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L'EPREUVE

La chaleur est brûlante, et le soleil qui penche, En poursuivant son cours vers l'Occident, épanche Sur la terre embrasée un torrent de rayons Roulant ses vagues d'or à travers les sillons. En butte aux traits de feu dont l'astre le harcèle^ Le front du moissonneur incessamment ruisselle. On n'entend rien hormis le faible craquement Que produit, au tranchant de l'acier, le froment. Cependant le soleil, majestueux, décline, Tandis qu'à TOrient l'ombre des corps s'incline ; Le soir vient, et voilà qu'à travers le vallon, Une brise légère, un souffle d'aquilon Glisse et, rasant le sol, dans les guérets soupire. Sous son vol, aussitôt,- tout s'anime et respire. Avec le crépuscule, un murmure profond, Formé de mille bruits que l'oreille confond,

Comme d'an cœur trop plein s'élère de la terre. C'est l'heure solennelle où le poëte austère, Qui s'isole du monde et se plaît au désert, Mêle un hymne d'amour à ce vaste concert.

Au signal de Vesper, l'étoile d'or, qui brille,

Le moissonneur s'éloigne, emportant sa faucille.

Gardienne du manoir, la mère de Marcel,

Vigilante, dépose et le pain et le sel

Pour le repas du soir, sur la table rustique,

El suspend au-dessus la lampe domestique,

Le Lum traditionnel dont l'avare clarté

S'éclipserait devant l'ombre des nuits d'été.

Elle attend ses doux fils et son époux, car l'heure

Vient où les moissonneurs regagnent leur demeure.

Les voici... son oreille a reconnu leur pas.

Marcel estle premier : « Mère, je suis bien las...

Fait-il en se laissant tomber sur une chaise,

< Heureusement tout est fini. Mais quel malaise

Étrange que le mien!... Mère, sais-tu pourquoi

Cette lampe, ce soir, s'agite devant moi,

Et pourquoi le plafond me semble tout en flamme?.

— « Tu badines? Marcel... lui dit la pauvre femme

Qui se sentait le cœur serré par un frisson ;

« C'est un peu de fatigue, au temps de la moisson.

Ne t'inquiète pas et viens te mettre à table. »

— « Aujourd'hui la clialeur était insupportable,

Dit le père, et Marcel qui voulait en finir

A travaillé pour deux. » — « C'est à n'y point tenir,

Dit à son tour Germain. Que sert-il d'être un liomme,

Si l'on fait le métier d'une bête de somme !,.. »

Marcel ne parle point ; on le voit tressaillir, Puis, poussant un cri rauque, il semble défaillir. Ensemble auprès de lui les deux hommes s'empressent, Le prennent sous le bras, sur ses pieds le redressent. L'emmènent chancelant, et la mère les suit, Voulant à son chevet veiller toute la nuit.

Nuit cruelle! Marcel, que la fièvre dévore. Ne goûte aucun repos, du soir jusqu'à l'aurore; Ses membres agités par des tressaillements Convulsifs, ses cris et ses gémissements. Présages de malheur, épouvantent la mère : Elle tremble, elle pleure, en sa douleur amère ; Elle parle à son fils qui ne lui répond pas, Comme s'il n'entendait que l'appel du trépas. En vain elle répand sur sa tempe embrasée, Pour apaiser sa fièvre, une fraîche rosée ;

L'œil est liagard, le front semble près d'éclater, Le délire s'uccioît; on entend se heurter Sur ses lèvres des mots, parmi lesquels à peine Se distingue le nom chéri de Madeleine.

Au point du jour, Germain partit dans le dessein D'aller, sans nul retard, quérir un médecin. Son air d'inquiétude et sa vive insistance Obtinrent du docteur qu'il ferait diligence. L'homme de l'art, fervent disciple de Broussais, Et qui n'en était point à ses premiers essais, En voyant de Marcel la face convulsée, L'œil sans regard, eut tout aussitôt la pensée Qu'il s'agissait ici d'une insolation Dont la blonde Gérés était l'occasion.

A cette fièvre ardente et sans intermittence Il ne connaissait qu'un moyen de résistance : Affaiblir le malade afin d'atténuer La violence du mal et de diminuer Les chances d'une issue imminente et fatale. Paradoxe apparent, vérité doctrinale :

On ne pouvait sauver le sujet qu'en versant La moitié, si ce n'est les deux tiers de son sang. Le docteur mérita d'être appelé barbare ; Jamais de sang humain on ne fut moins avare ;

Devait-on l'en blâmer? nous n'en jugerons pas; Toujours est-il qu'ayant, entre vie et trépas, Passé huit jours en proie aux ardeurs de la fièvre Qui cause son délire et dessèche sa lèvre, Ce brave fils, exsangue, inerte, anéanti. De la mort par le fait se trouva garanti. Etait-ce à la science ou bien à la nature Qu'il devait son salut en cette conjoncture ? L'honorable docteur n'admettait certes point Que l'on pût élever un doute sur ce point.

