrésistible, que le jeune homme se sentit aussitôt remis sous le charme.

La toilette d’Olympe était simple et attrayante.

Elle portait une robe de crêpe, extrêmement décolletée et d’un rose pâle.

Le ton doux et mat de ses blanches et fermes épaules s’harmoniait merveilleusement avec la teinte unpeuelTacée de celte robe.

LES VALETS DE COEUn.

Çà et là des bouquets de roses blanclies étaient semés sur le crêpe rose.

Les cheveux noirs d’Oiympe, réunis en deux grosses nattes, formaient au-dessus de son front une large et brillante couronne.

Un seul bouton de rose accompagnait cette coiffure.

Philippe, enivré, fasciné, oublia comme par magie les salutaires révélations du baron Georges, — ses soupçons, devenus presque des certitudes, s’effacèrent comme par enchantement, et il partit joyeux, conduisant, sans le savoir, sa maltresse à un rival, — rival redoutable et qui serait mieux aimé que lui, car il était plus riche.

One vieille pécheresse.

n ne faut pas que nos lecteurs s'en prennent à nous si la première partie de notre œuvre ne présente en quelque sorte qu’une suite de tableaux épisodiques ne se rattachant point les uns aux autres, en apparence du moins, par un lien solide et indissoluble.

Ce lien existe, — seulement il ne deviendra visible que plus tard.

Gomme dans une comédie, nous en sommes au premier acte, — à l’acte d’exposition.

Nous posons de notre mieux nos personnages, — nous les présentons à notre public, — puis, quand ils seront tous connus et bien connus, l’action se nouera, — les pé-

Digiti. a by Googic

ripélies se succéderont, — du choc des passions heurtées jailliront des étincelles, — nous marcherons en plein drame, et, soyez tranquilles, ce drame existera avec toutes les conditions voulues, le rire et les larmes s'y mêleront, le comique y coudoiera l’horrible, et nous verrons sans doute la botte vernie de plus d’un Valet de Cœur trébucher sur un tas de boue ou glisser dans une mare de sang.

Patience donc, et acceptez à titre de lever de rideau les chapitres que vous venez de lire.

Entrons, je vous prie, dans une maison de la rue Geoffroy-Marie.

11 n’y a pas de porte cochëre.

L’allée est étroite, et, au bout de cette allée, dans la cage même de l’escalier, se trouve la loge du concierge.

11 est onze heures du soir et quelques minutes.

C’est au moment où Philippe et Olympe viennent de rentrer rue de La Bruyère.

Montons au troisième étage de la rue Geoffroy-Marie.

Gomme l’Asmodée du Diable Boiteux, et sans donner l’éveil à personne, pénétrons dans un appartement situé au troisième étage, traversons deux pièces désertes et obscures, et entrons dans une chambre ü coucher en désordre.

Un mauvais feu de charbon de terre se consume dans l’âlre.

Quatre bougies brûlent sur le marbre blanc d’une toilette et répandent une lueur suffisante.

Le mobilier est vulgaire.

Une armoire à glace et un lit en acajou, •— des rideaux de damas rouge, — damas de laine terne et fripé, une toilette commode, — quelques chaulTeuses au dossier sali à l’endioil où s’appuie la tCte, — une pendule ù sujet, et des candélabres à trois brandies sur un dessus dé cheminée en velours rouge, — quatre pastels médiocres dans des cadres dorés au cuivre, — un méchant tapis à rosaces, moitié laine et moitié coton, — voilà le procèsverbal de ce mobilier, tel que le pourrait faire un commissaire-priseur dans l'exercice de ses fonctions ou un huissier en train de saisir.

Dans cette chambre se trouvaient deux femmes.

L’une, assise devant la toilette.

L’autre, debout et immobile à deux ou trois pas.

La première, était une de ces filles d’Ève, que le directeur actuel de l’Opéra baptisa du nom de Lorettes, alors qu’il n’était que rédacteur du Figaro et des Nouvelles à la mam^ — et que nous appelons, nous, des Pécheresses.

La seconde était tout simplement la femme de chambre de la première.

La femme de chambre Joue un rôle énorme dans la vie d’une femme entretenue, et 11 est bien rare que nous puissions mettre l’une en scène sans nous voir forcé de faire intervenir l’autre aussitôt.

La maîtresse du logis se nommait Florine, — (un nom qui lui avait semblé joli un jour qu’elle feuilletait Balzac, et qu’elle s’était approprié tout aussitôt).

Florine avait dépassé depuis un certain temps déjà cette limite fatale qui sépare la deniière période de la jeunesse des premières atteintes de l’âge mûr.

Elle touchait à sa Irçnte-cinquième année.

Jadis Florine passait pour belle, — et elle l’était en effet, de Ce charme particulier qu’on appelle la beauté du diable et qui ressemble à la provocante acidité des pommes vertes.

La beauté était partie.

Le diable seul était resté, — trônant au milieu des ruinés.

Rendons cependant h la courtisane suranUée une justice éclatante.

Des débris dont nous parlions à Tinstant, Florine savait tirer un parti merveilleux.

A force d’art, à force de temps et grâce à des crayons de pastel d’un moelleux infini, Florine parvenait à se re> constituer une figure que nous n’hésiterOfis point h qualifier de trompe l’œil.

Son visage, quand elle venait de lui donner les dernièrer touches (comme une actrice qui s’apprête à entrer en scène), aurait obtenu un succès mérité à une exposition de tableaux modernes.

La Providence avait permis que le corps de Florine ne tournât point â l’embonpoint, et, aVec l’aide de buses savants et la ressource des jupons gommés, la pécheresse s’organisait une de ces tournures irrésistibles qui, dans la rue, font battre le cœur des jeunes gens naïfs, et, dans un bal, arrachent aux observateurs superficiels celte flatteuse observation :

— Voila une bien jolie personne 1...

Tout cela, dira-t-on, n’était que mensonges, illusions, cl cette beauté factice ne supportait pas un instant d’examen sérieux.

D’accord, — mais, sans doute, il y avait en Florine des mystères inouïs de rouerie transcendante, — sans doute, elle avait retrouvé quelques-uns des secrets étranges des

orgies de Caprée et des fêtes du vieux Tibère, — car, telle que nous venous de la dépeindre, elle n’avait, jusqu’alors, jamais manqué de riches adorateurs, et, en ce moment, elle traînait à sa suite pieds et poings liés, et follement épris, un pauvre jeune homme, digne d’un meilleur sort, et avec lequel nous ferons bientôt connaissance.

Florine, nous le répétons, était assise devant sa toilette.

Elle n’avait pour tout vêlement que son corset, son jupon et sa chemise.

Ses deux coudes s’appuyaient sur le marbre blanc, — la paume d’une de ses mains soutenait son menton.

Elle était coiffée pour un bal, car une profusion de camélias rouges tranchaient vivement sur les nattes de scs cheveux noirs d’une épaisseur plus que suspecte.

Son visage exprimait une sombre tristesse mêlée de co* 1ère, et un découragement profond.

A coup sûr elle aurait pleuré, si elle n’eût craint que ses larmes en coulant ne lissent déteindre le blanc et le rose appliqués sur ses joues.

Soudain, elle frappa du poing la toilette, — elle releva la tête et ses yeux étincelèrent.

— Oh 1 — murmura-t-elle, d’une voix étouffée et avec un geste et un accent de mélodrame, — il ne faut pas que je regarde en avant !... il ne faut pas que je pense à l’avenir, car, en vérité, je deviendrais folle!...

— Mon Dieu, madame, — dit insoucieusement la sou* bretle en s’approchant de sa maîtresse, — mon Dieu, que c’est donc bête de se faire du mal comme ça, à propos de rien.

— A propos de rien!... — répéta violemment Florine, — on voit bien que tu n’es pas h ma place!... tu ne se-

rais pas si tranquille !. .. — Sais-tu ce qui m’attend d’une façon certaine, dans un délai un peu plus ou un peu moins long?... sais-tu ce que maintenant je ne peux pas éviter?...

— Non, madame...

— La mendicité, ma pauvre fille, — la mendicité et l’hôpital !...

Florine prononça ces derniers mots d’une voix tellement sombre et en quelque sorte tellement fatale, que la soubrette en tressaillit.

— Oui, riiôpital!... — répéta h; pécheresse avec une exaltation déclamatoire, — oui, Bicôtre , la Salpétrière, et qui sait, Saint-Lazare!... et pourtant j’aurai été aussi jeune et aussi bellequeles autres!... j’aurai eu, comme les autres, et plus que les autres, des chevaux et des diamants !...

