LA SOIRÉE DE CAMÉLIA
Cne Beine <Ic la boliiiue.
Camélia, l’une des plus jolies prêtresses de la Vénus moderne, était devenue surtout célèbre depuis sa liaison avec le jeune baron Réné de Savenay, liaison dont nous avons raconté ailleurs la naissance, les péripéties et les conséquences. (Les Viveurs de Paris. — Le Club des Hirondelles.)
Assez riche désormais pour devenir honnête femme, si la fantaisie lui en avait pris, elle n’avait pu renoncer aux séductions qu’exerçait sur elle sa vie d’hirondelle volage et vagabonde.
Elle était donc restée femme galante, dans la plus large acception du terme, et elle ne profitait de sa position indépendante que pour mener l’existence à quatre chevaux et 11 grandes guides, afin d’éblouir et d’éclabousser ses collègues moins favorisées par l’amour et par le hasard.
Traçons en quelques lignes un croquis rapide de la belle pécheresse, pour ceux de nos lecteurs qui n’ont
point feuilleté les Viveurs de Paris, et, si nous voulons que ce croquis soit digne du modèle qui nous l’inspire, surprenons la jeune femme dans l’un de ces moments où la beauté ne doit rien à l’art et tout à la nature.
Pénétrons vers raidi dans une chambre à coucher rendue bien sombre par les contrevents fermés et par les rideaux abaissés devant les fenêtres.
Cette chambre est celle de Camélia.
La pécheresse est encore endormie.
Des rêves gracieux ou bizarres ont sans doute agité son sommeil, ainsi qu’en font foi l’excessif désordre des draps et des couvertures, et la pose contournée du corps qui ressemble, par son attitude, à la plus gracieusement maniérée des dormeuses de Boucher ou des statuettes de Pradier.
Au moment où le marteau de la pendule frappe douze fois de suite sur le timbre, la jeune femme fait un léger mouvement.
D’abord elle étend ses bras d’une façon molle et nonchalante.
Elle se soulève à demi en s’appuyant sur son coude blanc et rose, accentué d’une mignonne fossette.
Ses paupières s’entr’ouvrent languissamment.
Ses lèvres de corail se disjoignent par un bâillement léger.'
Alors un petit chien de la Havane, pas plus gros que le poing, qui sommeille sur le pied du lit, se met à gambader autour de sa maîtresse, à déchirer à belles dents les dentelles de sa chemise et à aboyer le plus fort qu’il peui .
Ce mouvement et ce bruit, — quoique l’un et l’autre soient quasi imperceptibles, — achèvent d’éveiller la jeune femme.
Ella allonge sa main vers le cordon de sonnette placé
LES VALETS DE C(EÜIl.
entre les rideaux de son lit, et elle agite ce cordon.
La camériste, qui sans doute s'attendait à cet appel, ne larde guère ii se montrer.
Elle ouvre la porte, et elle dit du ton mielleux d'uco soubrette qui sait vivre :
— Madame a sonné ?...
— Madame a besoin de quelque chosc?,^ :
— Quelle heure est-il?
— Midi.
— Si peu que celai...
— Faul-il laisser madame dormir encore une heure ou deux?
— Non... — Est-on venu me demander ce matin?
— Personne, madame.
— Y a-t-il des lettres ? . '
— Non, madame.
— Et des caries de visite ?
— Une trentaine... Elles ont été apportées par des domestiques en livrée.
— Est-ce que je ne reçois pas aujourd'hui, Justine?
— Madame donne ce soir un grand bal et un grand souper.'
— Les invitations ont-elles été portées exactement?
-- J’en répondrais...
— Comment cela ?
— J’en ai chargé La Brie et Lorrain, dont je suis sûre comme de moi-môme.
Un malin sourire effleura les lèvres de Camélia.
— Quoi?... de tous les deux ?... — dit-elle.
— Mon Dieu, — reprend la soubrette en baissant les yeux d’un petit air cafard, — aujourd’hui les hommes sont sitrompeurs, il faut bien prendre ses précautions...
LM ViLETS DE COECD.
— Et tu fais bien, ma pauvre fille... — répliqua. Ca- )üélia en riant franchement.
Puis elle reprend :
— Allons, je vais me lever.
— Alors, il faut donner du jour l madame?
— Oui.
La soubrette se hâte de tirer les rideaux et d’écarter les contrevents.
Le soleil entre à grands (lots dans la chambre à coucher et met en relief la fraîche et merveilleuse beauté-- de la jeune femme qui, demi-nue sur son lit, joue avec son petit chien.
On accuse souvent les peintres et les romancieis de faire naître, sous leurs pinceaux ou sous leurs plumes, d’idéales figures, filles de leur imagination et que la réalité désavoue.
Tous ceux qui connaissent Camélia, — et ceux-là sont nombreux, — peuvent renidre justice à la fidélitéde notre copie et ne manqueront point de le faire.
La jeune femme, nous le répétons, sans autre vêtement qu’une chemise ontr’ouverte qui tombe à moitié de ses épaules et s’enroule autour de ses reins, laissant ses jambes complôtement à découvert, a pris, à son insu, une pose charmante d’afféterie et de grâce mignarde.
Sa main droite agace le chien de la Havane, de couleur café au lait et portant un collier de rubans cramoisis.
Son pied gauche, blanc comme du marbre de Cararre, pend hors du liti tandis que son autre jambe est à demi engagée sous son corps penché en avant.
Ses cheveux noirs et soyeux, d’une longueur et d’une abondance incroyables, se sont dénoués pendant la nuit cl roulent en grosses nattes sur sa gorge ferme et ronde
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dont ses nattes doublent l'éclat par le contraste de leur teinte sombre avec l’éclatante blancheur de la peau.
Enfin, pour tout dire en peu de mots, le corps de Camélia ressemble parfaitement & celui de la belle madame Keller, quand, assise sur le dos d’une panthère mouchetée, elle reproduisait la figure de VAriaue de Canova, ce marbre divin digne du ciseau de Phidias.
Une tête dont les traits d’une régularité parfaite n’ont cependant rien de classique ni de monotone, couronne cet ensemble merveilleux.
Le visage de Camélia est tout à la fois aristocratique et provoquant, chaste et voluptueux.
Ce qui veut dire qu’il change d’expression avec une facilité prestigieuse.
Camélia aurait été, sans aucun doute, une actrice du premier ordre et d’un mérite hors ligne.
Elle peut passer, à son gré et tour h tour, pour une griscUe jolie et gracieuse, — pour une belle et hautaine duchesse... — pour une vierge timide, — pour une courtisane ardente.
Son front est haut, et l’intelligence se lit dans ses lignes hardies et développées.
.Ses yeux grands, d’une forme orientale et d’un noir de velours, tantôt lancent de vives étincelles, tantôt se voilent d’un nuage de mélancolie rêveuse.
Ils savent, comme le visage, exprimer tous les sentiments, refléter toutes les passions.
Comme le visage ils ont appris h mentir. j
Seulement, dans la colère, ils offrent l’indice d’une incroyable énergie et révèlent des instincts haineux et v; idicaiifs, et des passions d’une violence indomptable.
La bouche a des sourires à damner un saint, — de las-
cifs sourires de bacchante enivrée, — et aussi de petites moues coquettes de l’effet le plus séduisant.
Telle est Camélia I
Elle a vingutrois ans, — ta beauté d’un ange et le mé* chant esprit d’un démon.
Depuis que la pécheresse était riche, clic avait quitte !' appartement dans lequel nous l’avons connue, lors de sa liaison avec Réné de Savénay.
lille demeurait cependant toujours rue de Provence.
Elle occupait, au premier étage d’un des plus beaux hôtels de celte rue, un immense appariement, avec serres, salons de réception, écurie pour six chevaux et remise pour trois voilures.
Camélia avait trois attelages et une dizaine de dômes* tiques.
Elle donnait des dîners somptueux et tout Paris s’entre* tenait de la splendeur aristocratique de ses bals.
Bref, elle menait un train princier.
Évidemment, les revenus de Camélia ne pouvaient suffire seuls à ces frais énormes.
D’un autre côté, on ne lui connaissait pas d’amant, du moins d’amant utile et qui fût h même de subvenir aax dépenses de ce luxe exorbitant.
Comment donc faisait la pécheresse ? ’
C’élait bien simple.
Le bonbouime Jean de La Fontaine l’a dit quelque part :
Icau s'en alla comme il était venu, \
Mangeant son fonds avec son revenu. j
ti
Camélia faisait comme Jean. ;
Elle écornait son capital, d’une soixantaine de mille francs par an.
Mais l’avenir, — dira-t-on, — l’avenir?
Oh ! quant à l’avenir. Camélia s’en inquiétait peu, — elle comptait sur !• hasard, — sur son étoile, — elle comptait surtout sur une ressource que nous expliquerons en temps et lieu et qui ne sera pas le moins original des détails de notre récit.
Nous venons de dire un peu plus haut que la bohème galante de Paris s’occupait beaucoup des bals de Camélia
Nous ne tarderons guère à savoir si les fêtes de la pécheresse méritaient en effet la célébrité que leur accordait la mode.
Conps d'épingle.
Une invitation aux bals de Camélia était une N)nne fortune pour toutes les héroïnes en sous-ordre de la galanterie vénale.
Les salons de la pécheresse devenaient un champ de uataille sur lequel rien ne les empêchait de conquérir leur bAlon de maréchal, parmi la mousqueterie des œillades et l’artillerie des tendres sourires. «
Pour parler un langage moins amphigourique, ces gracieuses trafiquantes d’ainour trouvaient chez Camélia une société masculine aussi nombreuse que choisie, véritable Eldorado de millionnaires, vaste vivier bien empoissonné
ilO lES VALETS DE COEUR.
de banquiers, d’anciens pairs de France, d’administrateurs de chemins de fer, d’agents de change, et enfin de grands seigneurs russes, anglais, italiens, etc., etc.
On le voit, dans ses eaux fécondes une adroite fille d’Ève n’avait qu’à jeter le filet pour ramener une capture confortable presque à coup sûr.
Sans aucun doute, chez Camélia, co*^me partout ailleurs, on rencontrait de faux grands seigneurs, de fajij millionnaires, des gentilshommes de hasard, dorés au procédé Ruolz, des chevaliers du lansquenet, des faiseurs enfin, comme l’a dit le grand Balzac, mais ils formaient une minoiité très-peu compacte.
En thèse générale, une femme en quête d’un galant, pouvait accueillir avec confiance les propositions amorosopécuniaires des habitués du salon de la pécheresse, et elle ne risquait point d’être flouée en s’abstenant de présenter la facture avant livraison de la marchandise.
Ces détails préliminaires une fois achevés, reprenons, sans tarder davantage, le fil de notre récit.
Î1 était un peu plus de minuit.
Le vestibule et l’escalier du corps de logis où démettrait Camélia offraient le plus charmant coup d’œil.
Des tapis turcs aux couleurs éclatantes avaient été tendus sur les dalles du vestibule et sur les marches de l’e^ calier.
Une profusion dè camélias blancs et rouges et de flans odoriférantes formaient, à droite et à gauche, une haie prîntannière.
Deux grands valets de pied à la livrée de la pécheresse
JliQjtZGd-i'./
L£9 VALETS DE CŒÜE.
(Uvrée d9 fauUisie s’il en fût), rouge, or et blanc, ouvraient et lefermaient sans cesse la porte du vestibule.
Des groupes de jeunes femmes, dont les riches toilettes de bal disparaissaient à demi sous des châles indiens constellés d’or et de pourpre, ou sons des burnous arabes aux glands de soie et d’argent, montaient d’un pied leste les marches de l’escalier.
, Les saions commençaient à se remplir.'
Déjà le valet de chambre avait annoncé bien des noms devenus célèbres par les succès du théâtre et surtout par ceux de l’alcôve.
Les notes de l’orchestre jaillissaient en fusées mélodieuses et semblaient attacher des ailes à tous ces petits pieds chaussés de salin blanc.
Nous devons expliquer en quelques lignes les dispositions intérieures de l’appartement de Camélia.
Cette sorte de plan topographique deviendra nécessaire pour l’intelligence de ce qui va suivre.
C’était d’abord une très-vaste anticbambre donnant accès tout à la fois dans un premier salon et dans une salle â manger de dimensions imposantes.
A ces deux pièces succédaient un deuxième salon,
•un grand boudoir servant de salle de jeu, •— la chambre à coucher de Camélia et son cabinet de toilette.
Par une disposition heureuse et charmante, les portesfcuêlres du deuxième salon et celles de la salle de jeu oufraient dans une serre entièrement vitrée et remplie d’arbustes exotiques et des plantes des tropiques les plus belles et les plus rares.
Cette serre s’étendait sur un petit corps de logis, bâti après coup sur les derrières de l’hôtel, et s’avançaut dans les jardins.
Nous n’avons rien à dire des salons, sinon qu’ils avaient été décorés et meublés avec un grand luxe et un goût exquis.
Quant au boudoir formant salle de jeu, il était tendu de tapisseries anciennes, à personnages mythologiques, ajustées dans des panneaux d’ébëne et fixées par des clous dorés.
Sur une très-longue table, recouverte d’un tapis de, Smyrne et entourée d’une quarantaine de chaises d’ébène & dossier de tapisserie, étaient placés soixante ou quatrevingts jeux de cartes.
Cette table, on le devine, devait servir d’autel au lansquenet, l’un des dieux du jour.
On ne pouvait entrer dans le boudoir que, depuis la serre, par les deux fenêtres, ou, depuis la salle à manger, par une seule porte.
En ce moment la partie de lansquenet n’était pas encore commencée, mais une douzaine de joueurs attendaient avec une fébrile impatience le moment de remuer les cartes, de les mêler, de les fouetter, et l’or et les billets de banque semblaient bruire dans les goussets et les porte-monnaie, s’irritant de ne pas être rois plus vite en liberté et en circulation. \
Isolé dans un coin du boudoir, un jeune homme, le visage livide, l’œil fixe et brillant d’un feu sombre, semblait soutenir contre lui-même un terrible combat.
Mais personne ne faisait attention à sa contenance émue et embarrassée.
Ce jeune homme était Jules de Larnac.
Une autre de nos connaissances, — le baron Georges de Giverny, — qui, sans doute, s’était tout d’uu coup décidé û assister h ce bal, allait et venait dans les salons et
parmi les groupes, d’un air de moqueuse insouciance, — s’arrêtant. tantôt ici, tantôt là, — échangeant avec celuici quelques mots, — envoyant à celle-là un regard, on sourire ou une épigramme.
Georges, — nous ne savons pourquoi et peut-être l’ignorait-il lui-même, — était ce soir-là d’une humeur taquine.
Volontiers sa raillerie devenait acerbe et sa plaisanterie se faisait mordante.
Il prodiguait les coups d’épingle, et, pour les distribuer, il s’adressait de préférence aux amours-propres les plus irritables.
Seulement, comme ses taquineries ne sortaient point des strictes limites de la politesse et du bon goût, personne n’avait le droit de les trouver mauvaises et de s’en ■fâcher.
Au moment où Célestin Barrois et Didine firent leur en* trée, Georges était debout auprès de la porte du premier salon.
Il se précipita à l’encontre du couple mal assorti. '
— Bonsoir, belle Didine... -- dit-il en élevant jusqu’à ses lèvres les mains de la Jeune femme, — ^ vous ôtes éblouissante et je me mets à vos pieds...
Didine sourit.
Célestin se rengorgeait.
Georges reprit en s’adressant au gros homme ♦
— Je ne vous demande pas, mon cher, des nouvelles de votre santé... elle est si bonne qu’elle vous tuera... — vous engraissez d’une façon alarmante... C’est un luxe dangereux, savez-vous?... — mais peut-être y a-t-il encore du remède, du moins je l’espère... je connais un entraîneur, qui, si vous vous mettez immédiatement entre
ses mains, réduira presque à rien, en quelques semaine, le gigantesque abdomen dont vous êtes affligé... Car, eu vérité, mon cher, ce n’est pas on ventre que vous aves là, c’est un ballon.
Célestin ne répondit rien et fit une fort laide grimace.'
Didine rit de tout cœur. j
Georges continua : •
— Croyez-moi, Célestin, faites-vous entratner^ mon bon, vous vous en trouverez à merveille, — d’abord vous redeviendrez très-joli, et puis, quel inconvénient qu’un ventre pareil, quand on possède, comme vous, la plus jolie maîtresse de Paris !... — A propos, mon cher, comment se porte votre femme ?...
En thèse générale, rien au monde ne contrarie un mari qui donne le bras à sa maîtresse, comme de s’entendre demander des nouvelles de sa femme.
Georges le savait bien, et il agissait en conséquence.
