JEAN VAN EYCK. — ANGES MUSICIENS
JMusée Empereur Frédéric, à Berlin.)
LES'VAN EYCK. 35 qui semblent être des portraits. L'un, coiffé du bonnet d'hermine des Electeurs, est bien le même que le cavalier dans lequel la tradition populaire s'obstine, depuis le xvie siècle, à voir l'aîné des van Eyck.
L'opinion jusqu'ici admise fixait à une vingtaine d'années la différence d'âge entre les deux frères. Hubert, d'après certains critiques, aurait atteint la célébrité quand Jean commençait à manier le pinceau. Nous n'en savons rien. Les deux frères ont-ils collaboré dès l'origine au retable ? Quand, après la mort de l'aîné, le cadet entreprit de mener l'œuvre à bonne fin, quel était le degré d'avancement et repeignit-il les parties déjà terminées ?
Alors qu'avec M. Weale, certains tiennent Hubert van Eyck pour l'auteur, non seulement de la composition, mais de l'exécution presque intégrale du retable, d'autres, et particulièrement M. K. Voll, soutiennent que l'œuvre, parfaitement homogène, est tout entière de la main de Jean. L'explication proposée par M. Max Dvorak se base sur les particularités de style révélatrices des époques où furent présumés se former l'un et l'autre frère. Ce système contraste, par sa logique, avec le peu de rigueur de la méthode qui aboutit à inventer en quelque sorte l'aîné au moyen d'aperçus fondés sur des motifs de pur sentiment. En assignant à Hubert van Eyck les imposantes figures de Dieu le Père, de la Vierge, de saint Jean, en cherchant par analogie sa main dans la partie antérieure de la composition principale (l'autel de l'Agneau mystique et la plupart des anges qui l'environnent), M. Dvorak fait
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assurément de Hubert van Eyck un des maîtres les plus frappants du xve siècle. A défaut d'autres œuvres sûrement émanées de lui et que nous connaîtrons peut-être quelque iour, le retable gantois suffit à légitimer sa gloire (1).
Résignons-nous donc à ne posséder sur Hubert van Eyck que les données résultant du texte relevé sur les volets du Musée de Berlin.
Au cours de ses patientes investigations, M. Weale atrouvé un testament de 14i3, par lequel Jean de Visch, seigneur d'Axel, lègue à sa fille, religieuse bénédictine à Bourbourg, une peinture de « maître Hubert ». Cette peinture, notre savant confrère l'identifie avec la Madone au Chartreux, une des perles de la collection Gustave de Rothschild, bien qu'en réalité rien ne différencie cette exquise production de l'ensemble des œuvres qu'il est permis d'attribuer à Jean.
Un second texte mentionnant le peintre Hubert a été rencontré dans les archives gantoises par M. Victor vander Haeghcn, conservateur de ce dépôt.
Un bourgeois, Robert Poortier, et sa femme consacrent, dans une église de Gand, un autel à saint Antoine. A la date de leur testament, le 9 mars 1426, l'image du saint
(1) Ce qu'on avait naguère admis touchant l'affiliation des deux frères à la corporation des peintres gantois en 1421, est aujourd'hui délaissé, le caractère frauduleux du texte où était puisée l'information ayant été établi. Cf. Vict. vander Haeghen, Les documents faux relatifs aux anciens peintres, sculpteurs et graveurs flamands (Mémoires de l'Académie royale 'de Belgique, 1899).
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se trouvait avec d'autres fragments de l'autel, chez « maître Hubert ». Une peinture du Musée de Copenhague, représentant un donateur agenouillé, sous la protection de saint Antoine, — fragment d'une peinture bizarrement raccordée à une Vierge du xvnc siècle — est donnée par M. Weale « comme certainement de la main de Hubert, et peinte peu de temps avant son décès ». Le testament de Robert Poortier est bien vague pour autoriser pareille affirmation, surtout que la peinture de Copenhague, toujours donnée à Peter Cristus, continuateur de Jean van Eyck, n'accuse pas un maître de premier ordre. Elle offre, en plus, cette particularité que les mains, celles de saint Antoine comme celles du donateur, sont d'une médiocrité choquante, et c'est là un défaut dont le retable gantois n'offre pas d'équivalent.
