‹ Les VallonnaisesChapitre 4 sur 31 · LE PROCES DES MORTS · texte numérisé non relu

LE PROCES DES MORTS

La Yieille Egypte avait une noble coutume ; Elle jugeait ses morts couchés dans le cercueil ; Le peuple s'empressait à cet arrêt postliume ; L'austère vérité seule menait le deuil.

Ces débats rappelaient aux heureux de la vie Que l'homme ne meurt pas tout entier et qu'il faut Qu'au devoir, jusqu'au bout, il ait l'âme asservie, S'il veut gagner sa cause ici-bas et là-haut.

Notre siècle fait fi de cette mode ancienne ; Il reste froid devant un exemple si beau ; Il n'a gardé de la pratique Egj^ptienne Que l'éloge, il a mis la censure au tombeau.

Eclectisme savant ! car le thuriféraire D'aujourd'liui deviendra l'encensé de demain ; A l'usage établi qui voudrait se soustraire ? N'a-t-il pas sa racine au fond du coeur humain ?

Ainsi donc, la justice, en vos discours violée, Auprès d'un vil cercueil frémira de courroux, Et d'indignation et de mépris voilée, 0 flatteurs de la mort, s'écartera de vous !

Ah ! comme il vous sied bien d'encenser la mémoire D'un rival, d'un émule autrefois détesté. Et qui, de son vivant, n'avait, à vous en croire, Qu'un mérite idéal, justement contesté !

Et vous, ami cruel, dont la louange folle D'un ami qui n'est plus exalte le renom, Avez-vous pu penser qu'une vaine hj^perbole Du lustre qui lui manque embellirait son nom !

Vous vantez sans pudeur la bonté, la noblesse D'un esclave des sens qui, bravant le remord, S'endormit lâchement au sein de la mollesse, Et qui fit de son âme un trophée à la mort.

Ne pressentez -vous pas, quand votre voix proclame Les rares qualités de cet homme au grand cœur, Que plus d'un, entendant cette étrange réclame, Ne pourra réprimer un sourire moqueur ?

Le complément banal de cette comédie C'est que votre héros, pour prix de sa vertu , Doit entrer de plein vol , en quittant cette vie , Dans le ciel où de gloire il sera revêtu.

Ce n'est pas tout : voilà que le bronze et la pierre, Ces flagorneurs muets , inconscients et sourds, Dans le champ du, repos vantent à leur manière Ces morts tant célébrés dans de pompeux discours.

Quand parmi les tombeaux le penseur se promène , Compulsant du regard leurs marbres fastueux, Il croirait que la mort , pour peupler ce domaine , N'a frappé de sa faux que les gens vertueux.

Gravés en lettres d'or , des clichés funéraires Lui disent que tous ceux qui dorment en ce lieu Furent justes et bons. — Louanges téméraires^ Que chérit notre orgueil et qui mentent à Dieu !

Tandis que, les yeux clos, et flottant dans un songe,

L'humanité se laisse entraîner au mensonge , .

Un apôtre d'amour, de foi , de A^érité ,

Alliant la tendresse à la sévérité ,

L'Eglise catholique, avec un soin de mère ,

De tout désir mondain lui montre la chimère ;

Lui dit que rien d'impur et d'artificieux

Ne saurait trouver place au royaume des cieux.

Du reste , se gardant de lancer l'anathème ,

Lorsque, pour honorer les trépassés qu'il aime ,

Le monde trouve bon d'en faire des élus.

Fidèle au souvenir de ceux qui ne sont plus ,

Elle gémit sur eux, elle prie, elle espère

Que celui qui toujours répond au nom de père ,

Qui de l'homme déchu voit la fragilité ,

Etendra son pardon sur leur iniquité.

Dans l'enfer, dont le crime a peuplé les abîmes,

L'Eglise n'a jamais vu que des anonymes ;

Elle ne connaît point les malheureux damnés ;

Quant aux victorieux, ceux qu'elle a couronnés ,

Elle veut qu'un renom de sainteté notoire

Dans l'univers entier consacre leur mémoire :

Elle les juge avant de leur ouvrir le ciel

Et les proclame saints à titre officiel.

Ces heureux quels sont-ils ? — purs de gloire mondaine,

Ils ont tous ici-bas pour vertu souveraine

La tendresse du cœur jointe à l'humilité ;

Leur commune devise est le met charité.

Zélés et patients, dénués d'artifice,

Offrant jusqu'à la fin leur vie en sacrifice,

Chacun, selon le don qu'il a reçu du Ciel,

A la force du chêne ou la douceur du miel.

Servir Dieu c'est le tout pour ces âmes profondes

Que la source de grâce abreuve de ses ondes.

Pour Dieu se mépriser et descendre si bas

Que tout homme en marchant les foule sous ses pas,

Pour Dieu braver la haine et dédaigner l'outrage.

Endurer tous les maux et défier la rage

D'un bourreau couronné, d'un César impuissant

A noyer, quoiqu'il fasse, une âme dans le sang.

Voilà comme ils sont tous, à l'heure où du martyre

La fascination secrète les attire ;

Vous les voyez alors, saisis d'un saint transport.

Tendre leur tête au glaive et soutire à la mort.

Ainsi l'homme grandi, la nature vaincue, La puissance de Tâme hors de mesure accrue, La grâce du Très-Haut visible à tous les yeux Se rencontrent au fond de ces trépas joyeux. Faut-il donc s'étonner si la bonté divine Aux noms de ces héros que la gloire illumine Accorde un privilège, attache une vertu Qui relève un cr^oyant par le mal abattu ? C'est sur des faits pareils, attestant la présence D'un agent investi de la toute puissance, Que l'Eglise sefonde^ après de longs débats. Pour décerner aux saints le prix de leurs combats. Le monde y contredit et, superbe, déclame, Quoiqu'il n'entende rien aux affaires de l'âme. Lui, qui, sans nul scrupule et sans autorité, Délivre à ses amis des bons d'éternité, Qui fait à chaque instant des saints de fantaisie, Devrait bien s'incliner, au moins par courtoisie.

Page 1