RAPPORTS DES CÉRAMIQUES ARCHAÏQUES A RELIEFS EN PAYS GRECS
Quand on essaie d’embrasser d’un coup d’œil d’ensemble ce qui caractérise les produits des diverses fabriques examinées dans les deux chapitres précédents, et qu’on tâche de déterminer, d’une manière un peu précise et autrement que par les expressions « orientalisant », « géométrique », « réaliste », leurs origines et leur parenté, on est arrêté par diverses difficultés.
C’est tout d’abord la rareté relative des spécimens qui nous en sont restés : une centaine au plus, qui se répartissent sur trois à quatre siècles entre une douzaine de fabriques ; et encore la plupart d’entre eux sont-ils réduits à des fragments. Si on a le droit d’en induire, par comparaison avec la céramique peinte, que la céramique à reliefs n’a joui que d’une faible vogue, on ne peut en revanche estimer l’importance des fabriques les unes par rapport aux autres.
D’autre part, dans chacune des régions qui ont mis cette technique en œuvre, on la voit apparaître brusquement et disparaître de la même manière, sans qu’on puisse suivre, sinon exceptionellement, les premiers essais, le développement et le déclin.
Cela tient en partie au fait que l’usage des poinçons a eu pour conséquence de fixer, dès les premières tentatives, le répertoire décoratif et de le perpétuer ensuite sans égard pour les progrès de l’art général ; si bien que, le jour où la fabrication s’arrêtait, le jeu des motifs restait sensiblement pareil à ce qu’il avait été au début. Mais cela tient
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aussi à ce que les goûts de la clientèle, habituée à la céramique polychrome, n’ont jamais favorisé, sinon en Crète, un art pourvu de peu d’attraits.
Enfin il nous manque presque toujours les repères chronologique précis, et ce n’est que très approximativement et seulement grâce à des comparaisons plus ou moins sujettes à caution que nous pouvons fixer à toutes ces fabriques, une date absolue.
On peut du moins en établir sans trop d’erreurs une chronologie relative, qui permet de les classer dans l’ordre suivant :
Xe ou IXe siècle
VIIIe ou VIIe siècle
Crète (vases de l’antre diktéen).
Rhodes I.
VIIe siècle
Crète (premiers vases « néomycéniens »).
Rhodes II.
Théra I (jarres importées ou imitées de Rhodes).
Argos I (spécimens les plus anciens).
rni , .. i (plats bordés d’ en-
filera 11
, ,, , T roulements en re-
Athenes 1 , .
( hefs).
Crète (vases « néo-mycéniens »
suite).
Mélos.
Corinthe ?
VIe siècle
Béotie.
Eubée .
Ténos et Délos.
Ve siècle
Crète (style « architectural », style à décor animé).
Athènes II (jarres à sujets guerriers).
Laconie.
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Les vases de Crète et de Rhodes de la plus ancienne période ont cet intérêt particulier d’ajouter quelques notions au peu que nous savions sur cette période obscure de transformations essentielles qui marquent la suture entre l’art égéen et l’art hellénique 1.