Célestin perdit contenance et balbutia au lieu de répondre.
M. de Giverny recommença sa question.
— Ma femme ? — répliqua le gros homme, -- elle va
bien... du moins je le crois... f
— Ah ! — s’écria Georges avec tonte l'apparence du plus vif et du plus sincère intérêt, — ah! tant mieux I... c’est une si ravissante personne que madame Barrois I.,*
Célestin était sur les épines.
— Vous trouvez ?... — murmura -t -il.
— Est-ce que par hasard ce ne serait point votre arâî — demanda le baron.
— Mais, si... mais si, ~ répondit Célestin.'
— A la bonne heure!... je prendrais une triste opinion de vous si je vous voyais ne point apprécier à toute sa va-
leur le trésor qui vous appartient... — Une femme jeune et belle!... et sage!... et fidèle!... — et sa fidélité n’est point sans mérite, car enfin, convenez-en, mon cher, vous êtes un gros monstre... un trompeur... un volage... on vrai papillon, — à la légèreté près, bien entendu, — et si, quelque beau jour, madame Barrois allait remettre pour vous en vigueur la peine du talion, je crois que ce serait justice...
Gélestin n’en écouta pas davantage.
Il fit une volte-face sur la droite et il s’enfonça cqura? geuseraent au beau milieu d’un quadrille, qu’il bouleversa, entraînant avec lui Didine qui riait aux éclats.
Georges promena autour de lui un regard étincelant de moquerie et qui guettait une nouvelle proie.
Il avisa le vicomte Adrien de Médoc, et 11 s’approcha vivement de lui.
— Ma foi, monsieur le vicomte, — lui dit-il d’un ton dégagé, — je suis fort aise de vous rencontrer ce soir...
Le vicomte salua.
— Vous pouvez en deux mots trancher une difficulté: qui me préoccupe, — reprit Georges, — et je vous prie de vouloir le faire.
— De quoi s’agit-il ? — demanda le jeune homme.
1 — Oh ! mon Dieu, tout bonnement de ceci : — un de mes amis, qui s’occupe de sciences héraldiques et généalogiques, me soutenait l’autre jour que la vieille famille des comtes de Médoc était éteinte depuis longtemps et qu’il n’existait plus aujourd’hui qu’un certain crû de vin' de Bordeaux qui eût le droit de porter ce nom. .. '■
Le vicomte Adrien rougit jusqu’au blanc des yeux.
Georges fit semblant de ne pas s’en aperecvior et il’ continua :
— J’ai répondu & mon ami, comme bien vous pensez, qu’il se trompait, et je lui en ai donné pour preuve votre existence, à vous qui êtes bien, de nom et d’armes, tout ce qu’il y a de plus Méioc et de mieux vicomte^ — faites* moi seulement le plaisir de m’apprendre à quelle branche vous appartenez?....
Georges parlait très-sérieusement et avec l’apparence d’une entière conviction.
L’amant de Didine crut à ce sérieux et à celte conviction.
— Monsieur le baron, — répondit-il, — je descends de la branche cadette...
— Ah I ah 1... et de quelle façon ?
— Par les femmes.
— Diable 1... y
— Cela vous étonne ?..i
— Un peu.
— Pourquoi?...
— Parce qu’il me semble que généralement une femme, en se mariant, quitte son nom de famille pour prendre celui de son mari et qu’en conséquence je ne comprends guère que vous vous appeliez toujours Médoc, car, à moins d’une ordonnance royale...
— 11 y en a eu une, — interromf t vivement Adrien.
Georges inclina la tête d’un air de bonne foi supérieu-
ment joué.
— Ah ! fort bien !... fort bien !... — dit-il, — maintenant tout s’explique... — A propos, comment blasonnezvous vous armes ?
Le vicomte Adrien regarda d’un air fort délibéré le chaton armorié de la bague qu’il porlait au doigt annulaire de la main gauche.
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— Deux petits poulets sur sable d’or, — répondit-il ensuite.
— Oh ! — flt Georges en riant, — quelle étrange omelette nous faites-vous là avec vos petits poulets et votre sable d’or ?
— Voyez plutôt ! — dit Adrien, — en tendant sa bague au baron.
— Je vois, — répliqua ce dernier, après avoir jeté un coup d’œil sur la pierre gravée, — je vois que vos poulets prétendus sont des alerions ou des merlettes de sable en champ d’or, ce qui n’est pas tout à fait la môme chose...
— Bah ! — il n’y a que les mots de changés. . . — hasarda le vicomte.
— Mon cher monsieur, — dit Georges d’un ton solennel, — quand on a l’honneur, comme vous, d’appartenir à la vieille souche des Médoc, on doit apprendre le blason et ne pas employer fort mal à propos un mot pour un autre, car le contraire ferait bien certainement supposer à des gens mal intentionnés, à votreendroit, que votre nom, votre titre et vos armes sont choses de haute fantaisie, et que le vieux château de vos pères, bâti sur les brouillards de la Garonne, n’a jamais existé que dans votre imagination... Mille compliments, monsieur le vicomte...
Et Georges, tournant sur ses talons avec une désinvolture tout à fait régence, laissa dans son coin M. de Médoc fort abasourdi et très-embarrassé de sa contenance.
LES -VALETS DK C(KDR;
âotres coups d'éplogle.
Gfiorges de Giverny venait, comme on le voit, d’immoler deux victimes.
Mais ce nombre était bien loin de suffire à son humeur belliqueuse.
Ce soir-là, il lui fallait une hécatombe.
Il recommença donc sa promenade au travers dessalons, — quærens leo, quem devoret.
Une polka impétueuse, déchaînant soudain dans tous les sens des couples de danseurs, le força de battre précipitamment en retraite et de se réfugier dans l’embrâsure d’une fenêtre.
Là, se trouvaient déjà deux ou trois hommes, parmilesquels un personnage de haute taille et d’apparence martiale.
Ce personnage, haut de cinq pieds dix pouces, se tenait parfaitement droit et raide malgré ses soixante-douze aas sonnés.
Ses cheveux blancs comme de l’argent, coupés très-ras sur le front, et ses longues moustaches également blanches et retroussées de façon à venir rejoindre les oreilles, donnaient à ce vieillard un cachet militaire incontestable, et tranchaient d’une façon vigoureuse dans sa figure d’un rouge brique éclairée par les lueurs de deux petits yeux gris qui scintillaient comme des escarboucies.
ta boutonnière de son habit noir était constellée d’une demi-douzaine de croix.
Autour de son cou, se nouait le cordon de commandeur de la Légion d’honneur.
Ce vieillard, jadis héroïque, aujourd’hui presque grQtes< que, se nommait le général Laforge.
11 avait commencé sa vie en inscrivant son nom toutes les pages de cette Iliade dont Napoléon fut l’Achille.
11 avait commandé des escadrons sur tous les champs de bataille de l’Europe, — sous les boulets de tous les canons ennemis.
Il finissait cette existence, si noble à son début, en s’attelant, risible Valet de cœur, à la semelle blanchie à la craie d’une sauteuse de l’Opéra.
A coup sûr, le général Laforge suivait en ce moment son idole du regard et du cœur, car ses petits yeux gris avaient une expression sentimentale et bucolique, — il dodelinait doucement la tête et il battait la mesure sur le plancher avec son large pied chaussé d’une botte fine.
L’invasion de Georges dans l’embrasure de la fenêtre arracha le général à sa contemplation passionnée.
Il laissa tomber un regard sur le nouveau venu et lui lendit la main.
— Bonsoir, général... — dit Georges.
— - Bonsoir, cher... — Étiez-vous ce soir h rOpérâ7..'7 — demanda le vieux soldat. ,
— Non, général. — Pourquoi cette question ?...
— Parce que vous avez perdu.., oh! mais, beaucoup I
beaucoup ! i
Georges se mordit les lèvres, afin d’étouffer un sourire, ‘ et il demanda d’un air naïf :
~ Est-ce que vous dansiez, général?. .”5
— Si nous dansions?.. . — parbleu I. .. je le crois bien
— nous dansions trois pas!... aussi, quel succès!...— quels applaudissements. . . — J’en ai le tympan tout étourdi. ..
— Cependant, général, vous avez entendu le canon, souvent et de bien près...
— Le canon?... — qu’est-ce que le canon, s’il vous plaît, à cAté des bravos de ce soir ?... la salle croulait... — nous étions écrasés de bouquets... — Dame!... ce n’est que justice, après tout!... — nous faisons école... nous dansons comme on ne danse pas... — pour letacquetéetle balloné personne ne nous surpasse !... — pour les pointes personne ne nous égale !... — nous réunissons la grâce la plus exquise à la souplesse et à la précision... — Enfin,
— et je le dis sans orgueil ridicule et sans modestie fausse, — nous sommes complets !...
— Oui, général, — répondit Georges avec une ironie â peine voilée et un sourire à double tranchant, — oui, général, vous êtes complet!... oh! très-complet!... vous avez le droit de vous en vanter !...
— Merci, cher, — fit le vieux soldat en serrant le bout des doigts du baron ; — franchement, vous me faites plaisir en appréciant cette pauvre chérie , à qui des drôles voudraient faire du chagrin...
— Ah ! — demanda M. de Giverny, — on veut faire du chagrin à mademoiselle Pirouette!...
— Mon Dieu, oui.
— Et qui donc 7
— Je vousl’aidéjà dit, desdrôles! — s’écria l’antique Valet de Cœur, en passant du cramoisi au violet ftmcé et en tortillant colériquement sa longue moustache blanche, — mais je suis là, morbleu!... et nous verrons bien !
— Je suis fort étonné, — fit Georges, — que qui que
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ce soit ose s’attaquer à mademoiselle Pirouette, qui, e-îacun lésait, a l’honneur d’étre protégée par vous...
^ Bah ! — répliqua le général. — Est-ce que ces srenslà respectent quelque chose I... des gueux !... des écrivassiers!... des folliculaires!... des journalistes!... un tas de bandits et de fainéants !...
— Qu’avez-vous de si grave à leur reprocher, général?...
— Des infamies, tout bonnement I..T — Ils ont dit , ils ont imprimé , que Pirouette n’avait pas plus de talent que de beauté!... — Ils ont fait je ne sais quel affreux calembour sur le corps de ballet et sur un manche à ballai auquel ils la comparaient en raison de sa maigreur,
— et, enfin, ils ont ajouté, en me désignant d’une façon fort claire, que je n’avais pris celte chère enfant que parce que mon médecin m’avait ordonné de prendre les eaux,
— nouveau calembour, encore plus hideux que le premier, si c’est possible!... — et notez bien que ces méchants propos sont de tous points calomnieux, — que Pirouette, quoiqu’elle semble maigre au premier abord, est en réalité dodue comme une petite caille et que sa poitrine et ses épaules sont ma foi très-confortables !. ..
— Ah ! le fait est, — dit Georges en souriant, — que tout cela est bien plat!...
— Hein?... — s’écria vivement le général, — qu’eslce qui est plat ? de quoi parlez-vous ?
— De quoi parlerais-je, sinon des hargneux coq-àl'ânedeces paltoquets de journalistes!... ils sont idiots, ces petits crétins !...
— A la bonne heure !..T — murmura le vieux soldat.
— Qu’aviez-vous donc compris, général ? — demanda r.eorges.
LES TALETS DE COBÜR.
— Rien,., rien... je n’avais pas compris, voilà tout...’
— Ah ! la polka finit et voici que Pirouette me cherche...
— Par ici, chère petite, par ici, — ajouta le général, en se haussant sur la pointe des pieds et en faisant avec son bras des gestes télégraphiques,
Pirouette, la bayadère bien-aimée du général Laforge, arriva en sautillant près de son protecteur hors d âge.
Cette jeune pensionnaire de l’Académie royale, nationale ou impériale de musique, était vêtue de rose vif et ell^offrait le type assez complet delà danseuse grande et maigre.
Malgré les dénégations du général, rien ne pouvait se voir de plus déplorablement osseux que les épaules de Pirouette.
Sa poitrine présentait l’image du néant absolu et intrépidement décolleté.
Ses bras ressemblaient à des tuyaux de pipe.
Ses jambes seules, surtout aux alentours de la cheville, étaient fortes et développées à outrance, par suite de ce supplice quotidien que les danseuses s’infligent pendant deux ou trois heures chaque matin, pour donner aux articulations de la jambe la vigueur et la souplesse de l’acier.
La tête était assez jolie, mais sans expression, et sur les lèvres se voyait stéréotypé cet éternel sourire, immuable attribut des danseuses de profession.
— Prends garde, bibiche, prends garde de te refroidir... — s’écria le général avec inquiétude, — te voila tout en nage, pauvre petite n’ amourette... — SiseuleiMUt j’avais là un burnous à te jeter sur les épaules, comme dans lescoulissesdel’Opéral... —Allons, viens, ne restons pas auprès de cette fenêtre. .. il y a peut-être des courants d’an et rien n’est plus mauvais...
LES VALETS DK COKDK. * 133
La danseuse n’écouta même pas ce que lui disait son Valet de Cœur.
— Tiens , vous voilà, — gros Georges, — fit-elle en souriant au baron ; — bonsoir I...
-T- Bonsoir, mince Pirouette, — répondit M. de Giverny, ^ vous êtes ce soir d’une beauté sans exemple et d’une transparence sans égale... — Vous me rappelez une ravissante petite Vénus en verre de Venise que j’ai dans ma chambre à coucher sur une étagère... — Vous ressemblez aux Péris et aux Willis, — vaporeuse et diaphane!...
Pirouette, acceptant les épigrammes de Georges comme autant de compliments, souriait plus que jamais.
Le général tordait sa moustache avec une satisfaction mêlée d’inquiétude.
Il y avait dans les phrases de Georges et dans le ton avec lequel elles étaient prononcées je ne sais quoi qui lui semblait suspect.
M. de Giverny mit fin à ce malaise en saluant le général et sa compagne et en s’éloignant.
— Ah I — fit la danseuse, — il est charmant, ce gros Georges!...
Le général, au lieu de répondre, articula deux ou trois :
— Hum !... hum !...
Pirouette reprit :
— C’est un garçon de bien d’esprit!... il a toujours à vous faire des compliments si beaux qu’on ne les comprend pas tout de suite et qu’on croirait qu’il les lit dans un livre,,,
— Je crois, le diable m’emporte, — reprit le général en tordant de plus belle sa moustache qui n’en pouvait mais, “-je crois que ce paroissien-là no"s Wagfuaif tous les deux! Ah ! si j’en étais sûr, tonnerre !...
— Oh! — s’écria Pirouette, — vous croyez qu’on me
blague, vous, quand on me compare h toutes sortes de jolies choses!... — Eh bien, vous êtes galant, merci!...
Et, saisissant ce léger prétexte, la danseuse entama une querelle qui avait pour but de lui permettre de bouder son protecteur, et de devenir pour tout le reste de la nuit maîtresse de son temps et de sa personne.
C’est que, maintenant comme jadis, le pauvre général avait des aides-de-camp.
Cd Tigre du Bengale.
Presqu’au moment où- il venait de quitter le général, Georges rencontra Florine.
La vieille pécheresse promenait à travers la foule ses ruines récrépies et fardées, auxquelles, à son grand désespoir, personne ne semblait faire attention.
M. de Giverny arriva à la courtisane.
— Allons, ma chère, — lui dit-il en entamant l’enlrctien, — sois franche avec moi, conviens que le coinio de Cagliostro n’est pas mort et qu’il est de tes bons amis...
— Mon cher Georges, — répliqua la pécheresse, — je ne te comprends guère et même pas du tout...
— Je veux dire que tu possèdes bien certainement l’élixir de jeunesse retrouvé par Balsamo...
Florine rougit sous son rouge.
Georges poursuivit :
— 11 y a tout au moins vingt-cinq ans que je te con-
LES VALETS DE COEtR. ' i23
nais jeune et belle, et te voilà maintenant plus belle et plus jeune que jamais... et cependant, si j’ai bonne mémoire, tu étais déjà grandelette quand je n’étais, moi, qu’un bambin, et je ne suis point parfaitement sûr de n’avoir pas débuté dans tes bras... — pardonne à ce doute impertinent, ma chère... que veux-tu, il y a si longtemps !...
Florine, profondément irritée de ces madrigaux railleurs et des caresses sanglantes de cette griffe gantée de velours, voulut s’éloigner brusquement.
Mais la foule était compacte autour des deux interlocuteurs et d’ailleurs Georges retint sa victime auprès de lui.'
