AT HOME
Au total ils comptaient ensemble cinquante ans; L'année avait pour eux douze mois dé printemps ; Ilspouvaient au bonheur très -justement prétendre, Car ils s'aimaient d'amour si profond et si tendre Que la joie y germait comme au sillon le grain. Disons-le, cependant, ils avaient un chagrin : Leur maison sans berceau, comme un nid sans couvée, D'enfants, malgré l'hymen, était encore privée. De ce vide, parfois, leur amour s'attristait, Mais, l'espérance aidant, le bonheur persistait. Sans être des Crésus, leur modeste fortune Les mettait à l'abri d'une gêne importune.
Paysans d'origine et campagnards par goût, Du monde ils éprouvaient un instinctif dégoût. Leur esprit n'avait point une grande culture ; Ce qu'ils savaient le mieux c'était l'horticulture : Ils jardinaient beaucoup ; leur cœur y conspirait, Car le parfum des fleurs doucement l'enivrait.
Leur domaine, là-bas, au pied d'une colline Qui, les flancs au soleil, vers l'Ardèche s'incline, Ne s'étendait pas loin. Tout y charmait les yeux, Car tout s'harmoniait avec l'aspect des lieux. Nulle prétention, point d'élégance vaine : La maison, bien assise et regardant la plaine, Etait blanche ; à ses pieds verdoyait le jardin. Derrière, s'élevait de gradin en gradin Une vigne, et plus haut, une lande fleurie, Ravissement des yeux^ vrai décor de féerie. Des sorbiers, des néfliers et des plants épineux L'entouraient, qui, voilant un ravin sinueux, Dessinaient les contours du gracieux cottage. Clémence du destin ! dans ce doux ermitage^ A l'écart des fâcheux, des sots et des jaloux, Ces deux être bénis s'adoraient quoique époux, Et la lune de miel, de tendresse imprégnée, Luisait toujours pour eux au ciel de l'hyménée.
Depuis plusieurs printemps cela durait ainsi,
Quand à ce couple rare il advint un souci —
Qui chez d'autres eût mis la joie, — un héritage
Auquel les appelait par droit de parentage
La mort d'un vieux garçon, sans enfants, leur cousin,
Qui faisait un négoce et tenait magasin
A Marseille, la ville aux splendeurs décevantes,
Aux plaisirs mal famés, la Mecque des servantes.
L'occasion s'offrait belle de voir la mer.
Et ce fameux Marseille^ et le chemin de fer
Qu'ils ne connaissaient point, n'ayant jamais encore,
Loin de leur nid d'amour, vu se lever l'aurore.
Pourtant ce ne fut pas sans trouble et sans regrets
Que d'un prochain départ ils firent les apprêts.
Derrière soi laisser vide le toit qu'on aime,
Qui semble s'attrister et vous pleurer lui-même ,
Cela vous met une ombre au coeur. — Un vieux fermier,
Leur voisin de campagne, honnête métayer,
Se chargea de la garde et des soina du domaine,
En leur absence qui serait d'une semaine.
Voilà donc qu'un matin ils partent, se rendant
A la gare voisine où le train descendant
Les recueille et les noie au sein de cette foule,
Aux flots tumultueux, torrent d'hommes qui roule
Dans l'intervalle -étroit de deux bandes de fer, Tandis que, hennissant avec un bruit d'enfer^ L'hippogriffe d'acier, à la gueule enflammée. Entraîne le convoi panaché de fumée.
Quelques heures après, assourdis, ahuris^ Ces naïfs voyageurs se trouvaient — tout surpris D'être arrivés si tôt — en pleine Cannebière. L'ombre du soir tombait. Une odeur singulière Les prenait à la gorge et le gaz s'allumait. Au bras de son mari, la femme s'alarmait Des bruits de la cité qui bouillonne et s'agite. Dans un hôtel voisin ils cherchèrent un gîte.
