‹ Les Van de VeldeChapitre 2 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La famille des Van de Velde. — Jan I, le calligraphie. — Installations successives à Rotterdam et à Harlem. — Esaïas Van de Velde et son éducation artistique. — Sujets habituels de ses compositions. — Tableaux de socie'te's. — Effets d'hiver.

La fin du xvie siècle fut marquée dans les Flandres par des luttes violentes et des misères inouïes. A la suite de la Réforme, qui comptait dans la contrée un grand nombre d'adhérents, les persécutions des Espagnols avaient soulevé de tous côtés des révoltes, bientôt suivies d'impitoyables répressions. Pour s'y soustraire, la plupart des dissidents, ceux qui tenaient le plus à leur foi religieuse, s'étaient expatriés. Aux sacrifices de toute sorte auxquels il leur avait fallu se résigner pour abandonner ainsi leurs foyers, leurs situations et des liens de famille ou d'intérêt si puissants, on peut penser que ceux qui prenaient cette héroïque résolution constituaient la partie la plus énergique et la plus intelligente de la population. De même que plus tard, chez nous, après la Révocation de l'édit de Nantes, les émigrés de la France devaient être pour la Prusse, qui les accueillait libéralement, une source de prospérité et d'honneur, ainsi les Flamands fugitifs allaient contribuer de la manière la plus efficace au développement de la richesse dans leur patrie d'adoption et y tenir le premier rang parmi ses littérateurs ou ses artistes. Nous avons dit ailleurs ' quelles difficultés attendaient cependant ces émigrés sur le chemin de l'exil, la peine qu'ils éprouvèrent à se créer des ressources et à se faire une place dans leurs nouvelles résidences.

C'est Anvers qui avait fourni le contingent le plus considérable à ce mouvement d'émigration, et la proximité, les relations déjà établies, aussi bien que la similitude des croyances et des mœurs, avaient déterminé les transfuges à se fixer dans les localités méridionales de la

i. Voir l'e'tude sur les Brueghel dans la collection des Artistes célèbres.

Hollande, où ils pouvaient plus aisément aborder. Originaire d'Anvers, la famille des Van de Velde avait probablement quitté cette ville à la suite des cruautés qu'y exercèrent les Espagnols après le mémorable siège de 1576. Le chef de cette famille, un simple cloutier, s'étant alors résolu à s'expatrier, s'établissait à Rotterdam avec son fils Jan le Vieux, qui trouvait à y remplir les modestes fonctions de maître d'école. C'était un calligraphe distingué, et son habileté en ce genre lui permettait bientôt de se créer une position convenable. Les élégances de l'écriture étaient, en effet, très appréciées à ce moment en Hollande, où la calligraphie était considérée comme un art et servait en quelque sorte d'apprentissage à la peinture. Avant de devenir le portraitiste célèbre qu'il fut ensuite, Michel Mierevelt avait, au dire de ses contemporains, acquis une grande réputation par la beauté de son écriture. Des expositions et des concours étaient souvent organisés entre les maîtres les plus renommés à cet égard, et dans un de ces concours, ouvert à Rotterdam même en i5o,o, nous voyons figurer, parmi les membres du jury, Jacques Razet, un des amateurs les plus distingués de cette époque, ainsi que le secrétaire de la ville d'Amsterdam, Gédéon Fallet, à qui Carel Van Mander dédiait, en 1604, plusieurs parties de son Livre des Peintres. Des brevets de « maistre de la plume couronnée » furent, à cette occasion, décernés aux lauréats, et peut-être Jan le Vieux avait-il pris part à la solennité.

Un beau portrait à la plume exécuté en 1628 ', cinq ans après la mort de ce dernier, par son fils, Jan II, nous montre le brave maître d'école correctement vêtu d'un pourpoint noir, avec son honnête visage encadré par une large fraise tuyautée. Au-dessous, dans un quatrain composé à sa louange, suivant la mode du temps, il est qualifié de Phénix des Ecrivains, ainsi que le sera, quelques années plus tard, le fameux Coppenol, dont plus d'une fois Rembrandt, son ami. a peint ou gravé le portrait. La réputation que s'était faite le calligraphe lui avait permis de publier, en 1604, un recueil de modèles sous le titre : Deliciae variarum insigniumque Scripturarum, autore Veldio, Scriptore celeberrimo. Cette édition, qui parut à la fois à Harlem et à Amsterdam, dut avoir un grand succès, car, dès i6o5, elle fut suivie d'une autre édition publiée à

1. Ce dessin, qui faisait autrefois partie de la collection de portraits de M. Bodel Nyenhuis, achetée en bloc par le gouvernement, appartient aujourd'hui au Musée d'Amsterdam.