Quand les Doriens s’installèrent en Crète, ils y trouvèrent ces races civilisées, Achéens, Etéocrétois, Cydoniens, Pelasges, dont parle Homère (Odyssée XIX, 172), et qui les y avaient précédés par des invasions successives. A leur tour, ils fusionnèrent ; cette opération n’alla peut-être pas sans violence, puisque la vieille civilisation égéenne disparut et qu’il n’en subsista rien autre que ce que les nouveaux venus y choisirent. De ce point de vue, les quelques tessons de l’antre diktéen sont fort instructifs : éléments égéens, éléments nouveaux s’y juxtaposent sans se confondre. Pour des raisons religieuses, les envahisseurs évoquèrent un vieux répertoire indigène, totalement étranger è leur primitive culture, à cela d’ailleurs se bornèrent leurs emprunts. Par contre, c’est sans doute à eux, c’est à leur action personnelle, — sans parler de la façon toute barbare dont le décor est arrangé, ni du style grossier des sujets, — que sont dus deux éléments dont l’importance est grande ; d’abord cette forme de la jarre à col cylindrique qui se substitue aux vieux types crétois ; ensuite et surtout le goût pour un décor plus varié. Car, nous l’avons vu, l’usage du relief en Crète et dans les pays égéens, était, lors de l’invasion dorienne, limité à des formules fixes et traditionnelles ; il était incapable d’évolution. Si un renouveau de cet usage s’est produit en Crète précisément à l’heure où une autre race y pénétrait, et si ce renouveau a eu une vigueur telle que le procédé de la peinture n’y a pas survécu, n’est-il pas permis de l’attribuer à l’action d’une race nouvelle ? Au cours des siècles suivants, les éléments égéens et les éléments doriens se fondirent d’une manière
1. Voir à ce sujet la doctrine si pénétrante de M. Pottier, Le problème de l’art dorien, p. 160 et suiv. ( Conférences du Musée Guimet, XXIX).
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plus harmonieuse, en un art mieux élaboré, où se fit sentir une action nouvelle : celle de l’Orient, introduite en Crète par des oeuvres telles que les boucliers phéniciens du mont Ida.
Pour Rhodes et la Carie, le cas fut un peu différent : les Dori en s n’y trouvèrent pas une civilisation sensiblement supérieure à la leur : Egéens et Achéens ne paraissent pas avoir laissé en ces pays une empreinte très profonde, tout au moins en ce qui concerne la céramique à reliefs. Nous avons vu en effet que les premiers essais de cette céramique sont sensiblement postérieurs à la période mycénienne, et que les plus anciens types de jarre à décor plastique n’admettent, dans leur répertoire décoratif, qu’un ou deux éléments provenant de l’art mycénien, les volutes et les disques ; encore ces volutes et ces disques sont-ils à ce point déformés qu’ils se rattachent autant au style « géométrique » qu’au style mycénien. Ainsi dans cette région, tout comme en Crète, l'invasion dorienne a joué un rôle important ; et ce rôle ne s’est pas borné, dans la céramique à reliefs, comme ce fut le cas pour les autres arts, à faire revivre un style géométrique indigène et à lui donner une sève nouvelle ; il a eu ici pour effet de créer véritablement un art nouveau.
Peu importe d’ailleurs que cet art, dans sa forme primitive, soit né spontanément dans la région rhodo-carienne, à l’époque où se constituait le style géométrique, ou qu’il se rattache à un grand courant venu du dehors : peu importe que Rhodes et la Carie aient été des centres de dispersion ou de réception. Il nous suffit de noter ici que les premières jarres à reliefs fabriquées dans ces pays n’y ont pas d’antécédents indigènes.
Mais bientôt la céramique nouvelle allait fatalement subir l’action de l’Orient, par les poteries et les plaques d’argile babyloniennes, les cylindres hittites, cbaldéens et assyriens. L’empire héttéen, bien qu’il fût alors à l’époque de sa chute, ne pouvait manquer d’agir, par son voisinage même, et par
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le fait d'une civilisation supérieure, sur des peuples jeunes et de curiosité éveillée. Et d’autre part les relations commerciales instituées, dès le vme siècle, avec Athènes ne pouvaient manquer d’avoir un effet fécond.
Ainsi, sous son second aspect et sous la forme qui fut la plus durable et qui représente pour nous le vrai style ihodien, la céramique à reliefs de Rhodes et de Carie ne fut plus qu’un composé d’éléments provenant d’origines très diverses, où tes traditions locales ne tenaient plus qu’une faible part.