Marcel reprit enfin un peu de connaissance, Et pour lui commença toute une renaissance. La limpide naïade, habitante du puits.

Avait seule humecté sa poitrine, depuis L'invasion du mal. La nature épuisée Réclamait maintenant plus que de la rosée. Les œufs tous frais pondus, le laitage écumant Fournirent à sa faim le premier aliment. Ses forces renaissant, le souvenir fidèle Des choses d'autrefois revint à tire-d'aile. Comme un sombre nuage au bord d'un ciel d'azur, Un seul point à ses yeux restait encore obscur : C'était les quelques jours d'effroyable détresse, Durant lesquels, son front, que le délire oppresse,

Rayonnait la folie, et que son œil hagard, Aveuglé par le sang, n'avait plus de regard. Ces heures où, le cœur plein d'angoisse et d'alarmes, Et pressant ses deux mains qu'elle arrosait de larmes, Sa mère avait vécu dix ans dans une nuit, Étaient une ombre vaine, un pur néant pour lui. Madeleine, en ce temps, deux fois était venue S'asseoir à son chevet sans qu'il leur reconnue. En vain à son ouïe elle avait fait appel ; Il ne répondait plus à son nom de Marcel. Étouffant ses sanglots et l'âme déchirée. Deux fois elle s'était sans espoir retirée.

Le maître du manoir, en ces jours de malheur, Donnait un libre essor à sa vive douleur. Perdre son fils et voir s'évanouir son rêve Cetaittrop à la fois! 11 s'exclamait sans trêve, Et ne tarissait point d'accuser le destin Qui, la table dressée, emportait le festin. Chasser de son cerveau la mémoire importune De ce souris moqueur de l'avare fortune. Il l'essayait en vain ; jour et nuit ce penser Le tenait ; il perdit le boire et le manger. Des champs qu'il convoitait les récoltes splendides. Comme pour le narguer, à sas regards avides

Étalaient, cet an là, leur opulent trésor. Rayonnant au soleil, des tas de gerbes d'or Encombraient les sillons. — 0 la terre ! la terre ! Orgueil de l'enrichi, rêve du prolétaire; Au village tu meus des flots d'ambition, Et tu ronges les cœurs, ardente passion !

Cet homme, en quelques jours, devint méconnaissable ; Le céleste veto, barrière infranchissable, Devant lui se dressait : il pouvait en mourir, S'il eût dû plus longtemps de la sorte souffrir. Marcel ressuscité , ce fut un vrai délire D'ivresse et de bonheur impossible à décrire. A ses deux sœurs Lazare, au sortir du cercueil, Ne fit pas plus de joie après un plus grand deuil.

Deux mois plus tard, Marcel épousa Madeleine. A cette occasion, la demeure fut pleine De parents et d'amis empressés et joyeux De festiner ainsi que faisaient leurs aïeux. Le salpêtre enflammé, jouant le premier rôle Avec le vin du crû, prit d'abord la parole. Borne, le violoneux, aveugle, qu'un gamin Tout le long des sentiers conduisait par la main,

Joua des rigodons et des vires antiques^ Auxquels sa voix mêlait des refrains drolatiques, Tandis que les danseurs, par couples enlacés, Marquaient le rliythme à coups de talon cadencés. A minuit, les garçons — mode à présent vieillie - Aux nouveaux mariés portèrent l'eau bouillie. Jusques au lendemain la bombance dura, Puis, disant ; Adiousia ! chacun se retira.

Le père cependant, le cœur plein d'assurance, Glorieux, et le front rayonnant d'espérance^ Comptait et recomptait les revenus du bien Ardemment convoité qui s'ajoutait au sien; En faisait une épargne ; affranchissait sans peine, Pour peu que Dieu lui vînt en aide, son domaine ; Récrépissait les murs délabrés du manoir ; Dans la cour, près du puits, maçonnait un lavoir ; Doublait la profondeur de sa magnanerie, Et construisait en face une ample bergerie : Puis, avant de mourir, il saurait bien encor Égayer ses regards d'un cent de louis d'or.

0 Perrette ! Perrette ! immortelle laitière, Qui de nous n'a refait ta fable tout entière.

Comptant sur l'avenir ? Si prévoyant qu'il soit,

L'homme dans ses calculs aiséûient se déçoit

Et voit crouler son rêve. Elle est longue la liste

Des faiseurs de projets que le grand fabuliste

Vise en cet apologue applicable à la fois

Au dernier des mortels, au plus puissant des rois !

Nous passons notre vie à lancer dans l'espace

Des bulles de savon qu'un léger souffle efface,

Et puis nous nous plaignons,., heureux s'il ne fallait

S'attrister et gémir que pour un pot au lait I

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