‹ Les van EyckChapitre 5 sur 9 · JEAN VAN EYCK. SES PREMIÈRES OEUVRES · texte numérisé non relu

JEAN VAN EYCK. SES PREMIÈRES OEUVRES

Jean van Eyck avait été appelé à l'honorable mais périlleuse mission de poursuivre l'œuvre restée inachevée à la mort de son frère. Quelle part était laissée à son initiative ? Nul encore n'a pu l'établir. Que l'ensemble eût été arrêté dans ses grandes lignes, il y a tout lieu de le supposer. Les parties, bien que distinctes, en avaient sans doute été coordonnées dès l'origine; la pensée du maître

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ne périssait point avec lui. Il n'en pouvait être autrement, surtout en ce qui concernait le retable ouvert, c'est-àdire tel qu'il apparaît dans ses parties les plus importantes.

Au moment où il se mettait à l'œuvre, Jean van Eyck était un peintre déjà fameux. Du vivant même de son frère, en 1425, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, le prince le plus fastueux de l'Occident, l'avait, par lettres patentes du 19 mai, nommé son peintre et varlet de chambre. Le texte de cette nomination est des plus honorables pour l'artiste.

« A Jehan de Heick, y est-il dit, jadiz poinlre et varlet de chambre de feu Monseigneur le duc Jehan de Bayvière, lequel Monditseigneur pour l'abileté et souffisance que, par la relacion de plusieurs de ses gens, il avoit oy et meismes savoit et cognoissoit estre de fait de pointure en la personne dudit Jehan de Heick, iccelui Jehan, confians en sa loyauté et preudommie, a retenu en son pointre et varlet de chambre, aux honneurs, prérogatives et franchises, liberté/, droitz, prouftis et esmolumens accoutumez et qui y appartiêncnt . Et afin qu'il soit tenu de ouvrer pour lui de painture toutes les fois qu'il lui plaira, lui a ordonné prendre et avoir de lui, sur sa recepte générale des Flandres, la somme de c livres parisis, monnoie des Flandres, à deux termes par an, inoiclié au Noël, et l'autre moictié à la Saint-Jehan, dont il veult estre le premier paiement au Noél mil ccccxxv », etc.

Le document établit d'abord la situation de Jean auprès de Philippe le Bon, que le peintre allait servir jusqu'à sa

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mort : puis il révèle une circonstance non moins importante, la qualité antérieurement dévolue à Jean de « peintre et varlet de chambre » de Jean de Bavière, évêque de Liège, administrateur apostolique de l'évêché de Cambrai, celui que l'histoire a flétri du surnom de Jean sans Pitié. Ayant renoncé à son siège épiscopal, en 1418, Jean sans Pitié devint comte de Hollande, se maria, après avoir obtenu les dispenses du pape ; il tint à La Haye une cour opulente et vraisemblablement, Jean van Eyck dut y travailler pour lui. Oncle par alliance de Philippe le Bon, Jean de Bavière était mort le C janvier 1425. Le duc de Bourgogne avait donc fait diligence pour s'attacher le peintre dont la valeur lui était connue, comme le prouve la patente de nomination.

La miniature des Heures de Jean de Berry tout à l'heure signalée (où apparaît un prince que M. Durrieu a identifié avec le frère de l' évêque de Liège), permettrait de supposer qu'avant môme de se mettre au service de Jean de Bavière, Jean van Eyck a été le peintre de Guillaume, lequel était apparenté de près à Philippe le Bon, par son mariage avec Marguerite de Bourgogne.

Les lettres-patentes de nomination de Jean van Eyck auprès de Philippe le Bon stipulent que le prince agit sur la foi de « plusieurs de ses gens ». Le duc, en effet, comptait dans son entourage d'autres servants portant le nom de van Eyck : Henri, « varlet des faucons », précédemment au service de Jean de Bavière, et surtout Lambert, désigné dans les comptes de la maison de Bourgogne

comme le frère même de Jean, sans qu'on sache s'il fut effectivement peintre (1).

En dehors de l'attribution à Jean van Eyck de l'admirable miniature, reproduite par M. Durrieu, où le prince apparaît, l'on possède une œuvre contemporaine de la présence de Jean à la cour de Jean de Bavière : le précieux portrait du Musée de Berlin, connu sous le nom de l'Homme à l'œillet. Nous ne nous aventurons pas beaucoup en identifiant ce personnage avec Jean sans Pitié.

Qui ne connaît cette frappante image, soit par la peinture même, soit par l'admirable estampe qu'en a tracée Ferdinand Gaillard ? Tout l'effort du peintre n'a point abouti à donner au modèle une expression de bonne grâce. Des traits durement précisés, des lèvres minces que semble déplisser avec peine un sourire hautain accentué par la froideur du regard, tout cela, joint aux rides qui sillonnent un visage prématurément vieilli, — la chevelure et les sourcils ne laissent pas apercevoir le moindre poil blanc, — constitue un ensemble d'une extraordinaire individualité.

Le personnage, représenté en buste, est vêtu d'une robe grise, fourrée de martre, de laquelle dépasse le collet de damas rouge du vêtement de dessous. Les mains émergent du cadre. La gauche, légèrement levée, semble signaler trois œillets : deux blancs, un rouge, emblèmes d'amour et de constance, que tient la main droite. Au cou du person-

(1) Alex. Pinchart, Documents authentiques relatifs aux frères van Eyck. Bruxelles, 1863.

nage, une torsade d'argent, supportant l'insigne de l'ordre de Saint-Antoine : le tau, terminé par une clochette d'argent. Cet ordre, — porté également par le cavalier de la miniature des Heures de Turin, comme l'a fait observer déjà le chevalier Six (1), — avait eu pour fondateur Albert de Bavière, père de Jean sans Pitié ; apanage des princes de sa maison, il devait nécessairement orner leur poitrine.

Jean de Bavière, à l'époque de sa mort, avait dépassé de peu la cinquantaine. L' « Homme à l'œillet » semble plus âgé. « A égalité d'âge, les gens de ce temps-là paraissaient notablement plus vieux que ceux d'aujourd'hui, a remarqué M. Durand-Gréville. » Van Eyck, impitoyable dans la traduction du détail, a sans doute accusé au delà du nécessaire les rides de son modèle. A supposer d'ailleurs que celui-ci, au lieu de Jean de Bavière, fût un de ses familiers, encore resterait-il que 1' « Homme à l'œillet » fournit le plus ancien des travaux de Jean actuellement connus.

L'hypothèse des rapports de Jean van Eyck avec Guillaume IV devient presque une certitude quand on étudie, au Musée de Copenhague, le portrait, peu attrayant, de Jacqueline de Bavière, fille de ce prince, portrait que tous les critiques considèrent comme la copie d'une œuvre disparue du fameux artiste.

Très en faveur auprès de son nouveau maître, Jean van Eyck ne tardait pas à se voir chargé de missions

[\) A propos d'un repentir de Hubert van Eyck (Gazette des Beaux-Arts, 1904, p. 177).

Clichés de la Société photographique.

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