‹ Les VallonnaisesChapitre 7 sur 31 · OUTRE-TOMBE · texte numérisé non relu

OUTRE-TOMBE

Savez-vous ce que l'on entend dans la vallée, Lorsque le Ciel est noir et la terre voilée, Que l'haleine des nuits, pleurant dans les massifs, Semble prêter une âme à leurs rameaux plaintifs ? Entrons dans cet enclos où des tertres funëbres Se dressent à demi-noyés dans les ténèbres. C'est le champ du repos. Côte à côte entassés, A l'ombre de la Croix dorment les trépassés. Vers le milieu du champ, une chapelle antique Semble prier pour eux sous sa voûte gothique. Le site est indistinct et le décor obscur. Sur nos têtes, voyez... à peine un coin d'azur Nous laisse apercevoir la lueur incertaine Et prompte à s'éclipser d'une étoile lointaine.

LesbDrdsde l'horizoa disparaissent, frangés De cyprès aux longs fûts, confusément rangés, D'où tombe, comme un glas, la plainte de l'effraie, Portant le trouble au sein du passant qu'elle effraye.

Ne vous semble-t-il pas, ami, que, par moments.

Ce sol, bourré de morts, a des frémissements,

Comme si, soulevant leurs rigides paupières,

Ces morts, las de dormir, s'agitaient dans leurs bières ?

Maintenante genoux. ! inclinez votre front

Vers la terre ; bientôt d'autres bruits frapperont

Votre oreille attentive aux échos de la tombe.

Quelle est cette clameur qui s'élève et retombe. Cris suivis de sanglots qui donnent le frisson, Infini d'épouvante et d'horreur dans un son ? Homme, tu ne sauras jamais tout ce qu'exprime Cette plainte sans nom qui monte de l'abîme ! Le désespoir, l'effroi, la haine, la douleur, Sinistres compagnons de l'éternel malheur, Se détachent du fond de la clameur immense Qui, dès qu'elle s'éteint, aussitôt recommence, Pareille à l'Océan, dont le flot décroissant S'abaisse et tour à tour grandit en mugissant.

Ami, vous frémissez d'horreur et d'épouvante ! Mais voici que, soudain, une voix éclatante Résonne, emplissant l'air de ses notes d'airain. Fils du doute, écoutez son verbe Souverain :

« Malheur à l'insensé qui ne voit dans la vie Qu'un jeu de la matière, un mouvement sans but, Qu'une force stupide et fatale asservie A la nécessité, son suprême attribut !

Malheur à ceux qui font leur joie et leur idole De l'or et du pouvoir, ou qui n'ont pour boussole

Que l'attrait de la volupté !

Pauvres fous, enchantés de leur inquiétude, Et qui pensent trouver en pleine servitude

Les splendeurs de la liberté ! »

La voix se tait : l'éther, vibrant comme une lyre, Répète, immense écho, ce qu'elle vient de dire. Elle reprend ensuite, et ses accents plus doux Ravissent le croyant qui l'écoute à genoux :

« Honneur à l'homme juste, affermi dans sa voie D'un regard, comme l'aigle, embrassant l'horizon,

Et l'aile déployée, il attend avec joie Que la mort a] paraisse au seuil de sa prison. Pensers, désirs, vouloir, sacrifice, prière, Dans un rapide élan, son âme tout entière.

Monte, sereine, vers le Ciel, Et par la charité ses œuvres parfumées Exhalent la senteur de ces fleurs embaumées

Dont l'abeille tire son miel. »

« Il sait que, recouvrant les droits de sa nature, L'esprit, vainqueur, rayonne et plane en liberté Dans un monde ineffable où toute créature Tressaille de jeunesse et d'immortalité ; Où devant Dieu, leur type éternel, le génie Et l'amour ne font qu'un ; où tout est harmonie ;

Où l'ange et la femme sont sœurs ; Où la paix surabonde ; où l'homme, à chaque haleine. Respire le bonheur ; où l'âme est toujours pleine ;

Où l'œil ne connaît pas les pleurs ! »

La voix s'arrête encor. Du fond de l'empyrée

Jaillit un large éclair sur la plaine éthérée,

Et l'on croirait ouïr VHosanna solennel

Des vainqueurs de la mort, chantant l'hymne éternel.

Quel croyant n'a rêvé cet Eden d'outre-tombe, Et n'a pris, en rêvant, l'aile de la colombe, Pour quitter notre fange et voler vers ce lieu Sublime, où l'idéal trouve son terme, Dieu ! L'infini dans la paix, dans l'amour, dans la gloire ; Sur le trépas la vie assurant sa victoire ; Les siècles et les ans, et les mois, et les jours Engloutis dans le sein d'un éternel toujours. Plus de foi que le doute en nos âmes efface ; La vérité sans voile et Dieu vu face à face ; Le bonheur qu'on étreint et qui va désormais Nous assouvir toujours sans nous lasser jamais ! Ami, répondez-moi, ne serait-il qu'un rêve Ce monde qu'en esprit nous explorons sans trêve? D'où viendraient à nos cœurs inquiets ces élans Vers des cieux inconnus, de splendeurs ruisselants? Ces magiques espoirs^ que rien ne décourage. N'auraient-ils pour objet qu'un décevant mirage ? Non, non, il est un but à nos désirs de feu ; Si la soif prouve l'eau, l'idéal prouve Dieu !