11 prit le bras de la vieille pécheresse, il le passa sous le sien d’une façon tout amicale et il continua :
— Oui, chère enfant, rien qu’à te regarder je me sens rajeunir ! — Songe donc qu’on te donnerait vingt ans à peine et que pourtant je suis ton cadet !... — Qui le croirait en regardant ces yeux si brillants, — ce teint si frais,
— ces joues plus veloutées qu’un pastel de Bouché ou de Latour?... — Et quelle toilette ravissante !... quelle simplicité presque virginale!... pas un bijou!... rien que quelques fleurs... un véritable accoutrement de jeune fille!...
— Florine, je te proclame bien haut la huitième merveille du monde !
La pécheresse exaspérée restait muette et en proie à une sorte de tremblement nerveux, causé par une colère contenue.
— Peut-être, — reprit Georges, — peut-être, quand je t’ai rencontrée seulette tout à l’heure, cherchais-tu ton tendre ami, — le jeune et beau Lindor que tu as pris en sevrage et avec lequel tu dois exécuter des duos de tendresse et des bergerades florianesques les plus ravissan-
tes du monde. . . — Je puis te dire où tu le trouveras, car je viens de le voir...
La pécheresse tressaillit.
— Jules est ici ! — s’écria-t-elle.
— Ne le savais-tu pas ? — demanda le baron?
- — • Il est icit... — répéta Florine.
Oui. /
■ I— Tu en es sûr?
Mais, sans doute.
— Où, mais où donc ?
Lè. Et Georges désigna l'entrée de la salie de jeu.
Florine dégagea vivement son bras retenu par le baron et courut à la porte dn boudoir.
A sa grande surprise, Georges ne l’avait pas trompée.
Elle vit Jules, en effet, adossé à l’an des panneaux du fond de la salle, et s’isolant complètement de tous ceux qui l’entouraient.
La pâleur du jeune homme avait encore augmenté.
Ses yeux, presque égarés, lançaient, par intervalles, des regards qui ne voyaient pas.
Son visage offrait la terrible empreinte d’un remords anticipé.
Florine se méprit ù cette expression.
Elle eut peur.
— 11 est venu ici à cause de moi, — se dit-elle, — et il médite un mauvais coup!... il est capable de m’assassiner!...
Pendant un instant elle songea à quitter le bal.
Mais une réflexion l’arrêta. >
— Bah ! — raurmura-t-elle, — une femme, c’est difficile à tuer, après tout... — peut-être me manquera-t-ii
et, si i'on pouvait imprimer dans les journaux que j’ai été à moitié assassinée par un amant jaloux, cela me ferait une fameuse réclame qui me mettrait sans doute à la mode!...
Et elle resta.
Jules ne s’était point aperçu de l’apparition de Fiorine.
Nous n’avons rien dit encore de M. de Gessy et de son Olympe bien-aimée.
Depuis que tous les deux étaient arrivés chei Camélia, Philippe remarquait avec une impatience croissante les regards enflammés et persistants jetés sur Olympe par un monsieur qu’il avait aperçu deux ou trois fois à l’orchestre des Variétés.
Ce monsieur, âgé d’une quarantaine d’années, assez petit et remarquablement laid, offrait une figure de Kalmouck;
Il n’avait plus un seul cheveu sur la tête.
Ses moustaches et ses favoris étaient rouges.
Son nez, déprimé du milieu et relevé du bout en forme de pied de marmite, formait, avec deux petits yeux fauves à prunelles dilatées comme celles des chats, les principaux ornements d’un visage carré, et criblé de trous de petite vérole. [
Sous les moustaches rouges, la bouche, très-large et ’ sans lèvres apparentes, semblait avoir été fendue par ua I coup de couteau. v
Cette laideur, — très-complète, on en conviendra, — ne manquait pas d’une sorte de distinction.
Ea tournure de ce disgracieux personnage était celle
d’un homme du monde, et sa tenue celle d’un homme riche.
Les deux boutons de diamant qui fermaient les plis de sa chemise valaient, tout au moins, vingt mille francs chacun.
Aussi la plupart des femmes le dévoraient>elles des yeux, et nous offririons de parier que plus d’une le trouvait fort joli garçon et s’en serait arrangée bien volon> tiers.
Soit hasard, soit intention, il portait à la boutonnière de son habit une rose blanche et deux ou trois violettes de Parme, — fleurs pareilles, on s’en souvient, à celles qui composaient le bouquet d’Olyrope.
— Est-ce que tu connais ce monsieur ? — demanda Philippe à sa maîtresse.
— Quel monsieur? — fit la jeune femme d’un air de parfaite innocence.
— Celui-là. .. — répondit Philippe en désignant l’homme aux moustaches rouges et aux boutons de diamant.
— Ma foi, non, — répliqua-t-elle à son tour, — je le vois pour la première fois et je le trouve horriblement laid.
Cette réponse rassura complètement Philippe.
Il ne s’aperçut point qu’Olympe, en se retournant, avait envoyé, du bout de ses lèvres roses, un charmant sourire à celui qu’elle prétendait ne point connaître.
< Les amants sont, quelquefois, tout aussi aveugles que les maris.
En conséquence Philippe, rempli de sécurité, rendit la liberté à sa maîtresse qu’on venait d’inviter pour un quadrille et se dirigea vers la table de jeu où le lansquenet venait de commencer.
LES VALETS DE COliüB.
Touchante confiance.
A peine la dernière figure de la contredanse était-elle achevée, qu’Olympe acceptait le bras du petit homme laid et chauve, dans lequel on a déjà reconnu sans doute l’envoyeur de bouquets, et que le dialogue suivant s’établissait entre eux.
— Puisque vous daignez porter mon bouquet, mademoiselle, j’ai le droit d’espérer que vous avez lu ma lettre,. ,
— Je serai franche avec vous, monsieur; j’ai tu votre lettre...
— Alors, mademoiselle, vous savez que je vous aime...
— Je sais du moins que vous me le dites.
— Ce qui revient au même...
— Pas toujours !
— Toujours pour moi, car je ne mens jamais.
— Eh bien I soit, monsieur, vous m’aimez, — vous le dites et je le crois, — qu’en voulez-vous conclure?...
— J’en veux conclure, mademoiselle, que mou bonheur est entre vos mains...
Olympe se mit à rire.
— On m’a répété cela bien souvent, — fit-elle ensuite.
Le personnage laid prit un air solenneL
— Mademoiselle, — dit-il d’un ton grave, — rien n’est plus sérieux que mon attachement, et mes prétentions sont honorables .. me permettez-vous de m’expliquer ?
— Je vous le permets...
— Gomme vous l’avez vu par la signature de ma lettre, je m’appelle le baron Rodéric Âlonzo, — je suis Brésilien d’origine, — je ne suis ni très -jeune, ni très-beau, mais je suis très-riche...
— Fort bien, — dit Olympe en souriant, — vous faites
de vous même un portrait touché de main de maîtté..'.
Le baron Rodéric reprit ;
— Quand j’aime une femme, je veux que celle femme / Jouisse d’un si complet bonheur qu’elle n’ait pas même le [ temps de former un désir...
— Ah 1 — s’écria vivement la pécheresse, — je VolS que vous êtes dans tes bons principes I toute mon estime VOUS est acquise...
— Je veux, — continua le Brésilien, — que la vie, pour cette femme, devienne pareille à celle des sultanes dans les palais enchantés des Mille et une Nuits, et je me réserve auprès d’elle le rôle du génie docile qui paraît au premier signal et pour qui les moindres souhaits, les caprices même, sont des ordres...
— Homme charmant, — murmura tendrement Olympe,
— s’il n’y avait pas tant de monde autour de nous, je vous embrasserais bien volontiers.
— Habitez-vous un petit hôtel î — demanda Rodôfic?
— Hélas I j’habite, rue de Labruyère, au troisième, ua humble taudis...
— Fort bien.
— * Comment, fort bien?
— Je me comprends... — Avez- vous des ôhevaiix, des voilures î...
— Ni l’un ni l’autre...
— Avéz-vous des valets de pied en livrées plus éclaj tantes que celles des laquais de Camélia ?
— Aucun. ^
— Avez-vous des diamants î
— Hélas!...
— Des châles d’or?
— J’eu désire un depuis trois ans.
LBS VALETS DE C€E0R;
— Bref, vous manquez de tout ?
— Dame I à peu près.
— Pour une femme de votre jeunesse et de votre beauté, ce n’est pas une existence, convenez-en ?
— Oh ! j’en conviens de tout mon cœur.
— Eh bien ! mademoiselle, ce que vous n’avez pas, je vous l’offre...
— Vous m’offrez un petit hôtel
— Oui.
— Des chevaux I
— Trois, au moins.
— Des laquais ?
— Galonnés de la tête aux pieds;
— Des diamants !
— Nous irons, quand vous voudrez, chez Janisset, les choisir.
— Et des châles d’or, aussi?
— Les plus splendides qui soient dans Paris seront demain sur vos épaules...
Olympe n’en pouvait croire ses oreilles.
Elle ne comprenait pas qu’on lui proposât tant et de si belles choses en échange d’un cœur qu’elle avait bien souvent donné, prêté ou vendu, pour rien ou à si bon marché.
— Pnrlez-vous sérieusement T — demanda-t-elle au Brés lien, — donnez-moi votre parole d’honneur que vous œ me faites pus poser...
— Foi de baron ! — répondit Rodéric.
— Et votre intention n’est point de me prop^er d’asinssiner un de vos oncles T
— En aucune façon.
— Alors, que me demandez-vous?
— Tout simplement de m’aimer un peu et de me laisser vous prouver que je vous aime beaucoup...
— Je n’y vois pas d’obstacles, — soupira la jeune Olympe.
— Oh ! bonheur!... — s’écria Rodéric.
Puis il ajouta presqu’ aussitôt :
— Je dois seulement, en homme franc et loyal, vous prévenir d’une particularité de mon caractère...
— Laquelle?...
— Avez-vous vu jouer, au théâtre du Palais-Royal, un vaudeville intitulé : Le Tigre du Bengale?...
— Trois fois, — répondit Olympe.
— C’est une jolie pièce, n’est-ce pas ?
— Fort drôle, — mais à quel propos ?..r
— Celte question, n’est-ce pas ?
— Justement.
A celui-ci : — j’ai, malheureusement pour moi, le
caractère du principal personnage de celte bouffonnerie...
— Ah ! vous êtes jaloux ?...
— Comme... comme un tigre du Bengale, ou comme feu Othello, c’est tout dire...
— Eh! bien?...
— Eh bien ! pour un rien je prends la mouche, et, quand je crois avoir des soupçons fondés, je deviens d’une brutalité révoltante qui se manifeste d’une façon déplorable et excentrique. — Si pénible que soit cet aveu, je vous le dois, mademoiselle : — lorsqu’une de ces crises se présente, j’ai l’habitude de briser une canne de bambou sur les reins de la femme que j’aime...
— Et, ■— demanda Olympe, un peu surprise de ce qui précède, — ces... vivacités vous prenuent-elles souvent?...
LES VALETS DE COEUIl.
— Hélas! mademoiselle, — répondit Rodéric, — je serai franc jusqu’au bout... — j’avais apporté du Brésil vingt-quatre cannes, il y a dix-huit mois, il ne m’en reste plus que six...
I — Une par mois... — fit Olympe.
— Oui, mademoiselle, en moyenne, — car, s’il y a des mois où je n’en casse pas, en revanche il y a des mois où j’en casse deux...
— Cela se compense, — s’écria la pécheresse en riant.
— Et, maintenant, — murmura Rodéric, — maintenant que \ 1 j connaissez mes inconvénients, mademoiselle, acceptez-vous encore l’offre de mon cœur et de tous ses accessoires?...
Olympe eut un instant d’hésitation.
Mais cet instant fut de courte durée.
Elle se dit que ce ne serait qu’un jeu pour sa rouerie féminine et parisienne d’attacher sur les yeux de ce brutal jaloux un bandeau tellement épais que nulle clarté ne pourrait le traverser, et elle répondit :
— J’accepte...
La physionomie du Brésilien exprima une joie immodérée.
Mais celte joie se calma tout aussitôt et les yeux fauves de Rodéric lancèrent sur Olympe un regard froid et aigu comme un stylet.
— Ah çà! mais, — dit-il, — vous n’êtes pas seule, ici?
— Certainement non... — répondit-elle.
— Qu’allez-vous faire de ce... jeune homme... . votre..', ami?
— C’est bien simple, — je vais le planter là tout bonnement.
Las VALETS DE COEÜH.
— Quand ?
— Dès demain.
Le corps de Rodéric se reploya sur lui-iuôme, — tm éclair s’alluma dans ses prunelles de chat, — et ses jam* Les ébauchèrent un bond de jaguar eu furie.
— Npn pas demain !... — s’écria-t-il d’une voix gutturale qui n’était plus son organe habituel, — non pas demain... mais cette nuit même... — non pas chez vous...’ mais dans ce salon. — Il ne faut plus que sa main puisse toucher la vôtre... sinon...
Rodéric s’arrêta.
Olympe se mit à rire.
— Sinon, vous casseriez une canne, — dit-elle ; — allons, ce serait bien débuter!... — Décidément, vous ne vous vantiez point et vous êtes un véritable tigre!...
Le Brésilien parut honteux de son emportement passager.
11 murmura quelques excuses inintelligibles.
— Oh ! — reprit Olympe, — je suis bonne fille, èt, afin de ne point vous taquiner, je ferai en sorte de rompre avec Philippe ici même, et tout à l’heure, sans esclandre et sans tapage. — Seulement, ne vous en mêles pas, car il est fou de moi, ce garçon, et, s’il soupçonnait que vous êtes pour quelque chose dans le congé qu’il va recevoir, vous passeriez un fort vilain quart d’heure...
— Oh! — répliqua Rodéric, — je ne crains personne...'
•— Soit, mais autant vaut que vous ne receviez ni l’uù
ni l’autre un coup d’épée ou quelque balle...
— Ah! — s’écria Rodéric, — vous avez peur pour lui!...
— Prenez garde, baron, voici que vous songez à bri- ^r une canne... — Ce n’est pas bien de me soupçonner
déjà 1 — D’ailleurs, je suis encore ma maltresse, et, si vous ne me laissez pas agir à ma guise cette nuit, je vous avertis que rien ne se fera...
Le Brésilien baissa la tête d’un air farouche.
— Allons, — dit-il, — va pour cette nuit, mais nous partirons ensemble ?
— Je vous le promets, — murmura la jeune femme, à l’oreille de Rodéric.
Puis elle lui serra la main d’une façon remplie de mystérieuses promesses, et, le laissant seul dans l'angle où venait d’avoir lieu la conversation qui précède, elle s’éloigna légère, et se mit à papillonner au travers du bal.
— Sois tranquille, mon bonhomme, — pensait la pécheresse, — tu seras trompé, dupé, dindonné, turlupiné, et tu n’y verras que du feu, et, si tu veux à toute force casser les six bambous qui te restent, ce sera, foi de bonne fille, sur d’autres épaules que les miennes!...
Un hôtel, — se disait-elle ensuite... — des chevaux, des laquais, des diamants, des châles d’or et le reste!... C’est à croire que je fais un rêve et j’en deviendrai folle de joie !
— Six bambous I — répétait de son côté Rodéric, — j’ai grandement peur que, bientôt, il ne m’en reste plus un seul !
le lansquenet.
Le lansquenet, nous l’avons dit un peu plus haut, venait de commencer.
LES VALETS DE COBüai^
Une douzaine de joueurs s’élaient attablés dans le bou* doir des tapisseries. '
Quelques pièces d’or s’éparpillaient déjà sur 1e tapis persan qui recouvrait la longue table. }
Mais tous les fronts étaient calmes, — aucune maio ne frémissait, — les gouttes de sueur de l’anxiété ne perlaient point à la racine des cheveux de toutes ces têtes penchées sur une carte.
La déesse du jeu ne fouettait pas encore du bout de son aile fiévreuse l’alraosphère ardente, et n’insufflait point son âcre venin dans les poitrines haletantes et contractées.
Les cartes tombaient l’une sur l’autre, mollement, lentement, dans un ordre parfait.
Les gains étaient minimes, les pertes insignifiantes.
Bref, la table de lansquenet, celte arène ouverte aux émotions vilrioliques, ressemblait à s’y méprendre à une table de loto patriarcal ou du jeu de l’oie {renouvelé des Grecs).
Un observateur superficiel se fût laissé aller û murmurer :
— Parmi ces gens qui jouent, il n’y a pas un joueur!.,.’
Pas un joueur ! — croyez-vous ?
Patience.
Attendez une heure encore, — attendez, et vous verrez!
Peu à peu l’aspect de la scène changea.
Les caractères des physionomies se modifièrent insensiblement.
Une phalange plus compacte SC pressa autour delà table.
