‹ Les VallonnaisesChapitre 5 sur 31 · LE MISERABLE · texte numérisé non relu

LE MISERABLE

Œgri Somnia.

Dieu ! quelle aventure effroyable Et quel émoi dans le pays !

Le fait est à peine croyable ; En le racontant j'obéis Au mouvement involontaire Qui ne me permet pas de taire L'horreur dont je suis pénétré ; J'en ai frémi la nuit entière Et n'ai pu fermer la paupière , Tant j'en avais le cœur navré.

C'était l'heure où le soleil dore La cime des monts. — Près d'ici, Sur la colline que décore Une forêt en raccourci , Un homme à la tête chenue , Portant sur son épaule nue Le cadavre nu d'un enfant , Bras ballants et iéie pendante , Parut... groupe que l'épouvante Escortait, le front triomphant.

L'homme, sous ses haillons 'sordides,

S'avance à pas précipités ;

Une blouse aux lambeaux squalides

Bat de ses pans déchiquetés

Sa poitrine noire et velue.

Les passants sont pris, à sa vue ,

D'un long frémissement d'horreur.

Au bord du sentier qui poudroie.

Jamais fauve, emportant sa proie.

Ne causa pareille terreur.

Qui peut dire quel est cet homme ?

Vient-il d'un village voisin ?

Savez-Yoïis comment il se nomme ?

Est-ce un infâme, un assassin Qui va cacher dans quelque abîme Le cadavre de sa victime Pour échapper au châtiment?

Serait-ce quelque miscrahle Qu'un incendie inexorable A chassé de son toit fumant ?

L'inconnu cheminait, farouche, Rasant la lisière des bois ; Les mots qui sortaient de sa bouche, Et que l'on entendait- parfois, Exprimaient tantôt un blasphème, Tantôt une plainte suprême Que suit un sourd gémissement, Tantôt une vive souffrance, Tantôt une vague espérance, Parfois un délire alarmant.

Le front haut et le pied tenace, Il promenait des yeux hagards, Comme pour mesurer l'espace Qui s'ouvrait devant ses regards.

On ne songea point tout de suite A se lancer à sa poursuite, Tant les cœurs étaient oppressés.

Lui, s'élevait sur la colline — Où l'ombre du matin décline — A pas de plus en plus pressés.

Bientôt on le vit disparaître, Après un court moment d'arrêt, Sous les ramures d'un vieux hêtre ; Il s'enfonça dans la forêt.

Un des fils de la forestière Le rencontra dans la, clairière Qui domine l'autre versant ; Il chantait d'une voix dolente Une complainte somnolente ; Il avait les pieds tout en sang.

Le gars eut peur, mais, à cet âge, On est curieux ; pas à pas Il suivit sous l'épais feuillage L'homme qui ne s'en doutait pas.

Il le vit gagner l'autre pente, Et, par un sentier qui serpente —

Toujours chargé de son fardeau — Descendre au fond d'une ravine Où pend une hutte en ruine, Sur le bord d'une flaque d'eau.

De son front creusé par les rides

La sueur découlait à flots,

Tombant sur ses lèvres arides

Qu'entr'ouvraient de fréquents sanglots.

Il était bien las.., sur sa face,

Où la fièvre imprimait sa trace,

On lisait un violent effort,

Et quand^ dans ce lieu solitaire,

Il déposa sa charge à terre,

Tous ses membres tremblaient bien fort.

Puis il s'approcha de la mare Dont un hideux fourmillement Faisait bouillonner l'onde avare ; Sa lèvre y but avidement.

L'enfant mort^ étendu sur l'herbe.

Tournait au ciel sa face imberbe Et ses yeux glauques ; on comptait Sur ses membres froids et rigides De nombreuses taches livides Dont le regard s'épouvantait.

Un essaim de mouclies muettes, Pour en sucer le sang tari, Errait sur ses lèvres violettes.

L'inconnu, poussant un grand cri, Les chassa d'un pan de sa blouse, Et, comme une mère jalouse, Qui veille sur son nourrisson, Il embrassa ces tristes restes, En proférant des mots funestes, Propres à donner le frisson :

« Tu dors longtemps, mon pauvre Pierre,

Il faut enfin te réveiller :

Ce lieu n'est point un cimetière

Où l'on peut toujours sommeiller.

Nous avons une longue course

A faire pour trouver la source

Qui donne le lait et le miel.

Il faut, Pierre, qu'on m'accompagne

Jusqu'au sommet de la montagne,

Dans le voisinage du ciel.

« Pauvre enfant ! . . . quand ta mère est morte, Au berceau^ tu criais la faim.

Depuis ce jour^ à notre porte, S'est assis un mauvais destin.

Voici venir la dernière heure.

Notre champ et notre demeure, Le torrent a tout emporté....

Allons, Pierre, lève-toi vite !

C'est ta mère qui nous invite ; Il faut faire sa volonté. »

L'infortuné courba la tête Et fit le signe de la Croix, Comme si grondait la tempête :

Au même instant, un bruit de voix Qui résonnait sur la colline, Troubla l'écho de la ravine, Dont quelques paysans armés De pieux, de bâtons, de massues, Vinrent occuper les issues , Bien moins résolus qu'alarmés.

Mais, dès qu'ils furent en présence D'un pauvre, à genoux, qui priait Et semblait atteint de démence — Car par instants il souriait —

A l'entourer ils s'empressèrent,

Et, quand leurs bras le redressèrent,

La plainte d'un cœur qui se fend,

S'exhalant de sa lèvre blême.

Expira dans ce cri suprême :

« Grâce, grâce pour mon enfant ! . . . »

On a donné la sépulture,

Ce triste bonheur de la mort,

A l'innocente créature.

Victime des rigueurs du sort.

Le père est fou. De lourdes ombres

Enserrent dans leurs replis sombres •

Sa pensée où plus rien ne luit.

Bientôt un trépas secourable

Fera, sans doute, ô misérable !

Briller un flambeau dans ta nuit.

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