Le lendemain, après qu'ils se furent enquis Des droits d'hérédité qui leur étaient acquis. Et qu'un homme de loi se fat mis à l'affaire, Ils ne songèrent plus, l'un et l'autre , qu'à faire Connaissance avec la grande ville et son port. Comme à leur arrivée, ils furent tout d'abord Effrayés de se voir perdus dans la cohue Brutale et sans merci^ vrai tyran de la rue, Mêlant au bruit des chars ses profondes rumeurs, D'oîi s'envole sans trêve un essaim de clameurs. Les rayons du soleil sur les hautes façades Des places et des quais leur paraissaient maussades.
Il manquait au tableau les guérets ondoyants,
Le feuillage des bois et les prés verdoyants .
Des parfums frelatés, des senteurs exotiques
Saisissaient l'odorat aux abords des boutiques.
Touristes de hasard, nos pauvres désœuvrés,
Regrettant l'air des monts, se sentaient écœurés.
Pour fuir cette atmosphère énervante et malsaine.
Ils gagnèrent d'instinct la colline prochaine,
Et, comme des captifs avides d'horizon.
Qui s'abreuvent d'azur en quittant leur prison, '
Ils cherchèrent des yeux, aux bornes de l'espace,
Cette ligne indécise où finit et s'efface
La séparation de la mer et du ciel.
L'aspect était immense, inouï, solennel :
L'infini se rendait visible à leur prunelle.
Et pour prendre l'essor leur âme ouvrit son aile...
Ce ne fut qu'un éclair. — Le flot qui suit le flot,
Jetant à son rivage un éternel sanglot,
Du sublime spectacle effaça la magie.
Et leur cœur attristé s'emplit de nostalgie.
Ils ne regardaient plus. Une voix leur parlait,
Affectueuse et tendre, et qui leur rappelait
Les charmes du foyer déserté de la veille.
Qui dira les pensers que cette voix éveille?
Échangeant un regard et se serrant li main :
— « Demain, se dirent-ils, nous partirons demain !
"Vendons, sans nul retard, ce fâcheux héritage Qui nous a fait quitter notre cher ermitage : Il ne faut pas rester un jour de plus ici ; Nous avons assez vu Marseille, Dieu merci ! »
Rien ne les retint plus. — Dès la première aurore,
Ils montent dans un train qui s'ébranle, et dévore
L'espace, et les ramène à leur point de départ.
A peine descendus, on les voit sans retard
Reprendre le chemin de leur chère vallée :
Ils sont impatients et leur âme est ailée.
Le char qui les emporte à travers les forêts
Et les rudes chemins de notre Yivarais,
Avant la fin du jour, les dépose à la grille
Du cottage, au moment où le soleil qui brille
De ses plus doux rayons, caresse avec amour
Les rives de l'Ardèche et les monts d'alentour.
La maison souriait, paisible, à leur venue,
Tandis que, sur le seuil, le gardien, tête nue.
Les voyant arriver, accourait, tout surpris :
« Tout va bien, dirent-ils, l'ennui nous avait pris,
Et nous languissions trop... » une joie infinie
Illuminait leurs fronts, à cette heure bénie.
C'était un radieux épanouissement
D'âme, au sortir d'un long évanouissement ;
Car ces trois derniers jours, comme une page sombre Du livre de leur vie, étaient noyés dans l'ombre Et le bruit de la ruclie humaine et du rail-way. Au lieu d'avoir vécu, n'avaient-ils point rêvé?
La nuit vint, nuit de mai, transparente, étoilée.
Un souffle harmonieux caressait la feuillée ;
D'une source voisine on entendait les pleurs ;
Le jardin embaumait , et les vignes en fleurs
Mêlaient à ses parfums leur senteur enivrante.
Aspirant de la nuit la fraîcheur pénétrante,
Ces heureux entendaient encor la même voix
Qui leur parlait au cœur : — « Amis, je vous revois !
Qu''étiez-vous devenus? n'allez plus, infidèles,
Loin de ce toit chéri faire essai de vos ailes !
Les douceurs du foyer, la solitude à deux,
La nature clémente^ et le ciel radieux.
Et l'amour dans l'hymen... voilà de cette vie
Les vrais biens , et les seuls qui soient dignes d'envie. »
LES BUGADIÈRES.