Trois ou quatre femmes prirent place parmi les nouveaux venus et étalèrent devant elles les quelques pièces d’or que contenaient leur porte-monnaie.
Goo^k
L’une de ces femmes semblait avoir dix-huit ans ü peine.
Elle était entièrement vêtue de blanc, avec un bouquet de violettes attaché au corsage de sa robe.
L’ovale allongé de son visage un peu pâle, — l’expression quasi-virginale de ses grands yeux bleus d’une douceur infinie, — la grâce délicate des attaches de son cou, — les lignes fluides et en quelque sorte vaporeuses de ses épaules et de sa poitrine, — ses cheveux d’un blond cendré, dont les larges bandeaux formaient comme un nimbe d’or autour de sa tête, — tout enfin lui donnait je ne sais quelle vague ressemblance avec ces anges frêles et charmants qui, dans les cathédrales de la vieille Allemagne, peuplent les fresques naïves des artistes du moyen âge.
La présence, en semblable compagnie, de cette blanche créature qui semblait immaculée, étonnait au premier abord.
On se sentait disposé à croire que des ailes allaient s’attacher à ces épaules veloutées et que l’ange reprendrait son vol.
Mais on attendait vainement ce prodige. — L’ange était un ange déchu.
Suzanne, — ainsi se nommait la jeune femme, — portait, entortillées dans un coin de son mouchoir brodé, une douzaine de pièces d’or, toutes neuves.
Quand les cartes arrivèrent à elle, elle mit au jeu l’une de ces pièces d’or et perdit en un tour de main, — ce dont elle ne sembla nullement s’émouvoir.
En face de Suzanne se trouvait une autre pécheresse, brune et forte, grande et bien faite, amplement pourvue de ce genre de beauté qui se retrouve dans les femmes de qui l’on dit ;
LSS VAUCTS DE CGBtK*'
— C'eat une belle fille l...
Tout au contraire de Suzanne, qui paraissait réservéà et silencieuse, Léocadie, ^ o’était le nom de l’autre pécheresse, — parlait beaucoup et très-haut, —< riait sans cesse et très-fort, enfin se mettait en évidence autant que faire se pouvait,
Léooadie ne tenait jamais un banqno, -r Elle se cou* tentait de faire sa banque, et, à chaque tour, elle perdait vingt francs I ce qui lui arrachait d’interminables exclamations.
Quand il ne lui resta plus rien, elle recourut k ses voisins, qui furent assea galants pour lui ouvrir un crédit de quelques louis,
Ea mauvaise chance persistant, ces pièces d’or disparurent comme les premières.
— • Bah I — fit-elle alors, je perds tout mon argent et c’est très-bête ! — J’en ai assez comme ça et je vais danser,..
Cependant, comme la main venait d’arriver k son voisin de gauche, elle resta par curiosité, quoique déjk levée k moitié,
Ce voisin était le gros Célestin Barrois.
Ea chance sembla se déclarer pour lui.
Parti de vingt francs, il passa d’abord quatre fois de suite, si bien qu’il y avait sejie louis devant lui.
Je continue... — fit-il, — qui tient?..,
— Banquo, — dit quelqu’un.
Célestin s’apprêtait k retourner la première carte.
Béûcadie l’arrêta, en lui posant la main sur le bras et en disant :
— Banquo premier...
Célestin, qui, depuis un quart d’heure, avait prêté trois
loüis à Léocadie et qui ne voulait pas aller au-delà, la regarda d’un air goguenard et demanda :
— Vous tenez, ma petite?
£h bien, mettez au jeu.
le tiens sur parole...
— Merci!...
— Voyons, soyez gentil, — j’ai dans l’idée que je g?,gnerai, — autant que ce soit moi qu’une autre.. .
On se mit à rire autour de la table.
Célestin répondit :
— C’est possible, mais moi j’ai dans l’idée que je ne perdrai pas, et je vous invite de nouveau à mettre au jeu...
Léocadie tira de sa poche une petite clef qu’elle jeta sur la table.
— Eh bien, voilà ! — fit-elle.
— Quoi?... — fit Célestin, — un fétiche?
— La clef de chez moi, — répondit fièrement la pécheresse avec un geste d’impératrice, — si vous gagnez, vous aurez le droit de vous en servir. — Il me semble que ça vaut bien seize méchants louis...
— Allons, — fit le gros homme avec un sourire plein de fatuité et en prenant une pose de don Juan, j’accepte.
Et il tourna prestement les cartes.^
C’était un refait.
— Gagné! — dit-il, — je garde la clef!?»
— C’est bien, mon gros, — répliqua Léocadie, — une honnête fille n’a que sa parole et les dettes de jeu doivent être payées dans les vingt-quatre heures... Je vous
LKS VALETS DE CCEUn,''
attendrai demain soir. — Mais, c’est égal, je peux rae vanter d’avoir un fameux guignon cette nuit...
Et la pécheresse quitta la salle de jeu pour aller danser.
— Allons, — se disait Célestin, — c’est une de plus, et la gaillarde ne me déplaît pas!... Pourvu seulement que Didine n’en sache rien!... elle m’aime tant, la pauvre chatte, et elle est si jalouse! — Elle serait capable de tomber malade de chagrin si elle me savait infidèle !
Pauvre Célestin !
Didine, à cette même minute, dansait une polka-mazurke avec le vicomte de Médoc, et, tout en lui serrant amoureusement le bout des doigts, elle lui répétait passionément, comme la Thisbé d’Angélo ;
— Que tu es beau, toi, mon amour, — que tu es beau et que je t’aime !
II est grandement temps, ce nous semble, de revenir à Jules de Larnac, sur lequel le principal intérêt de notre récit nous paraît se concentrer en ce moment.
Le malheureux jeune homme n’avait point quitté la place que, depuis le commencement de la soirée, il occupait au fond de la salle de jeu.
Ses regards, fixes et remplis d’une ardente convoitise, ne pouvaient se détacher de l’or et des billets de banque épars sur le tapis aux riches couleurs.
A mesure que celte fièvre, dont nous parlions au début de ce chapitre, envahissait le cerveau des joueurs et faisait circuler des laves brûlantes dans leurs veines, — il sentait son cœur battre avec une inégale impétuosité, et une sorte de tremblement nerveux s’emparait de lui.
Toutes tes forces de son âme, de sa pensée, de son intelligence, se concentraient vers un but unique, celui-ci;
— trouver un moyen habile d’introduire dans le jeu de lansquenet les cartes qu’il avait préparées.
Seulement, plus approchait le moment qu’il avait fixé pour la mise à exécution de son projet, plus il lui semblait difficile, pour ne pas dire impossible, de réaliser le vol médité par lui.
— Mon Dieu! — se disait-il, — il aurait mieux valu mourir tout de suite... Au moins ce serait fini...
Tout à coup, Jules se souvint qu’il restait quelque monnaie au fond de sa poche.
II se fouilla, et il reconnut avec une Joie indicible qu’il était riche de huit francs.
Peut-être, — si le hasard se déclarait pour lui, y avaitil là le commencement d’une fortune et d’une fortune gagnée loyalement.
Jnles se cramponna à cet espoir presque chimérique.
Quelqu’un qui venait de se lever laissait une place libre à côté de Suzanne.
Jules s’empara de cette place.
— J’espère, madame, que vous voudrez bien me porter bonheur... — dit-il à la jeune femme en s’asseyant auprès d’elle.
Suzanne ne connaissait Jules que comme l’amant de la vieille Florine, — liaison qui couvrait le jeune homme d’un de ces odieux ridicules que les femmes ne pardonnent guère. — Elle tourna la tête à demi, du côté de M. de Larnac, elle abaissa à moitié sur ses grands yeux ses paupières transparentes.
A travers le réseau de ses longs cils, elle laissa tomber sur Jules un regard souverainement dédaigneux et d’une suprême impertinence, et elle ne répondit pas.
Si terrible, si désespérée que fût la situation de Jules,
celte pelite blessure lui sembla cependant douloureuse.
Mais, avant tout, il fallait jouer, il fallait gagner, — aussi l’impression dont nous parlons, s’effaça-t>elle bien vile b demi.
Jules fil deux parts de son argent, — l’une de trois francs, l’autre de cinq.
A sa première banque, trois cartes suffirent pour le dépouiller à moitié.
Quand la main revint & lui, il jeta bravement sur la table son écu de cent sous et tourna les cartes avec une trépidation remplie d’angoisses.
Il commença par passer cinq fois de suite, es qui le mettait ep possession de cent soixante francs.
— C’est une main ! — disait-on autour de lui, — c’est une main !
Jules, pendant une seconde, eut la pensée de se retirer, maintenant qu’il pouvait tenter de nouveau la fortune avec une mise plus large.
Une voix intérieure lui cria
— Continue!,,.
Il écouta celte voix, — il eut confiance, — il tourna trois cartes, — puis une quatrième, — puis une cinquième...
A la sixième, Jules avait perdu et se trouvait littéralement sans un sou.
Le malheureux garçon éprouva une sensation aussi étrange et aussi douloureuse que si une main glacée eût pénétré dans sa poitrine pour lui saisir et lui serrer le cœur.
Un voile sombre s’étendit devant ses yeux, il se sentit chanceler et, certes, il serait tombé de sa chaise, s’il n’eût été maintenu étroitement entre sa voisine de gauche et son voisin de droite.
Digiti.:.
Pendant les deux ou trois minutes succédant à ce coup mortel que venait de recevoir sa dernière espérance, U n’eut en aucune façon la conscience de ce qui se passait autour de lui.
Peut-être lui semblait-il que les eaux noires et froides de la Seine avaient déjà refermé sur lui les pUs de leur linceul fangeux et roulaient au hasard son corps, inanimé...
Vraisemblablement, cet état d’atonie physique et morale se fût indéfiniment prolongé, si le bruit de quelques paroles échangées à côté de sa chaise n’était venu, en lui frappant l’oreille, rendre uu peu d'énergie à son corps et de lucidité à son esprit.
Voici quelles étaient ces paroles,
lotet.
^ Mon cher ami, — disait à l’un des joueurs un jeune liomme qui venait d’entrer) — je vous préviens que vous allez être forcé d’interrompre votre partie...
— Pourquoi donc?... demanda le Joueur.
— Parce qu’on soupera d’ici à trois minutes.
— Tant pis.
— Est-ce que vous gagnez?
— Au contraire.
— Eh bien, alors?. .7
— C’est justement parce que je perds deq>uis le corn-
444 LBS VALETS DE CCEUR.
menceraent de la soirée, qu’il^tait vraisemblable que celte veine déplorable ne continuerait pas...
— En quoi le souper rend-il cette prévision moins problable?...
— En quoi ?
— Oui, car enfin vous recommencerez à jouer dans une heure.
— Sans doute, mais, moi, je suis superstitieux, — les places ne seront plus les mômes, l’ordre des cartes sera changé. — C’en est assez, selon moi, pour ne plus compter sur rien...
— En thèse générale, vous auriez raison, mais, dans le cas présent, vous avez tort.
— Pourquoi?
— Il n’y aura absolument rien d’interverti.'
— Comment cela se pourra-t-il faire?
— Voici de quelle façon les choses se passent ici, lorsque Camélia donne des bals : — Quand on annonce le souper, les joueurs de lansquenet quittent cette pièce, en laissant la main là ou elle en était, et en ayant grand soin de reconnaître chacun sa place. — La chambre n’a qu’une issue, cette porte, que l’on ferme aussitôt que tout le monde est sorti. — La clef est retirée et placée bien en évidence sur la table du souper. — Quand le souper est fini, on rouvre la porte et tout le monde rentre à la fois. — Celui qui avait à faire sa banque prend les cartes, et la partie continue, sans changer la veine et sans tricherie possible...
— De cette manière je comprends, — répondit le joueur, — et je conviens que tout est pour le mieux.
Ces quelques mots ramenèrent une vive lueur dans l’intelligence obscurcie de Jules.
Il se dit que, pour consommer le vol qu’il méditait,
il n'y avait d’antre moyen que de s’introduire daths la salle de jeu quand tout le monde en serait absent.
En même temps que cette pensée se présentait à son e^rit, son regard se tournait machinalement vers les deux lai'ges fenêtres qui, ainsi que nous l’avons déjà dit, ou> vraient dans la serre.
Seulement, ces fenêtres étaient fermées.
Mais, pour parvenir à faire jouer l’espagnolette, il ne s’agissait que de briser un carreau.
L’important était d’opérer cette effraction sans trop de bruit ; — si elle n’était reconnue que plus tard, elle passerait bien certainement sur le compte d’un accident ou d’une maladresse.
Tandis que ces réflexions se succédaient dans le cerveau troublé du jeune homme. Camélia, pour la première fois de la nuit, entra dans la salle de jeu.
Elle s'accouda au dossier de la chaise de Suzanne, et, pendant quelques minutes, elle regarda d’un air de gravité philosophique ces cartons bariolés que des mains joyeuses ou défaillantes laissaient tomber un à un.
Le lansquenet arrivait à son plus haut point d’animation.
Petit à petit, la fièvre du jeu était montée jusqu’au délire.
Les fronts, baignés d’une sueur ardente, se plissaient comme si vingt années et plus venaient de s’écouler depuis une heure.
Les yeux prenaient des expressions haineuses et cupides. — Les perdants lançaient à leur insu d’âcres regards à ceux que favorisait la chance.
L’or ruisselait avec sou tcintillemeut fauve et sop bruissemeut métallique.
LES VALETS DE COEtR.
Les billets de banque s’amoncelaient sur le tapis.
Des doigts crispés comme ceux de l’avare du tableau de Couture, ramassaient avidement des tas d’or, ou des paquets de soyeux cliiffons signés : Carat. ,
Les bouches semblaient prêtes à mordre, et criaient: Banquo! avec une expression de défi et de menace.
Camélia semblait se complaire à regarder ce tableau dans lequel éclatait l'âcre puissance de l’une des plus terribles passions qui puissent s’emparer du cœur et du cerveau humain et les chaufTer à blanc.
■ Et, tandis que ses yeux erraient sur ce pandæmonium de joueurs en démence, ses lèvres souriaient doucement.
Les cartes firent le tour de la table.
EnOn elles arrivèrent au voisin de la blonde Suzanne. Ce voisin passa deux fois et perdit au troisième cou]>.
Suzanne allait prendre les cartes.
Camélia, — qui semblait attendre ce moment, — l’arrêta.
— Tu feras ta banque plus tard, chère petite, lui ditelle. — Banque différée n'est pas perduel... — Mesdames et messieurs, le souper vous attend, — passez, je vous eu prie, dans la salle h manger...
La maîtresse du logis avait parlé, il fallait obéir.
Les joueurs se levèrent aussitôt et, au bout d’une demiminute, il ne restait plus personne dons le boudoir des Tapisseries.
Comme de coutume, l’unique porte de celte pièce fut fermée à doubla tour. — Camélia prit la clef, et la plaça elle-même à côté de son couvert, sur la table du souper.
La salle k manger de la péchci'csse était très-grande et gai'ûle de buffèl'â, d'étagères et de chaises en cliône stmlpté
UEd VAtSTS DE CÔEOft. 147
<}ui s’baitDonisaient à merveille avec des boiseries de même slyle.
Uo tapis, dont les dessins figuraient des fruits et des fleurs, — une magnifique pendule de Boule, avec sa gaine d’ébène incrusté, — des rideaux et des portières en làpisjerie de Venise, cômplélaient, avec quatre tableaux dénaturé morte, l’ameublement de cette salle à manger.
L’immense table , à laquelle pouvaient prendre place cinquante personnes, était somptueusement servie.
L’argenterie et les cristaux étincelaient sous les flots de lomière d’un éclairage vraiment royal.
Les femmes s’assirent.
Les hommes, groupés derrière elles, se disposèrent & souper debout.
Jules attendait les premières manifestations de cette joie bruyante et légèrement ébriolée qui ne fait jamais défaut aux soupers du genre de celui dont il s’agit, et dont, après les quinze premières minutes, il est facile de constater la présence.
Puis il se dit que le moment d’agir était venu.
En conséquence, il commença par quitter furtivement la salle à manger et gagna le salon.
Hésitant comme un voleur qui craint de tomber dans une embuscade, il ouvrit d’une main tremblante l’une des fëhêtreé qui communiquaient avec la serre dans laquelle il entra.
11 fit quelques pas incertains, parmi les orangers en fleurs, les lauriers roses, les grenadierâ, lêS cactus et leà aloès.
Puis il s’arrêta pour éêouter.
Il lui semblait que quelqu’un tnérchAit derrière lui.
Julâi, haletant, pi'êta l’oreille.
Les claiiK'ui s loiiilaines et confuses de la salle à manger s'cileignireiil pcmlanl une seconde.
