CHAPITRE III
Pierre Valdo et les pauvres de Lyon. — La Réforme aux XIP et XIIIe siècles.
Nous l'avons dit, sur notre sol national, c'est la France méridionale qui a toujours eu la plus large part dans l'œuvre du progrès et de la liberté.
Terre de la civilisation, cette région qui s'étend des Alpes à l'est aux rives de l'Océan à l'ouest, des montagnes de l'Auvergne au nord aux cimes des Pyrénées et aux flots bleus de la Méditerranée, terre du progrès, terre de la liberté de l'esprit, cette région devait être nécessairement aussi la terre de l'hérésie.
Elle le fut avec les Burgondes et les Visigoths, qui embrassèrent les doctrines d'Arius, dont la défaite par les Francs barbares et catholiques, guidés par les évêques, retarda de deux cents ans le réveil de la civilisation gallo-romaine ; elle le fut avec les Albigeois et les Vaudois, et il fallut la persécution de Simon de Montfort et les sectaires du nord armés par l'Eglise, les bûchers amoncelés, les ruines fumantes, le sang versé à flots pour étouffer ce nouvel essor de la pensée humaine, de la liberté et du progrès; elle le fut, au xvie siècle, aux prédications de Calvin, et, malgré la Saint-Barthélemy, malgré la Ligue et ses excès, elle triompha avec le Béarnais pour ne succomber que sous la trahison, qui, à la révocation de l'Edit de Nantes, l'empêcha de faire la prospérité
de la France et condamna ses enfants à porter leur génie aux éternels rivaux de la patrie!
Les peuples de cette région, qui a subi tant d'invasions, ont dans leurs veines le sang de vingt nations, de vingt races, lesquelles successivement ont planté leurs tentes au sud de la Loire, sur les rives de la Garonne et du Rhône. Celtes, Ibères, Cimbres, Goths, Burgondes, Francs, Romains, Sarrasins, tous ont laissé des fils sur cette terre qui profondément gauloise, après César devint promptement latine, pour accepter facilement, quatre siècles après, la domination visigothe et burgonde, et qui eût sans peine agréé la civilisation arabe, si la masse d'armes de Karl Martel n'eût arrêté dans les champs de Poitiers la marche conquérante des disciples de l'Islam.
De ce mélange de races, qui, même au xixe siècle, se continue par la fusion ininterrompue d'éléments nouveaux, est sorti un peuple à l'esprit délié, à l'imagination vive, qui porte en lui le culte inné de la liberté.
La cité qui, à travers tous les siècles de l'époque féodale, eut le suprême honneur d'être tout à la fois, sur le sol de France, le berceau de la liberté de l'esprit et le refuge des hérétiques, ce fut l'antique capitale des Gaules, Lyon.
Durant tout le Moyen-Age, Lyon fut regardé comme le lieu d'asile naturel de tous ceux qui parlaient au nom de la liberté de la pensée et de tous ceux qui étaient persécutés pour elle.
Aussi, quand au xive siècle, Philippe le Bel détruisit, à la suite du plus inique des procès qu'ait enregistré l'histoire, l'ordre fameux du Temple, les persécutés allèrent sans hésiter chercher un refuge à Lyon : c'est là que le roi vint les chercher, violant les portes de l'asile où ils se croyaient en sûreté (i).
Lyon était prédestinée par la nature pour jouer un rôle prépondérant dans l'Europe occidentale et pour exercer une influence décisive sur le mouvement de l'esprit humain.
(i) « Le roi mit la main sur Lyon. Cette ville lui convenait trop bien, non seulement « comme le nœud de la Saône et du Rhône, la pointe delà France à l'Est, latête déroute « vers les Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mécontents, comme nid « d'hérétiques. » Michelet, Histoire de France, t. IV, p. 84.
Lyon compte au nombre de ces cités qui fatalement devaient être fondées par les peuples en vertu même de la situation topographique où elles s'élèvent, comme Carthage, commandant les deux bassins delà Méditerranée, comme Constantinople maîtresse de l'Archipel et de la mer Noire. Placée à la jonction de deux grands fleuves, située sur la route que devait nécessairement suivre le négoce, entre le midi et le nord, entre l'Angleterre et les Flandres d'une part, l'Italie et l'Orient del'autre, merveilleusement servie pour son transit commercial pâr les deux grandes rivières qui baignent ses pieds, la Saône aux eaux bleues et tranquilles, artère de la plantureuse Bourgogne, route naturelle vers les bassins de la Seine, de la Meuse et du Rhin, le Rhône aux flots grandioses et torrentueux, artère vivante du Languedoc et du Dauphiné, chemin rapide et facile vers la Provence et vers la Méditerranée, une ville devait nécessairement s'élever sur les deux collines qui voient les deux fleuves mêler autour d'elles leurs ondes, au milieu de ce tableau magique dont les cimes boisées des Cévennes, les monts verdoyants du Bugey, les rochers étincelants des neiges éternelles des Alpes forment un cadre merveilleux et éblouissant : Lugdun des Gaulois, Lugdunum des Latins, Lyon des Burgondes et des Francs, belle et fière cité, c'est la nature elle-même qui avait indiqué aux peuples où il fallait jeter tes fondements, où il fallait élever tes comptoirs et tes palais; c'est la nature elle-même qui avait préparé ton berceau et tracé taglorieuse destinée !
Fatalement une grande cité devait croître là où le Rhône et la Saône unissent leurs eaux, aux pieds de la colline que successivement en un élan de foi spontanée, comme pour honorer la Divinité en un lieu prédestiné par elle, Gaulois et Latins, païens et chrétiens consacrèrent à leurs dieux.
Du reste, il semble que partout les hommes ont été d'instinct poussés à établir leurs tentes en des lieux prédestines : sans hésiter, ils ont, dès l'origine des peuples, choisi l'emplacement de leurs cités, de leurs villages, de leurs hameaux et, depuis, à travers les âges, ils sont restés fidèles a leur première demeure. En France, malgré toutes les guerres, les pestes, les invasions, les famines, aucun village n'a disparu depuis le Moyen-âge et aucun nouveau
ne s'est fondé. Quelquefois les fléaux ont détruit tous les habitants d'un hameau, ruiné toutes les maisons; quelques années après, le hameau était habité de nouveau, les cultivateurs préférant relever de ses ruines le village détruit que d'en fonder un nouveau. Parmi ces agglomérations, sous l'influence des révolutions économiques et du développement de l'industrie, les unes ont grandi, les autres ont décliné; mais nulle parmi celles-ci n'a encore disparu; nulle parmi celles-là ne peut renier l'antiquité de son origine. Et, quand, dans une région, on examine avec soin la disposition topographique des cités et des hameaux, on acquiert promptement la persuasion que nul emplacement ne pouvait être mieux choisi.
Parmi tous ces emplacements, nul ne s'imposait plus aux peuples que celui sur lequel s'est élevée la cité lyonnaise. Là devait nécessairement être fondée la capitale de toute la région dont les eaux sont tributaires du Rhône.
Aussi sur notre sol de France, nulle cité n'eut-elle, depuis dixneuf siècles, une histoire plus glorieuse dans les arts, dans la science, dans les lettres, dans le domaine de la pensée comme dans celui de l'industrie et du commerce.
De son climat même devait sortir l'esprit de son peuple comme de sa situation topographique devait naître sa prospérité commerciale.
C'est ce que remarquait un écrivain lyonnais, M. Ed. Aynard :
Pour ce qui regarde Lyon, on peut dire que sa nature est à l'unisson de son pays. Lyon vit sous un ciel très-sombre ou très-radieux; son climat est dans les extrêmes. Assis à la porte du midi, il est enveloppé de ses brouillards légendaires pendant une partie de l'année ; lorsque le soleil brille, c"est avec une ardeur plus intense que dans beaucoup de régions méridionales. La cité proprement dite se trouve resserrée dans une étroite presqu'île, entre deux cours d'eau qui sont d'allure contraire; la Saône fainéante, mollis Ai ar , semble à peine trouver la force de s'unir au Rhône, fleuve de vertige et de désordre qui reste jusqu'au bout de sa course un torrent agrandi. . . Le Lyonnais est un mystique intermittent, secoué par le rude travail. C'est un inachevé. Rien ne se complète ici, ni les monuments, ni les idées. C'est la cité du rêve et du réel, dn chrétien austère, du visionnaire et du sectaire, de la folie soudaine et de la raison coutumière. .. C'est la ville couverte d'institutions de bienfaisance qui semble allier dans la charité la douceur infinie du chancelier Gerson qui a enseigné et est mort chez nous, au socialisme pieux de Valdo et des « pauvres de Lyon, » aux méthodes pratiques de Saint- Vincent- de-Paul, (i)
(i) Lyon à l'Exposition universelle de 1SS9, p. 5, 6 et 7. Storck, édit. Lyon, 1890.
Et M. Aynard d'ajouter :
Michelet seul, par sa divination prophétique, a pénétré en partie notre secret, en résumant Lyon dans la grande opposition de ses deux montagnes: la montagne mystique et la montagne qui travaille : Fourvières et la Croix-Rousse, (i)
Oui, le caractère lyonnais est formé d'un étrange mélange de mysticisme ardent, de froide raison et de vaillant courage au labeur. Au milieu des brumes de ses fleuves, il réfléchit, peutêtre lentement, mais quand une conviction a pénétré dans son âme, il s'y dévoue jusqu'à la frénésie. Aussi, au milieu de sa population profondément honnête et profondément laborieuse, à travers tous les siècles, Lyon a-t-elle enfanté d'innombrables martyrs de la liberté de penser depuis les compagnons des Pothin, des Irénée, des Blandine, qui mouraient pour l'idée chrétienne dans les arènes de l'antique colline de Fourvières, jusqu'aux tisseurs de la Croix- Rousse qui tombèrent dans les rues de la cité pour leur travail et leur pain aux douloureuses journées de 1834.
Et nul, en effet, n'a mieux dépeint le caractère lyonnais que Michelet écrivant :
C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg . Mais c'est que nulle part le corps de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes les bûchers du moyen-âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux premiers jours de l'Evangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante fraternité; et cette union des cœurs ne tenait pas uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie (2).
(1) Lyon à l'Exposition universelle de 1889, p. 5.
(2) Histoire de France, t. II, p. 148 et 14g. Marpon et Flammarion, édit. Paris,
Quelle ville mieux que Lyon pouvait donc être, dans les ténèbres du Moyen-Age, le berceau du mouvement hérétique qui, dès le xiie siècle, allait s'efforcer d'affranchir et de fonder la liberté des peuples?
La prédication de Pierre Valdo devait être religieuse : sa doctrine devait prendre ses racines dans les arcanes de la théologie : en apparence, il devait être seulement un réformateur hérétique; mais, au fond, le mouvement qu'il allait déterminer n'en devait pas moins être social et économique.
Tous les mouvements politiques du moyen-âge se présentent, en effet, avec un caractère essentiellement religieux : cela était fatal à cette époque où la religion dominait tout, absorbait tout, à une époque où la religion était intimément liée à tous les événements de la vie des individus, des familles, des cités et des nations, à cette époque enfin où la Papauté, suivant le rêve d'Hildebrand, s'élevait en une toute-puissante théocratie dominant les peuples et les rois.
La religion ayant absolument délaissé le domaine spéculatif pour s'emparer de la vie politique et économique de l'humanité, tout mouvement social devait nécessairement être religieux, toucher aux dogmes de l'Eglise, comme tout soulèvement hérétique en niant la suprématie absolue de la Papauté et son omniscience devait avoir son contre-coup nécessaire dans le domaine politique.
Ajoutez à cela l'effroyable misère du temps : les guerres, les pestes, les famines venant s'unir aux épouvantables vexations des nobles et du clergé pour ruiner les peuples, les accabler, les torturer, et vous comprendrez pourquoi tous les mouvements populaires du moyen-âge présentent à la fois le caractère de l'hérésie et le caractère socialiste.
Le clergé est tout-puissant, c'est l'Eglise qui règne en souveraine; la misère est si lourde qu'il est impossible aux peuples affamés de la supporter; ce sont les prêtres qui, par leurs crimes, leurs exactions et leur tyrannie, sont la cause première de la misère publique; et ouvriers et paysans se révoltent à la fin contre ce joug odieux, ils se soulèvent ayant au cœur la haine aussi profonde
que justifiée du clergé catholique, et ayant au cœur la foi en cette réforme, qui créera un état social nouveau, qui les affranchira enfin de la tyrannie féodale et ecclésiastique, qui leur donnera le bonheur, qui apaisera leur faim en les débarrassant des maîtres qui les font souffrir en exploitant leur sang et leur labeur.
Tous les soulèvements populaires en France jusqu'en 1789 présentent cette marque de haine profonde contre le clergé inspirée par sa tyrannie et cette foi dans un socialisme réparateur inspirée par la misère et la faim.
Le christianisme, du reste, dans la théorie primitive de l'Evangile que ses prêtres continuaient à prêcher en lui donnant un démenti absolu par leur vie et leurs agissements quotidiens, poussait les réformateurs et les peuples tout à la fois à rêver cet état socialiste et à réclamer un retour aux principes de l'Eglise des premiers jours. Par son esprit de fraternité et de solidarité, le christianisme, dont le clergé catholique invoquait les belles maximes et ne les pratiquait pas, verse facilement quand on exagère ces doctrines, dans le socialisme : aussi tous les novateurs chrétiens se sont-ils plus ou moins recommandés de principes qui réglaientla vie économique des peuples en dehors de la liberté, qui faisaient vivre et agir l'Etat à la place des individus et aujourd'hui encore l'école catholique a inventé le socialisme chrétien, socialisme bizarre qui joint à la négation de la liberté la négation de l'égalité et divise les hommes en deux classes, la classe dirigeante et privilégiée qui gouverne, la classe obéissante qui sert et qui travaille : jolie théorie pour ceux qui se prétendent les disciples d'un Dieu-charpentier, d'un Dieu né dans une étable !
Au Moyen-Age, alors que l'humanité n'avait pas encore pu élever son esprit aux sublimes révélations de la liberté, qui, un jour, détermineraient le mouvement de 1789, ce caractère socialiste devait être avec la haine du clergé la marque dominante de tout soulèvement populaire comme de toute réforme religieuse.
Aussi, dès le xn° siècle, les hérétiques s'appellent-ils les Bonshommes, c'est-à-dire les défenseurs des paysans, des petits et des humbles ; aussi plus tard, aux xiue et xive siècles, le double caractère socialiste de gens affamés et ennemis du tyran, le clergé, se
retrou ve-t-il dans les Jacques, ces terribles paysans soulevés par la faim qui faillirent s'emparer de Paris, dans les Pastoureaux, qui, recrutés parmi les plus pauvres habitants des campagnes, sous Louis XI, parcoururent le nord de la France en égorgeant les prêtres.
