‹ Les Valets de cœurChapitre 4 sur 8 · XI · texte numérisé non relu

XI

U maîtresse du mari.

Au bout d*un instant, il demanda :

— Ah çà ! mais, réellement, il ne vous reste donc absolument rien ?

— Pas un sou, mon ami, — répondit Mathilde.

— Diable !... diable!... — murmura Gélestin qui semblait vivement contrarié, — vous ne mettez guère d’économie dans votre ménage, ma chère amie, ce me sem-. ble!...

Mathilde baissa les yeux et se tut.

M. Barrois introduisit deux de ses doigts dans la poche de son gilet brodé.

Après une nouvelle hésitation, il en tira une pièce d’or qu’il tendit à sa femme en lui disant :

— Tenez, ma chère, quoique cela me gêne beaucoup, prenez ceci... et, je vous en prie, ménagez cet argent... je ne sais vraiment quand je pourrai vous en donner d'autre.

Deux larmes de muette résignation coulèrent lentement sur les joues pâles de la jeune femme.

Gélestin n’y fit nulle attention et reprit :

L«S VALETS DE COEUR, î3o

— Maintenant, ma chère, n'ayez pins ni souci ni chagrin et soyez assez gentille pour dire à la domestique de courir me chercher un petit coupé.. . ~ je vous répète que je suis horriblement en retard...

Mathilde fit un signe d’acquiescement, et quitta la chambre.

Aussitôt qu’elle fut sortie, la physionomie de Gélestin s’éclaira et il secoua joyeusement la tête et les épaules, comme un homme qui se sent soulagé d’un grand poids.

Il ouvrit l’on des tiroirs d’on petit meuble Poropadour, en bois de rose garni de cuivre doré, qui se trouvait h l’un des angles de la chambre.

Dans ce tiroir il prit deux choses, — une bourse de soie cerise et un écrin de velours violet.

Dans la bourse il y avait cinquante louis.

L’ écrin contenait une très-jolie broche de perles, du prix de mille écus environ.

li glissa la bourse dans la poche de son gilet en se disant :

— On joue gros jeu chez Camélia!... il faut bien tenir un banqno au lansquenet ou essayer une care à la bouillotte...

Il mit l’écrin dans la poche de son habit et il murmura:

— Cette chère Didine sera contente !... je ne lui donnerais rien qu’elle m’aimerait tout de même, mais, en lui donnant, c’est à moi que ou fait plaisir!... Pauvre chatte!...

— La voiture que vous avez demandée est en bas, mon ami, — fit Mathilde en rentrant dans la chambre de son mari.

Gélestin jeta sur ses épaules un paletot.

~ Merci , ma chère , ~ dit-il ensuite , -- et bonne

nuit; — si la concession de terrain en Algérie ra’esl accordée, comme je n’en doute pas, soyez tranquille, vous aurez de l’argent à n’en savoir que faire !...

Géleslin déposa un baiser distrait sur le beau front de la triste Mathilde, sortit de l’appartement et descendit rapidement l’escalier.

— Où allons-nous, s’il vous plaît î — lui demanda le cocher du coupé.

Et, au lieu d’indiquer le ministère des affaires étrangères, ainsi qu’il l’avait dit à sa femme, Gélestin répondit :

— Rue Neuve-Rréda, numéro 9.

Au quatrième étage de la maison dont M. Gélestin Barrois venait de donner l’adresse et duns un très-petit salon, bien clos, bien chaulfé, bien éclairé, il y avait un de ces groupes charmants et caractéristiques comme Gavarni se plaît si souvent ù en rencontrer sous la pointe spirituelle de sou crayon.

Une granue et belle jeune femme, vêtue d’une robe de gros de Naples d’une nuance paille, à trois volants de dentelles noires et décolletée à outrance, s’occupait, debout devant la glace de la cheminée, à mettre la dernière main h sa coiffure.

Elle enlaçait un bouquet de roses thé dans la natte épaisse de ses cheveux noirs.