Le jeune homme entendit alors, tout près de lui, un bruit saccadé et irrégulier, bizarre, mais parfaitement distinct.
Autour de lui, cependant, personnel — Il était seuil
— bien seul !
Jules eut peur.
Mais il se rassura presque aussitôt.
Ce bruit qui l’avait épouvanté, c’étaient les battements impétueux de son cœur, qui retentissaient dans le silence.
Jules se mit à avancer, brisant sur son passage, et sans le savoir, les jeunes et frêles pousses des arbustes des tropiques.
Il arriva en face de l’une des fenêtres de la salle de jra.
Là il s’arrêta de nouveau.
Pour atteindre son but, il n’avait plus qu’un pas à faire,
— mais ce pas était terrible.
Il fallait briser le carreau, — au risque de donner l’alarme et d’être pris en flagrant délit, comme un fripon, comme un voleur.
— Allons, — murmura le jeune homme, qui frissonnait malgré l’atmosphère étoulfante de la serre, — si j’hésite, si je réfléchis, je n’agirai pas et je suis perdu...
Et, voulant ne se donner le temps ni de l’hésitation ni de la réflexion, il leva sa main gantée, s’apprêtant à briser la vitre.
Mais, soudain, son bras retomba.
Ses pupilles, dilatées démesurément, devinrent fixes dans ses grands yeux agrandis, et son regard s’attacha avec une expression de stupeur mêlée d’edroi sur l’intcricur de la
salie de jeu, intérieur que la transparence des rideaux
de tulle lui laissait apercevoir distinctement.
La vision, en effet, était étrange et valait, certes, la peine qu’on s’en étonn&t.
Voici quel spectacle inattendu frappait les yeux stupéfaits de Jules.
Nous avons dit plus haut que le boudoir formant salle de jeu était tendu de tapisseries anciennes, encadrées dans des panneaux d’ébène ; un de ces panneaux glissa lentement sur des rainures invisibles, comme font les portes secrètes dans les mélodrames, et les portraits enchantés dans les pièces féeries.
Ce panneau, en disparaissant, démasquait une ouverture assez étroite pratiquée dans la muraille.
Une tête blonde et charmante, — un doux visage de chérubin, — apparut d’abord à cette ouverture.
Un corps svelte et gracieux suivit cette jolie tête.
Une jeune femme semontra tout entière, et, se croyant bien certaine de n’êlre point épiée, elle sauta dans le boudoir.
C’était Suzanne.
— Que vient-elle donc faire? — se demanda Iules dont l’étonnement et l’émotion croissaient d’instant en instant.
Son attente et son incertitude ne furent pas de longue durée.
Suzanne courut à la table de jeu.
Elle tenait de la main gauche un paquet composé d’environ soixante-dix ou quatre-vingts cartes.
Elle joignit ces caries à celles qui étaient toutes prêtes pour continuer le lansquenet interrompu.
. Puis, légère comme un oiseau, elle bondit jusqu’à la muraille, disparut par le même chemin et le panneau sa referma.
LES VALETS DE CflECE,
Silboaettes.
Quand la vision se fut évanouie, — quand le panneau de tapisserie eut repris sa place, — un sentiment de joie profonde et délirante s’empara du cœur de Jules.
Le hasard , il faut en convenir , se déclarait pour lai d’une façon étrange, et le traitait en enfant gâté.
Au moment où il allait commettre un crime dangereux, voici qu’une autre personne commettait pour lui ce crime, — voici que , moyennant une complicité sans danger, il pouvait être admis à partager tous les profits de l'action honteuse qui lui était épargnée.
Bien plus, voici que le hasard mettait complètement à sa discrétion cette belle Suzanne qui, un peu auparavant, l’avait traité avec un dédain si humiliant.
Jules se sentit renaître et revivre.
Il ouvrit doucement une des fenêtres qui, depuis la serre, donnaient sur le jardin.
Il jeta par cette fenêtre le paquet de cartes qu’il avait préparées dans le cabinet de la Maison-d’Or.
Ces cartes, en tombant , s’éparpillèrent sur le gazon Jauni par l’hiver. '
Toute trace de la friponnerie préméditée disparut ainsi.
Jules rentra dans le salon et regagna la salle à manger. ■
Le souper était devenu de plus en plus animé et bruyant. Le vin de Champagne pétillait dans tous les verres.
P^ ilizedbyG.
De vîves répliques, des mois lesies cl h double sons, éclataient à droite et à gauche, se croisaient, se heurtaient, comme les étincelles d’un feu d’artifice.
Des refrains interrompus, des fragments de chansons, se mêlaient parfois au tapage des éclats de rire et des jolis cris féminins.
De temps en temps, le bruit d’un baiser sonore retenu tissait au milieu du choc cristallin des verres.
Bref, les convives de Camélia approchaient assez rapidement des limites de l’orgie.
Jules apeéçut Florine à l’une des extrémités de la table.
La vieille courtisane semblait faire d’inutiles efforts pour se mettre au diapason de celle joie exubérante qui l’environnait.
Vainement elle remplissait son verre et elle le vidait sans relftcbe.
Vainement elle se livrait aux accès de commande d’un rire strident et saccadé, —-l’instant d’après elle retombait dans une mélancolie morne et profonde ; — son rire forcé s’éteignait et ses yeux redevenaient sombres,
— Qui sait, — se dit Jules en la regardant, — qui soit si elle ne me regrette pas!...
El il ajoutait presqu’aussitôt ;
— Dans deux heures j’aurai beaucoup d’or !, .. dans deux heures elle sera è mes pieds!... — serai-je faible?,., se», rai-je lâche?... pardonnerai-je?...
El il se répondait, non sans une sorte de honte:
— 11 le faut bien, puisque je l’aime !...
Nous avons dit que les plus illustres d’entre les pèche-»
US TAUTS t)t COKVB.
resscs parisiennes se trouvaient au souper de Camélia.
Ebauchons quelques silhouettes.
Il y avait d’abord Aurélie, — cette créature étrange, qni parait Jeune et fraîche, — dont on vante les yeux arafa !s, les cheveux épais et les sourcils merveilleusement arqués, — et qui n’est ni jeune ni fraîche, — dont les sourcils sont points et dont les cheveux sont faux.
Celte courtisane émérite est une fille de noblesse.
Une de ses grand’tantes a fait, en 1753, ses preuves de seize quartiers , pour entrer dans le chapitre noble des cbanoinesses de Reiniront.
Le propre frère d’Aurélie compte parmi nos diplomates.
C’est sans doute afin de constater à tous les yeux son aristocratique origine, qu’elle étale sur son visage tontes les couleurs de son blason.
Aurélie n’a point pris de pseudonyme lors de ses débuts dans la galanterie. — La charmante rouée était trop habile pour commettre une pareille faute.
Elle sait à merveille que son nom est le chiiTre unique qui donne une valeur quelconque à sa beauté qui est zéro.
Aurélie possède au plus haut point l’esprit de commerce. — elle sait tirer un excellent parti d’un capital à peu près nul, on tout au moins bien avarié.
Quant à l’autre esprit, beaucoup d’impudence et d’effronterie lui en tiennent lieu.
Aurélie mène un train de duchesse. »
Elle aime h s’entourer d’un nombreux domestique, et la chronique scandaleuse affirme que, suivant l’exemple de certaines grandes dames du temps de la régence, elle ouvre parfois h ses laquais les portes de son boudoir.
Aurélie dépense cent mille francs par an, et, comme nos modernes gentilshommes sont trop pauvres pour qu’un seul
LES VALETS DE CÆIJU. iS3
d’cntr’eux puisse avoir la prélenlion de défrayer un pareil luxe, plusieurs jeunes gens et un certain nombre de vieux fous forment une société en commandite et entretiennent Aurélie à frais et à profils communs.
Il y avait mademoiselle Atalante Roquador.
Cette fille, prodigieusement à la mode aujourd’hui et l'une des pensionnaires d’un théâtre de vaudeville, fit jadis ses premières armes parmi les prêtresses tarifées de la Vénus des carrefours.
Elle ne tarda pas à quitter cette sphère... modeste, pour devenir, grâce à sa danse plus qu’excentrique, l’une des célébrités chorégraphiques de âlabile, de Valentino, du Ranelagh, etc., etc...
Les avant-deux de mademoiselle Atalante faisaient faire recette à l’établissement dans lequel elle prenait ses ébats.
On grimpait sur les chaises ou sur les banquettes pour lui voir exécuter le cavalier seul.
Et lorsque, par manière de passe-temps, elle élevait son pied à la hauteur de son œil, sans souci des indiscrétions de cette pose plastique, — le garde municipal lui-méme, cet auguste représentant de la pudeur la plus timorée, oubliait sa consigne, foulait aux pieds son devoir, et applaudissait.
Mademoiselle Atalante ambitionna bientôt les succès dramatiques.
Deux petits théâtres lui virent successivement fouler leurs planches poudreuses.
Aujourd’hui elle a franchi un grand nombre d’échelons. — Elle déploie ses grâces provoquantes dans un théâtre
lES VALETS DE CŒUR.
d’ordre important et elle trouve des auteurs complaisants qui font des rôles pour ses jambes.
Ce qu’il y a de plus curieux, sans contredit, dans l’exis^ tence passée et présente de mademoiselle Atalante, c’est son Valet de Cœur.
Nous écrivons ce mot au siiujulier^ et nous le faisons à dessein.
Parmi les dix ou douze mille mortels qni ont occupé dans la vie de mademoiselle Atalante une place de quelques heures ou de quelques minutes, il en est un qu’elle a constamment préféré à tous les autres, — e’est eelui*là qui est le Valet de Cœur dont nous parlons.
Ce garçon, — (gentilhomme d'assez vieille souche) — fut jadis, dit-on, ruiné par Atalante.
Quand il n eut plus le sou, elle le quitta, — elle s’empressa de plumer un autre pigeon, — puis elle revint au genlilboinrae et lui offrit une part des dépouilles.
Accepta-t-il ? — N’accepta-t-il pas î — Voilà ce que nous ignorons complètement.
Toujours est-il que depuis cette époque, — et 11 y a longtemps de cela, — Atalante, nouvelle Manon, s’est montrée fidèle à son chevalier Desgrieux au milieu de ses innombrables infidélités.
On s’étonne généralement de cette particularité.
Elle est cependant bien simple.
Il parait qu’ Atalante aime à être battue et qu’elle n’a trouvé personne qui maniât la canne ou le manche à balai avec autant de verve, d'impétuosité et de vigueur de poignet que le gentilhomme dont il s’agit.
Voilà lo mot de l’énigme.
Passons,
lïS VAPTS DE COEUR. 155
Il y avait Camille, — Caipille, encore une célébrité d’avanl-scène et d’alcôve.
Camille dont tout Paris s’cst occupé parce que, pendant cent-cinquante représentations consécutives, elle a pu, dans un rôle biblique, exhiber les formes de la Vénus Callypige, sous le voile transparent d’un maillot révélateur,
Il y en avait bien d’autres encore, — qui, peut-être, autrefois, furent de belles et bonnes filles, bien rieuses et bien amoureuses, quand elles portaient le châle tartan et le petit bonnet de l’ouvrière et qu’elles trottaient à pied dans la boue, ne prenant l’omnibus qu’auxjours de grande opulence, et qui maintenant, caparaçonnées de châles indiens et de fourrures de martre zibeline et traînées par des chevaux anglais dans de petits coupés de Thomas Baptiste, ne sont plus que des spectres de femme, pâles fantômes plâtrés de céruse, saupoudrés de carmin et vêtus de laifetas rose.
Vers^ le centre de la table se trouvait un groupe charmant, 'rieur et causeur, composé de Camélia, de Didine, de Léncadie, et d’une actrice du Vaudeville dont nous ne voulons ni écrire le nom ni tracer le portrait.
Cette actrice tenait le dé de la conversation.
Elle semblait faire un récit, — récit écoulé avec une vive attention, avec un sourire permanent et coupé d’exclamations comiques et de rires éclatants.
L’actrice racontait un fait assez bizarre et assez comirque don» elle avait été, tout à fait jiivolontalremeni, l’jiéroïiie.
Quand eile eut achevé, l'anecdote circula autour de 1 r table et n’eut pas moins de succès auprès de ses PPttvssuf auditeurs qu’ auprès' des premiers.
Elle est courte, — elle est authentique, — nous la croyons piquante et nous allons la reproduire.
Seulement, pour ne rien changer à l’allure de notre récit, — ce n’est pas l’actrice qui parlera, c’est nous qui continuerons k raconter.
L’anecdote en question pourrait prendre pour litre:
« De quelle façon Candide Duridan voulut devenir « le Valet de Cœur d'une actrice , et de ce qui enrésulta. »
Fn Provincial.
Ceci se passait deux ou trois jours avant la soirée de Camélia.
Il faisait froid, mais sec.
Le soleil, un peu p&le, brillait dans un ciel sans nuages, et faisait étinceler le givre aux branches dépouillées des arbres du boulevard.
Une foule compacte de gentlemen-riders en paletots anglais et de jolies femmes frileusement emmitouflées dans les voilettes de leurs chapeaux, inonlait et descendait sans relâche, depuis la hauteur du passage de l’Opéra jusqu'à la place de la Madeleine.
Gentilshommes de bon aloi, — membres aristocratiques du Jokey-Club, — vicomtes de contrebande et Cl^evaliers du Lansquenet étalaient à qui mieux mieux la splendeur de leur cache-nez (en véritable cachemire des Indes), de leurs sticks et de leurs panatellas, fas cinant
LGS VALETS DE CCECE.
du jeu de leur prunelle miroitante, à travers leurs petits lorgnons ovales, toutes les femmes qui passaient à leur portée, — duchesses du faubourg Saint-Honoré, — marquises de Bréda-street, ou modistes de la rue Neuve-Vi« vienne.
Parmi cette cohue élégante, on avait pu remarquer un jeune homme, de tournure et de mise excentriques.
Caparaçonné d’un pardessus en drap vert olive trop long, — embossé dans une cravate de cachemire vertbronze trop haute, — orné de gants vert-bouteille trop larges, — il allait, l’air étonné et le chapeau en arrière, — regardant sous le nez les promeneurs, avec un heureux mélange de naïveté et d’impertinence.
Ce jeune homme, — âgé d’à peu près vingt-huit ans, — s’appelait Candide Buridan.
Il n’était à Pai-is que depuis quinze jours et il arrivait en directe ligne de Marseille, sa patrie, où le Sémaphore le comptait avec orgueil au nombre de ses rédacteurs habituels.
Persuadé, comme tant d’autres, qu’il avait en lui un splendide avenir de littérateur, et que de sa plume magique écloraient des millions nombreux et de la gloire à discrétion, il était venu faire dans la grande cité des études de mœurs, — il était surtout venu chercher le mot de ce problème ou de cette énigme qu’on appelle Vamour.
Il voulait, présomptueux Candide 1 — disséquer le cœur de la femme I...
Il voulait étudier la grande dame...
Analyser la grisette...
Observer la bourgeoise...
Essayer la loretle...
Se rendre compte de l’actrice...
L’actrice surtout!...
C’élail là son rêve, — son idée fixe, — » sa morolte, — son dada.
Être aimé d’une femme de théâtre !...
D’une de ces l)ayadères au corps souple et à l’œil lau- 'goureux (nous parlons son langage), d’une de ces liouris, qui, chaque soir, appellent les bravos et attirent les dé» sirs d’une salle de spectacle tout entière...
Oh ! cela lui semblait le comble du bonheur !
Outre les nombreuses satisfactions des sens et de l’amour-propre, que d’observations fines, d’aperçus neufs, d’appréciations inédites, ne trouverait-il point dans le cours d’une liaison de cette espèce, et quels beaux livres jailliraient de son cerveau, quand l’amour d’une actrice aurait passé par là!...
Aussi, chaque soir, le Marseillais ne manquait point d’aller s’asseoir à l’orchestre de quelque théâtre et de confier à l’ouvreuse, — duègne discrète, — un petit billet galant et parfumé, à l’adresse de l’une des reines du couplet ou de la tragédie.
Le billet était toujours acccorapagné d’une pièce de cent sous.
L'ouvreuse se chargeait de l’un et de l’autre, et mettait le tout... dans sa poche, — d’où ni l’un ni l’autre ne sortaient plus.
Déjà Candide avait écrit à mademoiselle Rachel, — à mademoiselle Nathalie, — à mademoiselle Judith, — à mademoiselle Brohan, — à madame Doche, à mesdemoiselles Juliette, Octave, Cico, — Bader, — Juliette, — Constance, — Figeac, etc. , etc.
