‹ Les VallonnaisesChapitre 25 sur 31 · UN ONCLE · texte numérisé non relu

UN ONCLE

Voyez ce qui se passe au sein d'une famille Adonnée au travail champêtre, et qui fourmille D'enfants : N'est-il pas vrai que la plupart d'entre eux Sont, par grâce d'état, le plus souvent heureux?

Ceux qui par habitude^ ou bien par caractère,

Autour de leur berceau , s'attachent à la terre,

Y vivent enlacés dans le puissant lien

D'un charme impérissable et tout virgilien.

Le foyer, le champ-mas, le rucher, la prairie,

La vigne où le figuier au pampre se marie,

Le ruisseau babillard où les ranes, le soir,

Font succéder leur chant au bruit clair du battoir,

Sur le bord du sentier, une yeuse isolée,

Comme une femme en deuil, de ses rameaux voilée,

Tout ce qui parle aux yeux, tout ce qui parle au cœur

Les fait mouvoir au gré de son attrait vainqueur.

0 source intarissable, en délices féconde.

Heureux celui qui peut s'abreuver de ton onde !

Dès qu'on a dépassé cet âge triomphant

Où la robe virile est offerte à l'enfant,

A l'heure de choisir le parti qu'on doit prendre,

D'une angoisse secrète on ne peut se défendre.

Ah ! comme le cœur bat, et que l'on comprend mieux

L'amour du sol natal, le culte des aïeux

Et de la paix des champs la douce accoutumance !

Hé ! quoi ! faudra-t-il donc qu'à vingt ans on commence

Un nouvelle vie en pays inconnu

Où l'on n'est jamais sûr d'être le bien venu ?

Au foyer paternel n'aurait- il plus de place

Ce généreux enfant qui jamais ne se lasse,

Tant que dure le jour, n'importe la saison,

De mettre tous ses soins au bien de la maison ?

Vivre et mourir ainsi, c'est tout ce qu'il désire :

Qui pourrait à ce vœu refuser de souscrire ?

Il restera garçon, le sort en est jeté,

Et pour ne point faillir au parti projeté,

Il se contentera de cultiver la terre.

Sans jamais réclamer sa part héréditaire ;

De la sorte il pourra, platonique héritier,

Se dire possesseur du patrimoine entier:

Telle la branche unie au vaste corps d'un chêne,

S'étale avec orgueil sur le tronc qui l'enchaîne.

Plus d'indécision, son rôle est tout tracé ;

Son avenir sera ce que îvA son passé ;

Comme il obéissait aux ordres de son père,

Il restera soumis désormais à ce frère

Qui, par rang de naissance, est le représentant

Des droits de la famille et son premier enfant.

Guidant les ouvriers au sillon comme à l'aire,

Manœuvrant avec eux et la bêche et l'araire,

Les traitant en amis, se faisant leur égal,

Présidant chaque jour à leur repas frugal.

Il en saura tirer un travail dont la somme

Dépasse la mesure ordinaire de l'homme.

Serviteur volontaire, à la peine endurci,

En toute circonstance il ne prendra souci

Que de voir prospérer et grandir sa famille.

Dédaigneux du clinquant et de tout ce qui brille,

Il fera peu de cas d'un divertissement

Où la foule se porte avec empressement.

Son penchant naturel, non moins que l'habitude,

Lui fera préférer à tout la solitude.

Le dimanche parfois, quand les feux du matin

Empourprent les coteaux embaumés par le thym,

Dans l'humble équipement d'un Nemrod de campagne.

Il s'en ira, sifflant un chien qui l'accompagne,

Pour cliasser le lapin, le lièvre, ou la perdrix

Dont le caquet résonne au penchant des taillis.

Ce sont là ses plaisirs. — Franc compagnon, du reste,

Et d'un bon procédé n'étant jamais en reste.

Sous le toit paternel, affable, hospitalier ,

Tant qu'à l'occasion devenant sommelier,

Pour honorer un hôte il garnira la iable

D'un vin de sa façon réputé délectable.

Ainsi passent ses jours. Le temps fuit, l'heure vient Où, songeant au passé, cet homme se souvient Que son père mourut justement à son âge. Comme il ne compte pas durer bien davantage,

Pour prévenir la mort, il a soin de tester

Et de léguer ses droits, sans en rien excepter.

