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LES ACCORDAILLES

Marcel touche à la fin de son cinquième lustre, Cet âge où la beauté de l'homme est dans son lustre^ Où chez le campagnard la question d'hymen Sollicite et commande un soigneux examen. Il faut de ses aïeux (glorieuse est la tâche) Qu'il prolonge la chaîne et par l'hymen rattache L'avenir au passé. — Les parents de Marcel, Dans ce but, à leur fils songeaient à faire appel, Et sans trêve cherchaient à découvrir la trace D'une bru dont le sang se mêlât à leur race.

Un jour le père alla visiter un cousin, Homme de sens, fixé dans un hameau voisin. Et lui fit part, après les compliments d'usage. De ses perplexités touchant le mariage

De Marcel : — « Sauriez-vous, lui dit-il, un parti

Honnête, avantageux, et qui fût assorti

A notre état, nos goûts, notre façon de vivre ?

Je sais que vos conseils sont toujours bons à suivre ;

Parlez-moi sans détour. .. » Le cousin, un moment,

Se prit à réfléchir, et puis soudainement :

— « Je crois, répliqua-t-il que je tiens votVe affaire : Jamai?, j'en suis certain, vous ne pourriez mieux faire; Une fille superbe et sage, un vrai trésor,

Qui sait garder sa langue et vaut son pesant d'or.

Cette perle de fille habite notre plaine,

Et plus d'un la voudrait. Son nom est Madeleine...

— «Madeleine Justin?... Certes, je la connais, Et je tombe d'accord sur son mérite, mais...

— « Mais quoi?. . . l'on vous dira, peut-être, qu'elle est fière, Que pour certaines gens son abord est sévère.

Qu'elle s'estime trop . . . Moi , je suis convaincu

Que réserve et fierté chez elle c'est vertu.

Sa famille est honnête, et, bons propriétaires,

S'ils sont à court d'argent, ils ont beaucoup de terres :

Il en est deux surtout qui joignent votre bien

Et qu'on pourrait donner en dot ; vous savez bien

Qu'elles sont de valeur. . . — ■ « Certes, mais qui peut dire

Que, cherchant autre part ce que leur cœur désire,

Madeleine et Marcel à cet arrangement

Ne refuseront pas leur acquiescement ?

— « Sur ce point vous pouvez, cousin, dormir tranquille ; C'est plus sûr que de prendre à la main une anguille. J'ai de bonnes raisons pour vous parler ainsi ;

Vous allez en juger ;oyez un peu ceci :

Marcel, dernièrement, vint me voir un dimanche ;

C'est un bon raisonneur et qui jamais ne tranche,

Sans y bien réfléchir, la moindre question :

Pour moi, je goûte fort sa conversation.

Le jour passait. Assis devant cette fenêtre,

Nous vîmes, tout à coup, Madeleine paraître.

Elle suivait d'un pas rapide le sentier

Qui, coupant mon champ-mas, fait deux parts de l'entier.

Elle avait revêtu ses atours du dimanche.

Son bonnet à dentelle avec sa robe blanche.

Et venait de la ville. En nous voyant tous deux,

Elle parut troublée, et, baissant ses beaux yeux :

— «Bonsoir, bonsoir^ voisin, et votre compagnie... »

— « Bonsoir, bonsoir pour deux, Madeleine, ma mie... » Marcel, au même instant: — « Cousin, il se fait tard ;

Au revoir; je m'en vais, crainte d'être en retard, » Je le suivis de l'œil. La belle avait l'avance, Mais il sut raccourcir promptement la distance. Comme le sentier fourche, ils allaient tous les deux Marcher en sens inverse en retournant chez eux.

Sans doute elle j songea la douce Madeleine,

Car, insensiblement, non pour reprendre haleine,

Mais pour que votre fils plus vite l'atteignît.

Elle traînait le pied quand il la rejoignit.

Ce qu'il lui dit alors je ne pouvais l'entendre ;

Ce devait être aussi respectueux que tendre,

On n'en saurait douter. Se tenant par la main,

Ils .suivirent paresseusement leur chemin,

Jusqu'à ce que, là-bas^ changeant d'itinéraire,

Ils se dirent adieu. Suis-je donc téméraire

De croire, après cela^ qu'ils s'aiment?... C'est certain !

Vous pouvez donc sans crainte aller voir les Justin. »

Le vieillard rapporta l'entretien à sa femme,

Et fit naître l'espoir en la pauvre chère âme.

Quant à son fils Marcel : — « Eh ! l'amoureux sournois 1

Est-il vraij lui fit-il, qu'on parle en tapinois

A celle de Justin ?... Pourquoi ne m'en rien dire?

Craignais-tu par hasard de t' attirer mon ire?

Explique-toi... — «C'est vrai, mon père, j'y songeais.

Mais ne connaissant pas sur ce point vos projets...

