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LE VIEUX BERGER

Sur les flancs d'un coteau tout parsemé d'yeuses, Au-dessus d'un torrent dont le marbre poli Atteste les baisers des vagues furieuses Qui, dans leur course folle, ont dévasté son lit.

Couvert d'un vieux sayon de bure, un pauvre pâtre. Sur son bâton ferré s'appuyant, sac au dos. Contemplait d'un regard morne le ciel grisâtre. A ses pieds accroupi, tête haute^ au repos.

Un chien suivait de l'œil des brebis occupées A tondre une herbe rare au bas de rocs épars. Dont les sommets à pic, formidables remparts. Couronnent du coteau les pentes escarpées.

Les rayons du soleil, par novembre affaiblis, Annonçaient de l'hiver la prochaine yenue, Et, glissant à travers les branches du taillis, De leur pâle reflet teignaient l'écorce nue.

L'astre, demi-voilé, penchait vers son déclin. Le pâtre promenait au lointain dans l'espace Un regard de tristesse et de souffrance plein. De l'outrage des ans son front portait la trace :

La pâleur de son teint et ses longs cheveux blancs Dont les mèches collaient à ses tempes arides. Et sa taille courbée, et ses genoux tremblants, Et son visage hâve et sillonné de rides

Inspiraient la pitié. — Vers l'Ardèclie qui luit, Comme un miroir d'azur, entre les oseraies, Il se tournait, songeur, prêtant l'oreille au bruit Mélancolique et sourd des vagues éploréss.

Ainsi que son regard, laissant son âme errer, De place en place, au sein du vaste paysage, Il voyait dans le deuil des choses un présage, Et plusieurs fois son chien l'entendit soupirer.

LJn faible jappement, suivi d'une caresse,

Le tira de son rêve. Il étendit la main

Vers ce cher compagnon frissonnant de tendresse,

Et, l'attirant à lui, le pressa sur son sein.

Le soleil s'abaissait. — Un bataillon de grues

^ui, fuyant les frimas, volaient vers d'autres cieux,

Triangle aérien, apparut dans les nues.

Le berger les suivit aussi longtemps des yeux

Qu'il pût les distinguer, fendant au loin l'espace. Bientôt la bande ailée, à l'extrême horizon, [S'effaça dans son vol, comme une ombre qui passe. Le pâtre, au même instant, fut saisi d'un frisson ;

Une lueur de fièvre au fond de sa prunelle S'alluma. — Sans qu'un mot de sa bouche sortit, Il fit un signe au chien ; et l'animal fidèle, Empressé d'obéir à son maître, partit :

Il s'en fut rallier les brebis dispersées, Et leur fit dévaler le sentier du coteau. Sans détourner les yeux de leurs files pressées, Guide alerte et gardien vigilant du troupeau.

Le vieux pâtre suivait, ne marchant qu'à grand'peine, A l'aide du bâton qui lui servait d'appui ; Et quand il atteignit le chemin de la plaine, Ses genoux fléchissant se dérobaient sous lui.

Plus d'une fois, avant d'atteindre sa chaumière, Il suspendit sa marche, et chaque fois son chien, En avant des brebis, arrêta la première, Les forçant d'accorder leur pas avec le sien.

Au bercail le troupeau rentrait lorsque, sans voile,

Vesper à l'horizon se leva dans l'azur.

Le berger salua d'un soupir son étoile,

Et, chancelant, entra dans son logis obscur.

Il tira de son sac, indigente pâture.

Un morceau de pain noir qu'à son chien il tendit. Pour lui c'en était fait : la marâtre nature L'abandonnait. A bout de force, il s'étendit

Tout vêtu, grelottante sur sa couche de paille, Et pour lui commença ce terrible combat De la mort, devant qui tous sont de même taille. Ou dans un lit de pourpre, ou sur un vil grabat.

Le silence et la nuit régnaient dans la chaumière. Le chien dormait, paisible, ayant pris son repas. Sans témoins, sans secours, hélas ! et sans prière, Le veillard restait seul, assailli du trépas.

La poitrine oppressée et la tête brûlante, Les membres secoués par des convulsions, Il voyait, aux lueurs d'une flamme aveuglante, Se dresser devant lui d'étranges visions.

C'étaient tout à la fois d'immenses déserts d'ombres, Des landes, des coteaux arides et pelés, Des torrents furieux et des ravines sombres. Puis, effrayants d'aspect, des bois éclievelés.

Des pics vertigineux, de gigantesques cimes, Couronnés de rochers sur leur base croulants. Tournoyaient à grand vol au-dessus des abîmes, Emportant des troupeaux effarés et bêlants.

Affres de l'agonie et délire de fièvre. L'homme fit un effort pour se mettre debout, Et, le rêve entr'ouvrant d'épouvante sa lèvre, Il cria par trois fois : Au loup ! au loup ! au loup !

— liû —

S' éveillant à ce cri, le chien, qui se redresse, Bondit versTliuis fermé dont il gratte le bois, Et tremblant de fureur sous son poil qui se dresse, n emplit le logis de féroces abois.

Le vieillard retomba sur sa couclie. Le râle Bruissait dans sa gorge. Au pied du lit, le cliien Se rendormit, et dans cette ombre sépulcrale, Hors ce râle lugubre, on n'entendit plus rien.

La nuit passa. — Da jour la laeur blanchissante, Par un étroit châssis ouvrant sur l'Orient, Eclaira le réduit, et l'aurore naissante Fit un nimbe d'opale au vieux pâtre expirant.

L'immortelle baisa sa paupière glacée Et son front accablé d'un immense sommeil... Que de fois sur les monts il l'avait devancée, D'un regard amoureux épiant son réveil !

Quelques heures plus tard, un passant d'aventure Entendit sous ce toit des brebis qui bêlaient. Réclamant de concert l'ordinaire pâture.

Les hurlemeiits d'un chien à leur voix se mêlaient.

Il leva le loquet de l'huis, et la chaumière, S'éclairant tout à coup, laissa voir au passant, Immobile et raidi dans un flot de lumière, Le corps du vieux berger sur la paille gisant.

Un de ses bras pendait. Du pied de cette couche S'élevait par instants comme un sanglot humain ; C'était le pauvre chien, qui, gémissant, farouche, Veillait sur le cadavre et lui léchait la main.

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