Telle fut aussi, sous Charles VI, la double pensée qui animait, en Languedoc, « ces paysans, qui, furieux de misère, faisaient « main basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous « ceux qui n'avaient pas les mains dures et calleuses comme « eux (i). » Tel fut aussi, au delà du Rhin, le double caractère du soulèvement des paysans en 1525 et des anabaptistes en 1538.
Au xiie siècle, mieux encore qu'aux xiv% xve et xvie, le mouvement qu'allait créer Pierre Valdo devait s'inspirer tout à la fois d'idées religieuses et de principes socialistes : il devait vouloir remonter aux temps et aux doctrines de la primitive Eglise, protester contre les agissements scandaleux et tyranniques de Rome et du clergé catholique, chercher un remède à la souffrance du temps, tenter d'affranchir en les rendant plus heureux, en leur créant un état social nouveau, les pauvres, les petits et les humbles. Cela était si vrai que, dès le premier jour, ces hérétiques devaient être appelés par tous les Pauvres de Lyon.
Ce mouvement réformateur inauguré par Pierre Valdo et qui, durant les xiue et xive siècles, eut un retentissement immense dans l'Europe occidentale, devait nécessairement sortir d'une ville, d'une cité industrielle et commerçante. La terre était trop lourdement asservie pour rien produire de fécond : l'àme des paysans était trop profondément endolorie par la servitude, trop inculte dans sa noire misère, pour que la pensée y trouvât une place, pour qu'un sentiment y régnât autre que la colère et la haine ; aussi toutes les Jacqueries ne produisirent-elles rien et furent-elles de simples orages, terribles comme les cyclones qui balayent tout sur leur route meurtrière, mais qui ne créent ni la vie, ni la richesse. L'hérésie de Valdo devait s'inspirer de la raison et de la pensée,
(1) Michelet, Histoire de Fiance, t. IV, 3.91. Le chef de ces paysans s'appelait Pierre de la Bruyère.
et pour cela elle ne pouvait que sortir d'une cité, où l'esprit des artisans était parvenu à se développer au milieu des nécessités du négoce, malgré le joug féodal et théocratique : aussi l'hérésie de Valdo ayant un but raisonné, une pensée, partant une idée, devaitelle être féconde et préparer, quatre siècles avant, le terrain pour la Réforme libératrice de Luther et de Calvin. Comme le disait Pellegrino Rossi, « la liberté, n'ayant rien à espérer, ni du château, « qui, fier de ses privilèges, la repoussait, ni de la chaumière qui « ne la comprenait point encore, se renferma dans les villes, dans
« les bourgs :
« La nouvelle cité fut le véritable berceau des sociétés modernes « et de notre civilisation. » (i)
Au xne siècle, parle soulèvement communal et par le mouvement hérésiarque et socialiste de Pierre Valdo, Lyon et les autres cités allaient commencer l'œuvre de l'affranchissement de la patrie, de la libération de l'esprit humain, l'œuvre de la civilisation.
Fils du mysticisme lyonnais, les Vaudois devaient conserver au milieu des longues persécutions qu'ils allaient endurer la marque originelle, la foi ardente et l'inébranlable fatalisme, comme ils allaient être, durant près de huit siècles les plus héroïques martyrs, les plus vaillants confesseurs de la liberté de la pensée.
Abeilard, à Paris, Arnauld de Brescia, dans la Haute-Italie, avaient tous deux, au début du xne siècle, jeté le cri d'indépendance ; tous deux avaient distingué la raison de la foi et proclamé ainsi l'affranchissement de l'esprit ; Arnauld de Brescia, en avance de huit siècles sur son époque, avait même prêché la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel et, à ses doctrines, les Romains avaient chassé pour dix ans les papes de leur ville. Mais ni Abeilard, ni Arnauld de Brescia ne devaient réussir à fonder une secte : ils devaient passer comme de brillants météores dans le siècle, étincelantes lumières au milieu des ténèbres du Moyen- Age; il n'appartenait ni à Paris, ni à Milan de déterminer le mouvement réformateur du xn° siècle; ce rôle était réservé à Lyon, ce rôle était réservé à Pierre Valdo, qui, placé entre les deux régions
(i) Cours d'économie politique, p. 6 et 7. Guillaumin et Cie. édit. Paris, ar.née 1865,
extrêmes où Abeilard et Arnauld de Brescia faisaient entendre leurs voix éloquentes, allait puiser à ces deux enseignements pour fonder la grande secte hérétique qui ne cessa de protester contre l'omnipotence des papes, contre la tyrannie de la théocratie catholique, qui resta, en de longs siècles de silence et de servitude, comme l'unique revendication de la liberté de la pensée.
Imbus des doctrines de l'Evangile, Pierre ValJoet ses disciples prétendaient ramener la chrétienté aux errements de la primitive Eglise, en détruisant les abus auxquels se livrait le clergé du temps. Aussi les docteurs protestants, du xvie siècle jusqu'à nos jours, n'ont-ils cessé de prétendre que les Vaudois, à travers les âges avaient conservé le dépôt de la vraie foi chrétienne, à laquelle la Réforme de Luther aurait donné un puissant essor. C'est que, en effet, depuis Arius jusqu'à notre époque, tous les sectateurs nouveaux, tous les hérésiarques ont eu la prétention de remonter aux sources, aux habitudes, aux principes de l'Eglise des premiers siècles, de l'Eglise des catacombes. Pénétrés des beautés de l'enseignement évangélique, séduits par les héroïques exploits des martyrs, par l'esprit d'égalité, de charité et de fraternité des premiers chrétiens, alors qu'ils étaient persécutés, alors qu'ils n'étaient point encore devenus bourreaux à leur tour, alors que leurs pasteurs étaient proscrits et n'étaient point encore montés aux côtés de César sur le trône impérial, tous les apôtres de l'hérésie se sont réclamés de cette religion de pauvreté, de fraternité et de liberté, dont les principes faisaient un si singulier contraste avec les errements de l'Eglise Romaine, la richesse du pape et de son clergé, les atroces persécutions des tribunaux ecclésiastiques. Ce fut la pensée de Pierre Valdo comme ce fut celle de Luther et de Calvin; de nos jours, ce fut celle des vieux catholiques, ce fut celle des Grundtvig, cet évêque danois mort en 1873, qui, au milieu de notre siècle de scepticisme, a pourtant réussi à créer dans son pays une secte tout à la fois politique et religieuse. — Seuls, les Vaudois, parmi toutes les sectes chrétiennes, ont réussi à rappeler dans leur pureté les mœurs et les idées de la primitive Eglise. —
Au moment même où l'esprit humain, que les tyrans ne peuvent
jamais étouffer entièrement, se réveillait en un mouvement d'hérésie mystique sans lendemain sur les bords du Rhin et dans les villes populeuses des Flandres, il affirmait sa vitalité et son indestructible puissance, à Lyon en une hérésie qui, malgré son incessant martyre, ne faillirait jamais à braver la Rome pontificale, demeurerait, au haut des Alpes, comme l'éternel effroi de la tyrannie catholique, comme l'invincible protestation du droit, de la justice et de la liberté.
Les partisans de Valdus, les Vaudois, écrit Michelet, s'annonçaient d'abord comme voulant seulement reproduire l'Eglise des premiers temps dans la pureté, dans la pauvreté apostolique ; on les appelait les Tauvres de Lyon. L'Eglise de Lyon avait toujours eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander la permission de se séparer de l'Eglise. Repoussés, poursuivis, proscrits, ils ne subsistèrent pas moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous François Ier, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur Eglise récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen-âge, contre la perpétuité catholique, (i)
Quelle est l'origine de Pierre Valdo? Il semble bien résulter de tous les écrits laissés par les historiens que ce fut un riche marchand de Lyon qui, frappé de la grâce divine, abandonna les biens de la terre pour se consacrer à la réforme des abus, à la défense des malheureux, à une grande et sainte oeuvre de rénovation religieuse et sociale; mais quel est le lieu de naissance du grand hérésiarque du xue siècle? Cela est absolument obscur. Comme les écrivains anciens l'ont appelé tout à la fois Pierre Valdo et Pierre de Vaux, beaucoup, à l'époque moderne, sinon tous, ont supposé qu'il avait tiré ce nom du village où il était né. Or, comme nous Pavons montré dans un chapitre précédent, le nom de Valdo avait été donné à Pierre des Vaudois au lieu que lui-même ait donné le sien aux montagnards hérétiques des Alpes: « ce qui a donné « sujet, dit Léger, au grand et judicieux de Bèze de nous assurer « dans son livre des Hommes illustres, p. 985, que bien loin que « les Vaudois des vallées eussent pris leur nom de Valdo de Lyon ;
(1) Hist. de France, t. III, p. 9.
u lui, tout au contraire, a premièrement été nommé Valdo, parce « qu'il avait reçu sa doctrine des Vaudois ; voici ses mots : quelques- « uns ont tenu qu'ils avaient eu pour chef un marchand de Lyon, « nommé Jean, et surnomme Valdo: en quoi ils s abusent, vu qu'au « contraire ce Jean a été ainsi surnommé, parce qu'il éloil des premiers « entre les Vaudois. Et de fait, c'est ce qu'ont entendu ceux qui « l'ont surnommé lui-même Valdensis. » (i) Les auteurs de la basse latinité appelaient donc notre hérésiarque Valdensis : ceux qui ont les premiers écrit en français ont traduit Valdensis par de Vaux. Et alors ceux qui sont venus après ont cherché dans cette dernière dénomination un nom d'origine et, sans l'ombre d'une raison, sans preuve aucune, ils ont affirmé que Pierre était né à Vaux-en-Velin, petit village du Viennois sis aux portes de Lyon. Marchand et artisan, cela est certain, il est plus que probable que Pierre, qui appartenait à la classe riche, en ce temps de corporation étroitement fermée, était fils lui-même de marchands et d'artisans et par conséquent citadin et lyonnais; il devait l'être si l'on considère qu'il était déjà riche dès sa jeunesse, puisqu'il était jeune encore quand il abandonna les biens de ce monde pour prêcher sa réforme ; il devait l'être, surtout enfin, si l'on considère qu'il était instruit : au xne siècle, un fils de paysan n'avait nulle culture intellectuelle ; au xiie siècle, un fils de paysan ne pouvait, jeune, avoir acquis la fortune commerciale ; quant à la fortune territoriale, la terre appartenait aux seuls seigneurs, cette fortune, Pierre ne pouvait l'avoir puisqu'il était certainement roturier: il était roturier puisqu'il était commerçant et que, au xne siècle, sévèrement fidèle aux préjugés du temps, nul noble ne dérogeait à sa naissance en se livrant au négoce. Riche, commerçant, instruit, Pierre Valdo ne pouvait donc être ni noble en un siècle où les nobles n'étaient point instruits où ils ne se seraient jamais occupés de commerce; riche et instruit, il ne pouvait être fils de paysans en un siècle où tous les paysans étaient d'une pauvreté immense et d'une ignorance profonde ; riche dès sa jeunesse et commerçant, en un siècle où les jurandes, les corporations et les maîtrises emprisonnaient tous les
(i) Musdon, Origine des Vaudois, p. 296 et 297.
« Bernardin Conte, ayant secoué un crucifix qu'on avait attaché <> sur lui, comme on le traînait sur le bûcher pour être brûlé vif : « on jugea qu'il fallait aggraver son supplice, on le conduisit pour « cela à Coscence, où l'on le mit nud au milieu de la place tout « couvert de poix et le fit on brûler de cette façon, comme un flam- « beau de cire. » (Gravure extraite du livre de Léger)
travailleurs en d'étroites barrières, empêchant les fils de simples ouvriers de s'élever au patronat et s'opposant à ce que des étrangers vinssent s'établir dans les cités, il était fils de riches artisans et d'artisans lyonnais, Pierre Valdo n'était donc point fils de cultivateurs; il n'était donc point né en un petit village; Pierre Valdo était donc citadin, enfant de riches artisans lyonnais. Lyon est donc nécessairement et fatalement la patrie de Pierre Valdo.
Quoiqu'il en soit, deux villages se sont disputé l'honneur d'avoir donné la naissance au grand hérésiarque du xne siècle. Deux villages se sont disputés est une vaine formule de rhétorique : car, en ces villages, bien peu de personnes connaissent le nom de Pierre Valdo; mais enfin les écrivains ont attribué à deux villages le mérite d'avoir été le berceau du célèbre réformateur, Vaulx-en- Velin aux portes de Lyon et Vaux, dans le Bugey, aux pieds des grandes montagnes sébusiennes.
Vaulx-en-Velin, c'est l'opinion générale qui le désigne. Pourquoi ? Uniquement parce que c'est un village situé à cinq ou six kilomètres de Lyon, baigné par les flots du Rhône, noyé presque dans les lônes et les marécages formés par le grand fleuve. Son nom et sa proximité de Lyon l'ont seul indiqué aux auteurs qui ont écrit sur Pierre Valdo et qui, d'âge en âge, ont répété la même affirmation sans même la discuter ou la raisonner.
Un seul auteur a songé â Vaux en Bugey et encore est-ce une simple allégation. Dans son remarquable livre sur l'histoire de la Bresse et du Bugey, mon vénéré ami Charles Jarrin écrit : « Pierre « Valdo était-il né à Vaux, petit village du Bugey, entouré et « comme cerné par trois grandes abbayes, Saint-Rambert, « Ambronay, Portes? Est-ce en voyant de si près ces maisons un « peu déchues déjà de l'austérité primitive que Pierre conçut pour « les clercs une si forte aversion?. — Aujourd'hui encore de « petites villes qui se souviennent d'avoir été sujettes des Béné- « dictins, il y a quatre-vingt-dix-ans, ont pour la domination du « clergé une répugnance particulière. Qu'en était-il du joug préce sent et pesant si son seul souvenir agit ainsi? » fi)
(i) La ^Bresse et du Bugey, t. I, p. 258. Authier et Barbier, édit. Bourg. 1883.
Jarrin ajoute que « Pierre émigra de sa montagne à Lyon, » selon un usage qui existe encore souvent dans le Bugey et qu'il y fit fortune.
C'est une pure allégation ne reposant sur aucune donnée historique et contraire en fait à toutes les habitudes des pauvres cultivateurs du xne siècle comme à tous les us commerciaux de cette époque.