PORTRAIT DE JAN VAN DE VELDE LE VIEUX, CALLIGRAPHE ET MAITRE D ECOLE. Fac-similé d'un dessin à la plume par son fils Jan Van île Yelde.

Harlem en hollandais' et dans laquelle, à la suite de la préface et de la première partie, se trouve le portrait de l'auteur, dessine et gravé par J. Matham. L'inscription qui accompagne ce portrait : Aetatis 36, nous donne, pour la naissance du calligraphie, la date 1 56g, et, par conséquent, il était né encore à Anvers. En bon fils, Jan ne rougit pas de son origine; c'est dans la dédicace d'un de ses modèles d'écriture qu'il nous renseigne lui-même sur cette modeste profession de cloutier qu'exerçait son père. Chez Jan, d'ailleurs, la calligraphie confine parfois au dessin, car dans ses majuscules, enlevées d'une main sûre, ce virtuose de la plume mêle souvent des ornements variés, des personnages, des animaux, un cygne aux ailes déployées, ou un vaisseau aux voiles gonflées par le vent. L'année d'après, en 1606, une nouvelle édition parut encore, cette fois à Rotterdam, avec un texte allemand et sous le nom de Hans von dem Felde.

Cette traduction du nom de Jan Van de Velde, à laquelle répondrait, en français, l'appellation de Jan du Pré, nous explique que ce nom de Van de Velde fut alors assez répandu. Dans les notes de M. A. D. de Vries3 nous relevons, en effet, la mention d'un certain « Anthoni Van der Velde, van Antwerpen », peintre, qui, âgé de trente-trois ans (le 23 juin 1590), se marie à Amsterdam avec une jeune fille de Wale, près de Malines. Cet Anthoni était, très probablement aussi, un fils aîné du cloutier d'Anvers, car il a pour témoins son frère Jan et sa sœur Nelleken Van de Velde ; mais on ne connaît aucun ouvrage de cet artiste. Par la suite, les bonnes relations ayant continué entre les membres de la famille, nous les voyons successivement intervenir comme témoins dans les divers actes publics, baptêmes, mariages ou décès, qui concernent leurs parents. Plusieurs d'entre eux ayant été peintres -ou graveurs, on comprend que la similitude des noms et les unions contractées entre cousins et cousines aient donné lieu à de nombreuses confusions dans cette généalogie des Van de Velde, qui n'a pu être jusqu'à présent établie d'une manière tout à fait certaine.

Quoi qu'il en soit, Jan avait acquis quelque aisance, grâce à son activité et à ses habitudes régulières. Dès ibo5 il devenait à Rotterdam propriétaire d'une maison, qu'il revendait en 1620, lorsque, quittant cette

1 . Sous le titre : Spieghel der Schryfkonste. L'ouvrage est divisé en trois parties: I, De Spieghel; II, le Thrésor littéraire; III, Het Fondement boeck.

2. Biografische Anteekeningen, publiées dnns Oud-Holland, IV.

ville, il allait se fixer à Harlem, où il s'établissait également comme maître d'école. Plus encore qu'à Rotterdam, il retrouvait là réunis quelques-uns de ses anciens compatriotes qui avaient quitté les Flandres, car Harlem s'était montrée particulièrement libérale vis-à-vis des émigrés. La noble cité devait d'ailleurs rester fidèle è ces généreuses traditions, et elle aussi accueillait dans ses murs, au moment de la Révocation de l'édit de Nantes, un si grand nombre de nos réfugiés, qu'aujourd'hui encore, en se promenant par les rues, on rencontre aux enseignes et aux portes des maisons une foule de noms français qui comptent parmi les plus honorables de la population.

