A MON JARDINIER
lan, VOUS l'avais-je dit? je vous dois une épîLre. 3 vais pour m' acquitter me mettre à mon pupitre, It, sans plus de retard, crayonner un portrait iui soit, la muse aidant, le vôtre irait pour trait.
^ous avez cinquante ans, — je veux dire dix lustres Muse, pardonne-moi !) s'il est de plus illustres [orticuîteurs que vous, il n'en est pas, du moins, — ) mes concitoyens, soyez tous mes témoin"? ! — l n'en est pas un seul qui prenne avec plus d'âme jC souci des travaux et des soins que réclame /honneur d'un potager, — Del'aulje jusqu'au soir, ?êcher, semer, planter, manier l'arrosoir ; expurger des semis et défendre des tables )e maints oiseaux pillards, d'insectes redoutables ;
Avoir tout préparé, quand vient le renouveau, Pour offrir au public quelque produit nouveau ; Avec empressement accueillir la pratique, ;
(Je ne dis pas « clients », notre agreste boutique ■
Ne vise point si haut ! ) tel est, en abrégé, j
L'office permanent dont vous êtes chargé. j
Vous vous-y consacrez tout entier, bras et tête, '
Et cœur par dessus tout, car^ Jean, je le répète, Chez vous l'amour de l'art, on ne peut le nier, Plus que l'appât du gain guide le jardinier. i
Le travail ! le travail ! telle est votre devise.
En vous voyant de près, chaque jour je m'avise
Que vous prêchez d'exemple et ne vous targuez point
De donner des conseils aux autres^ sur ce point.
Lorsque je vous regarde, appliqué sans relâche.
Et toujours de grand cœur, à votre rude tâche.
J'admire ce que peut le généreux effort
D'un honnête ouvrier satisfait de son sort.
Malgré moi je compare, et, contemplant votre œuvre.
Je me trouve petit à côté du manœuvre.
Ma plume n'atteint pas certe à votre râteau.
Et les rêves d'azur qu'enfante mon cerveau
Ne sont qu'une vaine ombre en regard du poëme
Qu'à l'aide du soleil vous composez vous-même,
t qui de tous les yeux sait gagner la faveur tvant que le palais en prise la saveur.
Lvec vous je m'instruis de votre art, ma science
e trouvant courte auprès de votre expérience :
Inseignement discret autant que familier,
)\x vous êtes le maître et je suis l'écolier.
)r le maître se plaint que la terre est malade,
Ju'elle n'a plus de sang ; que la verte salade
le rouille ; que la peste est partout, et qu'hélas !
)e s'attaquer aux plants le ver n'est jamais las.
l'est un peu vrai : pourtant vous êtes pessimiste,
laître ! et l'on ne meurt pas de ce qui vous centriste,
ar l'aspect florissant de vos plantations
'ait bien vite oublier vos lamentations.
^ous connaissez d'ailleurs les moyens qu'on emploie
*our se débarrasser des insectes de proie.
iue de fois, poursuivant un brigand souterrain,
loMS avez devant moi labouré le terrain
)'un doigt ferme et savant, que la vengeance guide,
i*our découvrir le gîte où l'animal perfide
Je cache aprës avoir fait acte de bandit !
/"oilà que^ tout à coup, votre doigt se raidit,
li, déprimant le sol, pratique une ouverture
)ii vous faites couler sans bruit une mixture
Propice à vos desseins. Après un court instant, Au sommet de la fosse apparaît, se hâtant, Une taupe-grillon à la marche onduleuse, Qui traîne avec effort sa carapace huileuse. Le monstrq, su£Foq[ué par l'acre mixtion. Cherche Tair qui lui manque : une convulsion Suprême le secoue, il frissonne, il succombe. Et le creux dont il sort va lui servir de tombe. Tandis que son aspect me soulève le cœur, Jean, votre lèvre ébauche un sourire vainqueur ; Mais vous n'attendez point que je vous félicite : A de nouveaux exploits Vertumne vous excite, Et vous montrez le cas qu'un homme diligent Fait de l'adage anglais : « le temps c'est de l'argent. »
Parfois, craignant de vous troubler dans votre tâche, Près de vous je me tais, et mon regard s'attache Aux rigides sommets qui bordent l'horizon : Il suit de roc en roc leur brusque inclinaison Jusques au point précis où, terminant leur chaîne. Se dresse dans le val la colline prochaine. Vous la connaissez bien ! Jean, c'est le Chastellas. Dans votre jeune temps, vous n'étiez jamais las De courir à pied nu sur les murs en ruine Du château féodal dont la masse domine
— - bt) -—
Le vieux et sombre toit qui fut votre berceau.