Florine se leva et se mit à rire d’un rire nerveux et presque effrayant, — ce qu’en langage de coulisses on appelle le hocquet dramatique.

— Oui, ma chère enfant, — reprit-elle ensuue, je vais bientôt rouler dans la crotte... — il y a des niais et des imbéciles qui prétendent que je représente le vice en . ce monde... — Eh bien! le vice à l’hôpital ce sera moral et édifiant, comme la fin d’un drame du boulevard, les imbéciles et les niais applaudiront ce dénouement!...

Florine se laissa retomber sur sa chaise, épuisée en apparence par cette succession de tirades filandreuses.

A coup sûr cette femme était née pour collaborer avec M. Joseph Bouchardy, — un grand homme !...

Elle appuya de nouveau son menton sur sa main et elle se replongea dans s^ rêveries lugubres.

— Mais, madame, — lui dit alors la femme de chambre (laquelle, par parenthèse, était une grande fille mai-

gre, couturée de petite vérole), — pourquoi ne vous arrangez-vous pas dans un petit coin, une bonne petite vie, bien tranquille ?... — Il y a beaucoup de ces dames, qui, quand elles veulent faire une fin, tiennent des hôtels garnis ou des pensions bourgeoises... ça rapporte...

Florine regarda la soubrette avec une véritable colère.

— Imbécile 1 — s’écria-t-elle, — crois-tu donc que je n’y aie pas pensé?... crois-tu donc que si je pouvais faire ce que lu dis, je ne le ferais pas !...

— Et, qui vous en empêche ?...

Floiine continua, sans avoir entendu cette question :

— Il y a un an, tout cela était possible... et mieux encore... je n’avais qu’à me tenir tranquille... mon pain était cuit, et pour toujours...

Mais, aujourd’hui!... aujourd’hui!... ahi si je tenais ce misérable Jules, je crois que je l’étranglerais de mes mains, et Dieu sait avec quel bonheur!...

— Pauvre garçon ! — murmura la femme de chambre, — il vous aime pourtant, celui-là, et joliment !...

— 11 m’aime!... tu dis qu’il m’aime!... tu appelles cela aimer!... merci!... --Il aurait auiæi bien fait de prendre un couteau et de me couper le cou avec, le jour où il m’a dit pour la première fois qu’il m’aimait, la canaille qu’il est I...

— Pour ce qui arrive, après tout, ce n’est pas sa faute...

— Ah! tu le défends !...

— Oui, je le défends.

— Et pourquoi ? — Est-ce que tu es aussi amoureuse de lui, toi, par hasard?...

— Non, madame, non, et vous le savez bien, mais ça me boulevci se le cœur quand je vois que vous êtes comme

V ^igitizod by Goo^Ic

LES VALETS DE COEÜfi. 47

une tigresse après lui, qui ne vous a rien fait et qui vous adore...

— Ah! tu dis qu’il ne m’a rien fait!.,. — tu oses le dire !... — mais il m’a dupée comme un lâche !... — mais il m’a trompée comme un gueux!...

— Vous tromper 1! ! Ah 1 par exemple, il n’y pense guère I...

— Gomment, tu soutiens qu’il ne m’a pas trompée quand il m’a persuadée qu’il était riche, — quand il m’a juré qu’il me rendrait heureuse, — ' quand je l’ai cru, — quand j'ai fait pour lui la seule folie de ma vie entière, celle d’avoir un caprice à trente-cinq ans, et de planter Hi, comme un paquet de linge sale, le vieux marquis de Laverny, qui m'aimait sérieusement celui-là, qui ne m’aurait jamais quittée, qui m’offrait un avenir et qui m’assurait des rentes I — et j’ai tout abandonné, tout !... tout !... le présent et l’avenir!... et je crèverai sur la paille, et cela pour un mauvais drôle!... pour un galopin qui n’a ni sou ni maille!...

L’émotion de Florine était si grande que, malgré son rouge et sou blanc, elle se mit à pleurer.

Les suites d’un eaprfce,''

An boutd’uB instant leblancdecéruse et le rouge végétal , détrempés par les larmes, ne formaient plus qu’un gâchis péteux sur les joues de la vieille pécheresse.

les talets de C<EVa.

C’élail à la fois grotesque et hideux.

La femme de chambre (elle se nommait Maria) attendit la fin de celte crise.

Mais elle avait résolu de ne point avoir le dernier dans la discussion élevée au sujet de Jules qui semblait son protégé, car, aussitôt qu'elle vit sa maîtresse un peu calmée, elle reprit, avec cette liberté de langage particulière aux caméristes parisiennes, parfois rampantes, mais le plus souvent ultra-familières :

Tout ce que vous voudrez, madame, et cependant

vous aurez beau dire, je soutiens, moi, que vous n avez pas raison de vous colérer comme ça; vous traitez M. Jules, ai plus ni moins que votre assassin et, en fin de compte, tout ce qu’il avait il vous l’a donné, ce garçon !...

Florine haussa les épaules avec le dédain le plus méprisant. i

— Tout ce qu’il avmtl — répéta-t-elle, — parlonsen 1 ... — C’était lourd!...

— Eh! s’il en avait eu davantage, il vous l’aurait donné aussi bien...

— Ça me fait une belle jambe, ma foi !. .1

— Il vendrait son âme au diable, ce pauvre jeune homme, pour vous faire un cadeau, tant il vous aime...

— Eh bien! qu’il aille trouver le diable pour lui proposer le marché, et surtout qu’il ne revienne jamais...

— Ah çà ! mais vous l’avez donc en horreur?...

— Oui! en horreur! oui! cent fois oui!... et ce nest pas encore assez dire!..,

— C'était à vous de ne pas le prenflfe pour amant...

— Comme c’est facile h dire!... il était jeune... assez beau garçon, — je le croyais riche, et, le voyant fou t’e nivi, je pensais en faire tout ce que je voudrais...

LES VALETS DE COEtlU 40

~ Vous ne vous trompiez pas, — il me semble qu’il ne pense guère à autre chose qu’à vous obéir,..

•— Si j’avais su qu’il n’avait pour tout potage qu’une mauvaise pension de son vieux drôle de père... qui la lui a supprimée, encore !... oh ! si j’avais su!... je te réponds bien que jamais, au grand jamais, il n’aurait mis le pied chez moi!... mais je ne savais pas et, aujourd’hui, voilà où j’en suis. ..

Florine souleva un serre-papiers en bronze qui se trouvait sur le marbre de la toilette.

Elle prit une liasse de carrés de papiers de toutes les couleurs et elle les éparpilla au milieu de la chambre avec un geste furibond. ■

C’étaient des reconnaissances du Mont-de-Piété.

— Voilà ! — s’écria la vieille pécheresse, — voilà où tout a passé, — mes montres, — mes chaînes, — mes diamants, — mes bracelets, — mes bijoux... — voilà ce qu’il en reste: des Becownaissances!... et ça valait soixante mille francs!... — et maintenant plus rien !... plus rien...

— Combien vous a-t-on prêté sur tout ça, madame? — demanda la femme de chambre.

— Dix mille francs.

— Eh bien ! rien n’est encore perdu et, avec dix mille francs, vous pourrez tout retirer...

S'iorine regarda Maria fixement.

— Dix, mille francs!,.. — s’écria-t-ello ensuite avec une rage véritable, — tu parles de dix mille francs !... — mais, où veux-tu que je les prenne, malheureuse?...

— M. Jules les trouvera peut-être...

Florine eut un nouvel accès de ce rire nerveux et strident, dont nous parlions dans le précédent chapitre.

— Luit — murmura-t-elle après cet accès, en ajoutant

une nuance de plus la méprisante expression avec laquelle elle parlait de son amant, — luil... — allons donc!

Est-ce que les mendiants de celte espèce-là ont dix mille francs !...

— EU bien ! un autre peut-être. ^

Florine interrompit sa femme de chambre.

— Assez de bêtises ! — Gt-elle, — est-ce que lu te figures que je conserve des illusions ? — je sais que me voici vieille et que je ne suis plus belle... — je sais qu’il n’y a pas un hoinnie maintenant qui puisse devenir assez amoureux de moi pour payer toutes mes dettes et me refaire une position.., c’est pour cela qu’il fallait garder ce que j’avais!... c’est pour cela que je ne pardonnerai jamais à celui qui me fuit tout perdre I...

