CHAPITRE II
Scènes militaires traitées par Esaïas Van de Velde. — Il s'établit à La Haye. — Relations avec le prince Frédéric-Henri. — Tableaux inspirés par la vie de ce prince et ses faits de guerre. — Réputation d'Esaïas. — Sa mort. — Ses dessins. — Ses paysages. — Caractère de son talent.
Si intéressantes que soient pour nous ces images de la vie familière, le talent de Van de Velde se trouvait mieux à l'aise en traitant des scènes d'un autre genre dont, plus d'une fois, il avait pu être le témoin. Trop jeune pour avoir été mêlé aux événements héroïques qui avaient marqué les débuts de la révolte contre les Espagnols, il était appelé par ses convictions à s'associer chaleureusement aux péripéties de cette longue lutte qui devait amener l'émancipation politique et religieuse de sa patrie d'adoption. Si, sur terre du moins, les grands faits de guerre devenaient assez rares, la Hollande, à ce moment, était encore loin d'être pacifiée, et les rencontres entre les bandes qui tenaient la contrée ne laissaient pas de la désoler.
Ces engagements partiels, avec toute la variété des actions qu'ils comportent, — embuscades, escarmouches, chocs de cavalerie, attaques de convois, pillages de fermes ou de villages, meurtres et pendaisons, — tels sont les sujets que Van de Velde a le plus souvent représentés. L'aisance, la vérité, l'entrain qu'il y montre nous prouvent à quel point ces sujets convenaient à son tempérament. Il avait été précédé dans cette voie par un artiste originaire d'Anvers, Sébastien Vrancx, qui, en peignant des motifs pareils, — aux Musées de Rotterdam, de Gotha, de Brunswick et de Vienne, — nous offre avec lui des ressemblances si formelles que plus d'une fois leurs œuvres ont pu être confondues. La comparaison qu'on en peut faire, au Musée de Rotterdam notamment, explique assez cette confusion, et cependant, rapproché de la Scène de
pillage de Vrancx (n° 36o du catal.), le Combat de nuit d'Esaïas, signé et date' de 1623 (n° 332), montre plus de véhémence et une exécution plus nerveuse. La rage avec laquelle ces cavaliers hollandais attaquent les lansquenets espagnols et l'aspect sinistre de cette scène de tuerie, éclairée seulement par les lueurs d'une tente incendiée, ont quelque chose de terrible et caractérisent bien l'ouvrage d'un homme familiarisé avec ces sanglants épisodes. Des compositions analogues qui se trouvent dans les Musées de Dresde, de Gotha et de Vienne témoignent de la prédilection particulière qu'Esaïas avait pour eux. Une petite figure équestre, qui appartient également au Musée de Rotterdam, mériterait aussi d'être comptée parmi les meilleurs ouvrages de l'artiste, si tant est qu'elle soit véritablement de lui. Nous voulons parler de ce merveilleux Cavalier, si fièrement campé sur sa monture qui se cabre. La crànerie avec laquelle il est posé, l'harmonie qui règne entre les fortes colorations de son costume et les gris délicats du ciel, l'ampleur du parti, la liberté et l'aisance du pinceau, tout dans ce panneau de dimensions restreintes ;om,3- sur om,26) procède d'un art si puissant et si magistral que Bûrger a pu, sans aucune exagération, rappeler à ce propos le souvenir de Van Dyck et de Velazquez. Mais, il faut l'avouer, malgré l'ancienneté de l'attribution, elle nous paraît très contestable; rien dans celte petite peinture ne nous rappelle l'exécution habituelle de Van de Velde. La touche à la fois plus large et plus fondue, l'harmonie même des intonations nous semblent ici plutôt d'un Flamand que d'un Hollandais.
En 1618 Esaias était établi à La Haye, car dès cette année il faisait partie de la Gilde de cette ville. Peutêtrey avait-il été attiré par le prince Maurice dont il allait de plus en plus devenir le favori. C'est une curieuse figure que celle de ce prince qui, bien qu'absorbé par sa lutte opiniâtre contre l'Espagnol, et par les démêlés politiques ou religieux dans lesquels il se montrait sans pitié pour ses adversaires, ne laissait pas pourtant d'encourager les arts. Mierevelt et Ravestevn peignaient son portrait, et Adrien Van de Venne, — le peintre bien connu de la Péclic des dmes (16 14), au Ryksmuseum, et de la Fête donnée à l'occasion de la Trêve de i6or) (1616), au Louvre, — exécutait pour lui plusieurs de ses œuvres les plus remarquables dans lesquelles il l'a représenté tantôt chevauchant avec d'autres princes de sa famille dans un Départ pour la chasse, tantôt assistant à la Kermesse de Ryswyck, tantôt enfin étendu mort sur son lit de parade, en 1625.