Avec le temps, la situation de Jan s'était peu à peu améliorée, à ce point que lorsqu'il mourut les frais de son enterrement — il eut lieu à Saint-Bavon le 10 septembre 1623 — s'élevèrent à 18 florins, somme considérable pour l'époque. Il avait donc pu élever honorablement sa famille, et dans cette ville de Harlem, alors si peuplée d'artistes, les fils du calligraphe s'étaient sentis appelés à une vocation plus haute que celle de leur père. Sans qu'il soit possible de le démontrer avec une évidence complète, il nous parait très vraisemblable que, suivant l'indication déjà fournie par Houbraken, Esaïas, Jan II et Willem le Vieux étaient fils de Jan Ier et non seulement tous trois devaient être peintres, mais deux d'entre eux étaient même appelés à faire souche d'artistes et à donner à l'Ecole hollandaise quelques-uns de ses maîtres les plus distingués.

Peut-être Jan le Vieux avait-il, comme son frère Anthoni, séjourné quelque temps à Amsterdam, car Esaïas, l'aîné de ses fils, y était né vers 090. Mais dès 1610 ce dernier était établi à Harlem et Van der Willigen nous apprend qu'au mois d'avril de cette année il s'y était fait inscrire comme membre de l'Eglise réformée. Un nommé Jean Maertens, qui, ainsi que lui, appartenait à une famille émigrée des Flandres, lui avait à cette occasion servi de témoin. La communauté des croyances et la similitude des destinées rendaient naturelles ces relations entre réfugiés, et, une année après, le 10 avril 161 1, Esaïas, à peine âgé de vingt et un ans, épousait la sœur de ce jeune homme, Catelina Maertens, originaire de Gand. Une étroite intimité ne devait pas cesser de régner entre les deux familles et au baptême du premier enfant né de cette union, le 6 avril 1614, nous retrouvons à la fois comme témoins Jan Maertens et Jan Van de Velde, le frère d'Esaîas. Ainsi que ses deux

io LES ARTISTES CELEBRES

oncles, cet enfant reçut le nom de Jean et sa naissance fut suivie de près par celles de deux autres fils de l'artiste, Esaïas et Anthoni, qui virent également le jour à Harlem, en i6i5 et 1617.

Bien que nous ne puissions invoquer aucun témoignage à cet égard, il est probable qu'Esaïas avait fait dans cette ville son apprentissage de peintre. Les ressources d'instruction n'y manquaient pas alors. C'est à Harlem, on le sait, que, d'accord avec Van Mander qui s'y était établi, deux artistes plus jeunes que lui, mais déjà célèbres, H. Goltzius et Corneille Cornelissen, avaient ouvert un atelier dans lequel ils faisaient poser les plus beaux modèles vivants et copier les rares moulages des statues antiques qu'ils avaient pu se procurer. Mais ce n'est pas dans cette direction qu'Esaïas se sentait attiré. Au lieu de suivre les doctrines académiques et de s'exercer aux pompeuses compositions qui excitaient la verve des Italianisants, il inclinait vers ces sujets plus simples que la nature, avec son inépuisable richesse, lui offrait à chaque pas. On commençait d'ailleurs à sentir comme un souffle de vie nouvelle et, aprèsavoir joué un rôle décisif dans l'histoire de l'affranchissement de la nation, Harlem était aussi appelée à assurer son émancipation artistique. A ce moment, les peintres émigrés des Flandres s'y étaient établis en grand nombre. Leur influence contribuait, il est vrai, à rendre plus grande encore la confusion qui régnait depuis longtemps déjà entre les deux écoles ; mais cette période de transition allait brusquement finir et à l'instant même où la séparation politique des deux pays s'effectuait, celle de leurs deux écoles s'accusait bientôt avec une entière netteté. Tandis que, dans son naturalisme robuste aussi bien que dans ses aspirations les plus hautes, Rubens, à Anvers, résumait et absorbait en lui toutes les aptitudes de l'art flamand, la Hollande, au contraire, voyait s'épanouir une admirable floraison de talents originaux et variés, éclos presque à la même heure et sur tous les points de son territoire. Avec Utrecht appelée à devenir le quartier général des Italianisants, Harlem, plus franchement hollandaise, avait, d'une manière plus brillante encore, donné le signal de la rénovation. Hais, plus âgé que Van de Velde de dix ans à peine, arrivait alors à la célébrité et son amour de la nature, la franchise et la sûreté précoce de son exécution, frappaient d'autant plus vivement que ces qualités contrastaient davantage avec les traditions académiques qui jusqu'alors avaient prévalu. A côté de lui, tout en s'inspirant de sa facture animée et expéditive, Esaïas conservait son entière originalité et