Quant au voisinage des antiques abbayes bénédictines et cisterciennes,quelle quesoit laredoutable terreur qu'il inspirât, ilne saurait suffire à déterminer le lieu de naissance du réformateur ennemi du clergé alors que, en tous lieux à cette époque, sur le sol de l'Europe occidentale, s'élevaient des couvents aux mœurs aussi dissolues, à la tyrannie aussi lourde, au despotisme aussi cruel que les mœurs, la tyrannie et le despotisme des monastères d'Ambronay, de Saint-Rambert et de Portes.
Le coquet village de Vaux, qui repose doucement aux pieds des derniers contreforts des montagnes du Bugey, devra donc renoncer à la gloire d'avoir donné, naissance à un grand hérétique et se contentera, avec ses vaillants vignerons, d'être une démocratique petite cité vivante alors que ses antiques oppresseurs, les abbayes de Saint-Rambert et d'Ambronay sont en ruines et que celle de Portes, absolument déchue de son antique puissance, n'est plus une voisine retoutable, ni même gênante.
Ce qui est vrai — et c'est à Charles Jarrin que revient le mérite de l'avoir découvert et mis en lumière — c'est que le Bugey et Lyon furent intimément mêlés aux événements qui furent la cause directe et immédiate del'éclosion de la réforme de Valdo.
Arnauld de Brescia, qui avait « proclamé aux villes italiennes « frémissantes deux choses oubliées, la République et l'Evan- « gile, (i) » était mort sur le bûcher et 1' Eglise catholique avait pu croire un instant avoir définitivement étouffé la libre expansion de l'esprit humain. Elle pouvait le croire d'autant mieux que, à la voix puissante de Saint Bernard, elle avait jeté toute l'Europe, trois cent mille combattants, sur la route de Jérusalem, qu'elle avait
(i) Jarrin. La 'Bresse et le Bugey. t. I., p. 254.
entraîné à la croisade le roi de France, l'empereur d'Allemagne et tous leurs chevaliers, armés et équipés aux frais des pauvres serfs et des artisans des villes, qui s'étaient saignés aux quatre veines pour payer les lourdes charges de la croisade. La croisade de 1 148 avait été la solennelle attestation de la toute-puissance de la papauté.
Mais la croisade était devenue un sanglant et lugubre désastre : Saint Bernard avait promis aux croisés succès et miraculeux triomphe : le sort des armes et la destinée leur avaient réservé un épouvantable échec. Aux yeux des peuples la voix de l'Eglise était ainsi frappée de suspicion ; son omniscience et sa mission divine nepouvaient plus se montrerauxyeux desfoules commeincontestées. Saint Bernard, qui avait, comme toujours l'Église à travers les siècles, parlé au nom de Dieu, sentant le blasphème des nations en deuil s'élever jusqu'à ce Dieu, s'écriait douloureusement : « Que le murmure des hommes tombe sur moi, non sur lui. Je ne « refuse pas d'être dans le mépris.')
Et Jarrin, qui cite ce mot, ajoute :
Ce n'est pas nous qui parlons de mépris, c'est Saint-Bernard. Un pareil aveu ne fut ni l'unique, ni la plus douloureuse punition de ce génie très haut, mais très étroit et dur. De ce mépris qui s'étendit à son ordre, à l'Eglise elle-même, l'aînée des hérésies modernes, la secte vaudoise germa. Elle germa à côté de nous (la Bresse et le Bugey), de l'un de nous peut-être (nous avons vu que Jarrin suppose Valdo, né à Vaux-en- Bugey). Elle a fait fruit chez nous. Il y a à en dire ici quelque chose qui n'a pas été dit encore, parce qu'on n'a pas cherché dans l'histoire locale des renseignements sur sa naissance.
Si l'avortement piteux et honteux de la croisade avait dépopularisé partout ceux qui l'avaient prêchée, les faits et gestes d'Héraclius, archevêque de Lyon, ne lui avaient pas précisément gagné les cœurs et les esprits dans sa ville épiscopale... (1).
Héraclius était en lutte avec les comtes de Forez et Lyonnais : le comte Guy avait battu les troupes archiépiscopales à Iseron et, victorieux, s'était établi au faubourg Saint- Irénée, qui domine Lyon.
(1) La Bresse et le Bugey, t. I, p. 256 et 257. — Jarrin a bien raison, les historiens qui ont tracé les annales de la patrie et même de l'humanité se sont toujours placés sur un théâtre étroit, en face d'un horizon fermé et c'est avec ces bornes étroites devant les yeux qu'ils ont voulu jnger les événements et la marche du monde. Tous ceux qui ont écrit l'histoire de France, si l'on excepte Michelet, ont surtout écrit l'histoire de l'Ile-de- France : ils ont ignoré ce qui se passait au sud de la Loire, les mœurs, les coutumes, la vie
Le lendemain de la défaite d'Iseron, continue Jarrin, Guy l'Intrépide se rua sur la ville, entra par surprise dans la forteresse épiscopale de Saint-Just, et mit le feu à tous les édifices appartenant aux clercs. Les chanoines se barricadèrent comme ils purent contre 1 incendiaire dans leur cloître de Saint-Jean. Guy se jeta alors sur les bourgeois et les serfs de la bonne ville entre les deux fleuves, qui eurent à supporter de lui de grandes cruautés.
Héracliusdut s'enfuir, heureux de soustraire à l'avidité de Guy les ornements enrichis de pierreries qui ne le quittaient pas. Il se réfugia accompagné de beaucoup d'hommes élevés en dignité à la Chartreuse de Portes (dans le Bugey), où il fut reçu par le prieur Anthelme, depuis évêque de Belley, qui le nourrit lui et ses prêtres (ses chevaux non, demptis equibus). Là il prépara sa rentrée à main armée dans sa ville épiscopale qu'il retrouva fort misérable et ruinée par sa sotte ambition.
Pour réparer ces ruines, Héraclius, puis Drogo, son successeur, ne surent qu'augmenter le fardeau déjà pesant des dîmes. Ils accrurent ainsi la misère publique. Or, deux ans après ces événements qui sont de 1158, la secte des Tauvresde Lyon naquit de ces événements, de cette misère (1).
Deux faits viennent justifier la thèse de Jarrin que la misère publique créée à Lyon par les archevêques fut une des causes déterminantes de l'éclosion de l'hérésie nouvelle ou tout au moins du succès que rencontra le prêche de Pierre Valdo dans la population lyonnaise. Le premier, c'est que l'hérésiarque entraîna trèspromptement à sa suite une foule de pauvres gens, d'où peut-être le nom de ses disciples, les Pauvres de Lyon. Le second est exposé par Jarrin lui-même qui le tire des doctrines mêmes proclamées par Valdo,
Que disait celui-ci? Le voici :
L'église romaine est la grande Bibylone de l'Apocalypse... Les papes et évèques sont tous, à cause de leurs guerres, des homicides. .. Les moines sont des Pharisiens... Nul dans l'Eglise n'est supérieur aux autres. . . Les dîmes seront refusées, il n'y en a pas dans l'Eglise primitive. . . Le clergé sera dépossédé (de par le texte du Deutéronome, XXVIII, qui interdit la propriété aux Lévites)... Les droits régaliens seront ôtés aux évèques. . .
des peuples de l'Aquitaine, du Languedoc.de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Provence, et, quand, par l'importance des faits, ils ont eu à s'occuper de ce qui se passait en ces terres lointaines, ils l'ont raconté d'une façon sommaire, sans rechercher les causes et les origines. Les murailles de Paris, les plaines de la Beauce et de la Picardie, ils n'ont bien connu que cela et ont été tentés de juger par les rives de la Seine de toute la France. Notre histoire nationale est à compléter, sinon à refaire avec les éléments que fourniraient les cahiers de l'histoire de toutes nos provinces. (1) La Bresse et le Bugev, t. I, p. 257 et 258.
Et, après avoir cité ces maximes de Pierre Valdo d'après le dominicain Reinerius, qui écrivait moins de cent ans après l'éclosion ce cette secte, Jarrin qui est, qu'on ne l'oublie pas, un historien essentiellement bugiste et bressan, conclut :
Ces textes ne viennent pas peu à l'appui de ce qui a été vu et dit plus haut, à savoir qu'il y a eu dans l'éclosion de la secte vaudoise à Lyon une cause locale. C'est quatre ans avant les « presches » de Pierre de-Vaux que Frédéric Barberousse a concédé à Héraclius ces droits régaliens qu'on lui conteste ici. C'est deux ans avant et pour revendiquer ces droits qu'Héraclius a fait tuer à Iseron l'élite de ses sujets, puis a fait mettre sa ville à sac. Ce n'est pas à cause de leurs guerres en général, mais à cause de cette guerre-là en particulier dont Lyon saigne encore, que ses pauvres Ensabotès (c'est l'autre nom des disciples de Valdo) ne veulent plus des êvêques homicides...
De protestation ou d'attaque contre les dogmes catholiques, il n'y en a guère ou il n'y en a pas, à ces débuts de la secte vaudoise. Elles arrivent plus tard, et on leur trouvera telles origines ou telles prémices qu'on voudra dans le passé. Ce n'est point de l'histoire ecclésiastique que l'on traite ici. Et ce que l'on avait à bien préciser, c'est que l'hérésie est fille d'un de nous, lequel a grandi au milieu de trois couvents souverains : c'est qu'elle a fait explosion dans notre métropole alors gouvernée par notre évêque, à l'heure où son gouvernement vient de subir un grave échec et de provoquer un grave désastre : c'est qu'elle n'a été, à ce début, qu'une attaque déterminée contre cet établissement politique, vieux alors d'environ trois siècles, la féodalité écclésiastique (i).
La misère publique qui posait sur le peuple lyonnais par suite des folies guerrières, des vexations des archevêques, par suite de l'accroissement des dîmes, telle a donc été la cause déterminante du prodigieux et rapide succès, en son berceau, de l'hérésie de Pierre Valdo qui, en ces siècles de lourd despotisme et d'abrutissante servitude intellectuelle, était une revendication des droits imprescriptibles de l'homme à la liberté, à la justice, à l'égalité et, comme la prédication d' Arnauld de Brescia, tout à la fois un réveil de l'esprit humain et une révolte de la conscience opprimée.
Quel était l'homme qui allait être le prédécesseur lointain de Luther et de Calvin, l'hérésiarque qui, au xne siècle, allait avec courage et éclat, prêcher la révolte contre le formidable despotisme de la Papauté alors souveraine indiscutée du monde?
Pierre Valdo était certainement — nous croyons l'avoir prouvé
(1) La Bresse et le Bugey, t. I, p. 260 et 261
— fils d'artisans lyonnais et lui-même, au dire unanime des auteurs des temps les plus rapprochés de lui, un riche marchand.
D'autre part, ce fut — le fait paraît aussi certain — de 1 160 à 1 170 qu'il se déclara et commença à prêcher sa doctrine. (1)
Au dire de Paradin, il était « un des plus riches de la cité et « habitait la rue de Vendrant, depuis rue Mauldite. » On a même écrit que c'était un homme de plaisir. (2)
Marchand, il entretenait — ce qui prouve l'antiquité des rapports commerciaux entre Lyon et la Haute-Italie — des relations avec la région des bords du Pô. (3) Grâce à ces relations, il aurait eu connaissance des doctrines des Vaudois réfugiés dans les Alpes, et, séduit par leur pureté, il les aurait non seulement adoptées, mais encore proclamées. Ces doctrines, comment en eut-il connaissance ? Faut-il dire, avec de M. de Rochas, (4) que, né en Dauphiné, il aurait passé une partie de sa jeunesse dans les Alpes et serait ensuite venu à Lyon? Cette hypothèse est bien invraisemblable, d'abord parce que probablement il n'est point né en Dauphiné, et que, dans tous les cas, iln'est certainement pas né dans la partie montagneuse, où habitaient les Vaudois ; comme Jarrin, M. de Rochas se méprend, à notre humble avis, sur les mœurs du xue siècle, en croyant que, à cette époque, comme au xixe, les enfants des campagnes reculées venaient dans les grandes villes chercher fortune.
Il vaut mieux admettre avec la presque universalité des auteurs que Pierre, appelé en Italie par les besoins de son commerce, tra-
(1) C'est l'avis de tous les auteurs les plus anciens qui ne varient guère entre ces deux dates Voir sur ce point Muston. Origine des Vaudois, p. 71 et 45 (en note). Muston fait remarquer que quelques-uns des auteurs, sur lesquels il s'appuie, étaient presque les contemporains de Pierre Valdo.
Perrin, dans son Histoire des Vaudois, qui date du xvir* siècle, dit que Valdo commença à enseigner en 1 160.
(2) Voir Jarrin. LaBresse et UHugey, t. I, p. 259.
(3) Voir Muston. Origine des Vaudois, p. 72.
(4) Les Vallées vaudoises, p. 64 et 65. — M. de Rochas est dauphinois ec il veut que Pierre Valdo soit dauphinois ; M. Jarrin est de Bourg et il veut que Valdo soit sorti de sa province : ainour-propre national bien excusable!
versa — peut-être à diverses reprises — la région des Alpes occupée par les Vaudois et que, mis en communication avec eux, il fut converti par eux à leurs doctrines.
De retour à Lyon, sa conversion fut précipitée par un de ces événements qui, lorsqu'ils arrivent à certaines époques critiques de la vie, suffisent pour donner un cours nouveau à l'existence d'un homme. Dans un souper, un de ses amis tomba frappé de mort subite, (i) Cet événement lui fit faire des réflexions sur la vanité des choses du monde et le détermina tant à proclamer le dogme réformateur, auquel il était converti, qu'à distribuer tous ses biens aux indigents.
Ces choses sont-elles certaines? On ne pourrait l'affirmer et nous croyons que Muston a eu raison d'écrire :
Ses affaires de commerce ayant appelé Valdo dans nos contrées (les Alpes vaudoises), qu'il s'y soit pénétré d'une doctrine plus pure, pour laquelle il avait déjà des dispositions de cœur : ce qui se trouverait confirmé par l'habitude qu'avaient les Vaudois de prendre même leurs ventes et leurs acquisitions pour sujets d'entretiens sur la parole de Dieu ? et que, de retour dans sa famille, comme il parlait souvent de ces Valàenses, on lui ait donné le surnom de VaJdus, pour se moquer de lui ; puis, qu'après avoir été témoin de la mort subite de l'un de ses amis, il ait pris la résolution de tout abandonner pour l'Evangile; c'est ce que l'on peut défendre par des probabilités, mais ce dont nous ne possédons pas, il faut l'avouer, des preuves positives (2).