L'habileté et le caractère même du talent de Van de Velde étaient bien faits pour plaire au fils du Taciturne. A la mort de Maurice, l'artiste continua à jouir de la faveur de son successeur, le prince Frédéric-Henri, qui devait manifester pour les arts un goût encore plus marqué. Avec une période de tranquillité relative, la richesse publique s'était vite accrue et ce prince, par sa haute protection, avait puissamment stimulé le développement de l'Ecole hollandaise. On sait les commandes nombreuses que, par l'intermédiaire de Constantin Huygens, son secrétaire, il fitaux peintres le plus en vue de cette époque pour orner ses principales résidences. Un passage d'une autobiographie de Huygens, récemment découverte, nous apprend le cas que ce dernier faisait de Van de Velde qu'il vante comme paysagiste «à l'égal de Paul Bril », ajoutant que, « dans les ouvrages pleins de vérité de cet artiste accompli, il semble qu'on sente la tiédeur du soleil ou le souffle de l'air » '.
Esaïas était donc devenu un des familiers de Frédéric-Henri et Gérard Hoët cite un tableau de lui, malheureusement disparu, qui représentait les princes et les princesses de la cour dansant en présence de Jan Van Oldenbarneveldt. En 1625, reprenant le sujet qu'avait déjà traité Van de Venne, l'artiste nous montre le Prince Maurice assistant en carrosse à la kermesse de Ryswyek. Outre son mérite pittoresque, ce tableau, qui appartient à M. J. P. Six, à Amsterdam, offre aussi au point de vue historique un intérêt particulier. Dans la calèche découverte et attelée de quatre chevaux qui occupe le milieu de la chaussée du village, nous voyons en effet, au centre, les princes Maurice et Frédéric-Henri ; au fond, le roi de Bohême et sa femme, alors réfugiés en Hollande, et sur le devant, un de leurs partisans les plus zélés, Chrétien de Brunswick, général au service des Provinces-Unies. La ressemblance de ces divers personnages rend donc doublement précieux cet ouvrage qui met en lumière toute la souplesse du talent de Van de Velde, puisqu'il y a réuni une foule de figures et d'animaux groupés avec art dans le paysage qui leur sert de cadre. En 1629, dans une autre œuvre plus importante encore, le peintre a retracé un des faits d'armes les plus glorieux de Frédéric-Henri ; la Reddition de Bois-le-Duc, avec le départ de la garnison espagnole qui occupait cette ville. Esaïas y donne librement carrière à sa verve patriotique et c'est avec bonheur qu'il accumule les
1. Constantyn Huygens over de Schildcrs van qyn Tyd, par le Dr Worp de Groflingue. Oud-Holland, 1891. IX, p. 117.
traits significatifs par lesquels il célèbre à sa manière ce mémorable e'vénement.
On sent, en présence de cette œuvre, que le peintre n'assiste pas en témoin indifférent à une scène qui intéresse aussi profondément l'honneur et l'avenir de son pays. Ce n'est pas lui qui, à l'exemple des flamands, aurait mis son pinceau à la solde de princes étrangers et parfois même — comme devaient le faire Snayers et après lui Van der Meulen — pour représenter des victoires remportées sur leur patrie elle-même. A plus forte raison, était-il loin de se douter que dans sa propre famille, son frère Willem et son neveu, le fils de ce dernier, allaient imiter bientôt ces transfuges. Quant à lui, il était heureux de se faire, à sa façon, le collaborateur de ses princes en associant son talent à la grande tâche de la délivrance nationale. C'est avec toute la satisfaction d'un patriote militant que dans cette scène de la Reddition de Bois-le-Duc, — où il a représenté, comme à vol d'oiseau, la campagne et le développement des fortifications de la ville, — il nous montre, dans le pêle-mêle d'un départ précipité, les moines avec les soldats et les femmes de l'ennemi, entraînés les uns et les autres par une déroute qui va pour toujours délivrer de la présence des Espagnols ce sol reconquis sur eux. Les traits satiriques qu'Esaïas s'est plu à réunir dans cet épisode ont été accusés par lui avec une verve singulière. La netteté incisive du dessin s'accorde ici avec la force des intonations de ces personnages dont les costumes diaprés se détachent vigoureusement sur les fonds d'un paysage où dominent des bleus verdàtres d'une intensité extrême.