Le lierre les verdit, et plus d'un arbrisseau
Y voit tomber sa feuille au souffle de la bise.
Nous les touchons de l'œil. — Il faut que je vous dise,
Jean, que sur ces remparts ébréchés par le temps,
Jadis — ceci remonte à près de vingt printemps —
Je trouvais chaque jour au rendez-vous fidèle,
Une femme adorable, une beauté modèle.
Dont la grâce naïve et le charme vainqueur
Ravissaient à la fois mon esprit et mon cœur.
C'était, le plus souvent, quand la nuit étoilée
Transperce de rayons l'ombre de la vallée.
Je m'asseyais aux pieds de mon ange aux doux yeux,
Et, sa main dans ma main, j'écoutais, curieux.
Ce qu'elle me contait d'un temps que l'on oublie,
Ne pensez pas à mal, Jean, je vous en supplie!
La belle en question était d'un âge assez
Respectable, elle avait quatre cents ans passés. —
On n'est pas plus aïeule et pas plus vieille fille —
Faut-il vous la nommer ? Clotilde de Surville.
Ce manoir en ruine était jadis le sien ;
On le disait, du moins: je le croyais si bien
Que je fis là-dessus une assez longae histoire.
Je ne pouvais prévoir que, devenant notoire,
Un document signé d'Antoine de Brion,
Qui vivait en ce temps et fut tabellion,
Démolirait un jour Clotilde de Surville, Au point de n'avoir plus d'existence civile, Et qu'il résulterait de faits bien établis Que son vrai nom était Marguerite Chalis. J'ai là, sur mon bureau, l'opinion diverse D'écrivains engagés dans cette controverse : Vaschalde, Villedieu, Macé, Loquin, Mazon. Bref, ma pauvre Clotilde a perdu son blason, Peut-être même aussi son renom poétique. Sa couronne de muse au vent de la critique S'effeuille... — Mais pourquoi vous parler de jadis? Cela vaut-il pour vous les bottes de radis, Les oignons, les poireaux dont vous faites la vente, Et que dans son cabas emporte une servante?
A ce propos, voici venir un étranger
Qui jette un long regard sur notre potager :
— « Monsieur le jardinier, je voudrais des tomates. » Vous semblez détaché d'un groupe d'automates
Et restez interdit. Or, voilà qae^ soudain, Une fillette accorte entre dans le jardin En courant, et, de loin, elle vous interpelle :
— « Jean, des pommes d'amour, s'il vous plaît ! » clame- Cette fois, vous servez la fille et le chaland, [t-elle. Qui doit dire à part soi : « Quel jardinier galant ! »
A quoi songiez-vous donc? — Mais aussi, des tomates I... — Carte, un vocable lourd et bon pour des Sarmates ; Pommes d'amour plaît mieux, le mot est plus local Et rend appétissant le fruit mis en bocal. »
Nous touchons à la fin de cette causerie. Entre nous, le mot vrai c'est: Camaraderie. Jean, je compte sur vous et vous comptez sur moi ; Point d'écrits ; pour garants, l'honneur, la bonne foi. Il faut savoir tenir ce qu'on a dû promettre. Nulle relation de serviteur â maître, Car, dans notre marché, votre apport vaut le mien : Vous fournissez les bras et je fournis le bien. L'honnête capital qu'à vos soins je confie. Grâce à votre labeur, prospère et fructifie. Suis-je seul à tirer profit de cet accord ? Econome, gérant, caissier, que sais-je encor ? Vous êtes tout cela. Nous partageons en frères ; Ici rien ne ressemble aux marchés usuraires. Voilà dix ans et plus que nous vivons ainsi. Si je me dis content, vous devez l'être aussi. Grâce aux heureux effets d'une entente loyale, Nous avons résolu la question sociale, Et nous montrons à tous qu'en se donnant la main, Travail et capital prennent le vrai chemin.