Mais silence ! . . . prêtons une oreille docile Aux leçons de la mort dans ce lugubre asile! Si de tous ses échos nous écoutons le bruit, Nous entendrons passer dans l'ombre de la nuit

Des fantômes errants dont la voix gémissante Jette sur ces tombeaux une plainte incessante. Un pleur s'y mêle^ un pleur que l'on prendrait parfois Pour le murmure sourd d'une onde au fond des bois. Ecoutez ! ... on entend soupirer dans la brise Un cœur qui de tristesse et de regret se brise :

« Le ciel est noir ; pas une étoile N'y brille, et la croix des tombeaux D'une ombre livide se voile.

Où trouverons -nous des jQambeaux Pour nous guider dans les ténèbres Qui dérobent ces lieux funèbres A nos yeux brûlés par les pleurs ?

Nous expions, et, sur la terre, Nul n'a pénétré le mystère Insondable de nos douleurs.

» Naguère nous allions, frivoles, Interrogeant tous les échos, Prodigues de vaines paroles, Avides de tendres propos.

Nous aimions le monde et ses fêtes, Et, triomphants dans nos défaites, Nous semions de fleurs le chemin, Sans songer à l'heure rapide

Que suit, taciturne et perfide^ Ce sphinx qui se nomme : demain.

» Demain est venu, l'heure sonne Des écroulements de la mort :

Devant ce mondain qui frissonne, Surgit le spectre du remord.

Adieu, plaisirs et folle ivresse !

L'infortuné, dans sa détresse, Elève ses mains vers le ciel.

Et dans ses yeux brille une larme D'amer repentir qui désarme La colère de l'Eternel.

» Il meurt pardonné, ce transfuge D'un monde qu'il a tant aimé, Le cœur d'un père est son refuge, Mais pour lui le ciel est fermé !

Il faut que son âme dépouille La lèpre du mal qui la souille Et la rend un objet d'efFroi ; Et si^ dans son amour , le père Dit à cette pauvre âme : « espère ! » Il reste le juge et le roi.

»0 justice, ô grandeur suprême, Puissance, lumière, beauté.

Tu forces tes ennemis même A glorifier ta bonté !

Celui qui t'a yu face à face Pourrait-il jamais, quoiqu'il fasse, T'oublier, ne fût-ce qu'un jour?

Banni du céleste héritage.

Il emporte avec ton image La blessure de ton amour.

» Soumis à la même soufirance , Condamnés au même tourment, Cet amour, gage d'espérance, Est aussi notre châtiment.

Loin des rives de la patrie.

Chacun de nous, tige flétrie, Penche son front découronné, Et, l'âme toujours haletante, Il se consumée dans l'attente De l'ami quï l'a pardonné.

» Elle est bien longue cette veille Dans la froide nuit du cercueil.

Où le ver jamais ne sommeille, Où tout accable notre orgueil ! Où l'horreur , la tristesse et l'ombre, Faussant la durée et le nombre, Changent en siècles les instants, Où l'âme qui souffre et qui pleure, Succombe sous le poids de l'heure Et perd la notion du temps !

>■> 0 vous qui passez sur la terre En contemplant l'éternité , Vous qu'une crainte salutaire Eloigne de l'iniquité, Chrétiens, priez pour des coupables , Qui d'eux-mêmes sont incapables D'atteindre aux célestes parvis.

Et qu'au son de votre prière Dieu fasse tomber la barrière Qui leur ferme le paradis 1

» Et vous, amis, qui dans V03 fêtes, De la danse menez les chœurs, Qui de roses ceignez vos têtes Et d'ivresse emplissez vos coeurs,

Arrachez-vous à ces délices Pour méditer sur les supplices Que ces plaisirs nous ont valus ; Priez pour que Dieu vous pardonne Tous vos dédains, et pour qu'il donne La paix à ceux qui ne sont plus I

» Priez ! . . . car notro âme embrasée Par le souffle de la douleur, Se délecte à cette rosée, Comme aux pleurs du matin la fleur.

Priez ! . . . car tout ce qui respire , L'oiseau, la plante, le zépliire, Pour nous prie au lever du jour, Et la grande voix de l'orage.

Quand les mers battent leur rivage, Surnos maux gémit à son tour.

» Mais voici que l'heure est venue, Mes sœurs, de rentrer au cercueil.

Déjà l'aube blanchit la nue, Comme le flot blanchit l'écueil :

N'attendons pas que sa lumière, Rayonnant sur notre paupière,

La blesse de ses traits de feu.

Cette aurore qui vient de naître, 0 mes sœurs, puisse-t-elle n'être Que la messagère de Dieu !... ».

Ce pâle et triste essaim d'âmes en servitude

Regagne des tombeaux la morne solitude.

Un murmure confus accompagne ses pas ;

C'est comme un battement d'ailes qu'on ne voit pas ;

Comme un bruit [faible et mat de feuilles que l'automne

Fait pleuvoir dans les bois qui perdent leur couronne.:

Mais déjà, préludant aux clartés du matin,

Une bande lactée, à l'horizon lointain,

Monte, s'élargissant en cercle de lumière.

Le jour vient ; l'ombre est moins lourde à notre paupière,

De moments en moments, des vagues de rayons

Ondulent dans l'espace, et bientôt nous voyons

Se dresser devant nous la chapelle gothique,

De l'asile des morts sanctuaire rustique.

Tout s'éveille et bruit. — Regardez sur cet if

Un oisillon qui vole avec un cri plaintif.

Ami, vous qui croyez aux avatars de l'âme,

Ne vous semble-t-il pas que cet oiseau réclame

Le souris d'une mère et la clarté des cieux Que lui ravit, enfant, un trépas odieux ? Mais quoi ! vous pâlissez et frissonnez, il semble : Simple effet de la veille et du froid tout ensemble. Retournons au logis... Je crois, en vérité, Que c'est assez longtemps parler d'éternité.

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