‹ Les Van de VeldeChapitre 7 sur 64 · PORTRAIT DE P. SCRIVERIUS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE P. SCRIVERIUS

Réduction de la gravure de Jan Van de Velde, d'après Frans Hais.

même mensongères, que portent ces gravures, prêtent à des confusions souvent préme'ditées par certains e'diteurs peu scrupuleux qui, spéculant sur ces indications mal définies, publiaient indûment des copies de planches éditées par leurs confrères.

Quoi qu'il en soit, le talent et le caractère de Van de Velde lui avaient mérité la considération de ses compatriotes et de ses confrères. En 1 623, il fait hommage à la ville de Harlem de plusieurs gravures tirées sur satin, en l'honneur du prince d'Orange, et reçoit à ce propos 42 livres de gratification. En 1626, le 25 juillet, l'artiste propose de nouveau aux magistrats l'offre d'un certain nombre d'exemplaires d'une suite de vingt feuilles représentant la Pompe funèbre du prince Maurice, pour laquelle il avait obtenu des Etats-Généraux, l'année d'avant (1625), un privilège de huit années. Mais peut-être le tirage, que devait surveiller J. de Gheyn, était-il peu satisfaisant, car non seulement cette offre ne fut pas acceptée, mais il fut enjoint à Van de Velde de retirer du commerce les exemplaires mis en circulation. A la suite de cette décision, celui-ci apporta, sans doute, plus de soins à cette publication, puisqu'en 1627 sa requête était agréée et il touchait cette fois 3o livres pour une de ces suites. Son talent d'ailleurs lui valait de nombreuses commandes et dans sa Description de Harlem, publiée en 1628, J. Ampzing vante les mérites de son collaborateur et son habileté « qui lui permet de rivaliser avec les plus forts ». Nous savons, en outre, que le graveur avait formé plusieurs élèves et, en i635, nous le voyons figurer parmi les commissaires de la Gilde. A raison de la sûreté de son goût et de son impartialité, il est même chargé, en 1 636, avec Salomon Van Ruysdael et le graveur Cornelis Van Kittensteyn, d'estimer les peintures faisant partie d'une loterie organisée par la Gilde et parmi lesquelles nous avons déjà mentionné trois tableaux de son frère Esaïas.

A partir de ce moment, nous perdons à Harlem sa trace que M. Bredius a tout récemment retrouvée à Enkhuysen, où il vivait encore en juillet 1641. Sans que nous puissions savoir quels motifs l'avaient amené à se fixer dans cette ville, il parait que l'existence qu'il y menait était des plus précaires. Il était obligé de vendre ses œuvres à vil prix et d'exécuter des dessins de grandes dimensions pour payer ses dettes les plus criardes. En tout cas, Van de Velde mourut avant le milieu de 1642, car le 7 juin de cette année, dans l'acte du mariage contracté à Amsterdam par son fils Jan III, celui-ci, âgé alors de vingt-deux ans,

est porté comme n'ayant plus que sa mère, retirée également à Enkhuysen.

Les gravures de Van de Velde diffèrent autant par leur mode d'exécution que par les sujets qu'elles représentent. Tantôt ce sont de simples traits sans aucune ombre; tantôt, au contraire, les planches, très chargées et d'un aspect singulièrement puissant, comportent des oppositions vigoureuses, destinées à faire ressortir les jeux de la lumière. Intéressantes par elles-mêmes, ces planches nous montrent aussi à quel point cette préoccupation des effets lumineux était familière aux artistes hollandais qui ont précédé Rembrandt et l'influence que leurs œuvres ont dû exercer sur le talent de ce dernier nous parait évidente. Dans les plus remarquables de ces gravures, nous observons déjà ces contrastes d'éclat et d'obscurité profonde qu'affectionnait Caravage, et avec lui, Abraham Bloemaert, Elsheimer, Honthorst et Rubens lui-même dans quelquesunes de ses œuvres. Mais il était réservé au grand maître hollandais de tirer de ces combinaisons du clair-obscur une puissance d'expression inconnue jusque-là.

Parmi les planches de ce genre exécutées par Van de Velde d'après les productions d'autres artistes, nous citerons les deux gravures du Feu [Ignis] tirées des deux suites d'Eléments, de Buytewech, et les deux scènes familières : la Danse du Mardi gras et la Nuit de Noël, d'après P. de Molyn. Mais Jan manifeste lui-même son goût pour ces recherches du clair-obscur dans quelques-unes de ses propres compositions. Par trois fois, en représentant la Nuit dans les Quatre Points du jour, il a su varier cette donnée et la traiter avec un égal succès : soit qu'il nous montre les ouvriers d'une blanchisserie qui se reposent de leur travail en attendant le jour; soit qu'il groupe des campagnards dans une cour de ferme autour d'un feu qui les éclaire; soit enfin qu'il dispose, auprès du Vyversberg de La Haye, deux seigneurs et une dame accompagnés par un page, avec les grandes murailles du palais des Stathouders se dressant dans l'ombre, et l'eau des fossés qui reflète les clartés mystérieuses d'un ciel étoile.