— « Mes projets sont les tiens... Marcel, puisque tu l'aime,

Je veux, et dès demain, sans faute, aller moi-même

La demander pour toi. »

Le lendemain matin, Ainsi qu'il l'avait dit, il alla chez Justin. Le cousin que l'on sait était de la partie. La jeune fille aux champs, dès l'aurore, partie, N'était pas de retour, mais il importait peu; D'avance l'on pouvait compter sur son aveu. On leur fit de tous points un accueil favorable, Et leur démarche obtint le succès désirable. Il fallut s'attabler, et, tout en discourant , De l'une et l'autre part on se mit au courant Des libéralités que chacun voulait faire En faveur des époux : c'était la grande affaire. Dès que l'on eut réglé les questions d'apport Et que sur les détails on se fut mis d'accord, Justin, comme on choquait joyeusement les verres : — « Compère! exclama-t-il, Madeleine et les terres Que vous aurez de moi, sont, le savez-vous bien ? La meilleure et la plus belle part de mon bien. Je ne suis point ici pour vous vanter ma fille, Mais lorsque vous aurez joué de la faucille Dans ces blés de là-haut roux comme le soleil. Vous direz qu'on vous fit un cadeau sans pareil. Quels chanvres plantureux, et quels colzas superbes ! Saurez-vous, dites-moi, que faire de vos gerbes ? Ah ! sans l'éloignement, cause de désarroi, Je ne lâcherais point ces deux morceaux de roi î »

On sait que, du petit au grand, le mariage,

A proprement parler, est un maquignonnage.

Aussi, marché conclu, Justin faisait encor

Valoir sa marchandise et vantait son trésor :

« Qu'est l'argent, disait-il, au respect de la terre 1

Le rentier n'atteint pas, certe, au propriétaire.

On devrait bien en tout considérer la fin :

Mange-t-on du métal pour apaiser la faim ?

D'ailleurs, vous le savez, les écus n'ont pas d'anse,

Ils vous glissent des,doigts quand on les met en danse,

Au lieu que le bien fonds, après les mauvais jours,

En friche ou cultivé se retrouve toujours. »

Au village, le verre en main, la causerie Dégénère aisément en avocasserie.

Le paysan emprunte à sa position Le jugement qu'il rend en toute occasion. S'il change de fortune il change aussi de thème Et l'adulation remplace l'anathème.

Le cousin de Marcel, qui d'un regard profond Mesurait de Justin la surface et le fond, Réprimait à grand peine un sourire ineffable. Car il croyait ouïr ce renard de la fable, LequeL ayant perdu sa queue au traquenard, Jugeait cet appendice inutile au renard.

On se dit au revoir ! et les mains se serrèrent.

Au moment où les deux cousins se retirèrent,

Le vallon miroitait sous les feux du soleil,

Et ses massifs ombreux se glaçaient de vermeil.

Tout souriait aux champs, les hommes et les choses,

Car on entrait en plein dans la saison des roses.

Nos braves campagnards marchaient , le cœur joyeux,

Quand, à quelque distance, apparut à leurs yeux,

Suivant un des sentiers qui sillonnent la plaine,

Ses bras nus arrondis sur son front, Madeleine.

Un faisceau de verdure, entremêlé de fleurs^

Où de la fraîche aurore étincelaient les pleurs,

Reposait sur sa tête^ et, voilant son visage,

Dans ses balancements effleurait son corsage.

Deux chevreaux la suivaient, capricieux lutins ,

Folâtrant, se cabrant , heurtant leurs fronts mutins.

Transportez avec vous cette belle vallée

En Arcadie, aux bords enchantés de T Alphée ;

Peuplez ces champs, ces bois, ces sommets radieux

De nymphes, de sylvains, de faunes et de dieux,

Madeleine sera la jeune canéphore,

Allant à sa déesse ofifrir les dons de Flore

Et faire un sacrifice à l'autel du destin.

Mais à quoi bon mêler la fille de Justin

Au souvenir confus de ces riants mensonges? En regagnant son mas, elle fait d'autres songes ; Elle pressent d'instinct ce qui l'attend là-bas^ Et, le sein palpitant, elle hâte le pas.

Revenons à Marcel. — Si c'est le bien suprême D'être uni pour toujours à la femme qu'on aime, Ce jeune campagnard, d'entre les amoureux, Ne peut assurément qu'être le plus heureux. Plus d'appréhensions et plus d'inquiétude ! L'espérance pour lui se change en certitude ; Il passe au rang d'époux, sans cesser d'être amant ; L'hymen de sa tendresse est le couronnement. Voyez -le chez Justin, auprès de sa promise, Parlant de son bonheur dont la date est remise A la fin des travaux consacrés aux moissons : Ne lui semble-t-il pas que, forçant les saisons, Le ciel devrait mûrir les blés avant le terme ! Ah! comme il va se mettre aux sillons fort et ferme! Elle, riant : — «Faut-il que je m'y mette aussi? » Demanda-t-elle, un jour qu'ils devisaient ainsi. Plus il se rapprochait de la date fixée, Plus Marcel récueillait au fond de sa pensée Des promesses d'amour et de félicité.

Cet avenir c'est Dieu qui l'avait décrété,

Et cette voix d'en haut qui lui parlait à l'âme , Murmurait vaguement un cliant d'épithalame, Tandis qu'autour de lui, concert universel, Les éclios répétaient : Marcel, heureux Marcel !

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