Après un instant de silence, Florine reprit :

— J’ai bien réfléchi, j’ai tout calculé et je crois que je n'oiabsolument rien h espérer ni rien à attendre... — mais enfin, s’il me reste une seule chance, je la perds très-certainement en continuant à vivre comme je le fais depuis un an... il faut donc en finir, et j’en finirai ce soir même...

— Quoi, madame, — hasarda la femme de chambre,

— vous allez rompre avec M. Jules T...

Florine, qui s’était assise devant la toilette et qui s’occupait à refaire sa figure, ne se donna pas même la peine de répondre à cette question.

— Celle nuit, *— continua-t-elle, — il y aura chez Camélia des gens très-riches, des étrangers, et, qui sait T...

— Allons, Maria, donne-mol une robe...

— Laquelle veut madame T. . , ^

— A t’entendre, on croirait qu’il me reste de quoi choisir!... — est-ce que lu te moques de moi, ma fille?.,.

— donne-moi la robe de velours grenat, c’est la seule qui

LES VALETS OE COEUB. Si

soit présentable, — Le Mont-de-Piélé a dévoré les autres !,!.

La toilelte de Florine s’acheva silencieusement.

Quand le corsage de sa robe fut agrafé, elle se regarda dans la glace de son armoire.

— Je suis présentable, — dit-elle, — mais pas un bijou!... pas un bijou!.,. — que penseront toutes ces dames en me voyant si simple!... — pourvu qu’elles ne se doutent de rien?,.. — si l’on me sait pauvre tout est fini ! je suis perdue, bien perdue, et il ne faut plus espérer!...

Il était tout près de minuit.

En ce moment un coup de sonnette retentit à la porte de l’appartement.

Florine tressaillit.

— C’est lui 1 — s’écria-t-elle.

El une lueur fauve et de sinistre augure s’alluma dans son regard.

La femme de chambre n’avait pas bougér

On sonna pour la seconde fois.

— Va donc ouvrir, ût la pécheresse.

Maria hésitait.

— Va donc, — répéta Florine.

— Mon Dieu, madame, — hasarda la femme de chambre redevenue humble, — si vous ne recevez M. Jules que pour l’injurier et le maltraiter, ne vaudrait-il pas mieux que je lui dise que vous êtes sortie et vous lui écririez demain de ne pas revenir...

Florine haussa les épaules.

— Et tu te figures qu’il obéirait? — fit-elle, —ce monsieur csldecesgensdonton ne sedébarrasso point corameon veut I — jetez-les dehors ils reviendront par la fenêtre... — ;

LES TALETS SE CCECB.

d’aillcars, je lui ai dit qu’il me fallait de l’argent ce soir. — Si, chose impossible, il en avait trouvé, il faudrait le prendre avant de mettre ce drôle à la porte...

On sonnait toujours et avec insistance.

Florine ne put retenir un geste d’impatience. — Maria prit un flambeau sur la toilette et sortit lentement de (a chambre.

Evidemment, cette pauvre fille, beaucoup moins dépravée, et surtout moins féroce que Florine, redoutait la scène qui allait avoir lieu entre la vieille maltresse et le jeune amant.

Le malheureux valet de Cœur de l’une des pins misérables créatures qui déshonorent ce sexe si galamment chanté par feu M. Legouvé père, se nommait Jules de Larnac.

Il avait vingt-trois ans.

L’histoire de sa déplorable liaison avec Florine est bien simple et bien courte.

Cette histoire mérite cependant d’être racontée, car elle est celle de beaucoup de jeunes gens et elle renferme un enseignement qui, s’il était écouté, serait plus utile que de longs traités de morale.

M. de Larnac le père, — gentilhomme breton de moyenne noblesse et de médiocre fortune, — avait envoyé à Paris Jules, avec de nombreuses lettres de recommandation cl une pension de mille écus.

Jules se logea dans un petit hôtel garni du quartier JiH' tin, et pendant un an tout alla bien.

Lejeune homme fréquentait les cours de l’École de droit, — il se montrait assidu dans les salons du faubourg Saint*

Germain que lui avaient ouvert les lettres de recommandation dont il était muni, — bref, le censeur le plus sévère n’aurait rien trouvé à reprendre dans sa conduite.

Mais, un soir, au retour des vacances de la seconde année, Jules se laissa entraîner par quelques camarades à je ne sais quel bal public où les héroïnes de la galanterie vénale se donnaient volontiers rendez-vous.

Jules conservait, malgré son séjour d’un an au quartier Latin, une forte dose de naïveté provinciale.

Il fut ébloui par la tournure coquette, l’allure provocante et la danse excentrique d’une femme qui lui sembla jeune et belle.

Cette femme était Florine.

Jules pouvait passer pour un charmant garçon.

Sa toilette simple et de bon goût, et je ne sais quelle élégance innée dans les formes, disaient l'homme du monde et le gentilhomme.

Florine s’aperçut à merveille qu’elle était remarquée par lui.

Jules, encouragé par ses amis qui étaient enchantés de le lancer, comme ils disaient, invita la pécheresse à danser puis à souper.

L’absence momentanée de son vieux protecteur rendait Florine complètement libre.

Elle accepta sans façon.

Le souper fut gai et largement arrosé.

L’ivresse du vin de Champagne aidant, les transports et les désirs de Jules ne connurent plus de bornes.

De son côté, la vieille pécheresse, — pour la première fois de sa vie, — (nous le lui avons entendu dire à ellemême, et elle ne mentait pas), — ressentait les atteintes d’un caprice assez vif.

LES TAUTS DE COBUB.

Bref, le lendemain malin , Jules, sans trop savoir coin mciii il y était venu, se révciliaU dans l’appiu'leuieul de la rue Geoffroy-Marie.

l'ge LiaisoD üansereiue.'

Vraisemblablement, avec le réveil, devait arriver la désillusion la plus complète.

Une fois l’ivresse des sens et du vin de Champagne dissipée, au grand jour et en présence des réalités que nous avons essayé de peindre, Jules devait croire k un mauvais rêve et s’enfuir épouvanté et avec le dégoût de lui-mômo.

Il n’en fut rien.

Par une inconcevable bizarrerie, explicable tout au plus par l’emploi des philtres amoureux auxquels croyait le moyen âge, Jules demeura le charme.

Ses yeux ne s’ouvrirent point, ou plutôt l’adroite courtisane épaissit avec une infernale habileté le bandeau qui les recouvrait.

Jules quitta Fiorine, emportant dans son cœur le germe de son premier amour, — amour étrange et incompréhensible, qui devait, ainsi qu’un incendie, grandir en quelques heures et tout dévorer.

De son côté, Fiorine, cette ûlle dont le cœur était aussi mort que les sens, cette froide Messaline, sentait avec un profond élonnemout s’éveiller en elle quelque chose qui ressemblait h une affection.

LBS VALETS DE COBOR. 85

— Allons, ~ 60 dit-elle en riant d’clle-môuie, - il parait qu'it trente-cinq ans ma jeunesse va commencer!.,.

Ccci ne l'empëcha point de penser b ses intérêts.

Elle questionna Jules sur sa fortune et sa position.

Le jeune iiomme, qui ne connaissait point encore sa inailrcsse et qui croyait au désintéressement de l’amour, ne calcula pas la portée terrible que devaient avoir ses réponses avec une femme de l’espèce > de la nature de Florine.

U céda è je ne sais quoi sentiment d’amour-propre irraisonné.

Il parla de sa fortune de façon à faire supposer qu’il possédait quinze ou vingt mille livres de rcules| en bous biens au soleil.

Florine le crut surpai'ole.

Elle calcula mentalement que vingt mille livres de rentes faisaient un capital de sept ü iiuit cent mille francs, tout au moins, et son insatiable appétit ne s’effraya {loint de celte ample curée.

Questionnée à son tour, elle avoua à Jules, avec les plus diarmanles rélicences, que le vieux marquis de Laverny ovait des droits sur elle, et qu’au prix de quelques complaisances, elle achetait un large bieu-ôlre et des espérances magnifiques.

Gela se passait au commencement de la lune de miel de cet étrange couple.

L’idée d’un partage exaspéra Jules et alluma dn lui toutes les tortures de la jalousie.

Il déclara nettement qu’il ne subirait point te marquis cl qu’il fallait choisir entre eux.

— Dieu m’est témoin que je ne souhaite rien de plus au inonde que de vous le sacrifier, — répondit Florine en

baissant les yeax et en prenant un air de madone. — Mais, mon ami, comment vivrai-je?

— Ceci me regarde... — s’écria Jules dont l’unique pensée était de se débarrasser de son rivai.

C’est cette réplique que Florine ne devait jamais pardonner au malheureux jeune homme.

