‹ Les VallonnaisesChapitre 26 sur 31 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

Primevère de l'âge, avril de cette vie, Que ne dites-vous point à mon âme ravie, Lorsque mes souvenirs me ramènent vers vous Par un élan du cœur irrésistible et doux ! Dans la brume d'un temps plein de choses diverses, Trame de jours mêlés de joie et de traverses. Je n'aperçois d'abord qu'un assemblage obscur De formes sans relief, sous un ciel sans azur ; Mais bientôt à mes yeux le tableau se déploie : C'est l'aube qui rougit, le soleil qui flambloie,

Le soir qui pour mourir revêt son manteau d'or

Qu'il traîne sur les monts du couchant, puis encor

C'est la source qui pleure et le fleuve qui gronde, ' Le bosquet sinueux et la forêt profonde.

Là d'opulents coteaux, de cultures chargés,

Exposent au midi leurs terrains étages.

De gradins en gradins la vigne s'entrelace

A l'olivier frileux^ et dispute une place

Au modeste sillon où le seigle jaunit.

A leur pied, dans le val où l'oiseau fait son nid. L'orgueilleux arbre d'or, aux splendides ramures^

Étale son feuillage entremêlé de mûres.

Plus loin, de place en place, alternant leurs couleurs.

S'étendent des sainfoins et des colzas en fleurs.

Je crois encor sentir par ma fenêtre ouverte

Aux souffles du matin, des parfums d'herbe verte ;

Ouïr, le long du jour, dans le lointain des champs ,

Un mélange confus et de voix et de chants,

D'inefî'ables rumeurs, de plaintes étoufl'ées

Que la brise en son vol m'apporte parboufiees.

Au sein de ce concert , le timide grillon

Répète son cri grêle à l'ombre du sillon.

Tandis qu'au grand soleil, les stridentes cigales

Jettent à tous les vents leurs notes inégales.

Le charme pénétrant de ces impressions Se mêle au souvenir d'autres émotions : La maison de mon père, à l'église adossée, Regardait le vallon par sa face opposée. Il semblait, à la voir, qu'on l'eût mise en ce lieu Pour en faire un écho de la maison de Dieu. Calme, silencieuse et d'apparence austère, Vous croyiez aborder le seuil d'un monastère. Au-dessus de son toit, sur un banc de rocher. Comme un phare chrétien s'élève un vieux clocher. Par la main du sonneur la cloche balancée, En frappant mon oreille, éveillait ma pensée. Lorsque, entre terre et cieL son verbe surhumain Me parlait de trépas^ de naissance et d'hymen, M'annonçait du Seigneur les fêtes solennelles, Je me sentais au cœur comme un battement d'ailes, Et mon être, oubliant ce qu'il a de mortel, Prenait soudain l'essor pour s'élever au ciel. Ainsi la religion, à la nature unie^ M'allaitait, faible enfant, de sa pure harmonie, Et dans mon jeune cœur gravait en traits de feu, Pour ne plus s'effacer, le nom sacré de Dieu.

Or, un jour de printemps où, suivant l'habitude. J'avais pris rendez- vous avec la solitude^

Je rencontrai soudain, au lever du soleil ^ Belle et resplendissant sous un nimbe vermeil, Ses ailes d'or rasant les fleurs du paysage, Une vierge, une muse au noble et doux visage. Interdit à sa vue et d'amour éperdu, Je demeurai sans voix, ébloui, confondu ; Puis, tombant à genoux devant cette immortelle, Je lui tendis les bras : — «Kelève-toi, dit-elle, Et d'un sourire d'ange apaisant mon émoi : « Je suis fille du ciel, enfant, veux-tu de moi ? » Je guiderai ton vol vers ces hauteurs de l'âme » Que l'amour idéal couronne de sa flamme ; » Par moi tu seras chaste, et courageux, et fort ; » Je te détournerai des sentiers de la mort ; » Je saurai te nourrir de miel et d'ambroisie, » T'enivrer des plus doux parfums de poésie, » Et, pareil à l'encens qui fume sur l'autel, » Te consumer d'extase en te montrant le ciel. » Parle, enfant, le veux-tu ? »

Je pleurais de tendresse, Sans pouvoir dire un mot à cette enchanteresse. Lors elle se pencha vers moi pour déposer^ En signe d'union, sur mon front un baiser. De sa lèvre de feu je sens encor la trace ; Le temps qui, de son aile, incessamment efface

Tant de gages d'amour, a respecté le sien

Et n'a pu jusqu'ici rompre notre lien.