.Aucune réponse n’était arrivée.,.
Il ne désesnérait point, cependant, et voulait aller jus-
LE9 VALETS SE COBCll.
qu'au bout, avalant plus que jamais un nombre indéterminé de couplets de facture, et cherchant pendant le jour, It la ville, le bonheur et l’amour qui lui échappaient le soir au théâtre.
C’est h cette agréable occupation qu’il était livré corps et âme, au moment où nous venons de faire sa connais? sance sur l’asphalte du boulevard Italien,
Tout à coup, il fut presque heurté par une jeune femme qui se faufilait au milieu des groupes.
Un demi-voile très-court, tombant de la ravissante ca« pote feuille-morte de la promeneuse, laissait voir un charmant visage, — une bouche rose et coquine, — un petit nez fin et mignon, et le menton d'une bergère de Watteau.
Le mantelet de velours, garni de fourrures et étroitement serré aux hanches, accusait des formes hardies et luxueusement développées.
Or,*Gandide faisait un cas tont particulier des tournures undalouses,
11 se mit donc h suivre la jolie femme, et la serra d’assez près pour s’assurer bien vite que la crinoline ne jouait dans sa toilette qu’un rôle tout à fait secondaire.
L’inconnue semblait inquiète et préoccupée.
Elle s’approchait de chaque magasin, et, regardant h travers le vitrage, paraissait chercher à découvrir daps l’intéiieur un objet quelconque,
Candide jugea l’occasion favorable pour entrer en scène.
Il s'approcha donc, et dit avec cet aimable accent qui domm !arit de charme au langage des (ils de l’antiquÊ Marseille :
4(30 LES VALETS DE 0(El'n.
— Pcut-Olré bien qué inadamé ellé cbcrchait quelqwé chose?...
— Mon Dieu, oui... — répondit la jolie femme avec un ravissant sourire.
— Eh ! donc, si inadamé ellé voulait mé diré cé qué c’est, jé lé saurais peut-êtré bien...
— Je cherche l’heure...
— L’hure?...
— J’ai oublié ma montre chez moi, — et je crains trèsfort de me trouver en retard...
Le Marseillais tira de sa poche avec empres.sement un large chronomètre en or, et dit :
' — Justé deu.x heures et démie, madamé, et quatré nûmiles...
— Comme c’est contrariant ; je n’arriverai jamais à temps!...
— Madamé, ellé va donc bien loin 7...
— Place de la Bourse.
— Eh 1 donc ! — justement qué z’y vais aussi !... — si madamé, voulait mé fairé lé plaisir d’accepter mon bras...
— Mais, monsieur, je ne sais... si je dois...
— Vous lé dévez!...
— Mais...
— Jé vous donné ma parole d’honnur qué vous lé dévez!...
— Allons, soit!...
Candide s’empara triomphalement du bras de son interlocutrice, et la conversation continua, tandis qu’ils gagnaient la place de la Bourse.
— Est-cé qué jé conduirai madamé dans quelqué magasin?... — demanda le jeune liouini!*.
Non, monsieur.
— Alors, c’est chez inadamé qué nous allons ?...
— Pas davantage.
— Jé voudrais pourtant bien savoir... afin dé m’orienter un peu...
— C’est au théâtre du Vaudeville.
— Louer uné logé î
— • Point du tout.
— Ahl bah!... est-cé qué madamé sérait?...
— Actrice ? Oui, monsieur.
— Du Vaudévillé î
— Oui, monsieur, — et je vais à la répétition de la Dame aux Camélias, — une pièce de M. Alexandre Dumas fils.
Le Marseillais eut un éblouissement.
— Et madamé s’appelle ! — demanda-t-il avec un battement de cœur.
La jeune femme prononça un nom.
Ce nom, nous ne voulons point l’écrire. Disons seulement qn’il est celui de l’une des reines du couplet sentimental ou joyeux.
Candide, frappé d’une commotion semblable à celle qu’aurait produite sur ses nerfs le contact d’une pile de Volta, répéta ce nom par deux fois.
— Sans doute, ~ fit sa compagne avec un sourire.
— C’est-il, en vérité. Dieu possible?..,
— Mais, certainement.
— Vous en êtes bien sûre ?
— Monsieur...
— Ah ! madamé, c’est juste, — pardonnnez-moi, — jé suis un imbécilé! — un nigaud I — un sérin, — un âne bâté, — mais, c’est qué, voyez-vous, jé né puis pas vénir à bout dé mé figurer qu’un si grand bonhur soit réel ! ! !
~ Oui, ma parole d’honnor, il iné semblé qaé jé suis lé jouet d’un songe décévani !...
— En vérité, monsieur, je ne vous comprends pas !...
«*“ Jé vais tâcher dé m’expliquer.
— Vous me ferez plaisir,
— Cé né séra point facile, mais jé né négligerai rien pour arriver à cé but qui coinbléra tous mes vœux.
— J’attends.
— Voici : — Figurez-vous, madame, qué jé né vous connaissais pas...
— Je le crois.
— Oui, vous lé croyez ; — mais cé qué vous né croyez point, c’est qué jé désirais plus qué tout au monde faire votre connaissance.,.
— Bah !...
— Il n’y a pas de bahl... madamél...
— En vérité?...
— Oui, en vérité ! — sans vous avoir jamais vue, j’étais amoureux dé vousi... amoureux comme un fou!...
Usa actrice de fantaisie.
— Amoureux !... — s’écria la jeune femme.
— Comme un foui... — répéta Candide, ^
— Allons donc!
— Il n’y a pas d’ Allons donc ! carcéci est la vérité pure, ; aussi vrai qué jé suis Marseillais I... Jé né pensais qu’à
VOUS, — jé né rêvais qué dé vous, — . jé vous trouvais toujours près de moi, — en mangeant, — eu buvant, — en dormant, — en dormant surtout!... Ah! madanié, vous pouves voua vanter dé m’avoir fait passer des moments nocturnes bien agréables !...
••i-! Monsieur i i I
— En rêve, madamé, en rêve I..? Honni s&it qui mal y pense !... — Céci, du reste, n’a rien qué dé fort naturel, mais cé qui l'est moins...
— Ce qui l’est moins, dites-vous!...'
— Beaucoup moins, madamé, et jé vous dirai plus, ce qui est fort extraordinaire, c’est qué ces rêves, silhouettes Gdëles d’uné réalité délicieuse, réproduisaient votre charluaote image avec une exactitude dé daguerréotype ! — C’est qué c'était vous trait pour trait, qui passiez dans ces visions chéries, dépuis lé bout dé vos petits pieds, jusqu’à la pointe dé vos cheveux, y compris oetlé taille si fine, si souple, si voluptueuse, qué jé déviné plutôt qué jé né la vois sous les plis jaloux dé voti'é mantille dé velours.
La jolie femme, — tandis que le Marseillais parlait ainsi avec une chaleur et une verve incomparables, — souriait, minaudait, jouait de la prunelle, et parfois voilait son allure vive et mutine d’un nuage passager de pruderie, du plus drôlatique effet.
Tout à coup, elle ralentit le pas.
Elle se tourna à demi vers le bouillant Provençal.
Elle arrêta sur lui le rayon de ses yeux bleus et doux, et elle lui dit d’uue voix à la fois ironique et caressante :
— Ainsi, monsieur, vous m’aimez T...
— Comme un tigre!...
— C’est fort bien, et je consens à ajouter foi à celte grande passion, quoi qu’elle soit fort invraisemblable...
164 LES VAI.ETS DE COEITn.'
— Oh îbonhur !... . '
— Mais, moi...
La jolie femme hésila. •
— Mais vous... — demanda Candide avec insistance.
— Je ne vous connais pas.
— C’est exact! — Voici mes nom, — prénoms, — profession, — qualités et domicile, — dit le Marseillais tout d’une haleine.
Et il déclina en elTet les diverses appellations, à lui décernées par son père et par son parrain.
En outre, il ne négligea point, croyez-le bien, de se qualifier d’homme de lettres.
Pourquoi non?
Il y a des gens, et nous en connaissons quelques-uns, qui tiennent à honneur de faire graver sur leurs cartes de visite : membre de la société des gens de lettres.
« Du goût et des couleurs il ne faut point disputer, a — û ce que prétend un vieux proverbe.
Quant à nous, et nous le déclarons, ici, — espérant être lu par tous les gens qui peuvent nous écrire, — nous refusons impitoyablement toute missive qui porte, an dessous de notre nom, ces trois mots néfastes : homme de lettres.
— Votre nom vraiment distingué, et vos manières réellement exquises, — répondit la jeune femme, — m’autorisent, je crois, & vous témoigner quelque confiance, aufii je vous permets....
— Merci, 6 mon ange!... — s’écria d’abord Candide.
Puis il demanda ;
— Qu’est-cé qué vous mé permellez?...
— De m’attendre h ce!lo poi le...
— Vous mé quittez?
— 11 le faut...
•dby
— Pourquoi? ..
Vous voyez bien que nous soimues arrivés...
— Où donc ?
— Au tbéâlre.
Les deux jeunes gens avaient en effet traversé la place de la Bourse.
Ils se trouvaient en ce moment dans la rue des Filles- Saint-Thoraas, devant la petite porte usée et sale qui sert d’entrée aux acteurs, aux auteurs, aux figurants, aux mères d’actrices , aux actionnaires du théâtre , aux musiciens, et aux pompiers.
— Né puis-je monter avec vous? — demanda Candide.
— Impossible!...
— Oh !...
— Complètement impossible !...
— Pourquoi donc?
— Les réglements de l’administralion s’opposent de la façon la plus formelle â la présence d’un étranger dans les coulisses...
— Eh! jé mé fiché pas mal de l’administration et dé ses réglements !
— Je ne vous dis pas le contraire ; mais la portièi e ne
vous laisserait pas passer...
— Je lui offrirai dé l’or, — cinquante cenlimcs ..
*- Elle serait incorruptible... — U y va de sa place... — et puis...
— Quoi ?
— Votre présence me compromettrait.
Ceci fut dit avec un redoublement de minauder jcs.
— Vous croyez î
— J’en suis sûre.
~ Allons, jé ujé tésigté et jé vous attends ici,.. ^
— C’est le plus sage.
— Serez- vous longtemps?
— — un quart d’heure ou vingt minutes, tout au plus. ’
— Sans vous voir, c’est un siècle!
— Ne bougez pas de là, afin que je vous retiDUve ûfl faction...
— Soyez tranquille — jê déviens borne !...
— A tout à l’heure...
Et la jeune femme disparut légèrement dans l’étroit et sombre corridor.
Candide resta sur lë trottoir.
Il regardait d’un œil distrait l’alBchc posée près dè la porte, dans un cadre grillé, et il laissait son esprit s’envoler aux plus appétissantes folâtreries d’une foule de projets plus qu’anacréontiques.
Il parait que la pose contemplative et rêveuse du compatriote de Monté-Cristo avait son côté comique, et que ses méditations amoureuses donaientà sa physionomie une expression originale, car un gamin, passant à côté de lui, fit le geste goguenard familier aux Tiiis de l’Opéra, et dit à son camarade, en lui poussant le coude;
— Hé! ïolo!
— Après?
— Regarde donc!
— Quoi?
— C’monsieu !
— C’monsieu qu*â c*pif ?
— juste.
— Quelle binette !
— A-t-il l’air d’un serin !
— Tf8p Rtrttr ülï boni me seuil... Après il a peut-
LES VALETS OTt CaEÜ*. l67
cire le moyen de s’payer ça,à'soi-inêrae el sans partage... . — Faut croire!...
— Et des gants verts !
Plus que ça de lusque!... excusez!...
Puis, les gamins s’éloignèrent en faisant les cornes au Marseillais, et en chantant à gorge déployée, sur un air connu ;
Oh ! c’cadet là I Quel pif qu’il a!...
Que l'bon Dieu le bénisse t
Cândidô , éôarlaie dë colère, allait châtier l'insolence des deux enfants, quand il fut arrêté dans ses pensées de vengeance par un bras qui se glissa sousie sien, et par une voix douce, qui murmura à son oreille:
— Me voici.
— Oh ! bonhur ! — s’écria Candide en appuyant avéc passion contre son cœur le bras potelé de la jolie femme, - oh! bonhur! — vous n’étes pas restée longtemps...
— Vous trouvez?
— Oui, jè lé trouve,..'
— Eh bieu ! monsieur, c’ést galant , cé que vous mé diles-là...
— Ah ! madame, jè vous démandè Soîxanlé raillions dé pardons... lé temps il m’a paru bien long, mais jé craignais qu’il né lé fût davantage, ear, enfin, vous m’aviez parlé dé vingt minutes...
— Oui ; mais comme, grâce à la lenteur avec laquelle vous m’avez fait marcher, je suis arrivée une demi-heure trop tard, j’ai trouvé la répétition finie...
■;t'Taût mieux!...
IZS VALETS DE COEUa.
— Non, tant pisl '
— Pourquoi?
— Parce que je suis à l’amende î
— Vous, madame ? ^
— Moi-même, monsieur.
— Mais c’est une infamie !...
— Hélas 1 non, c’est le réglement.
— Et , dé combien est-cé qu’elle est , cetlé scélérate d’amende?
— De vingt francs.
Candide fit la grimace, et n’insista pas sur ce point dé* licat.
— Je vais avoir Thonnur de vous réconduire, — reprit-il.
— Où donc?
— Mais, chez-vous...
— Chez moi!... y pensez-vous, monsieur?
— Oui, j’y pensé... et beaucoup...
— Est-ce que vous êtes fou î
— Pas, qué jé saché.
— Et ma réputation, — ce qu’une femme a de plus précieux au monde, — que deviendrait-elle, je vous prie, si l’on me voyait rentrer chez moi en compagnie d’un jeune homme de votre physique ?...
— Jé n’y songeais pas !.. . — dit le Marseillais en se rengorgeant d'aise, car cette réponse chatouillait les fibres les plus délicates de sa fatuité.
Il se sentait, d’ailleurs, rempli de vénération pour la vertueuse pudeur de l’actrice.
Digitizcd i . C
UES ViLKTS DE COECK.
îo!é!!
— Qaé faire donc? — demanda- l-il.
— Me quitter.
-Où?
— Quand î
— Tout de suite.
— Jé n’y consentirai jamais t
— Il le faudra bien cependant.
— Plutôt la mort!...
— Que l’esclavage].. . — Connu! murmura la jeune femme à demi-voix.
Puis elle reprit :
— Cependant, monsieur...
— Cependant, niadamé, c’est bien décidé! — jé vous ai rencontrée ! — Jé vous adoré — jé m’attache ù vous — jé né vous quitterai jamais, et, peu s’en faut qué jé né vous ealèvé !.... — Voulez-vous que j’appelle un fiacre? *
— Pas du tout !.... '
— Il lé faut, madame, ou bien...
— Ou bien?...
— Jé ferai quelque grand malhur!...
— Vous?
— Oui, moil — et si vous ne 'm’accompagnez point
LES VALETS DE CCBCa.
tout dé cé pas au bois de Boulogne, j’attenlé à mes jours séance lenanlé!....
— Vous m’épouvantez !...
— Voilà comuié jé suis !
— Je cède — mais au moins prenons un petit coupé — je mourrais de honte si l’on me rencontrait dans une ignoble citadine,
— Prénons deux petits coupés, si vous le désirez justement en voilà un qui passe...
— Arrélcz-le.
— Hé! cocher!...
— Voilà, bourgeois...
— Je té prends...
— Où allons-nous, bourgeois?
— Au bois de Boulogne — à l’hure,...
— Et au pas! — Compris! — Suffit !...’
Candide emballa sa conquête dans le véhicule de remise.
L’automédon, plein d’intelligence, se mit en marche, en en évitant avec le plus grand soin de cahoter l’aimable couple.
Les stores du petit coupé ayant été baissés dès le moment du départ, nous ignorons complètement «e qui se passa dans l’intérieur,
Peut*étre le devinons^nous.
MaiSj dans tous les cas, il nous est impossible de lé raconter à nos lecteurs.
Mais nous sommes à la disposition de celles de noêleclrices qui désireront apprendre de nous, et de vive Voix, de plusaraples détails.
Vers les cinq heures du Soir, Candide et sa compagne descendaient de voiture à la porte du café Anglais.
Candide prenait un (^inet. • • • ■ - *
LES VALETS DE CCEUn.
Il commandait le menu d’un dîner des plus fins et surtout des mieux truffés et il donnait l’oi dre au garçon de service de frapper trois fois h la porte avant d’apporter chaque plat.
Le repas fut long et tendre (avec et sans calembour) .
Un peu avant dix heures, Candide était rouge comme un mousquetaire gris, et gris cerame un mousquetaire rouge.