Elle lissait les boucles onduleuses, qui venaient, comme des serpents d’ébène, caresser la naissance de sa gorge i moitié nue, et nettement ciselée comme en un bloc di; marbre de Paros.

Les (épaules de cette belle créature étaient larges, ve-

loulées, et d’une blancheur éclatante qui ne devait rien à l’art, •

Sa taille souple et cambrée aurait tenu dans les deux mains.

Ses hanches, voluptueusement développées, avaient ce mouvement onduleux qui soulève à demi la basquine des brunes Espagnoles prêtes à danser le fandango sous les orangers de Séville ou de Cadix.

Pour tout dire en deux mots, elle ressemblait à la maîtresse de Lucien de Rubempré, à la divine Coralie.

Derrière cette Andalouse de Paris, il y avait un jeune homme, un beau garçon, nature vivace et robuste, type de force et de santé.

Les cheveux de ce jeune homme étaient d’un brun fauve, aussi bien que ses petites moustaches à la d’Artagnan, dont les pointes retroussées donnaient à son visage je lie sais quoi de hardi et de mousquetaire.

Tantôt il mesurait entre ses dix doigts la taille de sa v

belle compagne.

Tantôt, fredonnant un air de polka, il appuyait à chaque cadence ses lèvres sur les épaules nues et splendides qui semblaieut, par un imperceptible frémissement, lui rendre sou baiser.

Tantôt, enfin, il approchait de sa bouche les boucles lustrées de la chevelure magnifique dont il aspirait le parfum avec une sensualité infinie.

La jeune femme riait de tous ces enfantillages et donnait, sur les doigts de son compagnon, de jolis petits coups d’éventail pleins de provocations.

— Didine, belle Didine, — murmurait le jeune homme, fort près de la petite oreille que ses lèvres caressaient en parlant, — mon Dieu ! que tu es jolie ce soir!... il y a

LES VALETS DE COEl’R.'

dans ta beauté, vois-tu, ce je ne sais quoi qui nous grise et nous rend fou !...

— Voyons, Adrien, soyons sage, — s’écria la belle fille, — en coupant court à la pantomime audacieuse dont l’amoureux garçon accompagnait ses paroles, — tu vois bien que tu vas me décoiffer!,..

— Ab î bah ! qu’est-ce que ça me fait ?. ..

— Ça me fait beaucoup b moi...

— Pourquoi donc?

— Qu’est-ce que dirait mon loup-garou qui va venir ?...

— Ton loup-garou?... — eh bien! il dirait ce qu’il voudrait, je m’en moque pas raall...

— Toi, oui, — mais moi, pas! — Qu’est-ce que tu veux, j’en ai besoin, de cet imbécile, et tu ne peux pas plus le remplacer, lui, dans ma bourse, mon pauvre cliéri, qu’il ne peut te remplacer dans mon cœur...

Et Didine tendit ses lèvres ù Adrien.

Mais le jeune homme refusa le baiser ainsi offert, il fit la moue et alla se jeter dans un fauteuil, ù l’un des coins de la cheminée.

— Voyons, — demanda Didine, — voyons, chéri, qu’est-ce que tu as et pourquoi faisons-nous la moue ?...

— Tiens ! — répondit le jeune homme, — c’est ennuyeux, tout ça, sais-tu ?... — J’ai beau ne pas être ja loux... quand je pense à certaines choses... et que ton loup-garou te ramène le soir... et qu’il reste quand je m’en vais... ça me fait un effet... un effet si désagréable que j’ai envie de ne plus revenir...

Sans souci de friper sa belle robe, Didine se jeta à deux genoux devant le jeune homme, et le serra éperdument dans ses bras en murmurant ;

—Enfant !... — Ah! mon pauvre chéri!... si tu savais. . .

— je ne peux pas te dire, mais enfin, crois-moi, ce n’est pas toi qu’il faut plaindre le plus de nous deux !.. — Veux- (II bien ne pas le mettre de vilaines idées dans la tète!...