Aux inspirations de la noble Immortelle

Si le monde plus tard me rendit infidèle,

Son image, du moins, dans mon cœur amolli,

Malgré le cri des sens, triompha de l'oubli.

Reine de mes beaux jours, ô ma sainte maîtresse!

Tu pourrais dire à Dieu dans quelle pure ivresse

Me plongeaient ton regard et le son de ta voix.

Sois mon témoin là-haut 1 Ange, combien de fois,

Au souffle impétueux de l'ardente prière,

N'as-tu pas vu trembler au bord de ma paupière

Une larme d'amour que séchaient tes baisers !

Quels généreux desseins, quels sublimes pensers

Ne m'inspiras-tu point aux heures solennelles

Où tu m'entretenais des choses éternelles!

Te souvient-il du temps où, la main dans la main,

Nous allions, sans avoir souci du lendemain,

Errer, silencieux, sur le sable des grèves.

Ou voguer sur les flots qui berçaient nos grands rêves ?

Puis, au déclin du jour, nous regardions Vesper,

Comme une lampe d'or scintiller dans l'éther,

Et, sitôt que la nuit laissait tomber ses voiles,

Nous prenions notre vol pour monter aux étoiles.

Tous ces ressouvenirs sont vivants dans mon cœur,

G vierge, tu le sais, et Dieu reste vainqueur !

Pascal, Biaise Pascal a dit un mot étrange, C'est que l'on fait la bête en voulant faire l'ange. Pour qui le veut sonder, le mot devient profond Au point que l'œil ne peut jimais en voir le fond ; Pour mon compte je tiens qu'à l'équivoque il prête. Car tant que l'on fait l'ange on ne fait pas la bête. Il est vrai toutefois de dire qu'en un sens L'homme ne peut jamais s'affranchir de ses sens, Et doit leur concéder, si haute qu'il ait l'âme, Tout ce que l'animal honnêtement réclame. Cette misère est grande, et c'est une pitié De voir que l'on ne soit le maître qu'à moitié, Qu'il faille prendre avis d'un compagnon de route Qui, durant le trajet, sans cesse nous déroute, Qui, né pour se soumettre à notre volonté, Résiste et, trop souvent, agit en révolté. Ce désordre cruel et cette affreuse guerre, Si nous n'étions déchus, ne s'expliqueraient guère; Il faut que, dans l'Eden, l'homme ait violé la loi Pour devenir esclave en cessant d'être roi.

L'Eden !... A ce seul nom, l'âme humaine oppressée Pleure sur les débris de sa grandeur passée.

Le réel m'attendait. Je dus quitter ces lieux,

Délices de mon cœur et charme de mes yeux.

Pour la grande cité qu'on dit reine du monde,

Ville pleine d'écueils, splendide autant qu'immonde.

Là, le pur idéal me fut représenté

Comme un rêve d'enfance, une ingénuité

Dont on peut, quand il plaît, rire tout à son aise,

Sans préalablement consulter la Genèse :

— « Nul ne vit d'idéal, on en meurt quelquefois ;

Me disait-on, voyez le poêle aux abois.

A chercher l'absolu l'on s'égare et l'on s'use.

Et l'on n'y gagne rien que d'essouffler sa muse.

La vie a des besoins sans cesse renaissants

Auxquels on doit pourvoir, si peu qu'on ait de sens ;

Pour bien doué qu'il soit, l'homme reste infertile,

Quand il ne vise pas le réel et l'utile. »

Tels étaient les discours que l'on me débitait. De cent autres façons le monde m'invitait A suivre son exemple, en devenant pratique : C'était le mot du temps, il rime avec boutique, Et son sens usueL aujourd'hui comme alor, Se traduit par caicuL profit, infl^ience, or, Métiers, professions, emplois, magistratures, Dignités, principats, grandeurs et dictatures.

Qui pourrait le nier? Oui, c'est un châtiment

Qu'au cours de cette vie, il faille, à tout moment,

Dans l'arène descendre en armes et combattre,

Puis passer sur le corps de ceux qu'on vient d'abattre,

Comme si le succès n'avait pour point d'appui

Que le renversement et le malheur d'autrui.

Triste néct^ssité ! plus d'un, qui l'a subie,

Ne peut voir sans dégoût l'arme qu'il a fourbie

Pour faire sa trouée en l'épais tourbillon. j

Allons ! vite, un état ! la charrue au sillon!

Serons-nous financier, procureur ou notaire?

Le moment est venu de vivre terre-à-terre,

De proscrire à jamais ces suparbes élans,

Qui, pour grandir le cœur, font les pas chancelants :

Plus d'amour ingénu, plus de chants ni de rêves,

Nous sor mes au réel sans repos et sans trêves.