Une année après qu'il eut peint ce tableau, Van de Velde, à peine âgé de quarante ans et dans la pleine maturité de son talent, mourait à La Haye, où il était inhumé le 18 novembre i63o. Avec lui disparaissait un des artistes les plus remarquables de la période initiale de l'Ecole hollandaise. Il appartenait à ce groupe de précurseurs qui, avec Mierevelt, Morelse, Ravesteyn, Th. de Keyser et Pieter de Molyn, trouvaient dans la vie contemporaine et la nature même de leur pays des sujets d'étude auxquels ils s'attachaient exclusivement et qu'à force de sincérité et de talent, ils savaient rendre intéressants. Les œuvres de Van de Velde offrent plus d'une ressemblance avec celles de P. de Molyn. Tous deux ont traité les mêmes sujets avec une pareille diversité d'aptitudes et, si ce dernier apporte dans son exécution plus de souplesse, un fini plus délicat et des recherches de clair-obscur qui lui sont propres, Esaïas possède,
en revanche, plus de force, plus d'ampleur et de décision. On est étonné qu'avec la merveilleuse facilité qu'il fait paraître ses productions soient aussi rares; c'està peine si nous pouvons arriver pour lui à un total d'une trentaine de tableaux répartis dans les collections publiques ou privées de l'Europe. Peut-être quelques uns de ses ouvrages ont-ils péri; peutêtre aussi plusieurs d'entre eux sont-ils confondus avec ceux de S. Vrancx ou d'autres artistes qui ont peint des sujets analogues. Nous espérons qu'avec le temps et une connaissance plus complète de sa manière, on grossira sans doute un peu ce total, ainsi qu'on a pu récemment le faire pour P. de Molyn dont les tableaux découverts par M. Olof Granberg, dans les collections de la Suède, ont notablement augmenté le catalogue.
Quoi qu'il en soit et malgré leur petit nombre, les œuvres de Van de Velde qui nous ont été conservées suffisent à expliquer l'influence très légitime dont il jouissait de son temps. Cesœuvres étaient alors très recherchées des amateurs et vendues à un prix assez élevé. Dans une loterie organisée à Harlem par la Gilde de Saint-Luc, en 1 636, nous voyons figurer « un tableau de M. E. Van de Velde estimé 48 florins » et « deux ovales » du même maître sont côtés 36 florins. Des graveurs s'exerçaient aussi à reproduire ses compositions. C'est ainsi qu'une planche de son frère Jan retrace un des épisodes qui l'ont le plus souvent tenté et qui, vu le peu de sûreté des routes à cette époque, devait être alors assez fréquent : l'Attaque du coche, avec des citadins revenant en voiture de quelque fête villageoise et arrêtés au coin d'un bois par des maraudeurs postés pour les détrousser.
Esaïas montre bien tout ce qu'il vaut dans ses dessins, et la vivacité, la justesse de ses indications mettent pleinement en lumière tout ce que l'étude avait ajouté chez lui à ses dons naturels. Ces dessins semblent pris sur le vif et à leur mérite propre s'ajoute pour nous cet intérêt particulier que généralement ils ont trait à des événements historiques. Le Musée Teyler, à Harlem, possède deux des meilleurs croquis de Van de Velde que nous connaissions. Dans l'un, des arquebusiers et des piquiers, placés sur une même feuille, nous offrent une image fidèle des transformations que subissait alors l'armement et auxquelles correspondaient des modifications simultanées dans le costume des gens de guerre; dans la plupart des tableaux d'Esaïas nous trouvons, en effet, des cavaliers aux grands chapeaux et aux casaques de drap aux prises avec des soldats coiffés de casques et protégés par des armures.
L'autre dessin, signé et daté de 1619, est plus curieux encore puisqu'il se rapporte à l'un des faits les plus mémorables de ce temps. On sait qu'à la suite de la querelle religieuse survenue entre les Arminiens et les Gomariens, Oldenbarneveldt ayant pris parti pour les premiers, Maurice, afin de se défaire du vieux républicain, se saisit de lui et de quelquesuns de ses amis qui furent conduits sous bonne escorte au château de Lœvenstein. Ledenberg, l'un d'eux, condamné à mort, s'était tué dans sa prison; mais l'exécution delà sentenceprononcée contre lui n'en eut pas moins lieu et Van de Velde a précisément représenté le moment où la bière contenant le cadavre de Ledenberg est hissée augibet que garnissent déjà les restes informes d'un pendu et deux autres cadavres décomposés, exposés sur des roues. Autour de la potence, à chevalet tenant au poing les insignes de leur dignité, les représentants de l'autorité veillent à l'exécution de l'arrêt et contiennent la foule du populaire parmi laquelle on remarque cà et là quelques personnages de plus haute condition. En narrateur fidèle, Esa'ias nous montre les impressions diverses des assistants, les uns devisant entre eux, les autres pleins de curiosité, d'autres enfin impassibles et comme indifférents à la vue de cet horrible spectacle. L'aisance avec laquelle sont groupées toutes ces petites figures, la vérité de leurs attitudes, la facile élégance de la facture et la justesse de l'eflet indiqué à peu de frais par de légers rehauts de lavis à l'encre de Chine, donnent bien l'idée du talent de l'artiste et de sa supériorité dans les compositions de ce genre.