— veux-tu bien ne pas te faire de chagrin sans rime ni raison!... — toi, jaloux du loup-garou!... toi, monpauvre ange !... ah ! par exemple !... — Mais songe donc que c’est ni plus ni moins que s’il était mon mari, et que tu es mon amant, toi, et que je le trompe à ton profil!... — mais songe donc que je l’abomine et que je t’adore !... — songe donc qu’il a cinquante ans, cet homme, et du ventre, mais qu’il n’a que cela !... parole sacrée! — Ne plus revenir!... lu penses à ne plus revenir!... — ah çà! mais tu veux donc que ta pauvre Didine, qui t’aime tant, descende dans la rue par la fenêtre?... — Dis, le veux-tu ?... dis, Adrien, et je vas m’y jeter tout de suite!...

Adrien ne répondit qu’en enlaçant de ses deux bras la taille de sa folle maîtresse, et, cette fois, le baiser offert et refusé tout h l’heure, fut longuement partagé.

— Minuit et quart, — dit la jeune femme en se relevant, — tu devrais partir, mon pauvre chéri...

— Tu me renvoies ?...

— Non, mais lu sais...

— H va arriver,. n’est-ce pas ?

— Mon Dieu, oui...

Adrien fit un geste de colère.

— Voyons, — fit vivement Didine, — qu’est-ce que ça te fait, puisque lu vas chez Camélia, — puisque nous y allons aussi, — que touje la nuit je ne danserai qu’avec loi, — que je ne regarderai que loi, — et que je le promets d’être la voisine au souper...

— Laisse-moi attendre...

— A quoi bon ? 1

— S’il n’arrivaU pas, d’ici ü un quart d’heure.?. I

Rh bien ? ’l

Eh bien je pounais te ocnduire..? '

— Impossible!,..

— Pourquoi t..

— Parce qu’on ne manquerait pas de Itii dire que nous sommes arrivés ensemble... — parce que cela lui mettrait martel en tête, — qu’il deviendrait jaloux de toi, — qu’il me surveillerait et qu’il deviendrait alors aussi dilTicile de nous voir, que cela est facile maintenant... — Enfant que tu es, tu ne calcules jamais rien !

— Allons, — dit Adrien, — je pars, mais h une condition...

— Acceptée d’avance !... — laquelle?

— Tu m’as dit que tu te mettrais à oMé de nmi au souper?...

— Oui, — je te l’ai dit et je le répète...

— Eh bien ! fais en sorte que ce vieux drôle ne soit pas de l’autre côlé de toi... car si je l’entendais te dire seulement un mot de tendresse avec ses lèvres vernissées et ses moustaches teintes, je sens bien que je lui casserais sur le crâne une bouteille de vin de Champagne...

Didine se mit à rire.

— Si j’étais certaine que son testament fût signé et paraphé, — dit-elle ensuite, — je te dirais : casse ! — tnais, comme je ne suis sûre de rien, j’aurai soin que le loup-garou se trouve à trois ou quatre mètres de nous...

Un coup de sonnette retentit.

Une soubrette accorte se précipita dans le salon en di- .saiil :

— Madame, madame, c’est monsieur, pour sûr... — j’ai entendu tout à l’iicure la voiture s’arrêter devant la porte...

xm

le mari, la maîtresse cl l’amant.' l

Qui donc était M. Célestin Bàrrois, petit homme à gros ventre et à rüban rouge ?

Qui donc était mademoiselle Didine, maîtresse en titre dudit Célestin ?

Qui donc était M. Adrien, amant excessivement heureux de ladite demoiselle Didine ?

Faisons une courte réponse à chacune de ces trois questions.

Célestin Barrois appartenait à cette nombreuse catégorie d’individus qui fréquentent la Bourse, qui sont assidus chez les agents de change et desquels on dit : — ils font des affaires.

Pendant les deux tiers de sa vie, il avait professé un culte fanatique pour le service de celle bourgeoise et belliqueuse institution qu’on appelle la garde nationale.