Au premier né des fiîs de l'aîné de sa race ;

Tout le reste à ses yeux comme une ombre s'efface.

Puis, à sa dernière heure, il recommande à Dieu

Ces deux grands intérêts : son âme et son neveu.

Cet oncle, disparu comme une onde tarie^

Du tronc familial c'est la brandie flétrie

Qui meurt sans r^jetons^ un être 'de néant ,

Dont la mémoire soilibre en ce gouffre béant

Qui se nomme l'oubli. Tel est le bénéfice

Que lui vaut ici-bas son morne sacrifice.

Mais quand, à n'écouter qu'un monde dédaigneux,

Il va dormir sans gloire auprès de ses aïeux,

La tombe qui l'attend, la tombe vengeresse,

De sa voix fatidique et sévère redresse

La fausse opinion que Ton a de ce mort

Et lui fait un accueil plein d'honneur en son port ;

Car il n'y descend point avec des mains gantées

Et moites des parfums des fêtes enchantées ;

Ses bras rudes et forts, par le trépas glacés,

De .creuser des sillons ne se sont point lassés.

La terre lui dira : — Je te dois un salaire ;

Dors, mon fils, dors en paix dans mon sein tutélaire !

COMCLUSION.

Germain, nous le savons, était un oncle aussi,

De l'avenir des siens ayant même souci.

Bannissant de son cœur tout sentiment d'envie,

Il avait résolu de consacrer sa vie

Au bien de la maison ; mais bientôt le destin,

Par la mort de Marcel, dérangea ce dessein.

Ses parents, deux vieillards que la tombe réclame,

Succombaient au chagrin, l'homme ainsi que la femme.

Le voilà désormais, presque seul, chaque jour,

En tête à tête avec Madeleine ; et l'amour,

Ignoré jusqu'alors de cette âme ingénue,

Sans tarder plus longtemps annonçait sa venue.

Or, comme il n'osait point lui faire un tel aveu.

Pour intermédiaire il prenait son neveu.

Les baisers que le pauvre affamé de tendresse

Prodiguait à l'enfant étaient à son adresse.

Quand on aime, le cœur a toujours de l'esprit.

Madeleine flaira la ruse, elle comprit L'ingénieux détour et pardonna bien vite : Elle aimait tant son fils ! — On devine la suite

De ce roman éclos à l'ombre d'un cercueil.

La veuve de Marcel allait finir son deuil,

Et de divers côtés on lui faisait entendre

Qu'elle ne devait point, passé ce terme, attendre

Pour se remarier et chercher un appui.

On désignait Germain, et l'on disait de lui

Que nul n'était mieux fait pour remplacer son frère :

Prosper trouverait-il jamais un meilleur père ?

A leur tour les vieillards intervinrent tous deux,

Disant qu'en leur malheur ils se croiraient iieureux

De voir leur second fils épouser Madeleine :

Une telle union, de convenance pleine,

Pouvait seule, à leurs yeux, réparer le passé.

Germain vint le dernier, le plus embarrassé,

Car, tombant à genoux, il resta sans parole.

Ce silence dictait à la veuve son rôle ;

Elle baisa son fils, et puis le lui tendit ;

Mère, voilà comment elle lui répondit.

Sans bruit, avec des pleurs, se fît le mariage, Ainsi qu'il convenait après un court veuvage. Los vieillards en mourant, virent à l'horizon Un rayon de bonheur luire sur leur maison : On eût dit qu'oubliant sa trop longue rancune. Au doux nom de Prosper souriait la fortune.

Sur ces faits, que j'emprunte au livre du passé,

Voilà qu'un demi-siècle aura bientôt passé.

Ce temps, qui n'est qu'un flot de l'océan des âges,

Emporte dans son cours, moeurs, lois, langues, usages,

Et d'un monde expirant, de degrés en degrés^

Fait un monde nouveau qu'on dédie au progrès.

Ce qui ne change pas c'est le fond de misère

Que chacun, en naissant, apporte sur la terre:

C'est le désir sans borne et la pâle douleur ;

C'est le penchant au vice et la pente au malheur.

Ce qui ne change pas c'est encor la nature

Et ses splendeurs qu'en vain le livre et la peinture

S'efforcent d'égaler ; c'est le site, le lieu

Où l'homme vit un jour sous le regard de Dieu.

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