(1) L'histoire de Pierre Valdo ressemble à s'y méprendre à celle de Martin Luther. Le même événement détermine leur vocation à tous deux : la mort subite, à table, d'un de ses amis pour Valdo, la foudre tuant à ses côtés un de ses amis pour Luther. L'un et l'autre sont poussés vers l'hérésie par les scandales et les débauches du clergé ; mais l'un et l'autre n'arrivent à rompre avec Rome, à la regarder comme la grande prostituée, comme la Bète de l'Apocalypse, qu'après avoir essayé de la réformer, qu'après avoir fait acte de soumission au pape. L'histoire de Valdo au xn" siècle est celle de Luther au xvr' : même vocation, mêmes raisons de rupture avec Rome, même soulèvement populaire déterminé par les prêches des deux hérésiarques.
(2) Origine des Vaudois, p. 29. A l'occasion du mode de propagande religieuse des Vaudois, Muston (p. 297) cite un vieil auteur : « Leurs pasteurs (des Vaudois), afin « d'aborder plus facilement les personnes d'un rang élevé, portaient souvent avec eux « une boîte pleine d'articles de toilette, à l'instar de nos colporteurs modernes, et « s'adressaient à peu près en ces ternies à des gens qu'autrement le message évangélique « n'aurait peut-être jamais atteints. » Ces habitudes de propagande qui supposent des mœurs nomades très fréquentes chez nos montagnards, lesquelles ne pouvaient exister au xne siècle, sont certainement de beaucoup postérieures à Pierre Valdo.
Pierre de Bruys, le précurseur de Valdo, avait été brûlé à Saint- Gilles quarante ans auparavant : l'apôtre vaudois avait-il laissé des disciples qui, comme lui, prêchaient en langue vulgaire ?M. de Rochas le croit et pense que c'est à la voix de l'un d'eux que la conversion de Pierre Valdo a été déterminée. C'est peut-être là une simple allégation dénuée de preuve ; il n'était besoin d'aucun exemple pour deviner qu'une doctrine prêchée en latin, langue incomprise par les masses, serait sans influence sur les foules, surtout sur les humbles et les petits, auxquels cette doctrine s'adressait principalement. Aussi qu'il ait connu ou non les presches de Pierre de Bruys, il est certain que Pierre Valdo prêcha en langue vulgaire le retour à la simplicité de la primitive Eglise. « Il s'ente thousiasme pour les Saintes Écritures, dont la connaissance était « refusée à ceux qui ignoraient le latin, et il consacre une somme « considérable à les faire traduire en français par un clerc lyon- « nais, Pierre d'Ansa. (i) »
Cette prédication en langue vulgaire et cette prédication d'une' doctrine de liberté, d'égalité, de réforme sociale devait attirer en foule autour de Valdo les classes populaires, les malheureux innombrables qui souffraientde la noire misère et qui étaient écrasés par l'effroyable tyrannie de l'archevêque et de ses clercs.
Autre chose devait plus encore attirer les masses autour de l'hérésiarque : Pierre Valdo distribua tous ses biens aux indigents et, contrairement au clergé catholique, fit un vœu de pauvreté qu'il sut tenir, infligeant ainsi, aux yeux de tous, une éclatante
(i) M. de Rochas. Les Vallées vaudoises, p, 65. — Ethienne de Borboime, un vieil auteur religieux que cite Muston (Origine des Vaudois. p. 74 et 75) écrit à ce propos: « Un ami de nos Frères (Dominicains), appelé Bernard Ydros, qui, étant jeune et a écrivain, transcrivit, pour de l'argent, au susdit Valdo, les premiers livres qu'ils (les « Vaudois) eurent, en roman ; pendant qu'un certain grammairien, Ethienne de Ansa, « que j'ai souvent vu moi-même, les lui traduisait et les lui dictait. — Ils écrivirent de « même plusieurs livres de la Bible, et des citations des saints Pères, réunies sous diffé- « rents titres, qu'ils appelaient des sentences. Le susdit citoyen, les ayant souvent lus et « retenus par cœur, résolut en lui-même de conserver la pureté évangélique, comme les « Apôtres la conservèrent. Ayant donc vendu tousses biens — il en distribuait l'argent « aux pauvres, — il allait par les villages et les chemins prêchant à beaucoup d'hommes « et de femmes les évangiles et les choses qu'il avait retenues, les invitant à suivre son « exemple, et affermissant en eux l'Evangile. »
leçon à l'archevêque de Lyon, qui ne se séparait jamais de ses ornements sacerdotaux chargés de riches pierreries, « Ces largesses « convièrent infinies personnes autour de lui , écrit Paradin ; et s'y « assembloient tant de tourbes et en tel nombre que c'étoit chose « admirable. En ces assemblées, il commença à faire des presches, « admonitions à faire pénitence et profession de pauvreté évangé- « lique. » Et un autre ennemi des Vaudois, le moine Reinerius, écrit de son côté que Pierre Valdo qui était un peu lettré, alinquantum litteratus, s'était fait « mettre en français certains recueils des « saintes lettres et enseigna le texte du Nouveau-Testament . Repris « pour cette dernière témérité, il méprisa les censures et en vint à « dire à ses disciples que le clergé qui menoit une vie mauvaise « enviait leur sainteté. »
Et Charles Jarrin d'ajouter :
« Il se trouva un grand nombre de pauvres gens qui lui adhéraient et le suivaient. » On les vit bientôt courir la campagne et les villes avec leurs chaussures qui les faisaient nommer les Ensabotès ; avec leurs capes semblables à celles des moines, mais gardant dessous leurs cheveux longs, allant pêle-mêle hommes et femmes à l'exemple des apôtres et des saintes femmes... (Colonia. Hist. littèr. de Lyon).
« Ils n'observoient aucunes festes ni solennités et nommoient les prélats congrégation «• de Satan, » dit le vieux Paradin sommairement (i).
Q'on nous permette de rapporter ici ce que disent de Pierre Valdo, deux auteurs protestants du xvuc siècle, Perrin et Léger, dont le second se déclare n bon Vaudois » et fut même un pasteur des Alpes, témoin des lugubres persécutions de 1655.
Le premier signe Jean-Paul Perrin, lionnoïs: son livre sur les Vaudois dédié de Nyons en Dauphiné, le ie janvier 1618, à François de Bonne, lieutenant général pour le roi en Dauphiné, raconte également l'histoire des Vaudois appelés Albigeois (2). Voici ce qu'il raconte de Valdo aux pages 2, 3 , 4 et 5 , de son livre :
Ce fut environ Tan de nosire Seigneur, mille cent soixante que peine de mort lut apposée à quiconque ne croirait que (les paroles sacramentales prononcées par le prestre), le corps de nostre Seigneur Jésus-Christ ne fust en l'hostie sous les accidents du pain, la rondeur et la blancheur, voire ce mesme corps aussi gros et aussi grand
(1) La "Bresse et le Hitgey, t. 1, p. 259.
(2) Hisloiredes Vaudois. A Genève pour Mathieu Berjon, Cio, loi . XVIII.
comme il a esté en l'arbre de la croix, le pain s'esvanouissant et estant transubstantié en la chair de Christ. Il estoit enjoint d'adorer l'hostie, à laquelle on tapissait les rues, on se mettoit à genoux devant elle, on l'appeloit Dieu, on se battoit la poictrine devant elle, on l'enfermoit au ciboire pour l'adorer, comme il se pratique encor aujourd'huy.
Cette doctrine incognue aux Apostres, n'ayant jamais parlé d'un tel mystère, ignorée en la primitive Eglise, laquelle n'a eu aucun docteur qui luy eust appris ce sacrifice expiatoire pour les vivaus et pour les morts, occasionna plusieurs chrestiens d'en avoir horreur, et aimoyent mieux souffrir la mort temporelle résistans à cette idolâtrie, qu'en adhérant à icelle attendre l'enfer.
Pierre Valdo, citoyen de Lion, fut des plus courageux pour s'opposer à telle invention et taxa plusieurs autres corruptions, lesquelles avec le temps s'estoyent glissées dans l'Eglise romaine, disant qu'elle avoit laissé la foi de Jésus-Christ, qu'elle estoit la paillarde B.ibylonique le figuier stérile, lequel le Seigneur avait jadis maudit.
Qu'il ne faloit point obéir au Pape, d'autant qu'il n'estoit point chef de l'Eglise.
Que la Moinerie était une charongne puante et les vceus des cautères et marques de la grande Beste.
Que le Purgatoire, Messes, Dédicaces des Temples, vénération des Saints, et commémorations des morts, n'estoyent qu'inventions des Diables et attrapes d'Avarice.
Valdo fut d'autant plus attentivement escouté, qu'il estoit en grande estime pour son érudition et piété, et en outres faisant grandes aumosnes de ses biens aux souffreteux, avec le pain matériel pour nourrir leur corps, il les exhortoit à cercher principalement Jésus-Clirist, vrai pain de leurs âmes.
Plusieurs historiens ont escrit qu'il prit résolution de mener une vie irréprochable, approchant le plus qu'il pourrait de celle des Apostres, sur l'occasion d'un funeste accident arrivé inopinément. C'est qu'estant un soir en certaine compagnie de ses amis, après soupper, lorsqu'ils se récréoyent ensemble, un des assistants tomba mort en terre ce qui effraya tous ceux qui estoyent présens : Valdo en fut touché au vif, et par ce traict delà justice divine, fut porté à un extraordinaire amendement vacquanl à la lecture des Sainctes écritures, cerchant en icelles son salut, mit au jour quelques traités des Anciens, et instruisoit continuellement les pauvres qui accouroyent à lui pour participer à ses aumosnes.
L'Archevêque de Lion, nommé Jehan de Belles Mayons, adverti que Valdo faisait profession d'enseigner le peuple, blasmoit hardiment les vices, luxe, arrogance des Papes et de leur clergé, luy deffendit de plus tenir tel propos d'enseigner aucun, veu qu'estant personne laïque, il excédoit les bornes de sa condition : et portant qu'il se contient en icelle sous peine d'excommunication, et d'estre procédé contre luy comme contre un hérétique.
Valdo répliqua qu'il ne se pouvait taire, en chose de si grande importance qu'estoit le salut des hommes : et qu'il aimoit mieux obéir à Dieu qui lui enjoignoit de parler, qu'aux hommes qui luy commandoyent de se taire.
Sur ceste réplique, l'Archevêque se mit en devoir de le faire appréhender, mais il n'en peut venir à bout, d'autant que Valdo étant fort apparenté et chéri de plusieurs, il subsistoit dans Lion à couvert, sous la faveur de ses amis par l'espace de trois ans.
Quant à Léger, son livre, que nous aurons souvent l'occasion de citer au cours de cet ouvrage, il a été publié en Hollande dans
la dernière partie du xv!!' siècle après les persécutions de 1655, dont l'auteur avait été victime, et avant celles qui suivirent la révocation de l'Edit de Nantes. (1)
Aux pages 12 et 1 3 de son livre, Léger nous dit ce qu'il sait de ce Val do ou Valdensis de Lyon, qui, selon les uns, « fleurissait l'an « 1 173, ou selon le plus grand nombre l'an 1180, quoi qu'au dire « de peu d'autres, il ait commencé dès l'an 1 1.60. »
Léger, en bon pasteur vaudois qu'il était, chante les louanges de celui qui, à ses yeux, est le vrai fondateur de la secte, de celui qui, dans tous les cas, donna force, grandeur et prospérité à l'hérésie des Alpes, à l'antique église des hautes vallées.
Il faut avouer, écrit-il, à la gloire de celuy qui s'appelle le Père de la Moisson, comme le Père des Lumières, que de tous les Pasteurs qu'ont jamais eu les Vaudois, depuis Claude, archevêque de Turin et des Vallées, qui le premier commença à les détacher de la communion de Rome, sur la fin du vin" siècle, il ne s'en est point trouvé de si remarquable que ce Valdo : i" en sa vocation; 2° en sa doctrine; 30 en ses mœurs; 4e ni dans les merveilleux succès des fruits de son ministère.
Car I. pour sa vocation, les historiens remarquent que se divertissant un soir après souper, avec bon nombre de ses amis, l'un d'entr'eux, au plus fort de ses passetems, ayant juré Dieu, tomba roide mort à terre, et que cet accident si funeste et si surprenant, fut cause que dès lors même ce Valdo ne pensa plus qu'au salut de son àme, ayant pris une sainte et constante résolution de détacher entièrement toutes ses affections de la terre, pour les transplanter dans le ciel, et vivre ce qui luy restait de vie en terre, comme un vray concitoien des Saints, fidèle domestique de Dieu, et vray imitateur de la vie des Saints Apôtres.
II. Que pour pouvoir parvenir à ce bon but, il s'appliqua tout entier à l'étude des saintes écritures, en fit traduire, ou, comme l'affirment quelques-uns, qui nous assurent qu'il était Docte ès Langues, en traduisit luy-même plusieurs des principaux livres, y joignant quantité de témoignages des Pères : puissamment aidé et facilité dans ce Saint-Œuvre par les écrits des Albigeois de Provence, procédés de Piémont, qui déjà devant luy avaient formé un corps d'église bien considérable, dont la doctrine s'estoit étendue en divers autres endroits de la France, et particulièrement dans Lyon même.
Si bien que s'étant acquis une très grande lumière, en la connaissance des saintes écritures et des Escrits des Pères de la primitive et plus pure antiquité, il commença à faire de sa maison une vraye eBèthel, et une vraye Hethlem tout ensemble, une maison de Dieu et une maison de pain, où il distribuait le vray pain céleste à un nombre innombrable de pauvres âmes affamées et altérées de justice, qui enfin se multipliant grandement l'obligèrent à prêcher dans les places publiques, qui se trouvaient changées en temples, bien souvent plus remplies d'auditeurs que les plus fameuses églises de la ville. Et là il
(1) Histoire générale des Eglises évangèliques des vallées de 'Piémont ou Vaudoises. A Leyde, chez Jean le Carpentier. 1669.
ne craignait point de prêcher et prouver par les écritures que l'Eglise romaine avait malheureusement abandonné la Loy de Jésus-Christ, que c'estoit la grande Paillarde de la Hahyhne de l'Apocalypse, le figuier stérile que Christ avait maudit : que le Pape n'était point le chef de l'Eglise, que la moinerie papale n'était qu'une charogne puante, et leurs vœux la marque de la béle, que le Purgatoire, les Messes, l'Invocation des Saints, les prières pour les morts n'estoienl qu'inventions des diables forgées par l'avarice des Ecclésiastiques, (i).