Promu au grade de sous-lieutenant en mil huit centtrenle-six, il s’était fait remarquer par une tenue tellement hors ligne et par un zèle si bouillant que , quelques mois avant le vingt-quatre février, il avait pu attacher, avec un inconcevable orgueil , la croix de la Légiond’honneur sur la poitrine rembourrée de son unifonue.

Ce qui fait qu’aux premiers coups de fusil de Février, Céleslin Barrois s’était caché dans les caves de la maison qu’il habitait.

Le brave sous-lieutenant tenait à porter longtemps une croix si bien gagnée!...

Célestin avait quelque fortune que ses spéculations augmentaient.

Sa femme, douce et charmante créature, épousée sans amour, lui avait apporté une assez jolie dot.

Bref, une large aisance régnait dans ce ménage, quand un beau jour, Célestin s’éprit d’une des plus séduisantes sirènes de la bohème galante.

D’après le portrait que nous avons tracé plus haut de M. Barrois, on comprend qu’il n’était point de ces hommes qui peuvent, avec quelque raison, caresser la chimère d’être aimés pour eux-mêmes.

Il fil largement les choses, et, ii l’époque où se passent les faits que nous racontons, il y avait un peu plus de trois ans qu’il achetait l’amour de Didine, à des prix fabuleux.

A mesure que vieillissait cette liaison, la belle pécheresse se montrait de plus en plus exigeante.

Célestin, de plus en plus épris, aurait mieux aimé se jeter par la fenêtre que de refuser quoi que ce soit.

Tant va la cruche à Veau qu’enfin elle se casse!... — Tant on puise en une caisse qu’enfin elle se vide!...

Le désordre se mit petit à petit dans les aiïaires du gros Célestin, — il marchait à une ruine certaine et il y marchait gaiment. — La maison de Didine était devenue la sienne, — il faisait du logis de la pécheresse son véritable chez lui. — Toute dépense qui n’avait point sa maîtresse pour but lui semblait insupportable, et nous avons va quelle était sa façon d’agir dans son ménage légitime.

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Nous supplions nos lecteurs de ne point crier à l’odieux et à l’invraisemblable.

Rien que dans le cercle des personnes que nous connaissons presque intimement, nous pourrions citer plus d’un mari dont la conduite ne diffère que bien peu de celle de Célestin.

1 Nous savons déjà à quoi nous en tenir sur le compte de ' la fidélité actuelle de Didine.

Combien de trabisons, depuis trois ans, la pécheresse avait-elle à se reprocher à l’endroit de son vieil amoureux 1

Qui saurait le dire ?

Didine elle-même le pourrait-elle ?

Nous offririons volontiers de parier que non?

Ah ! pauvres ci-devant jeunes hommes I — pauvres Adonis éclopés, — Jocondes hors d’âge, Faublas en perruque, — Lovelaces du temps jadis, — vieux Jupiters sans foudre et sans rayons... — si vous saviez comme elles se moquent de vous, comme elles rient à vos dépens avec des fiers gaillards bien campés sur la hanche... — si vous saviez comme elles vous trompent I — comme elles vous ridiculisent I — connue elles vous bafouent 1 vos Vénus et vosDanaés !... ,

Grotesques Valets de Cœur, si vous saviez ! si vous saviez!...

Mais, mon Dieu, si vous saviez, ce serait absolument la même chose, — il n’y aurait rien de changé, et vous rattacheriez vous-mêmes, en toute hâte, le bandeau arraché de vos yeux par une main amie qui vous semblerait hostile...

Il leur faut leur amoureuse marotte, à ces vieux fousl..!;'

Lalssons-la leur.

Ainsi soit-il!...

Nous n’avons rien de particulier à dire de raadeuioiselle Didine.

Son histoire était, presque sans variante, celle des sept huitièmes de ses sœurs en galanterie.

Expliquons seulement d’où lui venait son surnom d’0«dinCy duquel surnom, par contraction, on faisait Dû/ine.

La belle fille, leste et découplée comme la Diane chasseresse dont le marbre immortel nous éblouit par sa beauté, adorait tous les exercices du corps et y excellait.

