‹ Les VallonnaisesChapitre 2 sur 31 · DU COLONEL SCIPION TOURRE · texte numérisé non relu

DU COLONEL SCIPION TOURRE

Quand, portant à la mort un défi magnanime, Tu prodiguais ton sang devant Sébastopol ; Quand, au bruit du canon, dans un élan sublime, De Candelaria tu franchissais le col, Et, contre l'ennemi lançant tes fiers zouaves, Héros dont le seul nom inspire la terreur, Toujours au premier rang, tu dirigeais ces braves, Electrisés par ta valeur ;

Quand, sur des bords lointains, les chefs de notre armée Te proclamaient l'orgueil et l'espoir du drapeau ; Quand tu montais en grade et que ta renommée Grandissait chaque jour d'un fait d'armes nouveau, L'Ardèche, ô Scipion ! notre Ardèche, ta mère, Te suivant, pas à pas, avec toi triomphant, A la face du monde, était heureuse et fière De son plus glorieux enfant.

Pour ce fils bien -aimé, dans sa reconnaissance, Elle rêvait tout haut des destins enchantés, Les titres, les honneurs, l'éclat de la puissance, Les grands commandements, les hautes dignités. Vers ton astre naissant ses yeux tournés sans trêve. Elle évoquait pour toi l'avenir le plus beau. C'était hier encor... et maintenant son rêve Avec toi descend au tombeau.

La mort de tes défis gardait la souvenance : Heureux chercheur de gloire, il lui fallait de toi, Par quelque trahison, tirer une vengeance Qui fût de tes pareils la leçon et l'effroi. Elle n'est point venue en un jour de bataille. Quand flottent les drapeaux, quand sonnent les clairons, Quand le bronze vomit l'ouragan de mitraille Qui renverse les escadrons.

C'est dans ]a nuit obscure, à l'heure du silence, La ville des Incas dormait lorsque, soudain, Un incendie éclate et la flamme s'élance. Le péril t'appelait, ce ne fat pas en vain. Tu courus et bientôt, dans la fournaise ardente, Sous un plancher croulant , tes membres se tordaient, C'est là que de la mort, cette perfide amante, Les embrassements t'attendaient.

Ses baisers pour jamais ont scellé ta paupière, Tu laisses ta famille et ton pays en deuil. Et quand nous te pleurons, sur la terre étrangère, 0 notre ami, tu dors, couché dans le cercueil ! Le sol de Mexico, cette cité fatale.

Nous rendra-t-il un jour la cendre du héros, Pour qu'aux champs de Ruoms, sous l'argile natale, Nous puissions déposer ses os ?

Que, du moins, Phidia>, retraçant ton image. De son doigt inspiré, sous le ciseau de feu. Sculpte pieusement ton mâle et doux visage. Et ton front rayonnant, marjué du sceau de Dieu !

Ail ! qu'il nous soit donné de voir la foule émue Se presser en silence autour du piédestal, Et, quand les feux du jour frapperont la statue, Ton âme jaillir du métal !

Nous croirons retrouver ces instants trop rapides, Où, sous la pression de ta loyale main, La flamme de l'honneur, de tes regards limpides, Ainsi que d'un foyer, passait dans notre sein ; Et nous nous redirons qu'aux siècles héroïques, Alors que la vertu faisait le grand renom, Dans ses récits de gloire, immortelles chroniques, Plutarque aurait inscrit ton nom.

Orgueil du sol natal, cher Tourre, ta mémoire Sera toujours vivante aux foyers du hameau ; Les fidèles soldats, tes compagnons de gloire, La garderont intacte à l'ombre du drapeau ; Le laboureur pour toi priera dans sa chaumière ; Le soldat, rappelant ton convoi triomphal. Dira : « Mon colonel, en quittant cette terre, Au ciel a passé général. »

Général dans le ciel, telle est la récompense

Que le Seigneur réserve aux vaillants tels que toi :

Tu l'avais méritée, ami, par ta constance, Ta générosité, ton dévoûment, ta foi.

Enfant du Christ, ta vie, offerte en sacrifice, Ton front, encor fumant du baptême de feu, Suffiraient pour fléchir l'éternelle justice Et ravir ton pardon à Dieu !

Des champs de l'infini que ton âme sereine Abaisse ton regard sur nous qui te pleurons ! Lorsque les bruits du jour expirent dans la plaine Et que le vent gémit autour des vieux donjons , Dans le manoir natal, demeure désolée, Si ton ombre descend du séjour des esprits, Elle verra ta sœur, ta sœur inconsolée, Priant aux pieds du crucifix.

Por.r elle et tous les tiens^ dans cette horrible épreuve , Demande à Dieu la paix que tu goûtes aux cieux ; Adoucis les regrets dont leur âme s'abreuve; Rends moins amers les pleurs qui coulent de leurs yeux ; A nos jeunes soldats inspire la constance, Le culte de l'honneur, la magnanimité; Jette sur le pays, berceau de ton enfance, Un reflet d'immortalité!

Juin 1865.

A L'ARDÉCHE.

Je sais depuis longtt^mpï une grève sauvage. Où l'oiseau des écueils , fidèle à ton rivage , Gémit en secouant son aile au bord des flots ; Où le sourd clapotis de ta vague écurnante, A la brise des soirs, dont la voix se lamente. Ne répond que par des sanglols.

Ardèclie, que de fois, vers ce désert austère. Que de fois tu m'as vu, promeneur solitaire, Loin des foules porter mes pas silencieux. Et rêver, le cœur plein , au murmure de l'onde Qui berce, confondus dans ta coupe profonde, L'ombre des bois, l'azur des cieux!

Que de fois tu m'as vu gravir de cime en cime, Mes deux pieds sur le roc et mon front sur l'abîme, Tes remparts couronnés de sombres chênes verts, Tandis que, subissant l'attraction du vide, Mon regard éperdu cherchait ton flot rapide, Au fond des gouffres entr'ouverts!

Dans ces ravissements qui tiennent du délire, Que de fois tu m'as dit : « II faut prendre la lyre ; Chante, chante, mon fils, puisque tu sais aimer! » La lyre n'a pour moi que des cordes muettes ; J'ai le don de rêver comme font les poètes , Je n'ai pas le don de rimer.

Ce volume de prose est éclos sur ta rive ; Je veux qu'il t'appartienne afin qu'il me survive. Et que son titre, au moins, le protège ici-bas : Mon œuvre, je le sais, ne peut rien pour ta gloire, Mais sous ton nom chéri j'iibrite ma mémoire , Ton honneur n'en souffrira pas.

Près de toi j'ai vu fuir bien des jours, et mon âme. Que l'idéal tourmente et l'infini réclame,

S'est déprise de vivre entre hier et demain ; Des fragiles espoirs j'ai sevré ma pensée, Et la foi, dissipant rillasion lassée, Du ciel m'a montré le chemin.

Je ne quitterai point tes chères solitudes ; Que sert-il, sur le tard, de changer d'habitudes? Où trouverais-je ailleurs des horizons plus beaux? Il est un coin fleuri de l'humble cimetière Qui me garde, parmi des touffes de bruyère, Une place entre deux tombeaux.

Juillet 1869.

Page 1