III. Ses mœurs étaient si revenantes à une Doctrine si sainte que presque tous les aversaires luy rendent le témoignage d'une charité et piété tout à fait sans exemple, dans des siècles si corrompus, ayant exposé tous ses biens (quoiqu'il fût fort riche) pour le soulagement des pauvres, et secours des affligez ; bref, il menait une vie tout à fait irréprochable : confession des aversaires que l'historien Boxhorniusne peut assez admirer en son Histoire universelle sur l'an n$<), disant que quoyque ce Valdo eut osé publiquement condamner et reprendre les vices de l'ordre ecclésiastique, qui corrompoil autant la vérité de la Doctrine, qu'il était aliéné de la sainteté de la vie, si est-ce que ses aversaires rendaient bon témoignage à la sainteté de sa vie et à sa vertu.
IV. C'est pourquoi Dieu bénit tellement son ministère, que ni la rage du clergé de Lyon, ni la puissance de Jean de Belle-Maisons, archevêque et gouverneur de la ville, n'en purent jamais empêcher le progrès : que si enfin les foudres du Vatican l'obligèrent à changer de place, non seulement cette sainte semence ne pût jamais être tellement étouffée dans cette grande ville, qu'elle n'y ait toujours germé et glorieusement fructifié, si bien qu'encore aujourd'hui, une belle et fleurissante Eglise s'en assamble à Quevillé, (2) lieu accordé par les Edits, pour l'exercice de la Religion Réformée, aux habitants de Lyon.
Mais la toute sage et miséricordieuse Providence, s'est voulu servir du déchassement de ce Valdo de Lyon, et de la plupart de ses disciples, qui souffrirent avec joye la perte de leurs biens, et le bannissement de leur patrie, pour suivre l'Agneau partout où il va, préférans la croix de Christ à tous les avantages de la terre, comme il se servit autrefois de la dispersion qui suivit le martyre de Saint-Etienne, pour semer l'Evangile presque par tout le monde chreslien ; si bien que comme la rejection des juifs, fut jadis la richesse du monde, de même l'exil de ces Pauvres de Lyon, comme on les nommoit et de ce Valdo a véritablement été la richesse de la Picardie, 'des Pais-Bas, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Pologne, Moravie et Bohême (où enfin alla mourir Valdo, après avoir quelques tems séjourné ès Païs-Bas et en Allemagne) et a de beaucoup augmenté les Eglises déjà formées en Languedoc et Provence : mais surtout ès Vallées, tant du Dauphiné que de Piémont, et fourni de quoy envoyer des colonies en la Pouïlle, Calabre et autres lieux d'Italie.
(1) Nous doutons un peu de l'exactitude de la doctrine de Valdo telle que l'expose Léger. En ce qui touche les comparaisons apocalyptiques, cela doit être exact, puisque nous avons vu plus haut que le dominicain Reinerius prête le même langage à Valdo et que de pareils termes devaient être familiers à un homme vivant de la lecture des saintes écritures : de même pour les moines, qui étaient détestés dès le xn* siècle. Mais le reste sent trop son xv" siècle, les errements de la Papauté à cette époque, les indulgences, les protestations de Luther, pour appartenir en propre à Valdo.
(2) Lyonnais, nous avouons ignorer absolument quel est le lieu de la cité lyonnaise que Léger veut désigner ainsi.
Lyon fut, en effet, au xue siècle, grâce à Valdo, la cité-lumière, dont les rayons se répandirent sur l'Europe entière : Lyon donna naissance à un mouvement immense de l'esprit humain qui bouleversa non seulement la France, mais encore l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre : Lyon fut le berceau d'une Réforme qui, si elle eut moins longue durée que celle du xvie siècle, fut tout aussi puissante et entraîna un tout aussi grand nombre de disciples.
Les circonstances, dans lesquelles naquit l'hérésie, suffisent pour faire connaître quelles furent les doctrines prêchées par Valdo.
L'effroyable misère du peuple due aux exactions de l'archevêque de Lyonet du clergé, d'une part, la lourde tyrannie, les scandaleuses richesses et les moeurs dissolues de ce clergé, de l'autre, telles furent les causes déterminantes du soulèvement hérétique : c'est donc contre le clergé, contre sa tyrannie, contre ses moeurs que devait être prèchée la réforme et pour l'amélioration du sort des pauvres qu'elle devait être prêchée.
D'un autre côté, homme de foi, ne discutant point la divinité du Christ et plaçant l'Evangile au-dessus de toute contestation, Pierre Valdo, comme tous les réformateurs, devait chercher dans les Livres Saints et dans les Annales du christianisme la condamnation du clergé d'alors: il devait facilement la trouver et naturellement conclure, comme tous les réformateurs, à un retour de la chrétienté aux habitudes et coutumes de la primitive Eglise.
On ne saurait donc croire, comme il est dit aux citations précédentes, que l'hérésie est due à des discussions de dogmes religieux, à la proclamation du dogme de la transsubstantiation, ainsi que l'indique Perrin, ou aux prières pour les morts, à l'invocation des saints, comme semble l'alléguer Léger.
Le mouvement créé par Valdo, — le nom de ses disciples en fait foi — était plus politique et social que dogmatique : nous le répétons, les Pauvres de Lyon, n'étaient des hérétiques que parce que l'Eglise était le tyran temporel, que parce que l'Eglise faisait peser sur le peuple des dîmes très-lourdes pour entretenir le luxe de ses clercs. Pour affranchir le peuple, pour lui assurer bien-être et justice, pour rendre à l'esprit humain sa liberté, il fallait briser l'Eglise, son omnipotence et son despotisme.
D'après tous les auteurs du xme et du xive siècles, d'après Reinerius et les autres moines peu suspects de tendresse pour lui, qui ont écrit sur notre hérésiarque, d'après tout ce que nous savons du milieu dans lequel l'incendie a éclaté et des conditions dans lesquels il s'est produit, la doctrine de Valdo paraît pouvoir se résumer en deux points : la réforme du clergé, le retour à la primitive Eglise et à la simplicité évangélique d'abord; l'observation des préceptes de l'Evangile concernant l'égalité de tous les hommes et ses principes de charité ensuite.
Mais, en affirmant que les prêtres d'un Dieu né dans une étable ne devaient point vivre dans le luxe, en affirmant qu'ils devaient prendre modèle sur les humbles apôtres des catacombes, Valdo soulevait, nécessairement la violente colère d'un clergé vivant dans une luxueuse oisiveté et passant sa vie à entasser de fastueuses richesses; en prêchant la charité de l'Evangile et en proclamant la fraternité après le martyr du Golgotha, il portait un coup terrible à une Eglise qui ne vivait que de son despotisme sur les peuples et des formidables impôts dont elle les écrasait.
Valdo ne songeait nullement au début à attaquer l' Eglise romaine ; c'était dans son sein même qu'il voulait la réforme ; la réforme, il la voulait pour elle ; mais, en prêchant les maximes de l'Evangile, la liberté, l'égalité, la pauvreté, il se mettait par là-même, fatalement, malgré lui, en lutte avec une Eglise, avec un pape, avec un clergé, qui ne rêvaient que despotisme à faire peser sur les nations et que trésors à amasser.
Et, naturellement, le jour où l'Eglise condamnant ses maximes, qui étaient celles de l'Evangile où, systématiquement, l'Eglise refusait de réformer les mœurs scandaleuses de ses clercs depuis le Pape jusqu'au dernier moine, où, pour s'enrichir elle-même, l'Eglise persistait à aggraver la misère des peuples, l'Eglise devait apparaître aux yeux de Valdo comme la Bête de l'Apocalypse.
Au début, Valdo songeait si peu à rompre avec l'Eglise romaine, que, en 1 179, il alla à Rome demander au pape Alexandre III la permission de prêcher sa doctrine. Celui-ci, estimant snns doute que l'enseignement de l'Eglise ne saurait être immuable et que pour elle ce qui est vérité en deçà des Alpes est erreur au-delà,
Un jeune homme de la vallée Je Cummione se vantait d'avoir, avec six compagnons, dans la vallée de Lucerne, « fait cuire la tête d'un barbet et mangé la cervelle, mais « qu'elle leur faisait mal au cœur. »
* Gravure extraite du livre de Léger
sans doute aussi pour se débarrasser habilement du solliciteur et pour le livrer aux clercs lyonnais, permit à Pierre Valdo de répandre ses maximes si l'autorité épiscopale de sa ville y consentait, (i) Inutile d'ajouter que l'archevêque de Lyon n'autorisa pas le prône d'une doctrine, qui touchait à ses droits régaliens et aux dîmes qu'il prélevait : et, en i 184, comme on devait s'y attendre, le pape Lucien III, prenant le parti de l'archevêque, jeta l'anathème à Pierre Valdo. C'est à cette époque que le maître et ses disciples durent s'exiler de Lyon et aller chercher un refuge dans les Aipes.
Et certes oui, c'était bien la doctrine de l'Evangile que défendaient Pierre Valdo et ses disciples contre Rome, contre l'archevêque de Lyon, contre le clergé catholique tout entier! Religion de simplicité, de pauvreté, de charité, de fraternité et de liberté, religion des catacombes, combien n'était-elle pas profondément changée depuis le jour où, sortant de l'ère des persécutions, elle s'était assise avec Constantin sur le trône des Césars pour devenir persécutrice à son tour ? Alors que la douce, bonne et riante religion de la Grèce avait fait la conquête de la Rome antique et, à la suite des aigles quirites toujours victorieuses, avait partout renversé les sanglants autels de Baal, de Teutatès, de Moloch, brisé les termes mis aux frontières des peuples par Jéhovah et les autres divinités locales, pour assurer au monde la paix et la prospérité matérielle, le christianisme, avec ses sublimes maximes, semblait être venu pour donner à l'univers la vie morale et la liberté. C'est pour atteindre ce but que le plus grand des philosophes et le plus saint des martyrs, Jésus-Christ, mourut sur le gibet du Golgotha;
« (1) Nous avons vu, écrit Gauthier Mapes, dans le concile tenu à Rome sous « Alexandre III, des Valdésiens, hommes simples, illettrés, et tenant leur nom de leur « primat Valde, qui fut citoyen de Lyon sur le Rhône; lesquels ayant présenté au seigneur « le Pape, un livre écrit en langue gauloise, qui renfermait le texte et la glosse des « psaumes, ainsi que la plupart des livres de l'Ancien et du Nouveau-Testament, deman- « daient avec beaucoup d'instances qu'on leur accordât le droit de prêcher. » Cité par Muston : Origine des Vaiulois, p. 74.
Richinius dit de son côté: « Au commencement les Vaudois erraient en peu de chose: « et il n'y avait rien à reprendre ni à condamner en eux, si ce n'est qu'ils s'attribuaient « la prédication, ce qui est la charge des clercs, et affectaient de revêtir une nouvelle « apparence de vie apostolique. »
c'est pour lui que des milliers de chrétiens rougirent de leur sang le sable des arènes et des places publiques. Religion de tous les opprimés et de tous les faibles, religion des esclaves, le christianisme venait briser les fers de tous et proclamer l'égalité, la fraternité de tous les hommes. Et le jour où, grâce à ces préceptes saints, selon le mot de Tertullien, il eut conquis le monde, le jour où, victorieux, il put s'affirmer au grand soleil, il vit tous ses prêtres trahir sa doctrine et ses maximes pour suivre les errements des pontifes païens, les dépasser même, en même temps qu'ils empruntaient à la religion mourante les pompes de son culte, ses superstitions et ses fêtes ; il vit tous ses prêtres se précipiter aux richesses, tendre au plus effroyable despotisme; il vit ceux qui se prétendaient les successeurs des Apôtres inventer l'institution la plus monstrueuse, à laquelle aient songé les hommes, l'Inquisition; il vit les prétendus fils des martyrs immoler cent mille victimes, là où les Césars n'en avaient égorgé qu'une seule aux pieds des idoles du paganisme !
Etait- il étonnant dès lors que parmi les chrétiens qui lisaient l'Evangile, il s'en fût trouvé à tous les âges qui eussent la naïve et glorieuse prétention de rétablir le culte du Livre Saint, qu'on leur disait contenir la parole de Dieur Etait-il étonnant qu'il se soit rencontré, en treize ou quatorze siècles, une centaine de réformateurs qui, comme Valdo, aient voulu ramener la chrétienté aux errements de la primitive Eglise et mettre dans la pratique delà vie sociale les maximes de l'Evangile?
Avec quelle force, Valdo et ses disciples ne durent-ils pas avoir cette foi, eux qui appartenaient à cette grande cité de Lyon, où le mysticisme s'unit si intimément à la froide raison, et où l'enthousiasme est aussi grand que la pensée qui l'inspire est profondément raisonnée!
Cette force fut si grande qu'elle détermina un irrésistible mouvement qui, en quelques années, souleva l'Europe occidentale tout entière des rives de la Tamise aux Pouilles et à la Calabre, des bords de l'Ebre au Zuiderzée et aux montagnes de la Bohême.
Cette révolution eût au xne siècle, accompli l'œuvre sociale, religieuse et politique qui fut achevée au xvi% si l'Eglise ne fût
parvenue à l'arrêter dans sa marche victorieuse : elle eût été la Renaissance faisant ainsi gagner quatre siècles à l'humanité et à la civilisation.
Il est vrai que jamais mouvement social et religieux ne trouva terrain mieux préparé. Au lendemain du retentissant échec de la seconde croisade, les peuples, qui, jusqu'à ce jour, n'avaient subi le joug et les vexations du clergé que parce qu'ils le croyaient infaillible et investi d'une mission divine, en voyant les désastres des chevaliers chrétiens au lieu destriomphessolennellement promis au nom de Dieu, leur foi vacillant, les peuples étaient tout disposés tout à la fois à chasser leurs maîtres, à se venger d'une longue opression et à revendiquer leur liberté. Au moment où la voix de Pierre Valdo se faisait entendre aux déshérités de la cité lyonnaise, partout en Europe, se manifestaient les symptômes d'une violente réaction contre le clergé, qui, du reste, paraissait au xne siècle, avoir complètement oublié les règles écclésiastiques. (i)
Les prédications de Pierre Valdo, qui avaient un si grand retentissement dans les classes populaires, devaient nécessairement causer une vive émotion à l'archevêque de Lyon, qu'un tel censeur ■gênait fort tant lui que son clergé. Aussi, probablement, et tel est l'avis de la plupart des auteurs, vers 1 180 — ■ puisque, au concile de Lateran, en i 179, Valdo fit demander en vain l'autorisation de prêcher sa doctrine, — fort de l'anathème que venait de lancer contre eux le pape, l'archevêque de Lyon, qui était alors Jean de Belles-Maisons {Johannes Belesmanis ou Belesmaaensis), chassa de la ville l'hérésiarque et ses disciples.