in

dans une sphère plus modeste, par sa constante application à ne traiter que des sujets empruntés à la vie familière et à la nature de son pays, il concourait puissamment à constituer l'Ecole hollandaise et à fixer son caractère.

Dès 1612, Esaïas faisait partie de la Gilde de Saint- Luc et son admission, en 1617, parmi les affiliés de la Chambre de Rhétorique des Wyngaardranken — dont Frans Hais et son frère Dirck étaient élus en cette même année membres honoraires — nous prouve que le fils de l'ancien maître d'école faisait honneur à l'instruction qu'il avait reçue de son père et qu'il possédait une certaine culture littéraire. En même temps qu'il terminait son apprentissage de peintre, Esaias apprenait aussi le métier de graveur et pendant qu'il habitait encore Harlem, il y publiait plusieurs planches, soit d'après les œuvres d'un de ses contemporains, Willem Buytewech, dont les dessins offrent avec les siens assez d'analogie, soit d'après ses propres compositions '.

Costumes, divertissements, faits mémorables ou menus événements de la vie familière, Buytewech et Van de Velde retracent ainsi l'un et l'autre tout ce qui les a frappés et leurs œuvres forment aujourd'hui pour nous une sorte de journal illustré, également précieux au point de vue de l'art et de l'histoire. Outre une série de petits paysages dont les motifs assez élémentaires ont été empruntés à la campagne voisine de Harlem, Esaïas nous montre, dans sa première planche connue, une baleine échouée sur le sable à Nornvyck, le 28 décembre 1614, avec un nombreux concours de curieux accourus de diverses parties de la contrée pour contempler ce spectacle. Dans cette scène, évidemment dessinée d'après nature, des promeneurs à pied ou en voiture entourent l'animal, échangeant entre eux leurs impressions; deux hommes sont montés sur la bête dont les dimensions sont notées avec soin par l'artiste. De pareils spectacles se renouvelaient, paraît-il, assez souvent sur ces plages, car déjà en 1 5 9 1 , J. Matham avait eu l'occasion de représenter un épisode de ce genre, près de Katwyck, et une gravure de Buytewech nous fait également voir une baleine morte, le 21 janvier 16 17, sur le rivage entre Scheveningue et Katwyck.

1. Ce Buytewech e'tait lui-même un artiste de grand talent, dessinateur et gra- Teur singulièrement habile, ainsi qu'on en peut juger par la série de spirituels croquis à l'eau-forte qui composent sa « Suite de gentilshommes » vêtus à la mode des divers pays de l'Europe.

EJ

C'est d'après un autre dessin de Buytewech qu'Esaïas, dans une gravure aujourd'hui devenue très rare, nous a conservé le souvenir d'un assassinat qui, à raison du nom de la victime et de la position des meurtriers, produisit alors une très vive émotion. Orfèvre d'Amsterdam et peintre lui-même, Jan Van Weely était connu comme un des amateurs les plus distingués de cette époque. Il possédait entre autres deux allégories célèbres de Cornelis Ketel : un Triomphe du Vice et un Triomphe de la Vertu, et Van Mander, qui nous donne ces détails, avait peint pour lui un Bain public et un tableau désigné sous le titre : Amor omnibus idem. Or un jour que Weely était venu à La Haye pour y porter des joyaux destinés à la cour, un certain Jan Van Parys, valet de chambre, et son complice Jan de la Vigne, cadet des gardes du prince Maurice, s'étaient précipités sur le malheureux marchand et l'avaient égorgé pour lui ravir les bijoux en question. La gravure d'Esaïas, divisée en plusieurs compartiments, reproduit diverses scènes relatives à ce meurtre : la mort de Jan Van Weely et la découverte de son cadavre jeté dans une ruelle, les portraits des deux assassins avec leurs noms et enfin leur exécution à La Haye, en présence d'une foule nombreuse qui se presse autour de l'échafaud.