La Faiseuse de crêpes nous fait assister à une veillée rustique dans un modeste intérieur et l'artiste a exprimé avec une vivacité singulière la joie de ces petits enfants serrés les uns contre les autres, qui rient de bonheur à la vue des friandises qu'apprête pour eux leur grand'mère. La planche de la Sorcière est peut-être plus remarquable encore et témoigne

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de la souplesse du talent do Van de Velde. A demi vêtue, les cheveux au vent, une jeune femme, en jetant une poudre magique dans la marmite qui bout devant elle, évoque l'apparition d'êtres fantastiques dont les lueurs de la flamme, ainsi avivée, font paraître encore plus bizarres les faces grimaçantes et les corps monstrueusement grotesques. La netteté du dessin, la franchise de l'effet, la beauté des intonations de ces noirs qui dans leur intensité extrême conservent encore une transparence veloutée, tout dans l'exécution de cette planche concourt à la force de l'impression. Grâce à ce mélange de précision et de mystère, la fantastique vision prend je ne sais quel air de vérité. L'artiste égale ici les meilleures créations de J. Bosch et de P. Brueghel en ce genre; il fait même pressentir l'étrange poésie que Rembrandt mettra plus tard dans son célèbre Docteur Faustus. Du reste, bien que le nom de Van de Velde ne figure pas dans l'inventaire du grand maître (sur lequel nous trouvons portées des planches de Buytewech et de Bloemaertl, il est certain que celui-ci connaissait ses gravures et qu'il les avait même étudiées, car, ainsi que le remarque avec raison M. Vosmaer, il a emprunté à l'une d'elles les éléments de sa composition du Bon Samaritain.

On retrouve encore dans les paysages de Jan Van de Velde quelque trace des traditions des primitifs, notamment la complication des plans et l'accumulation de détails qui leur étaient chères. Il paye aussi parfois son tribut à la mode, en introduisant dans ses œuvres quelques ruines italiennes, comme ces Thermes ou ce Temple de Tivoli, dont la silhouette apparaît si fréquemment dans les tableaux de cette époque. Mais le plus souvent il s'est plu à retracer les aspects de la nature au milieu de laquelle il vivait. C'est bien elle qui a ses préférences. Les environs de Harlem, les ruines de Brederode et de Cleef, les horizons étendus que domine le clocher de Saint-Bavon, les habitations ou les églises récemment ravagées par la guerre; moins que cela, des chaumières, des fermes, des hangars, des masures branlantes et déjetées, des puits avec leur modeste parure de mauves, de fougères et de géraniums sauvages, tels sont les humbles motifs qui l'ont surtout tenté.

Il faut bien avouer que l'exécution, parfois assez gauche, trajiit une étude insuffisante ; que le plus souvent les arbres sont indiqués grossièrement, ramassés en boules ou s'élançant en aigrettes, envahis par ces épais festons de lianes dont P. Bril, déjà, les enguirlandait ; que,

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dépouillés, ils offrent, comme ceux d'Esaïas, l'apparence de coraux et qu'enfin les différences de leur feuillage sont péniblement accusées, d'une main assez inexpérimentée. Mais la facilité, l'entrain, l'aspect général de ces croquis enlevés lestement et sans prétention, rachètent, et au delà, ces imperfections de détail. On y sent circuler une sève nouvelle et le sentiment de certaines beautés de la nature, jusque-là méconnues, qui s'en dégage, justifie ce titre ingénu de Regiuncitlae amœnissimae que Van de Velde donnait lui-même à ces naïves représentations. Encore bien inhabiles, ces essais nous révèlent, du moins, des impressions plus franches et plus directes. Les nombreuses éditions qui ont été tirées de ses Mois, de ses Saisons, de ses Parties du jour et des suites répétées de ses petits Paysages attestent le succès qui accueillait ces publications. Très appréciés par les contemporains, ces recueils dont les gravures étaient, sans doute, beaucoup copiées, aidaient à répandre partout le goût de la simplicité. Avec son talent, tout secondaire qu'il soit, l'artiste, à cette date, a donc joué un rôle important et utile. Dans cette période de confusion, de mouvements et de poussées en tous sens qui marque les débuts de l'art hollandais, alors que cet art semble encore indécis entre les divers courants qui le sollicitent, Jan Van de Velde a puissamment contribué à lui inspirer l'amour de la nature et à montrer la sincérité entière qu'il convient d'apporter dans son étude. A ce titre, ses propres œuvres tiennent dignement leur place à côté de celles de ses confrères que son burin a reproduites."

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