Etant cités par l'archevêque de Lyon, qui s'appelait Jean, il leur défendit de s'ingérer à l'avenir dans la prédication et l'explication des Ecritures. Ceux-ci recoururent à la
(1) Jarrin, dans son livre la Bresse et le Bugey, t. I, p. 265, à l'occasion de cette réaction qu'il constate, écrit, parlant des prêtres et moines de ce siècle qu'on a sanctifiés, qu'on les « a estimés saints, les voyant presque chrétiens à une époque où ceux-ci « étaient rares, même parmi les clercs. »
Et, à l'appui de son opinion, il cite ce canon du concile de Reims tenu par le pape Eugène III, au milieu du xu° siècle : « Nous réglons que les évèques, prêtres, moines « qui présumeraient de s'unir des femmes charnellement soient séparés d'elles... De « même aussi des religieuses »
réponse des Apôtres, dans les Actes (ch. V. v. 29) ; et leur chef, prenant la place de Saint-Pierre, ainsi que lui-même répondit aux princes des sacrificateurs, dit : il convient d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ; et Dieu dit aux Apôtres, prêchez l'Evangile à toute créature ( 1 ).
Léger écrit de son côté :
Jean de Belles-Maisons estoit archevêque de Lyon, lorsque la prédication de Valdo y faisoit tant de bruit, lequel voyant qu'il n'en pourroit venir à bout d'en interrompre le progrès, voire même d'empêcher que Valdo ne continuât à prêcher publiquement dans la ville, où il estoit appuyé et des grands et du peuple, en donna avis à Alexandre III, qui auathématiza Valdo et les siens, et auilioriza si bien la persécution que leur avoit suscitée cet archevêque qu'ils furent chassés de Lyon, non toutes fois (dit Albeitus de Capitaneis en son livre de l'origine des Vaudois) qu ils y fussent du tout exterminés. (2)
Valdo et ses disciples résistèrent-ils à l'ordre de proscription ? Qu'ils eussent essayé de protester par la parole et par l'argumentation, cela est certain, nous l'avons vu plus haut. Mais joignèrentils les actes à la parole ? S'il faut en croire Clerjon, un historien de Lyon assez médiocre, ils auraient commis des « excès » contre les chanoines : quels excès? quelle résistance opposèrent-ils? Aucun document ne l'indique et la vague allégation de Clerjon dépourvue de preuve peut être laissée de côté.
Du reste, quelle résistance les Pauvres de Lyon auraient-ils pu tenter contre un clergé ayant à sa disposition de nombreux soldats et qui était à l'abri derrière de solides remparts ? Il est plus que probable que, avertis par le sanglant exemple des Arnauld de Brescia, des Pierre de Bruys, des Manichéens condamnés par le concile de Reims, qui, les uns et les autres, quelques années auparavant, avaient été brûlés sur la placé publique, les Pauvres de Lyon ne songèrent qu'à une chose, fuir de la cité, où, suivant les habitudes du pouvoir ecclésiastique d'alors, leur vie n'était point en sûreté. — Du reste, il ressort du témoignage de tous les écrivains anciens qu'un grand nombre d'entre eux furent exterminés à Lyon par les ordres de l'archevêque et de son clergé.
Nos hérétiques quittèrent donc la ville de Lyon et, comme dans l'exode de tous les exilés, ils se dispersèrent, suivant les nécessités
(1) Stephaus de Bella Villa. De septem donis Spiritus Sancti, part. IV.
(2) Histoire des églises vaudoises, p. 157.
de la vie, — comme plus tard les protestants chassés de France après la révocation de l'Edit de Nantes, — un peu à travers tous les pays de l'Europe. Mais la grande majorité d'entre eux se réfugia dans cette région des Alpes, où, depuis de longues années, les Vaudois s'étaient affranchis du joug de la Rome pontificale et du dogme catholique.
Sur ce point encore ouvrons le livre de Léger :
Les oppositions esrans déjà si grandes dés les ix% X* et xi" siècles contre les traditions de Rome, voire tant de peuples en France et en Italie et surtout dans la Provence, Dauphiné, Languedoc et Lombardie, s'estans déjà ouvertement détachez de la communion de Rome, et se trouvans puissamment appuies par plusieurs personnes de grande autorité,
tant du clergé que de l'ordre politique, même de plusieurs évêques et princes on ne
doit plus trouver étrange que le fameux Pierre Valdo, riche citoyen de Lyon (au rapport de Thuanus au 68 livre de son Histoire) fit grand éclat dès l'an 1 175, ayant abandonné tous ses biens 'dit cet historien), s' estant entièrement consacré à la profession de l'Evangile, et ayant fait traduire les écrits des 'Prophètes et des Apôtres en langue vulgaire, avec plusieurs témoignages des anciens Pères, pour faire voir que sa doctrine n estoit point nouvelle, s'estant mis à enseigner et interpréter l'Evangile au peuple même dans les rues et dans les places publiques, disant qu'en ce qui regarde la religion il faut obéir îi Dieu et non aux hommes : que l'Eglise romaine, ayant renoncé àlafoy et doctrine de Jésus-Christ, estoit la paillarde de Babylone, et l'arbre stérile que Christ a maudit en V Evangile, et commandé de l'arracher : qu'il ne faloit point obéir au Pape, ni aux évêques qui fomentaient ses erreurs; que la vie des moines estoit diabolique, et leurs vœux de chasteté vains, et ne servans qu'aux infime* amours des Jeunes garçons; que les ordres du Presbytère n'estoient que la marque de la Bêle de V Apocalypse ; que le Purgatoire, la Messe, le culte des saints et les prières des morts n'estoient que l'invention de Satan ; que le dit Pierre Valdo, chassé de Lyon, se retira ès Pais-Bas, qu'il eut un grand nombre de sectateurs en Picardie, passa en Allemagne, visita les villes des Vandales, et enfin s'arresta en Bohème, où ceux qui receurent sa doctrine, furent pour cela nommés Picards ; que les dits Vaudois condamnés comme schismatiques et opiniâtres furent rendus par le clergé odieux et exécrables à tout le monde, furent chassés de tous cotés, et demeurans sans maisons et sans biens, se dispersèrent en Provence et en Languedoc, et pnecipuè in Galliam cis- Alpinam et inter ^41pes ubi tutissimutn refugiûm sunt nacti, c'est-à-dire qu'ils se retirèrent surtout en la France Cis-Alpine et entre les Alpes, où ils eurent un refuge assuré : or est-il que les vallées de Piémont, de Pragela, de Meane, de Matthias et du marquisat de Saluces, qui s'en remplirent le plus, appartiennent justement à la Gaule ou France Cis-Abine; et ces lieux Inter-Alpes sont les vallées de Keiras, de Cezane, de Freissinières, du Val Louise, de Suse, etc.. et qu'il est impossible de donner autre raison pourquoy c'est que les Vaudois de Lyon s'y sont retirés et y ont trouvé tutissimutn réfugiant, une retraite très assurée, sinon perce que ces lieux-là estoient habités des Pétrobrusiens, Henriciens, Arnauldistes et Esperonistes (1), qui ne reconnaissans point le Pape, ni l'Eglise romaine,
(1) Disciples de Pierre de Bruys, de Henri de Bruys, d'Amauld de Brescia, d'Esperon, les apôtres de l'hérésie du début du xn" siècle.
et ne rëceyans autre règle de leur foy que la parole de Dieu selon l'explication des anciens Pères, ce que n'ignoraient pas ces pauvres persécutez, ils n'avoient pas sujet d'appréhender qu'ils n'v fussent les bien-venus.
L'Autheur de l'Etat de l'Eglise, à la page 336, confirme aussi la même chose, après (dit-il) que Valdo et les siens furent chassés de Lyon, plusieurs se retirèrent en Lonibaulie (où sont les vallées de Piémont) d'où ils s'épandireut par l'Italie et jusques en Sicile.
Aussi pour nous apprendre encores que tant s'en faut, que ceux des vallées ayant esté aDpelés Vaudois, depuis la dispersion des disciples de Valdo de Lyon, au lieu que nous avons clairement prouvé qu'on appelloit Vaudois tous ceux qui sui voient la doctrine de ceux des V.illées, nommés Valdesi, Valdenses ou Vaudois, à cause des lieux de leur habitation : il ne faut que considérer que les Albigeois, qu'on ne peut nier avoir esté devant le susdit Valdo, estoient venus eus-mêmes des Vaudois sortis des Vallées, et c'est encore ce que remarque bien expressément le Livre des Martyrs en l'histoire de la persécution de Mérindol et Cabrière, disant positivement qu'ils estoient autresfois vetns de Piémont habiter en Provence, ès quartiers de Mérindol, de Cabrieres et d'alentour ; et de fait entre les martyrs de ces lieux-là se trouvent des Pellenc et autres qui n'estoient que des branches dont les troncs et les racines sont encore dans les vallées
D'Aubigné, au 2e livre de son Histoire universelle, dit aussi que ceux de la dispersion de Valdo, qui se sauvèrent en Picardie, y plantèrent et multiplièrent tellement leur doctrine que pour l'en déraciner ou du moins l'affaiblir, Philippe- Auguste y fit raser jusques à 300 maisons de gentilshommes.
Cette première dispersion des Vaudois, est avenue l'an 1180 ou peu auparavant. (1).
Si, comme il y a tout lieu de le croire, Pierre Valdo avait puisé tout à la fois sa doctrine et son nom dans les hautes vallées des Alpes, il était tout naturel que, chassé de Lyon, il. entraîna ses disciples vers ces montagnes superbes, où il pouvait espérer trouver un sûr asile puisque, depuis le ive siècle, des hérétiques y bravaient impunément les foudres pontificales et y pratiquaient en toute liberté leur simple et austère religion. Il devait supposer aussi que ces braves montagnards, dont la foi naïve et les sincères convictions l'avaient converti, donneraient généreuse hospitalité à ceux qu'ils avaient poussés à adopter leurs croyances. Aussi est-ce vers les vallées vaudoises que Pierre Valdo entraîna la grande masse de ses disciples.
Ceux-ci, suivant le mot de Gilles, « agréèrent de s'habituer aux « vallées susdites, non seulement pour les avoir trouvées de « situation favorable à leur condition, avec assez de terrain vide « pour leur besoin ; mais aussi pour y avoir recognu les originaires
(1) Histoire des Eglises Vaudoises, p. 150 et 157.
« et circonvoisins, non éloignés de leurs sentimens et cognoissance « quant à la religion. Or, on tient que le susdit Pierre Valdo, qui « estoit à Lyon un de leurs principaux pasteurs, accompagna cette « troupe venante vers les Alpes du Piedmont, et y vit son troupeau « logé avant de la quitter pour s'en retourner versles autres troupes, <( lesquelles s'estoient acheminées vers le septentrion : desquelles « il conduisit lui-même une partie en Bohême, et que là il continua (( le reste de ses jours. » (i).
Il était d'autant plus naturel que Valdo vînt chercher pour ses disciples un refuge en ces montagnes que cette région avait, depuis de longs siècles, toujours servi d'asile inexpugnable à tous les proscrits des Gaules et de l'Italie, à Du temps de Jules César, « écrit Muston, l'on vit un petit prince de ces contrées échapper « à toutes les tentatives, braver toute la puissance des armées « romaines, en se confiant à cette nature impraticable et sauce vage. » (2)
C'était donc vers les cîmes des Alpes vaudoises que Pierre Valdo devait d'abord nécessairement diriger ses pas et entraîner ses disciples. II semble avoir pris pour règle ces versets du Deutéronome (xxxn, v. 1 1 , 1 2 et 1 3) : « Il (le Seigneur) a pris son peuple « sur lui et l'a porté sur ses épaules, comme l'aigle porte ses « aiglons. Le seigneur a été seul son conducteur ; et il n'y avait « point avec lui de dieu étranger. Il l'a établi dans une terre élevée « et excellente, pour y manger les fruits de la campagne, pour sucer ci le miel de la pierre, et tirer l'huile des plus durs rochers. ->
Ainsi Valdo et ses disciples, en leur exode devant la persécution menaçante, des brumes des rives du Rhône et de la Saône s'étaient élevés vers les cîmes étincelantes des Alpes, s'étaient établis dans les hautes vallées du Dauphiné pour de là tendre la main aux
(1) Histoire ecclésiastique des Eglises réformées autrefois appelées vaudoises, chap. Ier. - Bost parle également de l'émigration des disciples de Valdo dans les montagnes des Alpes et la fixe à 1176. Quant à Paul Stransky il dit : » Le milieu du xu" siècle fut « l'époque de l'incorporation des disciples de Valdo à l'Eglise vaudoise, laquelle ils « regardèrent et respectèrent toujours comme leur mère église. » Voir sur ce point Muston. Origine des Vaudois, p. 46 et 47 .
(2) Origine des Vaudois, p. 222.
Vaudois des vallées du Piémont et lancer leurs apôtres vers les plaines lombardes encore vibrantes de la chaude parole d'Arnauld de Brescia et delà jusque dans les Pouilles, la Calabre et la Sicile. — C'est ainsi que, dés le xne siècle, sinon avant, tant par les commerçants lyonnais comme Valdo lui-même que par nos hérétiques exilés s'établissaient entre la région cisalpine et nos provinces des bords du Rhône, entre le Milanais et le Lyonnais par exemple, ces liens solides et profonds qui devaient résister aux secousses et aux tourmentes de tous les âges ! —
Est-ce aux disciples de Valdo qu'il a appartenu de réunir en une sorte de fédération toutes les petites républiques religieuses des vallées de Pragela, de Saint-Martin, de Lucerne, de Vallouise, de Queiras, de Freyssinière, de Barcelonnette ?
Quoiqu'il en soit, les nouveaux venus durent exercer une influence profonde sur les mœurs et les coutumes de ces peuplades, en y apportant les connaissances puisées dans la grande cité lyonnaise et il est bien certain qu'ils firent sortir l'hérésie vaudoise des bornes étroites, dans lesquelles les enfermaient depuis six siècles les rochers des Alpes, pour lui donner une force d'expansion immense.