Le marquis reçut en effet son congé en bonne forme, et M. Larnac, avec sa pension de mille écus, se trouva chargé tout à coup de subvenir à l’entretien d’une femme coquette, avide, exigeante et dépensière.

Florine avait des habitudes de confortable et même de luxe.

Elle ne sortait jamais qu’en voiture et louait, au mois, un coupé à deux chevaux.

Elle adorait les dîners fins et ne mangeait que rarement chez elle.

Il lui fallait une loge et une toilette nouvelle h presque toutes les premières représentations.

En sortant du spectacle elle demandait à souper, et elle se plaisait à gaspiller les primeurs de la Maison-d’Or et du café Anglais.

Jules ne se faisait pas la moindre idée de ce que coûtaient les profusions d’une telle vie.

Il alla chercher, en une seule fois, chez le correspondant de son père, sa pension de toute l’année et se crut riche pour longtemps.

Hélas 1 le pauvre garçon ne tarda guère à s’apercevoir que ces mille écus ne dureraient pas beaucoup plus d’un mois.

Alors, — seulement alors, — il put envisager l’ablme dans lequel la fatalité l’entraînait.

La profondeur de cet abîme lui donna le vertige.

Peut-être élail-il temps encore de retourner en arrière.

Jules ne le crut pas.

D’abord il aimait, — il aimait d’une passion folle et éperdue, — ensuite il lui semblait honteux et déloyal d’abandonner cette femme à laquelle il venait de causer un tort pécuniaire irréparable.

Jules ferma les yeux pour ne plus rien voir, et marcha en avant, en s’efforçant de s’étourdir.

Là commença la première période d’une horrible vie.

Les mille écus étaient épuisés, et Jules ne voulait pas avouer à sa maîtresse qu’il lui avait menti, qu’il était pauvre et que, loin de pouvoir continuer à subvenir à ses folles dépenses, il ne savait comment vivre lui-méme.

Et cependant Florine demandait de l’argent comme de coutume, et s’étonnait du moindre retard.

Jules recourut à l’emprunt.

Il obtint une avance du correspondant qui lui avait payé sa pension, — il se fît ouvrir, sous différents prétextes, la bourse de tous les amis de son père, — enfîn il descendit jusqu’à exploiter l’humble pécule des étudiants qui avaient été ses camarades.

C’était le comble de la honte et de l’indélicatesse, car Jules n’ignorait point qu’il ne pourrait payer toutes ces dettes et que ces jeunes gens, pauvres pour la plupart, se trouveraient par sa faute dans un affreux embarras. — Jules se disait cela et la rougeur lui montait au front, — mais Florine attendait et Jules n’hésitait pas.

Ces ressources s’épuisèrent vile.

Jules ne sachant vUlors où donner de la tête, s’adressa à son père, en motivant une demande d’argent par un petit roman assez médiocrement inventé.

Le vieux gentilhomme, fort peu crédule de son naturel.

LES valets de COEVB*

^l'ivil i» Paris afin de se renseigner sur la conduiie de son fils, dont la requête ne lui semblait point sufiisumiment motivée.

On lui répondit en l’instruisant de la liaison de Jules et de Florine, liaison qui commençait à faire scandale, — union étrange de la verte jeunesse et do l’âge mûr impuissant, — déplorable accouplement dont chacun s’étonnait et qui ne rencontrait nulle part ni sympathie, ni indulgence.

M. de Larnac n'envoya pas d’argent à son fils, et lui enjoignit de venir le retrouver sur l’heure.

Jules n’obéit point et chercha de l’argent d’un autre côté.

Le jeune homme n’avait exploité, jusque-là, que l’emprunt pur et simple que l’on p^t appeler amical.

Il se précipita, tête baissée, dans les grÜTes de l’emprunt usuraire.

On sait, et de reste, ce que o’est que l’usure h Paris, — Certains types immortels, tels que ceux de Gobseck, de Palraa, de Verbrust, de Gogonnet, sortis tout vivants du cerveau de Balzac, le grand créateur, vivent dans toutes les mémoires, — Ainsi nous passons.

Cette nouvelle et périlleuse ressource s’épuisa plus vile encore que la première.

Aujourd’hui le moindre escompteur exige trois signatures, — tout comme Notre-Dame la Banque.

Il est fort aisé de comprendre que le papiet' d’un simple fils de famille ne doit point être d'un placement bien facile.

Un jour arriva où Jules, à qui Florine avait de nouveau demandé de l’argent, dut se présenter devant elle les mains vides.

La liaison des deux amants datait déjà de six mois.

DlgitL’' d by Goo^<^Io

Jules entra ce jour dans la seconde période d’une existence dont nous ne donnerons qu’une très-imparfaite idée en lui appliquant l’épithète d’infernaJe. *

Une heure de dépit, dans sa position c’était beaucoupJ’

Afin de gagner un peu de temps et de ne point aflVonter des colères dont il s’épouvantait instinctivement, il inventa de nouveaux mensonges.

Il créa des prétextes qui s’efforçaient d’expliquer le retard de sommes importantes attendues par lui et qui ne pouvaient manquer d’arriver bientôt.

Florine ne se souvenait même plus alors de son caprice passager.

Elle avait repris toute la lucidité de son esprit calculateur, toute la fixité vorace de son coup d’œil d’oiseau de proie.

Elle sonda Jules d’un seul regard, elle le traversa jusqu’au fond de l’âme, elle devina qu’il mentait et elle le lui dit.

Il voulut nier, mais dans une lutte avec la rusée Florine Jules devait être vaincu.

Il le fut en effet, et la vérité tout entière apparut.

Alors, se passa une scène odieuse et terrible, et d’une étrange horreur.

Il y eut entre ces deux personnages un drame sans témoins comme il ne s’en joue qu’à Paris.

La fille immonde ramassa dans la boue toutes les injures d’un vocabulaire éhonté, et elle en sontllela le jeune liomme noble et loyal qu’elle avait perdu.

Avec ses mains impures elle prit le cœur de son amant, elle déchira ce cœur et elle en foula les lambeaux sous ses pieds.

Elle dit au malheureux Jules qu’elle ne raimait point,

— qu’elle ne l’avait jamais aimé, — qu’elle s’clait, jadis, non pas donnée, mais vendue, et qu’en ne la payant pas il la volait!...

Elle prononça le mot que nous venons d’écrire.

Elle l’appela voleur et lâche 1

Et, voyez un peu dans quel bourbier un honteux amour peut faire tomber une âme Hère et pure, — Jules courba bassement le front sous ces insultes imméritées !...

Au lieu de relever la tète et de sortir dédaigneux et calme, sans seulement prendre la peine de rendre injure pour injure et d’écraser sous son mépris la misérable courtisane, il ploya le genou et il implora un pardon qu’il ne devait pas obtenir.

Jeunes gens, prenez garde !...

Il y a deux amours.

L’un vient du ciel, et c’est celui qui inspire les poêles, c’est celui qui montre le chemin de tout ce qu’il y a eu ce monde de noble, de beau, de grand, de généreux !...

L’autre amour est fils des lieux sombres et des mauvais génies.

11 conduit aux sentincs du vice, — il guide les faibles et les aveugles vers la honte et le malheur!

Jeunes gens, prenez garde I

l’n bourreau femelle.

Cependant il fallait vivre.

Florine ne pouvait passer sans transition de l’existence

LES VALETS DE COEL'Il. f)l

opulente dont elle avait l'habitude, à une vie dénuée de confort et de luxe.

Elle ne renonça point tout d’abord à son coupé et à scs toilettes.

Elle conservait un vague espoir de renouer avec son vieux protecteur le marquis de Laverny.

Elle lui écrivit plusieurs lettres et fit auprès de lui de nombreuses démarches.

Tout fut inutile.

L’opulent gentilhomme avait été blessé dans son amourpropre et froissé dans ses habitudes.

D’ailleurs, ce vieux Jupiter s’était pourvu d’une autre Danaé, chez laquelle il se manifestait quotidiennement sous forme de pluie d’or.

Florine crut un instant que, puisque le marquis ne pouvait se reconquérir, il pouvait se remplacer.

Florine chercha, — on vit la pécheresse, comme Dio- , gène, en quête d’un homme.

Démarches vaines !

Les charmes flétris de Florine n’étaient plus, comme jadis, une souricière à galants.

Il fallut recourir au Mont-de-Piélé.

Tous les objets précieux que possédait la courtisane, — coûteux ex-votos de cent amours successifs, — disparurent l’un après l’autre, dévorés par la gueule béante de cette philanthropique et usuraire institution.