Elle montait à cheval comme une véritable amazone.

C’était merveille de la voir, avec son corsage de velours et sa longue jupe de soie à larges rayures, — avec son feutre gris de forme Louis XIII, coquettement posé sur ses cheveux noirs, — de la voir aiguillonner du talon et de la cravache la course d’un cheval fougueux, s’enivrer d’air et de vitesse, et franchir d’un bond les fossés et les haies avec une audace qui semblait effrayante même aux plus hardis cavaliers.

Didine adorait l’escrime.

Elle tirait de première force et boutonnait, ensejouajjt, de vieux prévôts de salles d’armes.

Un pistolet à la main, elle eût rendu des points à mademoiselle Page elle-même.

Mais ce que Didine préférait, et de beaucoup, à l’exer-. cice du. cheval, à l’escrime et au tir, c’était la natation.'

Elle n’avait point de rivale à Paris, dans l’art de piquer une tête, et d’exécuter savamment une coupe brillante. ‘

Mademoiselle Judith, sociétaire du Théâtre-Français,

SC trouvait distancée complètement par celte Naïade improvisée.

La réputation de Didine était immense parmi les canotiers d’Asnières, — Volontiers, quand elle descendait de son coupé ou du chemin de fer pour accourir sur les bords verdoyants de la Seine, ces jeunes gens de peu d’espérance l’eussent portée en triomphe.

Vingt canots pavoisés la suivaient, comme une escadre d'honneur, quand elle faisait une pleine-eau.

Elle avait, un beau jour, repêché un brave charbonnier en train de se noyer, et les journaux avaient reproduit pendant quinze jours dans leurs nouvelles diverses, ce trait d’humanité et de courage.

De tous ces hauts faits aquatiques était résulté pour la pécheresse le gracieux surnom d’ Ondine.

Au moral, Didine valait peut-être un peu mieux que la plupart de ses collègues.

11 restait dans sa tête et dans son cœur quelques paies éclairs de sensibilité et de passion,-

Sans doute elle était profondément corrompue, par la force des choses, mais, au moins, elle était bonne fille.

Sans doute, elle trompait sans vergogne un vieux protecteur, mais au moins, elle aimait un jeune homme d’une chaude et franche tendresse.

Née dans une sphère opulente, Didine aurait valu beaucoup ; — née pauvre, elle avait conquis le luxe par les seuls moyens qui s’offrissent h elle.

Elle adorait l’or, non pour l’entasser et devenir riche, mais pour le gaspiller.

Dépensière à elle toute seule comme toutes les Manon Lescaut de la tei’re, elle aurait voulu pouvoir manger à son

déjeuner cent mille francs de perles, accommodées & la marinière avec une sauce de haut goût !

Voilà Didine.

Le gros Géleslin était en bonnes mains.

Reste le jeune homme au cheveux touffus, le beau garçon aux moustaches retroussées.

M. Adrien avait vingt-huit ans et pas de profession connue.

Quant à sa position sociale, nous serions fort embarrassé de la définir.

Il se disait vicomte de Médoc.

Il parlait d’une demi-douzaine de châteaux qui devaient, très-prochainement, lui arriver par voie d’héritage.

En attendant, il vivait confortablement, — ne faisant aucune dette etn’cropnmtant rien à ses amis.

11 avait toujours de l’or dans ses poches, — il jouait gros jeu et, quand il avait perdu, il payait dans les vingtquatre heures.

Il était extrêmement répandu dans la bohème galante, et les plus jolies filles de Paris l’avaient idolâtré.

Rien de tout cela ne semblait suspect.

Et cependant, si charmant garçon et si bon compagnon que fût le vicomte de Médoc, les gentilshommes de race pure et d’éducation aristocratique qui se fourvoyaient dans le monde où il trônait, évitaient par instinct de se mettre avec lui sur un pied de familiarité trop grande.

Pourquoi cela?

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lis l’ignoraieol, et, jusqu’à nouvel ordre, nous devons • l’ignorer comme eux.