Hubert van Eyck est mort le 18 septembre 1426 : il fut inhumé dans l'église que décorait son œuvre, sous une pierre tombale assez exactement décrite par les chroniqueurs gantois pour qu'on l'ait pu identifier, en 1893, parmi les débris provenant des travaux exécutés dans la cathédrale. La longue épitaphe en vers flamands, gravée sur une plaque de métal, a disparu. Le texte nous en a été conservé. Destiné à faire ressortir le néant des choses, elle exhortait le passant à songer à la mort. « Hubert van Eyck était mon nom, fameux dans la peinture... Je rendis mon âme à Dieu, en l'an de grâce mil quatre cent vingt-six, le dix-huitième jour de septembre. » Il ne manque, hélas ! que l'âge du défunt.
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En résumé, si largement qu'elle se donne carrière, l'imagination n'arrive pas à tracer de l'aîné des van Eyck une figure nettement définie, et elle est, à vrai dire, médiocrement secondée par l'œuvre disparate que, dans l'ardeur de leur zèle, prétendent lui constituer certaines critiques.
La voie ouverte par le comte Paul Durrieu semble aboutir à diriger plus précisément les recherches. Sans nous proposer aucune œuvre certaine du peintre, elle met en évidence des productions d'un sentiment assez proche des parties de Y Adoration de l'Agneau où se reconnaît avec le plus de probabilité l'intervention de Hubert. L'aîné des van Eyck se rattacherait ainsi, d'une manière plus normale, à l'expression artistique des premières décades du xve siècle.
Parmi les facteurs du progrès de la technique picturale de cette époque, un des plus essentiels est la miniature. Mais ce procédé, en raison de la délicatesse, de la perfection qu'elle réclame de l'artiste, à cause de son rôle même, constituait en réalité une branche spéciale de l'art, distincte delà peinture proprement dite. S'il paraît dès lors quelque peu aventureux de chercher les débuts des van Eyck dans l'illustration des livres d'heures ou des romans de chevalerie, il n'en reste pas moins, — et le mérite du comte Durrieu est de l'avoir fait ressortir — que, pour l'artiste aussi bien que pour ses clients, l'exacte compréhension des effets et le rendu scrupuleux du détail décidaient de la valeur de l'œuvre, au moment où se produisirent les van Eyck.
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La reproduction de quarante cinq feuillets des Très belles Heures de Jean de France, duc de Bermj, d'après l'original de la bibliothèque de Turin (destiné, sitôt après, à être anéanti par le feu), constitue un document d'exceptionnelle importance pour l'étude de l'art au début du xve siècle. A des feuillets où la conception, très proche de celle des van Eyck, affirme une tendance nettement réaliste, s'en opposent d'autres qui relèvent aussi évidemment du type traditionnel. Si l'on a pu, à propos des premiers, songer aux van Eyck, les seconds font venir à la mémoire le nom de Melchior Broeclerlam, peintre de Philippe le Hardi.
Poussant plus avant son enquête, le savant commentateur arrive à fournir un ensemble de données infiniment précieuses pour les débuts présumés des van Eyck. Le comte Durrieu montre les Heures de Turin, appartenant au duc de Berry en 141 3^ ensuite recevant un complément de miniatures visiblement imprégnées du style de Jean van Eyck. Parmi ces dernières il range : Un prince s avançant à cheval avec son escorte, non loin du rivage de la mer. D'un intérêt primordial au point de vue de la facture, merveilleux par la fidèle traduction des côtes, l'épisode constitue, en plus, un document historique inestimable. En effet, M. Durrieu arrive à nous montrer un prince de la maison de Bavière-Hainaut, dans le personnage à cheval (1). Ce prince ne serait autre que Guillaume IV,
(1) Les débuis des van Eyck [Gazette des Beaux- Arts, 1903, p. 5).
comte de Hollande, de 1404 à 1417 ; le point est capital, à cause des rapports que nous allons voir s'établir entre le plus jeune des van Eyck et le frère et successeur de Guillaume IV. L'étude du comte Durrieu est donc suggestive au premier chef.
L'auteur incline à voir la main même de Hubert van Eyck dans certaines miniatures du livre d'heures : ainsi les représentations de Dieu le Père, aux feuillets xui, xiv, xxvm et xli; ainsi le groupe des vierges, réunies non loin de l'Agneau mystique, comme dans le retable; ainsi d'autres feuillets encore. La question nous paraît devoir être réservée. Hubert van Eyck avait assez donné sa mesure dans les majestueuses figures de l'œuvre gantoise, pour qu'une analogie de conception entre celle-ci et les pages du livre d'heures de Turin pût s'expliquer par l'influence d'un souvenir, autant que par une intervention directe.