Un autre dessin du Musée Boymans, signé et daté de 1628 et représentant un paysage accidenté avec un pont jeté sur un torrent et de grandes masses de rochers, n'est pas moins remarquable. C'est comme paysagiste d'ailleurs que Van de Velde a le mieux manifesté ses qualités originales et qu'il a exercé l'action la plus féconde, car avec Pieter de Molyn, il a eu l'honneur d'ouvrir et de frayer les véritables voies au paysage hollandais. Il se détache franchement, sur ce point, des traditions flamandes et des tendances des Italianisants. Au lieu de ne rechercher dans la nature que des aspects décoratifs, il s'applique, par une observation plus attentive delà réalité, à en pénétrer l'intime poésie, à en exprimer les traits les plus caractéristiques. Vous ne rencontrerez donc pas chez lui cette disposition toujours pareille des trois tons — le brun vigoureux des premiers plans, la lumière jaunâtre du centre et les bleus très accusés des lointains — dont la monotonie dépare trop souvent les ouvrages des
Bril, des Brueghel, des Josse de Momper et des autres Flamands. Vous ne trouveriez pas davantage dans ses tableaux ces tentatives malencontreuses d'associer et de fondre entre eux des éléments empruntés à la fois à la nature du Nord et à celle du Midi, ainsi que les Italianisants le faisaient alors. Esaïas accepte et il aime la simplicité de ces perspectives familières dans lesquelles les jeux de la lumière, les accidents du sol, la diversité des végétations et les aspects variés qu'elles prennent suivant le cours des saisons lui paraissent offrir un intérêt suffisant. Ses Effets d'hiver, parmi lesquels nous citerons les Amusements sur la glace, du Rvksmuseum et de la Pinacothèque, le petit panneau circulaire de la galerie d'Arenberg qui a figuré à l'Exposition de Bruxelles, en 1886, et les deux pendants, l'Été et l'Hiver, de la collection Habich, au Musée de Cassel, forment à peu près — avec le Bastion près d'un canal, du Musée de Berlin, le Paysage boisé, du Musée de Harlem, les Paysages de MM. de Stuers, des Tombe et Vosmaer, à La Haye, et ceux du comte Mniszech et de M. Warneck à Paris — tout son œuvre de paysagiste. Son exécution y semble parfois un peu sommaire, mais toujours pleine de franchise et de décision, comme dans ses autres tableaux. Sur des frottis légers, faits d'un ton coloré et transparent, qui sert à la fois de préparation et de soutien à sa peinture, il sait indiquer très nettement ses lumières par des empâtements posés d'une touche ferme et sûre. Bien qu'on retrouve encore çà et là ces formes rondes ou ces branchages un peu raides qu'affectent les arbres chez la plupart de ses contemporains, sa façon de rendre le feuille est cependant en progrès marqué sur la leur. Esaïas, du reste, a eu l'honneur d'être le maître de Van Goyen et dans les premiers ouvrages de son élève, notamment dans le petit paysage du Musée de Brunswick daté de i 6 2 3 , l'influence qu'il a exercée sur lui est très accusée. Van Goyen, en effet, y montre encore ces colorations diaprées dont il devait par la suite restreindre de plus en plus la gamme, en adoptant la monochromie presque absolue qui fait le charme et l'originalité de ses tableaux.
On le voit, dans toutes les directions, Esaïas Van de Velde a laissé sa trace. Sans atteindre l'ampleur de talent, ni la suprême virtuosité de Frans Hais, il a eu sur ses contemporains et ses successeurs une action presque égale à celle du grand portraitiste de Harlem. Plus franchement Hollandais, mêlé de plus près à toutes les émotions populaires, il a été aussi un interprète plus fidèle des mœurs de cette époque. En même
temps que dans la littérature les Brederoo, les Hooft, les Vondel exprimaient les aspirations nouvelles d'une nation affranchie, Van de Velde traduisait dans son art cette riche expansion de vie qui allait désormais se développer en toute liberté. Doué d'une activité singulière, étroitement attaché à sa patrie d'adoption, le petit-fils du cloutier d'Anvers était bien de son temps et de son pavs, et il a indiqué la direction dans laquelle les peintres de la génération suivante allaient s'engager si résolument. Scènes historiques, galantes ou militaires, tableaux de conversation et paysages, toutes les acceptions de la vie d'alors et tous les aspects de la nature ont trouvé place dans son œuvre. Si son pinceau est parfois un peu rude et son exécution trop sommaire, il apporte du moins le sentiment de la vie et une sincérité absolue dans l'expression de la vérité. Placé au seuil même de l'Ecole hollandaise, il nous montre déjà réunies en lui les qualités qui feront la force et la gloire de cette École.
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