LA VEILLEE
Voilà six ans passés depuis cette journée Où, dans l'enchantement d'un heureux hyménée, Nos deux chers amoureux, Madeleine et Marcel Ont lié leurs destins, à la face du ciel.
Les champs ont pris le deuil ; nous sommes en automne On entend un bruit sourd, continu, monotone. Que fait l'aile du vent roulant en tourbillons La feuille et le brin d'herbe à travers les sillons.
C'est le soir. La nuit tombe, et la bise, qui pleure, D'uii sourd gémissement emplit cette demeure Où règne le silence, où, debout sur le seuil, Dans l'immobilité veille le mauvais œil. L'humble manoir n'a point, durant cet intervalle, Changé d'aspect : voici la pièce principale Dont, maintenant encor, l'ordre et la propreté Font un contraste heureux avec sa pauvreté. Comme autrefois, le lum de sa clarté rougeâ're Eclaire le plancher, pendant qu'au fond de l'âtre Brûlent, comme à regret, quelques tisons fumeux, Autour desquels s'élève un demi-jour brumeux. Aux deux coins du foyer sont assis^ face à face, Dans la vague pénombre où leur profit s'efface, La femme avec l'époux, ces anciens du manoir, Étrangement vieillis, et qui font peine à voir, Lorsque, par intervalle, un rayon de lumière Se répand sur leur front et baigne leur paupière. Les coudes aux genoux, le menton dans la main, Morne, l'homme n'attend plus rien du lendemain, Car tout n'est qu'ombre au fond de son âme attristée. Et les plis de sa tempe aride et dévastée Adressent au trépas un lamentable appel. Tout en face de Jui^ la mère de Marcel, La quenouille au côté, penche sa tête pâle Et semble frissonner au bruit de la rafale
Qui se lamente et gronde, au dehors, dans la nuit. Le frond lourd de stupeur, de tristesse et d'ennui, En filant sa quenouille^ elle ploie, abattue, Et sa prunelle a des regards blancs de statue. A quelques pas plus loin, sous le rayonnement . De la lampe rustique, un visage charmant De femme jeune encor, se détache de l'ombre, Et, plus doux que le lu m, éclaire la pénombre : Elle est triste pourtant, et le hardi plongeur Qui saurait explorer l'abîme de son cœur, La prendrait en pitié. Regardez-la, pensive, Assise à l'un des bouts de la table massive'; Le regard fixement à son œuvre attaché, Elle tient une aiguille et coud, le front penché.
0 sort inexorable, influence fatale^
Qui, sous ce pauvre toit, à nos regards étale
La détresse et le deuil, permets que nous voyions
D'un éclair de bonheur au moins quelques rayons !
Loin du foyer, un homme, à l'apparence rude,
Est assis au-devant d'une large cornude.
Un chien dort à ses pieds ; sfir sa cuisse un bambin,
A cheval, semble mu par le fil d'un pantin.
Une bêche à fer plat qu'il a sous lui posée.
Jusqu'à l'urne de chêne avance, disposée
De sorte que sa main racle au tranchant du fer
Des épis de maïs desséchés au grand air,
Et dont les grains dorés, comme un flot qui ruisselle,
Roulent dans la cornude avec un bruit de grêle.
Pendant cela, l'enfant, du geste et de la voix,
Excite sa monture et, de ses petits doigts,
Lui tire les cheveux, l'agace, la taquine
Jusqu'à ce qu'à la fin, prenant sa grosse mine, .
L'égraineur de maïs gronde profondément.
Voilà qui met le comble à son ravissement ;
D'ivresse et de bonheur notre marmot délire ;
Il se tord de plaisir^ et ses éclats de rire
Meurent sous les baisers, proches voisins des pleurs,
Que Germain fait pleuvoir sur ses joues en fleurs;
C'est la vengeance du pauvre Croque-mitaine.
Que fait, en cet instant la triste Madeleine? Suspendant sa couture et redressant le front. Elle suit d'un regard anxieux et profond Cette scène, tandis qu'une perle liquide, Débordant de son cœur^ voile son œil humide.
Ceux-là vous sont connus, lecteur, hormis l'enfant, Personnage nouveau, que son âge défend
Contre les noirs soucis et la crainte importune. Est-ce donc pour fléchir ou braver la fortune Qu'il reçut en naissant l'heureux nom de Prosper, Comme s'il suffisait d'un mot pour échapper Aux rigueurs du destin ?
Un acteur manque encore ; C'est Marcel. Celui-là ni le soir ni l'aurore Ne le ramèneront... voilà Lientut deux ans Qu'il dort dans le cercueil. Les labeurs écrasants, Éteignant sa vigueur sans lasser son courage, Il avait jusqu'au bout tenu tête à l'ouvrage. La mort en eut raison : c'est l'ordinaire sort De qui ne borne point à ses forces l'effort. Écrivain, laboureur, artiste, mercenaire.
Ouvrier de la gloire, ouvrier du salaire, Et bien d'autres encor... qu'il en est de ceux-là Qui provoquent la mort à dire : — Me voilà!