Les mains de M. de Larnac restèrent pores de cet argent venu d’une source honteuse.

Il vivait, lui, au hasard, — dînp-’t û vingt-deux sous, quelquefois, — quelquefois aussi ne dînant pas.

Ce qui n’empêchait point Florine de lui répéter sans

■^cesse qu’il jouait l’ignoble rôle d’un homme qui ruine une femme en se faisant entretenir par elle.

Jules subissait c^s brutales injures, le front baissé, le rouge au visage et le cœur saignant.

Voilà où en étaient les choses, au moment où nous avons introduit nos lecteurs dans l’appartement de la rue Geoflroy-Marie, le soir du bal de Camélia.

f D’après l’ordre de sa maltresse, et bien à contre-cœur, la femme de chambre ouvrit à Jules.

Florine, complètement habillée pour le bal, attendait, debout et immobile, auprès de la cheminée.

Jules entra.

C’était un grand et beau jeune homme, d’une physionomie douce et pleine de charme.

Son visage très-pâle, ses yeux entourés d'un sillon , bleuâtre et quelques rides légères qui commençaient à se dessiner an front et aux angles de la bouche, indiquaient une souffrance secrète et continuelle.

En ce moment, ses lèvres souriaient et il y avait sur sa figure comme un reflet joyeux.

Mais, à peine avait-il franchi le seuil de la porte, que ce reflet disparut et que ce sourire s’éteignit.

Il venait de raucontrer le regard de Florine, et dans ce regard il y avait tant d’implacable haine qu’il lui sembla que la pécheresse allait s’élancer sur lui comme la femelle du jaguar.

Il espéra cependant, sans doute, conjurer cet orage pi’ôl à éclater, car U fit deux ou trois pas pouf se rapprocher de sa maîtresse, et il lui dit :

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L£S VALETS DE CCEDR. 63

— Vous voilà prôle, chère Florine, et vous me trouvez sans doute en retard... je vous affirme qu’il n’y a pas de ma faute,., vous voyez que, moi aussi, je suis habillé, et, si je me suis fait attendre, c’est que je m’occupais de vous et de quelque chose que vous m’aviez demandé...

Le regard de Florine sembla s’adoucir.

— De l’argent, n’est-ce pas ? — fit-elle.

— Oui, — répondit vivement Jules, heureux de la nuance que nous venons de signaler.

— En avez-vous ? — reprit Florine.

— Oui.

— Beaucoup î

Jules hésita.

Florine recommença sa question.

— Un peu... — dit-il.

— Combien ?

Jules, au lieu de répondre, tira de sa poche une poignée d’or qu’il posa sur la cheminée.

Le regard de Floriue s’assombrit de nouveau.

— Est-ce que c’est tout ? — demanda-l-ellc.

Jules fit de la tête un signe affirmatif.

— Qu’est-ce que c’est que çaî...

— Cinq ceuts francs.

Florine haussa les épaules.

— Cinq cents francs, — cria-t-elle d’une voix que la colère rendait fausse et fêlée eu quelque sorte, — vous savez bien que ce n’est pas cinq cents francs qu’il me faut !. .. vous savez ^bion que cinq cents francs et rien pour moi, en ce moment, c’est absolument la même chose!... — pourquoi m’apportez-vous cinq cent francs quand vous savez qu’il m’en faut dix-mille?...

Ah! si je pouvais [ — balbutia Jule.<?.

— Si TOUS pouviez !... il faut pouvoir, entendez-vous bien... — reprit la pécheresse, — vous avez bien pu m’escroquer mon argent, à moi, il faut pouvoir me le rendre!...

— Vous êtes dure, Florine!... — répondit le malheureux jeune homme d’une voix brisée, — vous ne savez pas ce que me coûtent, ce que me coûteront peut-être les cinq cents francs que je viens de vous apporter...

La courtisane parut se calmer tout û coup.

Un instant, M. de Larnac put croire que ces paroles venaient de produire un cITet quelconque sur ce cœur qui n’existait pas.

Il se trompait.

Florine ne l’avait ni entendu ni compris.

— Écoutez, monsieur, — dit-elle, avec une froideur insultante, plus odieuse peut-être encore que sa colère, — le jour où je vous ai connu est le jour le plus malheureux de ma vie!... — Votre déclaration d’amour a été pour moi un billet d’hôpital, — vous m’avez volé tout ce que j’avais... oui, volé, car ruiner une femme, comme vous l’avez fait, c’est un vol!.. — J’étais riche... rien ne me manquait... mon avenir était assuré... — aujourd’hui, grûce à vous, il me reste mes yeux pour pleurer!... — demain je serai sans pain !... — tout ce que je possédais est au Mont-de-Piété... — pour le dégager il me faut dix mille francs, — cherchez-les, — trouvez-les, — apportez-les moi, sinon tout est fini entre nous, car vous allez sortir d’ici, et vous n’y rentrerez que ces dix mille francs à la main...

Florine se tut.

— Dix raille francs!... — répéta Jules, — dix mille francs 1...

L£S VALISTS DE COElUn.

— Oh 1 vous m’avez coûté plus que cela, mon cher, mais je suis bonne fllle et je vous donne quittance du reste.

Jules fît un geste de désespoir, et il murmura :

— Où les chercher?... où les trouver?...

— C’est vous que cela regarde.

— Mais vous savez bien que cela est impossible...'

Floriüc eut un accès de son rire terrible et méprisant.’

— Et, si je ne les trouve pas? — demanda M. de Larnac.

— Si vous ne les trouvez pas ?

— Oui.

— Vous ne remettrez jamais les pieds ici, voilà tout.

— Ainsi vous me chassez?...

— Vous avez dit le mot, je vous chasse... et il y a longtemps que j’aurais dû le faire !...

— Au nom du ciel!... Florine, donnez-moi le temps de chercher.

— Prenez tout le temps que vous voudrez; — pourvu que vous cherchiez hors de chez moi, et que vous n’y reveniez que les mains pleines...

Jules fît un signe d’amer désespoir.

— Cependant, — balbulia-t-il, — je ne puis pas voler...

— Ah I — repartit la courtisane, — volez si cela vous convient !... je ne vous demanderai pas d’où vient l’argent que vous m’apporterez.

Jules regarda sa vieille maîtresse avec une sorte d’épouvante.

Elle parlait sérieusement, il n’y avait pas à en douter.

Pendant une seconde, les nobles instincts de la nature du jeune homme parurent se réveiller et prendre le dessus.

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— Oh ! celte femme, — se dit-il, — cette misérable créature!... non, je ne l’aime pas!.., je ne peux pas l’aimer !...

— Maria ! — cria Florine b la feuime de chambre, — prends une bougie et reconduis monsieur.

Il sembla & Jules que quelque chose se brisait au dedans de lui.

Il fit deux ou trois pas vers la porte.

Mais, au moment d’atteindre le seuil, il s’arrêta et se retourna.

— Qu’est-ce que vous voulez encore ? — demanda la pécheresse.

— Ainsi, c’est un adieu? — balbutia le jeune homme.

— Oui, — répondit nettement et sèchement Florine.

— Et, au moment de nous séparer pour loujoui-s, vous n’éprouvez aucun regret î

~ Si, — j’en éprouve un...

Jules revint vivement auprès de Florine.

— Lequel? — demanda-t-il, — lequel?

— Celui de vous avoir connu ! — cria la courtisane.

Sous ce nouveau choc, Jules baissa de nouveau la tôle.

— Je vous ai déjà prié de vous en aller, mon cher, — reprit Florine, — vous voyez bien que vous me gênez et que j’ai à sortir.

— Ainsi, — murmura le jeune homme, — vous allez au bal 7

— Au bai ou ailleurs... je vais ou je veux.

— Chez Camélia ?

— Que vous importe? — je ne pense pas que vous ayez l’intention de me poursuivre là où jaserai...

-^Florine! Florine! — balbutia Jules affolé de douleur, — vous savez bien que je vous aimais .. et que je

VOUS aime encore,,, et que je donnerais ma vie pour vous!.,.

J’aimerais beaucoup mieux de i’argeut ! — répon-> dit le bourreau femelle, — votre vie oe vaut pas dix mille francs !...

— Que direz-vous demain matin si l'on vient vous apprendre que je me suis tué cette nuit?.,.

— Je dirai qu’il est bien malheureux pour moi que vous ne vous soyez point passé cette fantaisie-là un an plus tôt !.. .

Jules appuya ses deux mains sur son cœur.