D'un autre côté, « les vallées, écrit Gilles, n'estoient pas « peuplées partout avant l'arrivée des fidèles lyonnais. Car, n'y « ayant pas si grand peuple, les originaires habitants n'en cultivoient « guères que les lieux de plus doux air, et de plus facile labou- « rage. » (i)
Pour ce rude climat, sur ce sol ingrat, les Vaudois développèrent de merveilleuses qualités de travail et de persévérance, en même temps qu'ils s'affirmaient dans leur foi en la liberté et dans leur culte de profonde solidarité : « Là, il faut bien que les hommes « s'aiment les uns les autres : la nature, ce semble, ne les aime « guère. Sur ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres « entonnoirs où siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie « que par le bon cœur et le bon sens du peuple » (2)
(1) Histoire des Eglises vaudoises. Chap. Ier. « Le sol de cette contrée, dit Richinius, « déjà presque déserte, étant infécond et stérile, fut dompté par le travail journalier et « persévérant des Vaudois. »
(2) Michelet. Histoire de France, t. II, p. 136 et 137.
Nous l'avons dit, les disciples de Valdo n'allèrent pas seulement, lors de leur exode de Lyon, rejoindre les Vaudois des Alpes : par les citations précédentes de Léger, on a pu voir qu'ils se répandirent encore à travers toute l'Europe et, d'après Gilles, que leur chef, après que son « troupeau » principal eût été « logé » dans les Alpes, « s'en retourna vers les autres troupes, lesquelles s'estoient « acheminées vers le septentrion. »
En effet, si l'on excepte les Alpes, les disciples de Valdo paraissent surtout s'être dirigés vers la Picardie et l'Angleterre ; mais ils allèrent aussi en Bohême et en Slavonie, à travers toute l'Allemagne : « ils s'expandirent, suivant le mot de Perrin, en « diverses bandes et lieux. » (i)
La France tout entière, depuis les Alpes jusqu'à l'Océan, les rives du Rhône comme celles de la Somme, de la Durance et de la Garonne les virent accourir, partout faisant en foules nombreuses des adeptes et des prosélytes ; l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Bohême, le Piémont, les Deux-Siciles, on les trouve partout et partout apôtres ardents, convaincus et écoutés de la foi nouvelle.
Aucuns ont escrit qu'une partie des Vaudois se retira en Lombardie, où ils se multiplèrent tellement que leur doctrine s'espandit par l'Italie et vint jusques en Sicile — comme les patentes de Frédéric second, données contr'eux, lorsqu'il régnoitle témoignent. Néanmoins en celte grande dispersion ils s'entretinrent toujours en quelque union et fraternité l'espace de quatre cents ans, vivans en grande simplicité et crainte de Dieu. (2)
Des portes de Lyon au fond de la Calabre et aux montagnes d'Ecosse, ils rirent partout des prosélytes. (3)
En 1 192, l'évêque de Toul lance l'anathème contre eux :
Quant aux hérétiques nommés Wadoys, dit-il, nous ordonnons à tous les fidèles de retenir dans les liens tous ceux qu'ils pourront trouver, et de les conduire au siège de Toul pour y être punis. (4)
(1) Histoire des Vaudois, p. 5.
(2) Perrin. Histoire des Vaudois, p. 42.
(3) « Un siècle plus tard les doctrines de Valdo auront fait fruit dans les montagnes « du Bugey et ses disciples attaqueront à main armée les moines souverains de Nantua. » Jarrin. La Uresse et le cBugey, t. I, p. 261 .
(4) Voir iMuston. Origine des Vaudois, p. 81.
C'est la persécution officiellement décrétée par l'évêque. Quant aux Vaudois de Picardie, ils furent si nombreux que le roi de France crut devoir diriger contre eux une effroyable persécution.
Vignier dit qu'il (Valdo) se retira eu Picardie, où en peu de temps il fit tel fruict qu'il y eut plusieurs personnes qui adhérèrent à sa doctrine, pour laquelle peu après ils souffrirent de grandes persécutions. Car, comme dit Dubranius, quelque temps après, le Roy Philippe-Auguste, poussé par les ecclésiastiques, prict les armes contre les Vaudois de Picardie, raza trois cents maisons de gentilshommes qui suivoyent leur parti, et destruisit quelques villes murées, les fit poursuivre jusques en Flandre où ils estoyent fuys, et en fit brusler un grand nombre.
Cette persécution en poussa plusieurs en Allemagne, où tost après ils furent griesvement persécutez, notamment au pais d'Elsace, et le long du Rhin, par les Evesques de Mayence et de Strasbourg, lesquels en firent brusler en la ville de Bingue trente-cinq bourgeois de Mayence, en un mesme feu, et à Mayence dis huict, lesquelles endurèrent la mort fort constamment : et à Strasbourg, quatre vingts en furent bruslez à l'instance de l'Evesque du lieu. Ces persécutions eu multiplièrent tellement le nombre, par l'édification qu'en recevoyent ceux qui les vovoyent mourir louans Dieu, et s'asseurans de sa miséricorde, que nonobstant les continuelles persécutions, il s'en trouva en la Conté de Passau, et aux environs de Bohème, en l'année mille trois cès quinze, jusqu'au nombre de quatrevingts mille personnes, qui faisoyent profession de ladite croyance.
Ils eurent aussi des belles Eglises en Bulgarie, Croace, Dalmatie et Hongrie, ainsi que le raconte Matthieu Paris, dressées par un certain Barthelemi natif de Carcassonne. (t).
Ils allaient partout, pour gagner leur vie et, la Bible traduite en langue vulgaire à la main, prêchant les dogmes de l'Evangile et proclamant aux peuples contre le clergé que la chrétienté devait revenir aux errements de la primitive Eglise. (2).
Et à leur voix tous les peuples répondaient : en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre.
Il y avait dans ce temps fie xne siècle), écrit Camerarius, un grand nombre de Vaudois en Bohème. Quelques-uns vivaient aussi en Autriche ; par la cruauté des supplices ou la crainte, ils furent détruits et dispersés. Etienne, l'un de leurs pasteurs, fut brûlé à Vienne. Une grande partie d'entre eux, errant çà et là, vint dans la Marche de Brandebourg, où déjà quelques-uns d'entre eux, avant ce temps là, avaient été. Mais peu après, ils y furent violemment persécutés, et en furent expulsés ; plusieurs ayant péri par le fer, par l'eau ou par le feu .
(1) Perrin. Histoire des Vaudois, p. 6 et 7 .
(2) « Hi boulines, écrit Eberhard de Bèthune, sunt seducli ab anliqua progenie simplicinm « hominum, qui Alpes et viciniam habitant, et sempcr amant antiqua. In Sueviam, Bavai iam « et Jtaliam borealem, sœpe intraut mercatores, qui bibJia ediscunt. »
Il y eut des Vaudois à Milan, à Naples, à Strasbourg, puisque les écrivains catholiques ont désigné chacune de ces villes comme étant, avec la Bohême, la résidence d'un de leurs chefs, (i)
Les Taborites et plus tard les Hussites de Bohême ne furent que: les disciples des Vaudois. Bost dit que, en 1176, « une forte « division de Vaudois vint en Bohême, » (2) probablement celle que conduisait Valdo ; Hensel ajoute que les Vaudois existaient également en Silésie et en Poméranie. (3).
S'il faut en croire Thuanus, les disciples de Valdo allèrent encore plus au nord, puisque d'après cet auteur, une partie d'entre eux se retira « en Allemagne, en Sarmatie, et de là en Livonie, d'où elle « passa au fond du septentrion »
Nos hérétiques franchirent également la Manche et Willelmus Neubrigensis, qui les appelle les Publicains, écrit :
• En ce temps là vinrent en Angleterre quelques-uns de ce parti erroné, qu'on appelle vulgairement les 'Publicains. Ayant eu leur origine en Gascogne, d'un auteur inconnu, ils ont introduit dans plusieurs autres contrées le venin de leur perfidie, tellement que les provinces retirées de la Gaule, de l'Espagne, de l'Italie et de l'Allemagne, ont été infectées de cette peste au point que, selon les paroles du Prophète, ils se sont multipliés plus que le sable de la nier. (4).
En Alsace, ils étaient très nombreux.
Leur propagande ne fut pas moins active dans l'Europe méridionale. Ils étaient très nombreux en Aragon, où, dès i 242, à Taragone, fut tenu un concile pour les condamner.
Au xiv" siècle, les Vaudois ouvrent de tous côtés des écoles en Lombardie et reçoivent des subventions « de leurs frères de Bohême « et de Pologne. »
fi) Un auteur catholique du Moyen- Age, Martine, dit que le pape des Albigeois habitait » sur les confins de la Bulgarie, de la Croatie et de la Dalmatie, près de la 1 nation des Hongrois. » — Avec les vagues notions géographiques si incomplètes du Moyen-Age, faut-il voir là un souvenir de Valdo retiré en Bohème ?
(2) Histoire ancienne et moderne de l'Eglise des Frètes de Bohème et de Moravie.
(3) Histoire des protestants de Silésie. — Durant les xme et xtYe siècles, ils continuèrent à se multiplier en Allemagne : aussi dès 1330, ou les persécute ; aussi, en 1391, les inquisiteurs de Saxe et de Poméranie en tuèrent-ils 443 et, eu 1437, les inquisiteurs d'Einstein en immolèrent-ils un grand nombre parmi lesquels douze pasteurs.
(4) De rébus Anglicis.
Dans toutes les villes de la Lombardie et de la Provence, comme dans beaucoup d'autres lieux et d'autres Etats, ils avaient un gr.ind nombre d'adhérents; dissertaient en public, convoquaient le peuple à de grandes réunions, sur les places et dans les champs, et prêchaient en pleine liberté, n'y ayant personne qui osât s'opposer à eux à cause de leur puissance et de la multitude de leurs fauteurs, [i)
Ils se répandaient dans tout le royaume de Naples, dans la Pouille, dans les Calabres et jusqu'en Sicile.
En France, ils étaient si nombreux que, selon Duplessis-Mornay, « des Alpes aux Pyrénées, leur doctrine s'était tellement répandue « que dans les villes et les champs la plupart avaient abandonné « les traditions de l'Eglise romaine. »
Aussi, dès la fin du xue siècle, pouvait-on dire avec un auteur protestant, Schrœckh, que, « en ces temps-là, les Vaudois étaient « si nombreux, qu'en allant de Cologne cà Milan, c'est-à-dire en « parcourant un espace de deux cents lieues, ils pouvaient chaque « nuit loger chez quelqu'un des leurs. » (2).
Comme ils étaient originaires de Lyon on les appela les Léonistes : aussi est-ce, en parlant d'eux et les mêlant aux anciens Vaudois, qu'un écrivain allemand du Moyen-Age, Reynerus, constate les dangers qu'ils font courir au dogme catholique par les immenses succès de leur propagande autant que par la pureté de leurs mœurs :
Parmi toutes les sectes qui existent ou qui ont existé, nulle n'est plus pernicieuse à l'Eglise que celle des Léonistes ; et cela pour trois raisons : la première, c'est qu'elle est la plus ancienne ; quelques-uns même disent qu'elle a duré depuis le temps de Sylvestre; d'autres, depuis le temps des Apôtres. La seconde, parcequ'elle est la plus répandue, n'y ayant pour ainsi dire aucun lieu de la terre où elle n'ait pénétré ; la troisième, parceque. lorsque les autres sectes excitent l'horreur par leurs blasphèmes contre la Divinité, celle-ci, savoir des Léonistes, a une grande apparence de piété ; en cela qu'ils vivent justement devant les hommes, croient bien de l'Etre suprême, et reçoivent tous les articles du symbole; seulement ils blasphèment l'Eglise romaine et le clergé.
Ce n'est pas seulement en Allemagne qu'ils pénétrèrent, mais encore en Bohème.
(1) Auteur catholique cité par Duplessis Mornay. Myst. iniq. seu Historia papatus . L (2) Cité par M. Muston {Origine des Vaudois) ainsi que plusieurs des passages précédents.
Outre les Vaudois, qui, dans le douzième siècle, avaient été envoyés de Dieu en Bohème pour seconder les Frères dans leur lutte contre la puissance papale, une nouvelle colonie d'entre eux, chassée de France et d'Italie par de nouvelles persécutions, était venue se réfugier en Autriche, (i)
Environ ce temps-là les Frères de Bohème apprirent qu'il y avait aux environs de l'Autriche une certaine congrégation d'anciens Vaudois, dirigée par des hommes doctes et pieux, et dans laquelle régnait la discipline évangélique. (2)
Il semble résulter de ce dernier texte que les églises vaudoises se cachaient en Bohême ; cela nous est expliqué par un autre écrivain, Lydius, qui, en parlant des Frères de Bohême, constate qu'ils devaient redouter les persécutions :
Lors de la formation de nos Eglises se trouvaient dans les environs de la Bohême quelques Eglises de Vaudois en Autriche et surtout dans la Marche (de Brandebourg). Mais comme elles n'avaient point de réunions publiques étant opprimées par la tyrannie pontificale, et qu'il n'existait aucun écrit de leur part, elles nous furent généralement inconnues.
Les exilés de Lyon, partout où ils se réfugièrent, se confondirent absolument avec les anciens Vaudois, comme Camerarius l'indique incidemment en parlant des pasteurs bohémiens qui, aux confins de la Moravie et de l'Autriche, trouvèrent une antique église des disciples de Valdo : ceux-ci tenaient pour être les successeurs des anciens hérétiques des Alpes cotiennes :
Ils (ces pasteurs) trouvèrent là le pasteur vaudois, Etienne, qui, ayant fait venir son collègue et quelques autres de leurs ministres, leur exposa leur origine, depuis les temps de Constantin, les articles de leur foi et les choses affreuses qu'ils avaient souffertes jusqu'alors dans l'Italie et dans la Gaule.
En Lombardie, au dire de Reynerus, ils eurent « un grand « nombre d'écoles dans toutes les villes ; » mais ils ne se cachaient pas moins pour pratiquer leur culte, sans nul doute par crainte des persécutions.
Dans des lieux cachés et à des heures indues, ajoute Reynerus, ils s'instruisent et enseignent ; mais ils n'admettent personne parmi eux qui ne partage leur croyance. Lorsqu'ils sont rassemblés, ils se disent d'abord : prenez garde qu'il n'y ait pas entre nous du bois tortu.
(1) Bost. Histoire ancienne et moderne des Frères de Bohème et de Moravie, vol. II, livre 3.
(2) Camerarius. Histoire des Frères orthodoxes des Eglises de Bohème.