Quand la muse nous mot une étincelle ?u front,

S'il faut en un contrat désigner un confront,

Devant les tribunaux introduire une instance,

Oa d'un compte courant établir la balance,

La chute est lamentable, et la muse, soudain,

S'envole en détournant la tête avec dédain.

Dans cette nuit du cœur, nos rapides années,

Comme des fleurs d'été tombent toutes fanées.

Les jours suivent les jours. Voyageurs haletants,

Nous cheminons en butte aux outrages du temps.

Le soir vient. Supputons les profits du voyage :

Un peu d'or dans la main, des rides au visage.

Des ruines au cœur, voilà tout notre gain.

Si, du moins, on pouvait espérer qu'un regain

D'amour et d'idéal germera dans notre âme.

Que le foyer, où dort l'étincelle de flamme.

Brillera de nouveau sous le souffle de Dieu

Et nous réchauffera de ses langues de feu !

Espérer ! pourquoi non? — Quand la fleur desséchée

Par le vent de midi voit sa tige penchée.

Elle ouvre son calice et regarde les cieux.

Amis, faisons comme elle, haut les cœurs ! haut les yeux 1

Seigneur, je vous rends grâce et je vous glorifie De m'avoir fait aimer les biens qu'on sacrifie A l'attrait du plaisir, aux intérêts d'un jour. Soyez béni ! C'est vous qui d'un rayon d'amour M'éclairez, à cette heure où devient plus épaisse L'ombre des derniers soirs qui sur mon front s'abaisse. Depuis longtemps déjà, tendant sa voile au port, Mon esquif, las des flots, a regagné le bord ; Au seuil de mon foyer j'ai suspendu ma rame. Et, libre désormais, j'ai renoué la trame D'un passé qui m'apporte, avec mes dix-sept ans. Le radieux sourire et les fleurs du printemps. A cette vision qui m'enchante et m'enivre, Je sens que je renais et me reprends à vivre. Mon déclin est une aube, et l'Orient vermeil M'offre, au tomber du jour, un lever de soleil. Jouvence de l'esprit, vous savez teindre en rose Les songes d'un vieillard inquiet et morose^ Et, tandis que son pas vers la tombe descend, La muse lui refait un cœur d'adolescent !

A l'heure où, dans le ciel achevant sa carrière,

L'Astre-roi du couchant va franchir la barrière,

Une pourpre éclatante enflamme l'horizon.

Telle notre existence, en l'arrière-saison,

De magiques reflets un instant se colore.

Et les splendeurs du soir nous ramènent l'aurore.

Voilà que tout s'éveille et revit à la fois,

Les souvenirs pieux et charmants d'autrefois,

L'onde, les champs, les bois, les frissons du feuillage,

L'airain sacré vibrant sur les toits du village,

La chanson du berger dont le rhythme indolent

S'accommode au troupeau qui chemine à pas lent ;

Puis quelque vieux refrain^ quelque ancienne romance

Que l'on a désapprise et que l'on recommence

Vingt fois pour ressaisir et l'air et la chanson :

Formes, parfums, rayons et voix à l'unisson,

Tout vient au fond d'un cœur que le présent oppresse,

Des bonheurs envolés ressusciter l'ivresse,

Et, mêlant l'espérance avec le souvenir.

Aux temps qui ne sont plus rattacher l'avenir.

Car, n'est-ce point, Seigneur, un glorieux présage

Qu'à l'heure où nous prenons des rides au visage ,

Où notre front qui penche et nos bras impuissants

Attestent de concert le ravage des ans.

Notre âme, ainsi qu'un phare éteint qui se ravive^

Brille sur ces débris d'une clarté plus vive.

Et que, d'un vol ardent, de sommets en sommets, Elle monte toujours, sans se lasser jamais ?

Le croyant voit ici de sa grandeur future Le témoignage intime ; et quel plus sûr augure Dans ce sublime espoir pourrait le confirmer? Il doit être immortel celui qui sait aimer ! Vous, en qui s'incarnait la vérité suprême, Christ, docteur éternel, vous l'avez dit vous-même. Ainsi donc, ô mon corps, descends dans le tombeau ; Je ne t'y suivrai pas ! mon destin est plus beau. Tandis qu'en proie aux vers, et changeante matière^ De degrés en di^grés, tu deviendras poussière, Mon âme verra Dieu ! je le crois, je le sens.,. Ne me démentez pas ! nature, et vous, mes sens, Que votre poids condamne à regarder la terre, Restez silencieux devant un tel mystère ! Pour croire je n'ai pas besoin de votre aveu, Il me suffit d'avoir la parole de Dieu !

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