— Florine, — dit-il ensuite, — merci!... vous venez de combler la mesure!... vous venez de frapper le dernier coup!... maintenant je vous quitte et je n’éprouve en vous quittant, ni regrets, ni douleur... je ne vous aime plus... je ne vous hais pas... je vous méprise!...

Où mènent les mauvais chemins.

Ah !—> répondit la courtisane, — vivre au dépens d'une femme pendant un an et la mépriser ensuite, c’est plus commode que de la payer!...

A ce dernier outrage, la pâleur de M. de Larnac devint livide.

Pendant quelques secondes on put croire que la chaleur de son sang breton allait enfin se ranimer dans ses veines.

Un tel éclair jaillit de ses yeux que Florine eut peur et

LES VALETS DE COECIi;

qu’elle se repentit d’avoir provoqué une colère qui, si elle éclatait, serait foudroyante.

Mais l’éclair s’éteignit sans que le tonnerre eût grondé.

Soit force de volonté surlmmaine, soit complet abatte* ment, Jules resta maître de lui-même.

Il s’approcha de la cheminée, — il prit l’une des vingtcinq pièces d’or éparses sur le velours rouge et il dit :

— Je vous prends ce louis, parce que je n’ai pas mangé aujourd’hui et parce que je meurs de faim..,

— Je ne vous en fais pas cadeau, — répliqua Florinc, — c’est vingt francs de plus que vous me devez, ?

Jules salua la courtisane et sortit sans retourner la tête.'

M. de Larnac descendit d’un pas chancelant et irrésolu cet escalier qu’il avait monté si souvent.

Arrivé dans la rue, il marcha droit devant lui, sans savoir où il allait et sans volonté arrêtée d’aller quelque part.

Sa démarche hésitante ressemblait ü l’allure avinée d’un homme ivre.

Il était ivre, en effet, ivre d’une de ces douleurs concentrées auxquelles les plus robustes natures ne résistent pas.

Il n’avait, nous le savons, pris aucune nourriture depuis le matin.

Des hallucinations étranges montaient de son estomac vide à son cerveau troublé.

Rien ne surnageait, ni pour le présent, n‘ '.our l’avenir, dans ce grand désastre, dans ce complet naufrage de toutes ses illusions, de toutes ses espérances.'

11 venait de sc voir chassé par cette femme pour laquelle

il avait perdu sa vie entière, et , bien plus, compromis peut-être son honneur.

Les cinq cents francs qu’il lui avait apportés le soir même, il se les était procurés par des moyens qui frisaient de si près l’escroquerie, qu’à moins d’un prompt payement de sa part, la sellette de la police correctionnelle devenait immi> nente.

Et enfin, de même que, dit-on, la passion du jeu ne s’éteint jamais dans le cœur de l’homme qu’elle a conduit à une ruine complète, de même l’amour de Jules pour la vieille pécheresse, amour inoui et insensé s’il en fut, survivait à la honte, au dégoût, aux outrages.

Ce fatal amour que, pendant une seconde, Jules avait pu croire éteint par le mépris, relevait scs têtes multiples qu’il aurait fallu couj>er l’une après l’autre, comme celles de l’hydre de Lerne.

Pendant quelques minutes, l’àme de Jules présenta l’image d’un véritable chaos, et son intelligence obscurcie ne lui permit point de voir clair en ce qui se passait en luimême.

Peu à peu, cependant, une sorte de lucidité remplaça ce désordre complet, cette incohérence absolue.

Il s’arrêta et regarda où il était.

Sa marche sans but l’avait amené sur le boulevard des Italiens, presque en face le passage de l’Opéra.

Jules s’interrogea.

Il se demanda s’il lui était possible de vivre sans Florine?

Il se répondit négativement.

Un petit nombre d’individus, — phénomènes curieux que la science constate et explique, — ne peuvent exister qu'à la condition de respirer certains gaz méphitiques, poi*

sons mortels pour des organisations moins excentriques.

Les caresses frelatées de la vieille courtisane, ses mea* teuses tendresses et jusqu’à ses dédains, à ses mépris ë li èes Injures, étaient devenus nécessaires à Jules autant quô l’air et le soleil.

Les exemples d’une aussi bigarre folie sont moins rarfâ qu’on ne le suppose.

Il lui fallait Florine à tout prix.

ElFlorine était perdue pour lui, bien perdue!...

Jules la connaissait asses pour être certain qu’il ne pou^ rail franebir de nouveau le seuil de sa porte que le jour où il apporterait les dix mille francs qu’elle exigeait.

Ces dix mille francs, où les prendre?

La fièvre s’alluma dans les veines de Jules.

Une sorte d’hallucination délirante envahit son cervôaa.

•—■Ces dix mille francs!. .. — se dit-il, — je les veux!... — je les veux cette nuit môme !... il faut qu’avant le jour j’aie partagé le litde Florine ou que je sois couché dans ce lui delà Seine!...

Puis il ajouta encore:

•— Mais ces dix mille francs où les prendre?. .7

Soudain M. de Larnac tressaillit, comme si quelque ûl invisible venait de le mettre en communication avec une pile de Voila.

C’est qu’une idée plus terrible assurément que la foudrt venait de lui traverser le cerveau et du s’y incruster en traits de feu.

Celte idée se formulait en un seul mot :

— Voler!...

Sans doute Jules ne céda point tout d’abord...

Sans doute il y eut combat...

Mois ce combat fut court...

üéjî», dans cette nature appauvrie par les ignobles luttes que nous avons racontées, il ne restait plus d'énergie pour le bien.

— Elle m’a dit de voler!... »— pensa le malheureux jeune homme, — eh bien ! elle verra que je l'aimais jusqu’au point de lui obéirl...

Pour la seconde fois, Jules regarda autour de lui.

Nous savons qu’il était sur le boulevard des Italiens.

Minuit sonnait h l’horloge du passage de l’Opéra.

Les thermomètres indiquaient un joli nombre do degrés au-dessous de zéro.

D’assez rares piétons passaient, frileusement enveloppés jusqu’aux yeux dans leurs manteaux et dans leurs fourrures.

— Je vais, — se dit Jules, — donner un coup de poing dans le vitrage d’une boutique de changeur, m’emparer d’une sébille pleine de pièces d’or, et m’enfuir... — si l’on me poursuit et si l’on m'atteint, j’cu serai quitte pour faire de ma poitrine le fourreau du couteau poignard que j’ai dans ma poche...

Et il chercha une boutique de changeur.

Il n’en vit aucune et il réfléchit qu’h celte heure elles étaient toutes fermées et depuis longtemps.

Les lèvres de Jules murmurèrent :

— Le sort en est jeté !... décidément la mort veut de

moi... — Je sais bien que demain je n’aurais plus le courage de faire ce que j’aurais fait celle nuit... — finissonsen donc tout de suite... allons à la Seine...

Jules fit quelques pas pour traverser le boulevard.

Mais il s’ai-rèta de nouveau.

Scs yeux venaient de rencontrer la devanture d’un ma-* gasin de tabac encore ouvert.

A côté des pipes et de tous les accessoii es de la fumerie, il y avait des jeux de cartes.

— Ah ! — pensa le jeune homme, — si les proverbes n’étaient pas menteurs, je devrais avoir bien du bonheur au jeu, car je n’en ai guère en l. üur !...

Cette première pensée amena Jules à se dire:

— Il y a des gens habiles qui commandent au bonheur de leur rester fidèle et à qui le bonheur obéit!...

De cette deuxième réflexion à celle qui suit, la transition est facile:

— Pourquoi ne serais-je pas de ceux-là?...

Jules ajouta mentalement.

— • Justement, ce soir, on joue chez Gaméllia et il y aura là des gens riches qui hasarderont des sommes folles!...' — je suis iafité... j’y devais conduire Florine... j’irai...

M. de Lamac était dans la situation d’un homme qui se noie, — qui se raccroche à toute branche et qui se croit sauvé dès que sa main rencontre un point d’appui quelconque.

Six mois auparavant, il n’aurait pas eu assez de mépris et d’indignation pour flétrir la conduite du misérable capable de voler au jeu.

Aujourd’hui, du succès de cette action flétrissante il faisait son unique espoir.

Voilà, — comme l’a écrit Balzac, — voilà où mènent les mauvais chemins!...

Jules entra chez le marchand de tabac.

Il acheta quatre jeux de cartes.

Ensuite, comme il avait besoin, tout à la fois, et de reprendre ses forces et de préparer le sucés du vol qu’il médi(alt| il se rendit à la Maison-d’Or et il se fit servir,

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dans un cabinet particulier, un potage, une aile de poulet et une bouteille de vin de Bordeaux.