Mais Didine, simple pécheresse, était, pour le quart d’heure, folle de son petit vicomte.

Didine et Géiestin.

-Faut-il ouvrir, madame?... — • demanda la femme de chambre de Didine, après avoir prévenu sa maîtresse de l’arrivée de monsieur.

Monsieur, signifiait Céleslin Barrois.

— Oui, — répondit la pécheresse, — dans une seconde. — Adrien va descendre par l’escalier de service... vous l’éclairerez, Sylvanire. •

La soubrette répondait à ce nom prétentieux de Sylvanire.

Didine reprit, en s’adressant à Adrien :

— Allons, mon bon chéri, passe par ma chambre et va m’attendre chez Camélia... j’arriverai dans cinq minutes.

Elle l’embrassa, et elle ajouta, tout en le poussant dans la chambre voisine :

— Surtout, monsieur, soyez bien sage et ne vous avisez pas de faire la cour à d’autres femmes, ni même de les trouver jolies!... ah raaisl c’est que je suis jalouse aussi, moi, voyez -vous!... et, si je m’apercevais de quelque chose, je ne me gênerais pas pour vous ai racher les

yolix!... VOS beaux grands yeux noirs que j’aime tant!...

Va, — mon petit minet, va vite...

Elle lui jeta du bout des doigts un nouveau baiser, et elle referma la porte avec bruit.

Sylvanire comprit ce que signifiait ce bruit, et elle ouvrit à Cèles tin.

Le gros homme accourut jusqu’au salon, en sautillant sur la pointe des pieds et en se donnant des airs coquets et évaporés de l’effet le plus drôlatique.

Didine le reçut fort mal.

— Minuit et demi, monsieur!... — lui dit-elle en désignant le cadran de la pendule, — il y a juste trois quarts d’heure que ma toilette est finie et que vous devriez être ici... — Est-ce que, par hasard, vous vous figurez que je m’amusais, là, toute seule, au coin du feul...

— Oh! Didine, — mon ange, — mon astre, — mon étoile!... — s’écria Célestin, — j’avoue mes torts à vos petits pieds!... — je suis un coupable!... — un gros coupable!... — mais nous avons tant d’indulgence, au fond de notre joli petit cœur, que nous allons pardonner bien sûr à notre pauvre Tinfin !...

L’homme aimable trouvait gracieux ce comique diminutif de son nom...

— Allons, Didine, — continua-t-il, — qu’un bon baiser soit le gage de la paix...

Et il s’avança, le cou fendu et les lèvres en cœur.

La pécheresse le repoussa.

— Hein î — fit le gros homme, — quel est ce caprice, ô Didine?...

La folle fille se mit à rire et répondit .* I

— Songez donc, mon très-cher, que nous allons au '

bal...

D ipitizcd bv Goo Æ

— Eh bien'?...

— Eli bien, si vous m’embrassiez, vos moustaches * pourraient déteindre sur ma joue, et ça serait fort désairéable pour moi...

Célestin ne put réprimer une moue qu’il essaya vainement de changer en sourire.

— Ail 1 — dit-il , — nous plaisantons , méchante chatte!...

— Mais, pas le moins du monde !... il y a des teintures qui sont mauvais teint!... — répliqua la pécheresse en riant de plus belle, — cela s’est vu et c’est mauvais pour le teint!...

Les lèvres de Célestin décrivirent un accent circonflexe.

Didine, qui tenait à lui pour des raisons que nous connaissons, craignit de l’avoir blessé et elle ajouta d'un ton câlin :

— Allons, gros vilain, baisez ma patte blanche , c’est tout ce que je puis vous permettre pour ce soir...

Célestin s’empara de la jolie main qui se tendait vers lui, et, pour emprunter une cliarmaute expression à notre ami Murger, il la ganta de baisers.

~ Eh bien ? — demanda Didine, — sommes-nous content, loup-garou ?

— Oui, mon étoile, et la preuve, ô perle des femmes, c’est que je vais vous offrir plusieurs éditions de vousniônie... montées en broche...