Vers la même époque se constituait en Crète, par d’autres voies, une céramique d’inspiration analogue à celle de Rhodes, répondant à la même mode, mais d’esprit, et de style tout différents. Les potiers crétois qui faisaient revivre, en la renouvelant, la technique du relief, y furent ramenés, à ce qu’il semble, par des influences diverses : les vieux pithoi minoens, que l’on continua à fabriquer sans doute longtemps après la migration dorienne. les vases en pierre dure qui, survivant à la tourmente, offraient le modèle d’un art attrayant, enfin les œuvres métalliques venues de l’Orient, dont les boucliers votifs phéniciens de l’Ida, nous donnent des exemples, tout cet ensemble constituait autant de modèles grâce auxquels les potiers crétois pouvaient prendre conscience d’un goût inné qui ne demandait qu’à se déveloper. C’est au vieil art autochtone crétois que, pour orner les pithoi du type nouveau apportés de Grèce, ils empruntèrent des motifs tels que les enroulements, les volutes, les rosettes, les poulpes, les roues à quatre rayons ; mais c’est à l’Orient, que leur révélaient les œuvres de la grande toreutique, qu’ils empruntèrent les palmettes, les boutons-de-Iotus, les sphinx, les centaures. L’art occidental, que représentent les cavaliers et les guerriers, n’exerça son influence en Crète qu’à une époque plus tardive.
De ces deux arts primitifs, art rhodien, art crétois, le
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premier seul eut une action efficace et durable dont on ne doit pas craindre d exagérer la valeur. A deux siècles de distance, elle est prouvée par la céramique béotienne. Par quels intermédiaires s’est-elle exercée ? Faut-il avec De Ridder, penser à Ghalcis dont les rapports commerciaux avec l’une et l’autre région sont attestés par des exemples divers ? Peut-être. En tout cas le fait, est incontestable ; il sufïit, pour le reconnaître, de comparer les pithoi de Béotie et ceux de Rhodes. Mais l’influence rhodienne ne pénétra en Béotie que sur le tard ; et l’art avait alors fait des progrès ; on ne pouvait plus se contenter des primitives et mornes jarres rhodiennes ; il fallait mieux à une clientèle plus difficile et plus éclairée. Le potier béotien se débarrassa donc de la sujétion des poinçons ou des cylindres ; il chercha dans le modelage à main libre, F indépendance et la variété que la peinture permettait à ses concurrents. 11 élargit, sur l’exemple des vases peints, le champ décoratif ; et c’est aussi à la même imitation qu’est dû l’esprit général du décor ; les seuls éléments où s’atteste l’influence des oeuvres métalliques, sont représentés par quelques motifs réservés aux accessoires.
La céramique béotienne devait faire école. Sous son inspiration directe, des ateliers d’importance secondaire travaillèrent en Eubée, à Ténos, à Délos, et c’est à son inspiration aussi, mais plus lointaine, et transformée par une originalité robuste, que se rattachent les pithoi laconiens.
De Rhodes, point de départ, à Sparte, point d’aboutissement, la distance est longue. On voudrait mieux connaître les étapes intermédiaires. Ces étapes, dans le temps et dans l’espace, ne doit-on pas les chercher, en bonne logique, à Théra, à Mélos, à Argos, à Corinthe, à Athènes, où des fragments, si misérables soient-ils, paraissent attester une influence rhodienne ? N’est-ce pas par Rhodes en effet, mieux que par n’importe quelle autre région, que l’usage du cylindre a pu pénétrer dans les pays grecs ? L’aspect primitif des reliefs méliens ou argiens, découpés et plats et aussi
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dépourvus de détails qu’une silhouette, ne nous a-t-il pas rappelé les pithoi de Rhodes et de Carie ? Et d’autre part, n’avons-nous pas reconnu, d’une région à l’autre, ce que l’art rhodien abandonnait en route, au profit d’éléments venus de l’Ouest ? Théra seule au premier abord semble faire exception, par son goût exclusif pour le décor géométrique. Mais il ne faut pas oublier que la céramique de Théra, dans sa période la plus ancienne, paraît avoir été tributaire de Rhodes.