La jolie femme profita de cette situation ambiguë de son partner, pour filer gentiment, sous le prétexte frivole d’aller voir son grand-oncle.
Candide se mit alors à entonner à tue-téte le fameux chant : Veillons au salut de i'cmptrc/... .romance qui n’était pas encore de situation à cette époque, et quand on vint lui présenter l’addition, il se jeta au cou du domestique qu’il prenait pour une femme charmante et qu’il appelait mon ange.
Puis il se laissa tomber fort lourdement sur le divan — il se remit sur ses jambes et sortit en chancelant.
Peu à peu, l’air vif et le mouvement du boulevard le rappelèrent à lui-même.
Machinalement il porta la main h son gousset, et chercha sa montre, pour savoir l’heure.
Mais la montre avait disparu I...
Le lendemain matin, le Marseillais dégrisé courut au théâtredu Vaudeville, s’enquérir de l’actrice avec laquelle il avait soupé la veille et chez qui il se rendit incontinent.
— Votré maîtresse y est-elle? — deiuanda-l-il au domestique qui l’introduisit dans l’anlicharnbre.
LES VALETS DE COEDft.
— Je vais voir — répondit le valet qui sortit et qui revint au bout d’une seconde, en disant au visiteur :
— Madame ne peut recevoir ce malin....
— Oui, mais ellé mé récévra, moi !... — dit Candide d’un air conquérant.
— Je ne crois pas — répondit le valet.
— Portez-lui ma carte, — ajouta le Marseillais en prenant une pose de régence.
Le domestique sortit de nouveau.
Il reparut bientôt, toujours muni de la carte que venait de lui remettre Candide.
— Eh I bien — fit ce dernier.
— Voilà.
— Quoi?
— Votre carte.
— On mé réçoit T
— Non,
— Allons donc I...
— C’est comme ça !
— Mais, qu'est-cé qué votre maîtresse a ditî
— Ce qu’elle a dit T
— Oui.
— Tout simplement ceci : Connais pas!...
Aux dernières paroles du domestique, le Marseillais fit un brusque haut-le corps.
— Ah I elle a dit cela, votré maîtresse !... — s’écria-t-il. ■ — Parfaitement.
— Eh ! bien ! je vais entrer sans permission, voilà tout.
— Nous allons voir 1...
— C’est tout vu.
En effet. Candide, d’un bras robuste, écarta le valet.
Il ouvrit violemment la porte, — il traversa d’un bond
LES VALETS DE COSlIl. 113
une seconde pièce, et tomba comme une trombe an milieu d'an petit salon d’une coquetterie féc^ritiue.
Sur un divan, à l’un des angles de ce salon, une jeune femme, beaucoup plus jolie que les amours, était à demi couchée et feuilletait une brochure.
Elle arrêta sur le visiteur intempestif un regard étonné. Elle posa sa brochure.
Elle s'accouda nonchalamment à l’un des coussins, et elle demanda d’une voix tout à la fois impertinente et douce :
— Qui êtes-vous, monsieur, qui avez une si singulière façon d’entrer chez les gens, et qu’est-ce que vous me voulez?
Candide se retourna vers celle qui l’interrogeait.
Il l’examina attentivement.
Il ta salua sans répondre.
fHiis, il prit un siège et il s’assit.
La jeune femme fronça le sourçil, se mordit les lèvre.s, et dit :
— Est-ce que vous n’avez pas entendu ma question, monsieur?
— Si, madamé, lé mieux du monde.
— Eh bien???
— Eh bien ! madamé, né faités pas attention h moi lé moins du monde, jé vous prie...
— Gomment ? - ’ • ,
— J’attendrai.
— Quoi?... . 1
— Elle. *
— Qui?... Elle?
— La maîtresse dé la maison.'
r — Tdais, monsieur, la maîtresse de la maison, c’e.st moii
— Pardon, madamé, vous êtes dans l’erreur.
io.
LES valets de CŒrR.
— Par exemple, voilà qui est fort !
— Il est inutile dé chercher à mé' tromper, jé la connais...
— Qui T... mais qui donc?...
— Elle...
Et le Marseillais nomma l’ocfrlce que nous ne voulons pas désigner.
— Paites-moi le plaisir, monsieur, de m’expliquer si vous êtes fou ou imbécile?... — murmura la jeune femme.
— A quel propos celle inferrogalion malséante? — demanda Candide.
— A propos de toutes les absurdités que vous me dites et que vous fuites depuis cinq minutes ..
— Moi!... jé dis et jé fais... cé qué vous dites!...
— Certaiiiemen'.
— Des absurdités ? ' •
— Énormes.
— Lesquelles?
— D’abord, vous entrez chez mol comme un inconvénient....
— Oh! chez vous...
— Ensuite vous me dites que vous attendez la maitre.sse (le In maison...
— Après ?
— Vous me dites que vous la connaissez?...
— Eh bien?...
— Eh bien ! monsieur, je vous répète que je suis chez moi, et que je m’appelle ***
Et la jeune femme prononça le nom que nous n’écrivons point.
— Jé né pensé pas, — répliqua carrément Candide.
— Monsieur!...
Ji
LSS VALETS DE COîDR.
— J’ai l’honneur dé vous affirmer, madamé, qué j’eus, hier au soir, lé plaisir dé... souper avec ***, et qu’ellé né vous ressemblé qué fort peu... J’ajoutérai niêmé qué j’ai tout lieu dé supposer qu’ellé m’a volé ma montre...
La jeune femme se leva et agita vivement et à deux reprises une clochette d’argent po.sée sur une petite table non loin d’elle.
Le domestique accourut.
— Joseph — lui dit-elle — vous allez prendre monsieur, et le mettre immédiatement à la porte.
— Oui, madame.
— S’il fait la moindre résistance, appelez le portier par la fenêtre, et envoyez chercher la garde. . .
— La garde — s’écria Candide stupéfait. — La garde!... — répéta-t-il, — et pourquoi faire?...
— Pour vous mener chez le commissaire de police, qui décidera si vous êtes un malfaiteur audacieux ou un échappé de Gharenton, et, dans tous les cas, pour vous corriger de la mauvaise habitude d’insulter les gens chez eux.
— Jé démandé à parlementer...
— Impossible !
— Jé lé démandé au nom de vos beaux yeux!.,, — vous êtes trop jolie pour n’êlré pas très-bonne !
— Allons, je me lais.se attendrir.... — Qii’avez-vous h dire pour votre défense î
— Une histoire.
— Est-elle longue?
— Pas trop,
— J’écoute.
— Et moi jé commencé: Figurez-vous..,
Kos lecteurs savent déjà ce que Candide eut à raconter
à la jeune femme, qui n’était autre que l’actrice du Vaude* ville, présente au souper de Camélia.
A ce récit grotesque, elle ne put, à plus d’une reprise, contenir un joyeux éclat de rire ; et quand le naïf provincial eut achevé, elle lui dit, en lui tendant la main :
— Je vous pardonne, car, après tout, ce n’est pas votre faute si vous avez été floué.
— Hé donc, qué non.
— Et puis, je trouve original qu’on ait inventé pour vous quelque chose de plus neuf que le vol à l’américaim et le vol au bonjour, quelque chose d’encore inédit et qui, dans notre langue, recevra l’appellation pittoresque de vol à l’actrice, -r Allez donc, et ne péchez plus!...
le lansquenet.
L’actrice dont nous taisons le nom venait d’achever le joyeux récit, reproduit par nous dans les chapitres précédents.
Son dénoûment inattendu fut accueilli par des bravos auxquels la jeune femme devait être habituée.
Puis les dialogues particuliers, un instant interrompus par l’attention accordée à la narratrice, continuèrent leur Bteeple-chase échevelé.
Le souper ne tarda pas & prendre, da moins en paroles, les allures d’une orgie.
A quoi bou raconter avec détails la fin de ce repas.!
Dons les cent volumes que nous avons commis jusqu’il ce jour, nous avons tant abusé de ces festins nocturnes de la bohème galante, qu'il nous parait au moins inutile de recommencer une fois de plus ce que nous avons fait si souvent. .
D’ailleurs, à coup sûr, l’intérêt de notre récit n’est point en ce moment dans la salle à manger de Camélia.
11 est tout entier dans ce mystérieux boudoir des tapisseries dont la porte est close si discrètement, — et si inutilement, nous le savons déjà.
C’est donc là que nous allons conduire nos lecteurs.
Le souper s’achevait.
Camélia, escortée de son escadron de jolies femmes, venait de quitter la salle.
Une douzaine d’hommes, plus épris des charmes du vin de Champagne frappé que désireux de faire leur cour à la Dame de trèfle et au Roi de carreau, semblaient seuls disposés à fêter encore les flacons.
— Messieurs, — dit Camélia en montrant la petite clef qu’elle avait posée à côté de son assiette au commencement du souper, — le lansquenet vous réclame, — je vous rends au lansquenet.
Et suivie de 1a foule empressée et ardente des joueurs, elle se dirigea vers la porto du boudoir des tapisseries.
Cette porte s’ouvrit.
Le flot enfiévré fit irruption.
En moins d'une minute, les deux tiers des joueurs avaient repris la place que chacun d’eux occupait avant le souper.
— A qui la main?... à qui la main ?... ~ demandèrent deux ou trois voix.
— Si j'ai bonne mémoire, — répondit Camélia, — la main arrivait à Suzanne, au moment où j’ai interrompu la partie.
Et la pécheresse jeta autour d’elle un regard, comme pour chercher dans les yeux de ceux qui l’entouraient la - confirmation des paroles qu’elle venait de prononcer.
— Oui, — oui, — oui, — oui, — répondirent unanimement tous les joueurs, — cela est juste, — cela est vrai, — la main est à Suzanne...
La jeune femme ainsi désignée ne s’était point encore assise.
Elle se trouvait en ce moment auprès de la porte, un peu en arrière des groupes qui formaient cercle autour de la table.
— Puisque la main est à moi, — dit-elle en riant, — je la prends, — vienne la chance!...
Et elle fit deux ou trois pas pour se rapproc her de la table.
Un doigt qui s’appuyait légèrement sur son épaule nue, la fit tressaillir et s’arrêter.
Elle se retourna à demi.
‘ Jules de Larnac était h côté d’elle, très-pâle, mais les yeux brillants d’un éclat fiévreux.
Pour la seconde fois depuis le commencement de la soirée, Suzanne lui lança un regard souverainement dédaigneux.
Jules le soutint sans sourciller.
Suzanne détourna la tète et se remit h marcher.
Jules l’arrêta de nouveau en lui touchant le bras, comme il lui avait touché l’épaule, et en lui disant ;
L£S VALETS D2 COEDE.
Pardon, madame...
— Hein ? — fil la jeune femme , — que me voulet* . vous?
— Je voudrais avoir l’Iionneur de vous dire quelques mois...
— A moi ?
— A vous.
— Plus tard...
— Non, tout de suite...
— Vous le voyez, on m’attend... je ne puis...
— Il le faut, cependant...
— Impossible, monsieur.
— Alors, madame, — répliqua Jules en metiant des sourdines li sa voix, et en faisant un pas pour suivre Suzanne, qui s’éloignait de lui, — alors, madame, j’aurai le regret d’être forcé de vous dire tout haut ce que je voulais vous dire tout bas...
Notons, en passant, que ces derniers mois furent pro* noncés par M. de Larnac avec une intention toute particulière, et soulignés eu quelque sorte.
Suzanne tressaillit plus fort que la première fois, alors qu’elle avait senti le doigt de Jules se poser sur soa épaule.
Elle le regarda vivement et ovec un trouble qu'elle s’efforçait de cacher, mais qui n’échappa point au jeune homme.
— Voyons, — dit-elle, — parles, monsieur, j'écoute ;
seulement, faites vile, car, je vous le répète, et vous
le voyez vous-même, on m'attend...
~ Oh I — répliqua Jules, — c’est j’affaire d’une coade... - . .
Et, prenant la main de Suzanne, il l’cnti'atna dans nn angle où tous les deux se trouvaient isolés. ;
L’inquiétude de la pécheresse se trahissait par le tremblement de ses paupières et par l’altération de sa voix. •
— Parlez, monsieur, — luurmura-t-elle,' — vous voyez bien que je vous écoute.
Jules s’inclina.
— Madame, — fit-il, — j’ai une faveur à vous demander... '
-Ah!
— Oui, — reprit le jeune homme, — et j’attache une
énorme importance h ce que ma requête soit favorablement accueillie par vous. ’
Suzanne fit un signe de tête qui n’exprimait ni une adhésion formelle, ni un refus décidé.
L’incertitude de la pécheresse, et, disons mieux, son inquiétude, étaient au comble.
M. de Lamac continua :
— C’est à vous qu’appartient, — dit-il, — cette banque qui va commencer, — j’ai, je ne sois pourquoi^ — et il souligna de nouveau ces quatre mots, — j’ai, je ne sais pourquoi, une confiance aveugle dans votre étoile, — une voix intérieure me crie que vous gagnerez et que vous gagnerez beaucoup... — Bref, je viens vous demander tout bonnement d’être de moitié dans votre jeu...
Suzanne ne put retenir une exclamation de surprise.
Un rayon clair et perçant s’échappa de ses grand yeux, et sembla s’attacher sur Jules comme pour sonder sa pensée tout entière.
Mais le jeune homme s’était, cuirassé d’un impénétrable sang-froid.
Suzanne n’acquit aucune certitude.
L£S VALETS D£ CCEUB.
— Ce que je vous demande est bien simple, — poursuivit Jules, — rien n’est plus fréquent que ces sortes d’associations...
Sans doute, — répondit sèchement Suzanne, mais rien n’entre moins dans mes habitudes...
— ■ Pour une fois, dérogez-y...
La pécheresse secoua la tète.
— Vous hésitez ? — demanda Jules.
— Oui.
— Vous avez tort !
— Je ne orois pas.
— Et moi, j’en suis sûr, — oui, madame, parfaiietnetU sûr.
L’accent du jeune homme effraya Suzanne.
— Pendant une seconde elle réfléchit.
Elle se demanda s’il était possible qu’elle eût été trahie par quelqu’un ou par quelque chose.
Mais le résultat de ses réflexions la rassura complètement.
Une seule personne était dans le secret, — Camélia, — et de la discrétion de celle-là, elle ne pouvait douter.
Suzanne reprit son air dédaigneux.
Cnc veine.
Jules s’aperçut de ce changement subit dans les manlèn s de lu jeune icmme..
Mais il ne s’en inquiéta guère.
n possédait le mot magique, — l’infaillible talisman, — le Sesame, ouvre-toi, qui devait mettre la pécheresse à son absolue discrétion.
— Voyons, — fit-il, — décidez-vous f.. 7
— C’est fait.
— Vous acceptez ?
— Non, je refuse.
— Ah!...
— Cela vous étonne r.;.
— Beaucoup, — et même cela me contrarierait fort, si je ne connaissais un moyen de vous faire revenir sur celle résolution si bien prise...
— Un moyen T
— Oui, et d’un efifet immanquable.
— Lequel î
— Celui-ci : — Je vous adresserai de nouveau, dans cinq minutes, la même demande ; afin de mieux attirer votre attention, je passerai, pour entrer dans cette pièce, par ce panneau que vous voyez et qui cependant ne ressemble guère à une porte.
Et, tout en parlant, Jules désignait du bout du doigt le pannneau de tapisserie dont nous connaissons la mystérieuse complicité.
• Suzanne avait suivi des yeux la direction du doigt de Jules.
Elle devint pâle comme une morte :
— Plus bas, — monsieur, — murmura-t-elle d’une voix suppliante, — plus bas, je vous en supplie...
— Aussi bas que vous voudrez, seulement entendonsnous vile, car les joueurs s’impatientent pendant notre dé-
bal, ainsi que vous me le faisiez observer tout à l’heure...
On vous attend... on vous appelle...
— Je sois à voire discrétion, — balbutia Suzanne, — ordonnez, j’obéirai...
— Je n’ordonne rien... je prie.
— Cela revient au même.
— Pas tout à fait.
— Ënfin, parlez...’
-r- Nous serons de moitié ?
— Oui.
— Dites-le bien haut, afin que personne ne l’ignore.
— Je le dirai.
~ Vous partirez de vingt francs?
— Oui.
— Je n’ai pas un sou sur moi.' i
— Qu’importe?... ’
— Vous mettrez au jeu pour nous deux?...
— Oui.
— En commençant la banque, je vous offrirai mon porte-monnaie ; — il est vide, — vous ferez semblant d’y puiser...
— Oui.
— De combien de coups est composée la portée que vous avez introduite dans le jeu ?...
— Je ne me souviens pas au juste.