Sur la rive aux tons gris, voyez le flot qui lèche, Dans ses vagues remous, les cailloux de l'Ardèche. L'aube chasse la nuit. Les monts silencieux Découpent vivement leur crête dans les cieux. Sous la saulaie, ainsi qu'une écharpe de fée, Flotte, en s'évaporant, une faible buée. Jaillissant à flots d'or de l'horizon lointain, L'orbe majestueux de l'astre du matin S'élance dans l'azur : un long jet de lumière Change en torrent de feu le cours de la rivière. Et dans le sein des eaux, miroir du firmament, L^œil ébloui croit voir un vaste embrasement. Aux cieux tout resplendit.
C'est l'heure matinale Où, chaque jour, durant la saison estivale, Un panier sur la hanche, une corbeille au front, Que soutient, anse humaine, un bras formant le rond, Sur le gravier luisant, les brunes lavandières Qui répondent au nom patois de bugadières. S'en viennent prendre place, et, le long du courant Déposant leurs fardeaux, toutes au même rang, A genoux, le battoir à la main, tète basse. Reins cambrés, et sans que jamais le bras se lasse. Chacune d'elles frappe et savonne à grande eau Des tissus tour à tour détachés du monceau. Il est bon de noter que, durant la manoeuvre, Sans trêve et sans merci la langue fait son œuvre. Ce ne sont que caquets et que joyeux récits, Apostrophes, appels, quolibets et lazzis. Dans ce chaos de voix, de grands éclats de rire, Faisant explosion, ne cessent de bruire. Du haut du pont voisin, le passant étonné. Les entendant, se dit : « Elles ont déjeuné. » Le tic-tac du moulin qui près de là s'élève, Au pied de la colline, en face de la grève, S'éteint dans ce tumulte, et le son du battoir Domine le bruit sourd et profond du blutoir. Sur la rive opposée, un pêcheur à la ligne. Grave, silencieux, que ce vacarme indigne,
Leur décoche un regard de malédiction, Et puis s'en va plus loin prendre position.
Au fond, cette gaîté sans trêve est respectable ; Elle fait oublier et rend plus supportable Le poids d'un tel labeur sous les feux du soleil ; Par elle on foule aux pieds les pavots du sommeil Et la femme du peuple, au travail adonnée. Gagne virilement le prix de sa journée.
Mais qu'est ceci ? voilà que, soudain, dans le rang, Le tumulte s'apaise, et, tout en discourant, On abaisse la voix, — précaution étrange — Et la pitié se peint dans les mots qu'on échange. Une femme , portant sur sa tête un berceau Qui d'un enfantelet contient l'humble trousseau, Attire les regards. Lentement elle arrive Et se place à l'écart des autres, sur la rive, Près de l'arche du pont. Pauvre femme !... voyez Comme son front est pâle, et, dans ses yeux noyés De pleurs, comme le deuil et la tristesse abonde ! Qui ne serait touché de sa peine profonde ? Jeune encor, elle est frêle ; on la voit tressaillir ; Il semble par moment qu'elle va défaillir
A côté du berceau de son enfant unique, Morte depuis cinq jours. — La petite tunique, Le corset, les bandeaux, les voilà tous encor Ces tissus qui naguère enveloppaient le corps De sa chère fillette ! à présent, flasques, vides, Mornes, ils n'offrent plus à ses regards avides Qu'une froide dépouille. — Elle songe au tombeau Où, couronné de fleurs, le visage si beau Du pauvre ange verdit, plongé dans les ténèbres, Aux chairs que le ver ronge, aux papillons funèbres. A ce penser, son cœur se brise, et ses sanglots Font un écho lugubre au clapotis des flots.
0 père de l'enfant et père de la mère,
Seigneur, prenez pitié de sa douleur amère !
Montrez -lui chaque jour^ dans la sérénité
Et les ravissements de votre éternité,
Cette part de son être, et lorsque, secourable,
Le trépas finira son regret incurable,
Rendez-lui son enfant tel qu'il était ici,
Ses petits bras ouverts, et lui parlant ainsi :
« Ma mère, auprès de moi, dans l'éternelle vie ,
Viens oublier le jour où je te fus ravie !
Je ne te pleurais point, Dieu me le défendait ;
Mais je priais pour toi, mon âme t'attendait.»