Et, après avoir débité ce madrigal, Célestin prit un air qu’il s’efforça de rendre prodigieusement spirituel.

— Voyons!... — voyous vite!... — dit la pécheresse qui flairait un cadeau.

Célestin tira de sa poche l’écrin de velours violet et le jrésenta h Didine.

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La jeune femme l'ouvrit avec une hâte digne de Pandore.'

— Ah! c’est charmant!... — s’écria-t-elle après avoir regardé la broche qui était, en effet, d’un goût exquis, — allons, vous êtes un homme aimable et un gros lotip, pas garou du tout.

Gélestin rayonnait.

Didi/ie s'empressa de se parer du nouveau bijou.

Tandis qu'elle l’attachait à son corsage, Gélestin, debout derrière elle, à la place qu’occupait Adrien dix minutes auparavant, prenait entre ses doigts une des boucles soyeuses de la chevelure delà jeune femme et l’approchait de ses lèvres, ainsi que l’avait fait le vicomte.

Mais, soudain, il laissa retomber celte boucle comme s’il venait d’ôtre piqué par un serpent.

— Eh bien ? — demanda Didine, — voyons, qu’avezvous donc ?

— Oh! — fit Gélestin, — une chose bizarre!..,

— Laquelle ?...

— Une chose qui m’étonne!...

— Homme impatientant, parlez donc!...’’

— Vos cheveux sentent le cigare.

Didine tressaillit.

— Ah ! bah ! — fit-elle, — c’est une idée!

— Pas le moins du monde, — sentez plutôt.

— G’est que probablement mon coiffeur avait fumé.

— Il aurait donc alors lissé vos cheveux avec ses moustaches ?

— Je me souviens, — dit la jeune femme, — j’ai fiinK.' trois ou quatre cigarettes après dîner...

Gélestin ouvrit ses larges narines.

— G’est étrange, — murmura-t-il ensuite, — il n’y a aucune odeur dans l’appartement.

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Didine était ii bout d’imagination.

Elle prit le parti de se mettre en colère.

Elle se tourna vers le gros homme, elle croisa ses deux bras sur sa poitrine, et elle dit d’une voix brève et stridente :

— Ab çà ! mon cher, est-ce que vous me soupçonnez, par hasard?...

— Je ne dis pas cela, — balbutia Célestin, — mais...*

Didine l’interrompit.

— C’est que ça ne m’irait pas le moins du monde, sa^ vex-vous bien?... — reprit-elle, — l’homme qui doute de moi me méprise, et, comme je ne veux pas être méprisée, si vous êtes cet homme je vous prie de sortir!

Célestin, complètement interdit, bégayait des mots sans suite.

Didine avait h&te d’en finir pour aller retrouver Adrien.

— Allons, — dit-elle, — je vois que vous avez honte de vous-méme et je vous pardonne... c’est la seconde fois ce soir!... mais que cela ne se renouvelle pas...

— Jamais!... jamais!... jamais!... — murmurait Célestin avec conviction et contrition.

— Bien, — fit la jeune femme, en prenant sur un meuble une ravissante sortie de bal en cachemire blanc, garnie de ruban rose et argent, qu’elle jeta sur ses épaules.

Puis elle reprit :

— Maintenant, partons... — on doit danser depuis une heure.

Au moment où Célestin et Didine de.scendaient de voiture ù la porte de Camélia, ils furent salués par un jeune

ISS VALETS DE CÆDR.

iiomme d’une pâleur effrayante qui arrivait en mStne temp ! qu’eux.

Ce jeune homme était Jules de Larnac, — l’amant de . la vieille Florine.

Sa main, crispée convulsivement sous le revers de sou ^ habit, serrait contre sa poitrine le paquet de cartes prépaiées.

Nous allons retrouver dans les salons de Camélia, lu , pécheresse illustre, et tous les personnages mis en scèDi: par nous, dans la première partie de ce livre.

VlX DE T, A PEF.ürtînF. VAnTl! ,'

DEUXIÈME PABTIE

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