— Mais, à peu près ?...
— Vingt-quatre ou vingt-cinq...
— Bien , — quand vous aurez passé huit fois , vous abandonnerez la main ...
Suzanne lit un geste de surprise.
— Ohl — fit M. de Larnac, — c’est moi qui la prendrai... j’en aile droit,* puisque je viens immédiatement
après VOUS... — Vous me laisserez, pour continuer cette banque, tout l’argent qui se trouvera devant vous, et je vous tiendrai compte de votre moitié après la partie...
— Oui, — répondit encore Suzanne.
— Et maintenant, — poursuivit Jules, — maintenant, n’ayez plus peur, car ce n’est pas un dénonciateur qu’U faut voir en moi, c’est un complice... — Allons...
Et , à son tour, il fit quelques pas pour se rappro* cher de la table du lansquenet.
Suzanne l’arrêta.
— Un mot encore, — lui dit-elle.
— Quoi î
— Gomment avez-vous su î..;
— Ce que je sais ?... — interrompit Jules,
— Oui.
— J’ai vu.
— Où et comment?
— Là!
Et M. de Lamac montra la porte-fenêtre ouvrant sur la serre.
— Ah ! maintenant, — pensa Suzanne, — je comprends tout!... Imprudente!
Et, suivie de Jules, elle alla reprendre sa place.
Tout ce qui précède s’était passé en infiniment moins de temps que nous n’en avons mis à l’écrire.
Ce qui n’empêchait point que l’impatience des joueurs ne fût à son comble.
— Ah ! — s’écrièrent-ils en voyant Suzanne s’asseoir, — enfin, la voilà ! — Enfin, — Enfin ! — Ma foi, c’est heureux!...
— Messieurs, — répondit la jeune femme, — prenezvous-en àM. deLarnaccl à ses galanteries intempestives;
— j’ai cm que tout h l’heure il allait me lapider h coups de madrigaux...
— Et, — répliqua Jules, — madame ripostait si bien à coups d’épigrammes , que j’en suis tout moulu! — S’il faut en croire le prpverbequi àil: Malheureux en amour, heureux au jeu, je suis bien sûr de rencontrer ce soir, comme dédommagement, une veine étonnante.
— Trêve de bucolique, ~ cria Célestin Barrois, — pour l’amour de Dieu, mettons-nous au jeu !... 11 est déjà horriblement tard...
— Quelle heure?... — demanda une voix.
— Quatre heures du matin.
— Bah ! il reste plus de temps qu’il n’en faut pour gagner un million...
— Commençons! commençons l.„
Suzanne avança la main et prit des cartes.
— Quel est votre enjeu? — demanda le gros Célestin.'
— Un louis, répondit la jeune femme.
Et elle posa devant elle une pièce d’or.
— Madame, — lui dit M. de Laraac, — - vous m’avez refusé jusqu’à présent tout ce que je vous ai demandé ce soir... — Consentirez- vous du moins à nous associer pour tenter la fortune?...
— Vous voulez être de racitié dans mon jeu?...
— J’ambitionne cette faveur.
— Est-ce pour me faire profiter de cette veine miraculeuse que vous espérez?...
— Précisément.
— Grand merci de l’intention.
— Vous consentez?. ..
— Mon Dieu, oui, — je suis curieuse de savoir si le proverbe dit vrai.
LES VALBTS DE COEUB.
Jules lira son porte-monnaie qu’il présenta à Suzanne.
— Prenez, — dit-il, — il y a je crois des pièces de dU francs...
— Bon, — fit Suzanne en glissant dans sa poche rinu» i tile joujou d’où ne s'échappait nul bruit métallique, — je me paierai quand nous aurons perdu...
Tout ce qui précède était dit du ton le plus naturel.
On voitque les deux acteurs de cette petite s(^ne jouaient merveilleusement leur rôle. .
Une seule personne s’étonnait plus que nous nesauriow le dire de la tournure que prenaient les choses.
On devine que nous voulons parler de Camélia,
La pécheresse avait remarqué le colloque long et animé ' de Jules et de Suzanne.
La pâleur subite et le trouble passager de son alliée ne lui avaient point échappé.
Enfin le pacte bizarre qui s'était conclu, et l’association qui en résultait, devenaient, pour son e^rit plein de doutes et de soupçons, une énigme inexplicable.
— Il y a vingt francs à la banque, — dit Suzanne, —
qui les tient ? [
— Moi, — fit quelqu’un. '
Et une pièce d’or roula sur le tapis à cété de l’enjeu de
la jeune femme.
Suzanne tourna la première carte.
— Roi, — dit-elle.
Elle en tourna une seconde.
C’était une dame.
Puis elle se mit à faire tomber les cartes l’une après l’autre en les nommant à mesure.
— As, — sept, — deux, — as, — valet, — roi- Suzanne et Jules avaient gagné.
— Il y a quarante francs, — dit la jeune femme. Célestin llarrois fit hanquo.
Deux cartes tombèrent.
C’était un refait.
Célestin avait perdu.
— Quatre-vingts francs, — dit Suzanne.
Le banquo fut fait aussitôt.
La banque gagna en cinq ou six cartes.
— Cent-soixante francs, — reprit la jeune femme.
Puis elle ajouta avec un sobrire :
— Est-ce que par hasard le proverbe dont parlait M. de Larnac aurait raison pour une fois?...
Sans doute ce proverbe avait en effet raison, car Suzanne continua à gagner.
La banque passa quatre fois encore.
H y avait devant la jeune femme deux mille cinq cent francs environ.
— Continuez-vous?... — demanda-t-on à Suzanne.
— J’hésite, — répondit-elle en hochant la tête.
— Combien de fois avez-vous passé?...
- Il n’y a qu’à compter les cartes.
Vérification faite, on reconnut que la banque avait passé huit fois.
— J’hésite, — reprit Suzanne, — j’hésite beaucoup..:
— Vite, vite, — dirent les joueurs pressés.
— Eh bien, je n’ai plus confiance... — je me retire et je passe la mainl...
Camélia, debout de l’autre côté de la table en face de Suzanne, lançait à cette dernière des regards furibonds. Suzanne semblait ne point s’en apercevoir.
doc veine (suite).
— Je passe la main, — répéta Siizanno, — je passe la main, — qui la prend ?...
— Moi, — moi, — moi, — répondirent trois ou qualre voix.
— Abl — dit Céleslin, — j’ai confiance, moi... et si j’étais premier... mais, malheureusement, je ne le suis pas...
— Je le suis, moi, — interrompit Jules, — • et j’use de mon droit eu demandant les cartes.
Suzanne les lui passa aussitôt.
— Prenez garde, monsieur, — dit-elle d’un air de coquetterie provocante et assez haut pour que tout le monde l’enlendlt, — prenez garde qu’avec noire association dissoute la chance ne tourne...
— Bah ! — répondit Jules, — • je me risque.
Puis il ajouta, en s’adi-essant à Suzanne :
— Il y là, ma chère enfant, deux mille cinq centsoixante francs, dont la moitié c’est-à-dire douze cent quatre-vingts vous appartiennent; — laissez tout cet argent devant moi, je vous prie, et prenez votre part dans mon porte-monnaie, qui contient, je crois, trois mille cinq cents ou quatre mille francs...
— Bien, bieo..« — répondit la pécheresse, — ne faites pas languir le jeu, nous compterons plus tard.
— Messieurs, — dit Jules, — je suis h vos orares.
Trois ou quatre Joueurs se réunirent et tinrent le ban-
quo. t
L’ii refait de valets vint joindre l’argent des pontes à la masse du banquier.
— Allons, — s’écria quelqu’un, — la veine continue!...
— J’y comptais bien, — répliqua Jules.
Puis il ajouta :
— J’aurais le droit, sur un refait, de retirer moitié, — j’aime mieux tout laisser. — il y a cinq mille cent vingt francs à la banque... messieurs, qui tient?...
Le banquo se fit, mais lentement.
Chacun des joueurs avait déjà laissé quelques plumes de son aile dans le las d’or et de billets de banque qui s’amoncelait devant M. de Larnac.
D’ailleurs, cinq raille cent vingt francs sontune somme, môme pour des joueurs acharnés.
Cependant, nous le répétons, la banque se fit.
L’attention de chacun était devenue profonde, haletante. — Ceux-là même qui n’avaient engagé sur le coup qu’une somme insignifiante se sentaient oppressés.
Un grand silence se faisait autour de la table de lansquenet.
Jules commença à tourner les caries.
Le huit sortit.
Puis un quatre.
Puis une dame. . ,
Puis un as.
A cet as en succéda un second, — un troisième.
Jules s’inlerronipit.
— Messieurs, — dit-il trois fls..7
tt.
— Il en faut un quatrième pour faire lansquenet.., murmurèrent quelques voix.
Jules tourna la quatrième carte.
C’était encore un as.
M. de Larnac avait gagné par ce coup, bizarre et peo fréquent, qui consiste dans la succession de quatre cartes pareilles.
— Dix mille deux cent-quarante francs , — dit-il, — il n’y a rien de changé dans le jeu que l’enjeu : — ma carte est toujours le huit, la vôtre est toujours le quatre.
. — Banque, — fit carrément quelqu’un qui n’avait pas encore joué, et qui se tenait debout près de la chaise de Jules.
Chacun se retourna.
Le quelqu'un en question n’était autre que le farouche baron brésilien Roderic, le Tigre du Bengale, ainsi qu’il le disait lui-méme.
— Monsieur, — lui dit Jules qui ne le connaissait pas, — vous savez qu’il y a dix mille deux cent quarante francs à la banque...
— Je le sais à merveille, monsieur, — répliqua l’étranger en jetant sur la table dix billets de mille francs, un de deux cents et une pièce d’or de quarante francs.
Les cartes tombèrent.
Nous savons déjà que Jules devait gagner et qu’il gagna en effet.
Rien de plus monotone, pour nos lecteurs et pour nous* môme, que ces répétitions continuelles d’une chose qui ne peut intéresser personne, parce qu’elle est prévue et forcée.
Nous pourrions continuer ainsi pendant pas mal do pages.
Mais, qu’oa se rassure, nous abrégeons.
Seulement, on comprend que les invités de Camélia devaient trouver un prodigieux intérêt à ce qui, pour nous. D’en olTre aucun.
Le bruit ne tarda pas à se répandre, dans les salons où l'oo dansait, de la veine prodigieuse, inouïe, inconcevable, qui s’obstinait à rester fidèle M. de Larnac.
Bientôt les quadrilles furent à peu près désertés.
Chacun accourut, hommes et femmes, dans le boudoir des tapisseries qui se trouva bientôt rempli d’une foule compacte, s’efforçant, mais en vain, de circuler autour de la U^le de jeu.
Florine était venue comme les autres-
Un instant auparavant eille avait entendu dire que Jules gagnait des sommes folles.
Mais elle ne l’avait pas cru.
-- Allons donc ! — s’était-elle écriée mentalement, — ce n’est pas lui qui aurait l'esprit d’avoir une chance comme celle-là !
Et, désireuse de s’assurer par ses yeux que c’était les autres qui se trompaient et non pas elle, elle suivit la foule et se glissa tant bien que mal au premier rang de la vivante galerie qui enlaçait les joueurs dans ses replis pressés.
Jules venait encore de passer deux fois,
Il y avait en ce moment, devant lui, une somme de quatre-vingt mille neuf cent-vingt francs.
Qu’on juge de ce que devint la vieille courtisane, en voyant ces montagnes de billets de banque et ces collines de pièces d’or, en face de celui que, quelques heures auparavant, elle avait ignominieusement chassé de chez elle.
Plorine fut au moment de se trouver mal de dépit et de colfîie contre elle-même.
Mais elle se dit qu’un évanouissement, au beau milieu de cette foule, ne lui servirait absolument à rien, — et elle s’abstint.
Seulement, ses regards, attachés sur le gain gigantesque accumulé devant son ex-amant, semblaient ne pouvoir s’en détacher, et certes, elle aurait attiré à elle les billets de banque, si cette puissance magnétique que certains attribuent à la fixité du regard et h l’ardeur du désir, n’était pas un fait controversé.
Au moment où nous en sommes arrivés, ce n’étaient plus seulement les joueurs éipérites, les fidèles habitués du lansquenet, qui tenaient contre Jules.
Tout le monde s’en mêlait.
Le général Laforge, — Philippe de Gessy, — Georges de Giverny iui-mêine, s’étaient laissés entraîner à hasarder des sommes assez importantes, qui grossissaient la masse de Jules.
Le vieux protecteur de la diaphane Pirouette avait fourni à lui tout seul un contingent de dix mille francs.
Ce dont il maugréait fort, sous sa moustache blanche.
M. de Larnac, cependant, ne paraissait point disposé il se retirer.
A coup sûr, il ressentait une émotion toute puissante; mais cette émotion, il parvenait à la dissimuler d’une façon presque absolue.
Pourtant, — symptômes significatifs et qu’il ne ]>ouvait annihiler, — de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, à la racine de ses cheveux, — une ride profonde se creusait entre ses sourcils, — et une sorte de sourire nerveux soulevait sans cesse sa lèvre supérieure.
LÏS VAMTS DE COEUR.
— Quatre-vingt mille neuf cent-vingt francs, -- r^pàtail-il d'une voix légèrement altérée ; — il y a quatrevingt mille neuf cent-vingt francs. — Faites ce que vous voudrez, messieurs, je liens tout...
— Le malheureux, — pensait Florine, — il continue!... il va reperdre!... Ah! si j’étais encore sa maîtresse... si je ne l’avais pas mis à la porte de chez moi, il y a deux heures... comme je lui crierais : Assezl... Comme je l’arracherais à cette fièvre folle, qui, après l’avoir enrichi, va le ruiner!... Comme je le prendrais par le bras, — comme je l’emmènerais de gré ou de force... — Ah! il faudrait bien qu’il me suive!... — Quatre-vingt mille francs!... une fortune!... et elle m’échappe!... Ah!...
Et volontiers, dans sa rage sourde et impuissante, Florine se fût arraché les cheveux.
Mais nous savons déjà que ces cheveux n’étaient pas à elle.
Elle fit celte réflexion, et elle s’abstint de nouveau.
Jules, nous l’avons dit, répétait ;
— Je tiens tout !. ..
Mais personne ne lui répondit. ^
On avait peur.
Aucun téméraire n’osait se mesurer de nouveau contre cette chance formidable.
— Ma foi, — - dit M. de Larnac, — si personne ne parle, je vais me voir forcé, à mon grand regret, de passer la main... — J’espère au moins qu’on voudra bien ne pas m’accuser de faire Charlemagne, car c’est tout à fait involontairement que je me retire.
Un profond silence accueillit ces paroles.
— Allons, — murmura Jules, — le sort en est jeté...
Et il nt un mouvement pour déposer sur la table les cartes qu’il tenait à la main.
Le baron Roderic l’arrêta du geste.
— Monsieur, — lui dit le Brésilien, — si vous voulez accepter comme pour argent comptant une traite à vue, sur MM. Tanrée et compagnie, mes banquiers, qui ont à moi huit cent mille francs, j’aurai l’honneur de tenir votre banquo.
Jules, pendant une seconde, parut hésiter.
Il compta les cartes qui se trouvaient devant lui, pour s'assurer du nombre de fois que la banque avait déjà passé.
Puis il s’inclina légèrement et répondit :
— J’accepte, monsieur.
Roderic s’inclina à son tour.
U écrivit quelques mots sur un carré de papier, et il posa ce carré de papier sur la table.
Jules tourna les cartes.
Un refait de Rois le rendit riche de cent-soixante-et-un mille huit cent-quarante francs.
— J’ai perdu, — dit le Brésilien du ton le plus simple, — J’ai l’honneur de vous affirmer, monsieur, qu’il sera fait bon accueil à cette traite à présentation...
— Je n’en doute pas, monsieur, — répondit Jules.
Chacun dut s’avouer que Roderic Alonzo était un homme
sachant vivre et un joueur des plus distingués.
Ce coup fut le dernier important de la soirée.
Jules passa la main.
A la profonde stupéfaction de tous les assistants, la banque gagna encore dix fois de suite.
Personne ne conçut l’ombre d’un soupçon.
Jules fit un petit paquet de six billets de mille francs et
se tonrna vers Suzanne pour les lui donner, se montrant, ainsi qu’on le voit, généreux comme un voleur.
Mais Suzanne n’était plus là. j
Deux ou trois minutes avant ce moment, un des dômes- i tiques de Camélia avait remis à la jeune femme uu billet mal plié, et écrit sur papier commun.
Suzanne, après l’avoir lu, s’était élancée au dehors, cachant dans son mouchoir brodé son beau visage baigné de larmes.