Comme ils furent entraînés, par la fortune de leur exil, dans les lieux les plus divers et chez les peuples les plus différents, les disciples de Valdo, qui, à l'origine, dans leur ville natale, avaient été appelés soit les Pauvres de Lyon, à cause de leurs maximes de charité pour les humbles et de l'abandon fait par leur chef de ses biens aux indigents, soit les Ensaboltés, probablement à cause des pauvres chaussures dont étaient couverts leurs pieds lors de leurs courses apostoliques, les disciples de Valdo, disons-nous, suivant les lieux, reçurent les noms les plus multiples.
Perrin raconte (i) qu'aux disciples de Pierre Valdo on donna d'abord le titre de Vqudois, du nom du chef de la secte, puis que, étant sortis de Lyon « desnuez de tous moyens humains, y ayant la « pluspart quitté leurs biens, » les moines catholiques « en dérision, les appelèrent « Pauvres de Lion. »
En Dauphiné, on les nomma Chatgnards ; au-delà des Alpes, Tranwn/ains ; à Die, Josephis/es du nom d'un disciple de Valdo ; en Angleterre, LoIIards, du nom d'un autre apôtre; en Languedoc, Henneiens et Esperonuistes, du nom des prêtres Henry et Esperon, ou Amoldistes, du barbe Arnaud Hot ; (2) en Provence, Sicears, c'est-à-dire, en jargon local, coupeurs de bourses; en Italie, Fraticelli, « comme qui diroit Frérots, pareequ'ils vivoyent comme frères en <( vraye concorde. » Comme ils n'observaient d'autre jourde repos que le dimanche, on les appela encore Insabaihas.
Les Taborites d'Allemagne sont également les descendants de la secte vaudoise.
Les Vaudois furent encore appelés Piphles en Flandre et Tisserands en Gaule « par l'usage qu'ils ont de faire ce métier. »
(1) Histoire des Vaudois, p. 8, 9 et 10.
(2) Henry de Bruys et Esperon étaient les contemporains de Valdo. Quant aux Amoldistes, quelques-uns ont dit que leur nom venait d'Arnauld de Brescia.
Léger (Histoire des églises vaudoises, p. 12) dit que les Vaudois ou Valdenses « du nom (i de Valdo » furent après lui appelés « du nom des pasteurs qui se rencontroient les plus « signalés entr'eux, comme Petro-Brusiens en Languedoc, Provence et Dauphiné, de « Pierre Bruys, pasteur excellent ; Henriciens, Amoldistes, Esperonistes et Josèphistes ès « vallées de Piémont et eirconvoisines, d'Henry, d'Arnauld, de Joseph et d'Esperon, et en « Angleterre Lollards à cause de N. Lollard, personage de singulière érudition. » — Nous faisons remarquer aue Pierre de Bruys était de beaucoup antérieur à Valdo. —
Sara Rostagnol, de Lucerne, âgée de 60 [ans, ayant refusé d'invoquer le nom de Marie, 0 un soldat lui ayant enlevé une faucille qu'elle portait, et la lui « ayant plantée au bas du ventre, « la fendit toute vivante jusqu'au nombril. » Un autre soldat lui coupa la tête.
(Gravure extraite du livre de Léger)
« Et, ajoute Perrin,pour ce qu'ils estoyent exposez à continuelles « souffrances, du mot latin Pati, qui signifie souffrir, ils (les moines) « les appelèrent Pafarcnicns. El attendu que comme pauvres pasce sagers, ils fuyoyent d'un lieu en autre, ils ont esté appellés «. Passagenes. En Allemagne, ils estoyent nommés Ga^ares, mot qui ce signifie exécrables et insignement meschants. En Flandres, ils ce estoyent TurlUpins, comme qui diroit habitans avec les loups, ce pareequ'à cause des persécutions, ils estoyent souvent contrains c< d'habiter ès bois et déserts. »
D'autre part, les hérétiques du xne siècle se virent appliquer les noms des provinces et des villes, dans lesquelles ils se fixèrent : ainsi les Albigeois, ainsi les Vaudois appelés Lombards dans la Haute-Italie, Piccards à Amiens, Lionistcs ou Léonisies de Lyon, leur ville d'origine, (i )
Les Vaudois furent encore nommés Serabaïfcs « ainsi appelés, e< dit un viel auteur, Dufresne, pareeque, comme les moines sara-
Perrin (p. 65) nous raconte que Lollard écrivit un commentaire de l'Apocalypse. — Lollard naquit en Angleterre : il prêcha tant dans son pays qu'en Allemagne ; arrêté à Cologne par les inquisiteurs, il y fut brûlé en 1322.
Les lollards n'eurent pas un moindre rôle en Flandre et Michelet trace' d'eux le portrait suivant. (Histoire de France, t. VIII, p. 90, 91 et 130) :
« Ce tisserand, seul, dans l'obscurité de l'étroite rue, de la cave profonde, créature ce dépendante des causes inconnues, qui allongent le travail, diminuent le salaire, il se c< remet de tout à Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon u aimer et croire. On appelait ces ouvriers beghards (ceux qui prient) ou lollards, d'après « leurs pieuses complaintes, leurs chants monotones, comme d'une femme qui berce un « enfant. Le pauvre reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant ; et il se « chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante volonté aux
c< genoux de Dieu Il y avait une chose toute spéciale dans le soulèvement de ces
« villes du Nord, chose originale et terrible, et qui y était indigène, c'était l'ouvrier (( mystique, le lollard illuminé, le tisserand visionnaire, échappé des caves, effaré du « jour, pâle et hâve, comme ivre de jeûne. »
(1) On a tenté quelquefois de confondre avec les Vaudois les Cathares (du grec •AvfJu.001, pur) ; mais ces hérétiques, venus d'Orient, qui, au xne siècle, envahirent l'Allemagne et l'Italie, avaient une doctrine toute d'imagination et de légendes mystiques, toute pleine des idées de Zoroastre, une doctrine, qui contrastait étrangement avec la doctrine d'austère rationalisme que, de l'Occident, les Vaudois avaient importée dans toute l'Europe. Les Cathares, au contact des Vaudois, se confondirent peut-être dans la suite avec ceux-ci et se laissèrent absorber par eux ; mais, au début, ils n'avaient rien de commun les uns avec les autres.
« baltes, ils vivaient indépendants, vaguant par les villes et les châ- « teaux. » — « L'erreur des Sérabaïtes, écrit Baluze, qui appelaient « l'Eglise romaine la grande prostituée, en lui refusant tout pouvoir « et toute autorité, fut condamnée, non pas comme une nouvelle « hérésie, mais ainsi que l'hérésie des Donatistes, des Manichéens '( et des Vaudois. »
Les Vaudois furent aussi appelés Run cariens en Allemagne, Cornistes de la ville de Côme, où ils furent « nichés, » selon l'expression de Mathieu Paris et de Reynerus, Bagnolais de la ville de Bagnols où ils dominaient, Carraçois de Carrazo en Lombardie, Barrionais « peut-être de la montagne de Barrion, » selon Gretserus.
Us reçurent encore le nom les Publicains, comme nous l'avons indiqué plus haut.
En même temps que Valdo, une série d'apôtres éloquents et célèbres à cette époque prêchaient la foi nouvelle, sans parler de tous les Vaudois qui, chacun, ne manquaient pas une occasion d'enseigner leur doctrine. En dehors des pasteurs, qui ont eu l'honneur de donner leurs noms à leurs coreligionnaires, Perrin cite, entre autres, « deux évêques vaudois » Belazinanza, à Vérone, et Jehan, à Lugio, qui enseignèrent les croyances hérétiques vers 1250, un certain Barthelemi, « natif de Carcassonne, » qui fonda des Eglises vaudoises en Bulgarie, en Croatie, en Dalmatie, en Hongrie, contre lequel le légat du Pape, l'évêque de Portuense, demanda aide et assistance, jusqu'à ce que l'apôtre et ses disciples « furent contraints de se retirer es déserts, suivant la prophétie de « l'Apocalypse. » Perrin cite encore toute une série de pasteurs des vallées piémontaises, Antoyne (de Suse), Jean Martin (de Saint- Martin), Mathieu (de Bobi), Etienne Laurens (de Saint-Martin), Jehan (de la vallée de Lucerne), Barthelemi Tertian (de Meane), Thomassin Bastia, « de la vallée d'Angrogne, lequel mourut au « service des églises vaudoises de la Pouille, » Sébastien Bastie, « mort en Calabre, « Jehan Bellonnat, de la vallée d'Angrogne, « lequel se maria et fut le premier d'entre les barbes qui entendit à « mariage, » etc (1).
(1) Voir Perrin. Histoire des Vaudois, p 64, 65 et 66.
L'envoi de Thomassin Bastie et de Sébastien Bastie dans les Pouilles et en Calabre prouve l'étroite union des églises vaudoises. Le fait suivant que raconte Perrin au sujet de deux pasteurs des Alpes, Daniel de Valence et Jehan de Molines, vient encore le confirmer :
Ces deux (pasteurs) furent envoyés en Bohême pour servir aux églises vaudoises recueillies au dit royaume : mais ils trahirent les Eglises et leur firent beaucoup de mal, car ils descouvrirent aux ennemis des dits Vaudois tout ce qu'ils avoyët recognu de leurs troupeaux, d'où advint une grande persécution. Ce qui occasionna les Eglises de Bohême d'escrire aux Eglises vaudoises des Alpes, de ne plus appeller en telles vocations que personnes desquelles la foy, probité et zèle fut cognu par longue espreuve. (i)
Les idées de Pierre Valdo s'étaient ainsi répandues par toute l'Europe, et, quand Luther arriva, elles couvaient sous la cendre des bûchers dans toute l'Allemagne, pour s'élancer, au premier coup de vent en flammes étincelantes : il suffit à Luther de jeter sur ces cendres une poignée de bois pour rallumer l'incendie. Elles persistèrent, en Angleterre, où les Lollards jouèrent un rôle politique jusqu'à la guerre des Deux-Roses, et où elles préparèrent la nation au schisme de Henri VIII. (2) Elles ne disparurent jamais, malgré les persécutions, de l'Ecosse, de la France méridionale,
(0 Histoire des Vaudois, p. 67. — Cette habitude des Eglises vaudoises d'envoyer des pasteurs, des missionnaires auprès des églises étrangères se conserva à travers les âges : en 1530, Georges Maurel et Pierre Masson sont envoyés auprès des églises protestantes d'Allemagne ; en 1560, Etienne Nesgrin et Louis Pascal sont envoyés en Italie ; Masson fut emprisonné à Dijon. Nesgrin mourut de faim dans une prison à Cosence ; quant à Pascal, il fut brûlé vif à Rome, en présence du pape Pie IV et de ses cardinaux, « lesquels, « selon Perrin (p. 68), il cita à comparoistre devant le trosne de l'agneau pour y rendre » compte de leurs cruautés. » Le martyre fut, du reste, le sort à peu près commun de tous ces apôtres partis des Alpes pour prêcher la toi : prison et bûcher voilà ce que leur donnèrent à profusion « les moynes inquisiteurs, lesquels les fasoyent aquetter, « mesme sur le haut des Alpes, lorsqu'ils s'acheminoyent de l'un de leurs troupeaux à « l'autre. » (Perrin, p. 68).
(2) Au début du XVe siècle, à l'avènement des Lancastres, les lollards étaient assez puissants pour contrebalancer l'influence de l'Eglise d'Angleterre : ceux qui se disputaient le trône comptaient cette secte recrutée dans les classes populaires, parmi les humbles et les petits, comme un des facteurs importants de la politique du royaume. Lancastre, après s'être appuyé sur eux, les livra à l'Eglise et à ses bûchers pour gagner le clergé à sa cause. — « Les biens des lollards, écrit Michelet (Histoire de France, t. VI, p. 8), étaient « confisqués; un tiers revenait au juge ecclésiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers « était donné aux communes où l'on trouverait des hérétiques ; c'était un moyen
de la Bohême et elles n'aidèrent pas peu la Réforme du xvie siècle à secouer victorieusement en tant de pays le joug de la Rome pontificale. Durant tout le Moyen-Age, ce sont elles qui ont entretenu dans l'âme des peuples la pensée d'indépendance de l'esprit humain, de liberté de la conscience : ce sont elles qui ont enfanté les Albigeois, inspiré WiclefT en Angleterre au xive siècle, Jean Huss en Bohême et Zwingle en Suisse au xve, préparé, au xvie, en Allemagne et en France, Luther et Calvin.
Quant au grand réformateur, qui détermina ce prodigieux mouvement, en ce siècle de lourde féodalité et d'asservissement ecclésiastique, après avoir conduit ses disciples dans les hautes vallées des Alpes et en Picardie, il se retira, avec quelques-uns des siens, en Bohême. C'est là qu'il mourut.
Pierre Valdo succomba donc loin de ces montagnes des Alpes, loin de la terre sainte des Pauvres de Lyon ; mais, en s'endormant, au milieu des cîmes de la Bohême, de l'éternel sommeil, il dut, comme le Patriarche de la Bible, voir s'élever sur une échelle céleste ses innombrables enfants. Il a dû les voir en gravir les degrés mystérieux, au milieu des tourments, des larmes, des persécutions, mais s'élevant toujours plus haut et emportant avec eux le dépôt précieux de la liberté de conscience, (i)
« ingénieux de prévenir leur résistance, de les allécher à la délation » — Ces infortunés étaient brûlés « en lieu apparent et élevé, d — Puis, redoutant l'omnipotence du clergé, le roi essaya d'arracher les lollards à ses griffes. Son fils, Henri V, agit de même, flattant d'abord les deux partis, puis il livra les lollards à des persécutions systématiques, bien qu'ils le menaçassent de lever contre lui une armée de cent mille hommes. En 141 5 , quand il partit pour son expédition de France, qui devait être si néfaste pour nos chevaliers dans la plaine boueuse d'Azincourt, afin de demander à Dieu sa protection, aux jeûnes, aux prières, aux processions il joignit, au moment de l'embarquement, un bûcher, sur lequel, sous ses yeux, il fit brûler un hérétique, un lollard.
(1) Pierre Valdo a-t-il écrit, a-t-il laissé à ses disciples des mémoires, dans lesquels il aurait résumé ou consigné les doctrines qu'il prêchait ? Sur la foi de vieux auteurs, Perrin affirme qu'il avait traduit en langue vulgaire des pages des Pères de l'Eglise, qui venaient à l'appui de sa thèse. Nous avons vu, d'après les citations données plus haut qu'il avait non traduit lui-même, mais fait traduire en langue vulgaire, à Lyon, une partie des Livres Saints et des écrits des Pères de l'Eglise : il ne parait pas avoir jamais écrit autre chose.