Esaïas devait continuer par la suite à retracer les événements dont l'image lui paraissait digne d'être conservée ou dont il avait pu être luimême le témoin. C'est ainsi qu'il gravait plus tard la Rupture de la digue du Leck, aux environs d'Utrecht, le 10 janvier 1624. L'inscription en vers hollandais placée sous cette estampe nous apprend qu'elle a été exécutée d'après un dessin fait sur les lieux par Esaïas lui-même. La rupture de cette digue avait causé une inondation qui couvrit une grande étendue de pays et dont l'effet se fit sentir jusque dans les rues d'Amsterdam. L'artiste a représenté le moment où, sous la conduite des ingénieurs dont la cabane est placée au premier plan, une escouade de travailleurs s'empressent à réparer le dégât avec des fascines; des lettres servant de points de repère montrent la largeur de la brèche et l'endroit précis où elle s'était ouverte.

Dans ces divers ouvrages, Esaïas nous apparaît comme un observateur scrupuleux de la réalité. Cependant ses préoccupations d'exactitude absolue sont peu favorabks à l'expression artistique des épisodes qu'il a traités et les indications très nettes, mais un peu sèches, auxquelles il recourt, ne nous donneraient qu'une idée bien insuffisante de son talent.

H iJ

ta

i6 LES ARTISTES CELEBRES

Il se manifeste à nous d'une manière plus heureuse dans ses dessins et ses peintures. Le premier de ses tableaux que nous connaissions, le Dîner en plein air, du Muse'e de La Haye, porte la date de 1614 et a été, par conséquent, peint encore à Harlem. Nous y trouvons un des premiers spécimens de ces tableaux de Sociétés, de ces Conversations galantes, qui tiendront plus tard une place si considérable dans l'école et y formeront même un genre spécial. On ne saurait dire cependant que Van de Velde soit le créateur de ce genre et l'on relèverait facilement l'exemple de pareils sujets chez les anciens Flamands. Mais si Pierre Brueghel, François Pourbus le Jeune et François Franken les avaient abordés avant lui, il contribua du moins plus qu'aucun autre à donner à ces sortes de représentations une physionomie tout à fait hollandaise.

Le Dîner de La Haye nous montre une table richement servie, dressée dans le jardin d'un château qu'on aperçoit au loin, avec les allées couvertes qui y mènent. Les convives, des dames raides et empesées dans leurs corsages, et des seigneurs, le chapeau sur la tête, vêtus de costumes aux couleurs éclatantes, sont assis ou debout autour de la table. Un page en pourpoint blanc plonge un verre dans le bassin d'une fontaine monumentale placée à la droite du tableau. Les tons bruns colorés qui forment l'harmonie dominante contrastent avec les bleus verdàtres du fond, et les lumières des arbres, se détachant sur un ciel neutre, sont indiquées, suivant l'usage d'alors, par des empâtements très francs. L'aspect vigoureux, un peu dur, et l'exécution encore rude, mais pleine de force et de décision, s'accordent avec le caractère d'une scène dont les acteurs ne semblent pas très raffinés. Leur galanterie conserve je ne sais quelles allures de maraude et, sans trop perdre leur temps aux doux propos, les convives en viennent promptement aux actes.

L'hiver ramenait d'autres divertissements. A l'exemple d'Avercamp, son aîné de quelques années à peine, Van de Velde ne pouvait manquer d'être tenté par les scènes pittoresques que cette saison présente en Hollande, alors que dans les campagnes ensevelies sous la neige, les canaux glacés sont sillonnés de traîneaux, autour desquels circule une foule animée de patineurs se croisant dans tous les sens. La Pinacothèque de Munich nous offre un de ces Amusements d'hiver d'Esa'ias, daté de 16 18, avec de nombreuses petites figures très spirituellement indiquées, et dans un tableau représentant le même sujet et récemment entré au Musée d'Amsterdam, nous croyons également reconnaître la

main du peintre l. L'impression en est saisissante et l'effet très vivement accusé. Sous la lumière un peu crue d'un ciel gris bleuâtre, triste et

Page 1