Jules mangea et but, et se sentit réconforté physiquement et moralement.

Son repas achevé, il se leva, — il alla pousser le verrou intérieur dont sont munies toutes les portes de cabinets particuliers, dans un but de précaution érotique.

Il revint s’asseoir à table.

11 tira de sa poche les quatre jeux de cartes qu’il étala devant lui, après en avoir déchiré les enveloppes.

Tout ceci fait, il se mit, quoique d’une main un peu tremblante, à préparer une portée...

Expliquons ce que signifie, dans l’argot des grec» et des joueurs de profession, le dernier mot dont nous venons de nous servir.

Préparer une portée, c’est combiner l’arrangement d’un certain nombre de cartes , de telle sorte que, ces cartes étant introduites dans un jeu de lansquenet, celui des joueurs dans la main duquel elles se trouvent, gagne autant de fois de suite qu’il y a de coups préparés dans la portée.

Les refaits, au lansquenet, faisant gagner le banquier, on comprend qu’il est possible, en un assez petit nombre de cartes, d’organiser une passe de douze ou quinze coups, — ce qui est énorme et peut, si la première mise était forte, rapporter des sommes gigantesques.

Il est simple et facile de préparer une portée, mais il est infiniment difficile, dans les conditions ordinaires, d’arriver h en faire usage sous les yeux vigilants de douze ou quinze pontes, fort intéressés à ce que les choses se passent loyalement.

Colunient donc s’y prendre pour atteindre le résultat qu’il ambitionnait?

Il n’en savait pas le premier mot et il évitait d’y penser.

Au bout de quelque.s minutes Jules avait amené à bien une par téeàe quinze passes, commençant par deux refaits de Valets, et continuant par un coup ainsi disposé: Roi — Dame — Lansquenet de trois, — et Roi.

Ite nuri.

Quittons pQUf un moment M. de Larnac, comme nous avons quitté successivement Florine, Olympe, le comte de Ciessy et le baron Georges de Giverny, et présentons à nos lectqut'S quelques-uns des nouveaux personnages qui doivent figurer dans ce récit.

Ce que nous allons raconter se passait d’ailleurs le même soir et à la même heure que tout ce qui précède.

C’était dans un appartement situé au deuxième étage d’une assez belle maison de la rue Montmartre.

Entrons dans une pièce fort brillamment éclairée et meublée avec une coquetterie si grande, qu’il eût été difficile de supposer que cette pièce fût la chambre à coucher d’un homme.

Un lapis en moquette blanche, à Cours roses, recouvrait le plancher.

L5S VALETS LE CœUR. 75

Les meubles et les rideaux étaient en iampas d’une nuance bleu-saphir.

Les pendules et les candélabres affectaient des formes contournées et Pompadour.

Enfin, rien ne se pouvait voir de plus galant et de plus leste que les trois ou quatre tableaux qui décoraient lea panneaux, tapissés d’un jwpier gris-perle eitcadré de baguettes dorées brunies.

L'un de ces tableaux (dû au pinceau gracieux de Lancret), véritable perle de dessin maniéré et de couleur coquette, représentait un groupe, composé d’une Vénus grassouillette et d’une demi-douzaine de petits amours fourrageant ses appâts, comme on disait au dix-huitième siècle.

Ce groupe était d’une mignarde indécence dont il nous serait tout à fait impossible de donner une idée, — du moins en français, — s’il est vrai, comme l’a écrit le classique Boileau :

« Que le lecteur français veut être respecté!...»

Peut-être cette opinion est-elle tout bonnement un paradoxe, nais il ne nous appartient ni d’entamer ni surtout (le trancher cette discussion.

Les autres tableaux avaient, sinon le même charme, du moins les mêmes tendances.

Ce n’était partout que nymphes amoureuses, lascives bacchantes et dryades émues, surprises au milieu des roseaux par des faunen h l’œil lubrique et à la main hardie.

Quelques statuettes de Prndier, disposées çii et là sur des socles élégusts, et simplement vêtues de leur chasteté, rivalisaient d’abandon avec les tableaux.

Bref, de quelque côté que le regard se portât, il ne s’arrêtait que sur des bjets voluptueux.

Un seul petsonnage se trouvait en ce moment dans celle chambre, qui ressemblait au boudoir d’une femme galante dont le protecteur aurait des goûts tout à la fois artistiques et libertins.

Ce personnage était un petit homme gros et court, de quarante-cinq à soixante ans, laid et commun.

Son costume consistait en une chemise de fine toile un peu fripée, et en un large pantalon de flanelle écossaise.

Ses larges pieds se carraient dans des pantoufles de maroquin rouge.

Il se livrait & des soins de toilette minutieux et exagérés.

D’abord, avec une houppe de duvet de cygne, il étala sur son visage une couche épaisse de poudre de riz, — ensuite, à l’aide d’un mouchoir de batiste, il frotta longuement la peau, ne laissant de poudre que juste ce qu’il en fallait pour donner à la figure une blancheur mate et en quelque sorte veloutée.

Un peu de rouge, habilement placé, corrigea la trop grande pâleur due à la poudre de riz.

Restait h s’occuper des moustaches et des favoris dont le ton grisâtre s’accordait mal avec les teintes juvéniles des joues.

Le personnage qui nous occupe prit un flacon bouché avec soin, — il versa dans un godet disposé ad hoc, quelques gouttes du contenu de ce flacon, il imbiba de ce liquide un petit peigne de plomb avec lequel il peignit méthodiquement sa moustache gauche.

Au bout de quelques secondes cet ornement martial devenait d’un noir bleu et violet.

La moustache droite et les favoris suivirent cet exemple.

La physononiie terne et vulgaire du gros homme eu

question prit immédiatement une vague ressemblance avec celle des plus beaux Espagnols d’opéra-comique. ^

Notre personnage, aussitôt que ce changement à vue se fut opéré, sourit à son image dans la glace qui la lui renvoyait, et se mit en devoir d’achever sa toilette.

Il changea de linge, prit une chemise qui sentait la violette et dont le devant était bouillonné, orné d’entre-deux et de dentelles. .

Une cravate blanche, à bouts brodés, se noua arlisteluent autour de son cou rouge et rugueux comme celui d’un dindon.

Des bottes vernies, trop étroites, meurtrirent ses pieds ' sans parvenir h les rendre élégants.

Un pantalon de Casimir noir à ceinture de cuir, sangla vigoureusement son abdomen proéminent, s’efforçant, mais en vain, de le contenir au majestueux.

Un gilet blanc, brodé à outrance, — une montre dont la chaîne était amplement pourvue de breloques, — et un habit noir, complétèrent cette toilette.

Le ruban rouge de la Légion d’honneur se nouait à la , boutonnière de l’habit.

Au moment où notre personnage venait d'ouvrir un petit coffret de bois de sandal, pour y prendre une paire de gants paille d’une entière fraîcheur, on frappa à la porte de la chambre deux petits coups très-légers.

Le monsieur coquet fronça le sourcil et rejeta ses gants dans le coffret avec impatience.

— Entrez, — dit-il cependant.

La porte s’ouvrit et une jeune femme parut.

Elle était de taille moyenne, blonde, d’une tournure charmante, d’une figure régulière et distinguée, un peu pâle, et remarquable par un grand air de bonté naïve, de

douce fogéouité et par une expression de se< ^te souffrance.

Cette jeune femme était vêtue avec une simplicité près- ^ que pauvre, que faisaient oublier l’élégance de sa démar- ^ ‘ che et la propreté exquise de toutes les parties de son

j humble ajustement. ^

' Elle appartenait, de par les liens indissoluble du ma- ■ J riage, au prétentieux personnage qui nous occupe depuis

le commeacement de ce chapitre et qui se nommait Ghestin Barrois.

Elle entra dans la chambre avec un embarras bien marqué. .

— Tiens, c’est vous, Mathilde, lui dit son mari, — quel bon vent vous amène à celte heure, et comment vous portez-vous ce soir 7...

— Je vais bien, mon ami, — répondit la jeune femme d’une voix douce.

— Allons, tant mieux ! — est-ce que vous me voulez quelque chose de particulier?

ÿ La jeune femme hésita.

Le gros Célestin remarqua cette hésitation et s’empressa de répondre :

— Vous voyez que je sors...

— Je le vois, en effet, — et où allez-vous, mon ami?.. il

— Au bal du ministre des affaires étrangères... -*■ c’est fort ennuyeux, fort assommant, mais je n’y vais pas pour mon plaisir.

— Ah ! vraiment...

— Mon Dieu, oui. — - Ma présence à ce bal est une corvée indispensable. — J’y ai donné rendez-vous à des gens fort influents qui sont tout à fait en position de me faire obtenir cette immense concession de terrain en Al-

LES VALETS DK COEUR. Tj.

gérie, dont je dois vous avoir parlé... vous eu ai-je pari. , ma chère .Mathilde?...

— Non, mon ami» je ne crois pas...

— Eh bien ! je vous eu parlerai plus tard... — > une ai faire superbel... magnifique!... gigantesque I... qui, e; (leux ou trois ans, décuplera nos revenus... — vous comprenez qu’il importe de ne point la manquer, cette affaire... — le rendez-vous est pour minuit, il est en ce «noment onze heures trois quarts,.. — ,je vous prie dc; in’excoser, ma chère amie, mais il faut que je vous quitte...

— Quelques minutes de retard, — murmura la jeune . fçimue, — ne sauraient avoir une grande importance.

— Ah ! pardon... pardon...

— C’est que j’aurais tant voulu causer un instant uv(îü vous...

— Nous causerons demain tant que vous voudrez...

— Qui sait si demain je pourrai vous voir...

Et pourquoi donc ne pourriez-vous pas me voir, s’il vous piaf 1 7 — Ëst-ce que d’habitude je me cache...

— Non, mon ami, mais vous ôtes si peu h la maison...

— Est-ce un reproche 7 — demanda le petit homme en froment le sourcil.

— Ce n’est ni un reproche ni une plainte, — répondit

doucement la jeune femme, — je constate un fait, vuilù tout... ^

Celte humble t'épouse ne parut point calmer la niau** vaise humeur de M. Célestin.

Il reprit en grommelant :

— Je vais où je veux, — je fais ce que bon me semble, — et je n’ai de comptes à rendre à personne.

Mathilde baissa la télé et elle murmura :

— Qui vous en demande, mon ami?...

ir.S VALETS DE CCEDR.

Célestin rouvrit brusquement le coffret de bois de cèdre.

II reprit la paire de gants qu’il tenait au moment de l’entrée de sa femme, et il commença & se ganter.

' Puis il s’écria avec une manifeste impatience :

— Aussi bien, je n’en serai pas quitte avant de vous avoir entendue. — Autant vaut vous écouter tout de suite, ce sera plus vite fini!... — Voyons, ma chère, qu’avezvous à me dire?. .

— Je veux vous parler, mon ami, de ce qui se passe dans votre maison...

— Ah I ah !... Et que s’y passe-t-il donc, je vous prie?,.?

— Vous avez beaucoup de dettes...

— Eh bien 7

— Vous souscrivez de nombreux billots,.';

— Après 7

— Et vous ne les payez pas. ..

— Je sais cela aussi bien que vous, ma chère...' — Estce pour m’apprendre ces nouvelles importantes que vous me retenez ici?...

— Les huissiers se succèdent, — continua la jeune femme, — dix fois par jour on me monte de véritables liasses de papier timbré.

— Qu’est-ce que cela vous fait, après tout?... — C’est moi qu’on poursuit et non pas vous. — Le loyer de l’appartement est à votre nom, — tous les meubles sont censés vous appartenir, on ne peut toucher à rien d’ici...

— C’est vrai, mais...

— Mais quoi? — interrompit Célestin. — Chaque matin, votre déjeuner est prêt, chaque soir, à l’heure exacte, votre dîner se trouve sur la table... — Que vous manque l-il donc et de quoi vous plaignez-vous î

Encore une fois, je ne me plains de rien, mais, si vous saviez ce que c'est pour moi que de tressaillir à chaque coup de sonnette, que de trembler en entendant dans l’antichambre la voix brutale d’un créancier hargneux dont l’insolence ne connaît pas de bornes, parce qu’il sait que vous êtes absent et qu’il n’a affaire qu’à des femmes. — Si vous saviez ce que je souffre quand il me faut subir des scènes pareilles à celles qui se sont renouvelées deux fois aujourd’hui, vraiment, vous auriez pitié de moi...

— De quelles scènes voulez-vous parler ? — demanda te petit homme devenu subitement attentif.

— Deux hommes sont venus, — répondit — Mathilde, un bijoutier et un marchand d’étoffes... je ne sais pas leur nom...

Une imperceptible rougeur perça sous la poudre de riz qui recouvrait les joues de Céleslin.

— Un marchand d’étoffes et un bijoutier, — répéta-t-il, — je ne comprends absolument pas... — j’ignore quels peuvent être ces drôles...

La jeune femme poursuivit :

— Ges hommes ont forcé la consigne et sont arrivés jusqu’auprès de moi... ils ont commencé par me reprocher, et en quels termes!... ce qu’ils appelaient votre mauvaise foi, — puis leurs récriminations et presque leurs injures sont devenues plus personnelles, ils semblaient douter que je fusse bien réellement et bien légitimement votre femme, et ils ajoutaient que, puisque je faisais grand étalage de leurs étoffes et de leurs diamants, c’était à moi aussi bien qu’à vous de les payer... — Expliquez-raoi celle scène et ces réclamations, mon ami, car enfin vous savez bien que vous ne m’avez acheté ni robes ni bijoux...

Gélestin, au bout d’une demi-minute, répondit avec nn embarras dont il lui était impossible de se rendre complé* tement le maître :

— C’est désolant et inexpliquable ?... — quelque malen* ' tendu, quelque ressemblance de nom sont sans doute causé ' de tout cela...

Mathilde secoua doucement la tête.

— Je ne vous demande pas vos secrets, mon ami, — fitelle, — laissez-moi continuer... — Vous me disiez tout It l’heure que la maison ne manquait de rien... C’est une grave erreur et vous le sauriez si vous étiez absent moins souvent... — La maison manque de presque tout, au contraire ; j’ai été forcée, pour subvenir aux besoins quotidiens, de contracter dans le quartier, auprès des fournisseurs, une foule de petites dettes qui, à la longue, sont devenues criardes... — Enfin, je dois trois mois de gages à notre domestique, dont l’iropertinenoe, à cause de cela sans doute, augmente chaque jour...

Mathilde s’arrêta.

— Voyons, ma chère, — demanda Célestin, dont tout l’aplomb était revenu et qui venait d’achever de mettre ses gants, — voyons, où voulez-vous èn venir?...

— A vous prier de me donner une petite somme d’argent, avec laquelle je pourrai sortir de la situation fâcheuse où nous nous trouvons...

— De l’argent!... — s’écria Célestin.

— Oui, — un peu, — songez qu’il y a bien longtemps que vous ne m’avez remis plus de vingt francs à la fois....

— Vingt francs!... — murmura le petit homme h part lui, — c’est une somme!...

Puis, tout haut, il reprit :

— Franchement, ma cliére, je vomirais de tout mon cœur faire ce que vous me demandez, mais.t.

— Mais ?... — répéta Mathilde.

— Cela m’est coraplèteraeot impossible... — articula ncUement Célestin.

— Impossible!...

— Tout à fait. ;

— Pourquoi donc?

— Par la meilleure de toutes les raisons : — pour donner de l’argent il faut en avoir, et je n’en ai pas...

Le regard de Mathilde exprima la plus complète incrédulité.

— Je vous l’aflirrae, — appuya Célestin qüi avait surpris ce regard.

— Mais, — demanda la jeune femme, —que faites-vous donc de nos revenus et des sommes considérables que vous empruntez?...

— D’abord, — répondit le mari, — ces sommes sont infiniment moins importantes que vous ne le supposez... — ensuite , tous mes fonds sont engagés, pour le moment, dans une spéculation que j’ai cruebonne, que je crois encore très-susceptible de réussite, mais qui, en apparence, du moins, chancelle. — Il m'est donc impossible de réaliser, sous peine de subir une perte qui serait notre ruine..: — Je compte beaucoup, d’ailleurs, pour nous tirer de Ik, sur la concession en Algérie, et je vais m’en occuper sur-lechamp...

Célestin regarda la pendule.

— Minuit cinq minutes!... — s’écria-t-il, — je suis hotribleraent en retard !

Et il saisit son chapeau-cloque, qui était à côté du coffret.

LES VALETS DE CCEl'R.

— Ainsi, mon ami, — balbutia Mathilde, d’une voix que rr^radtion intérieure rendait attendrissante, — ainsi, vous ne me donnez rien?...

Gélestin regarda sa femme et parut hésiter*

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