CHAPITRE IV
Mœurs et doctrines des Vaudois
C'est au milieu de ce mysticisme fou et halluciné des dernières années du xue siècle et des premières du xm% quand les moines de Citeaux élevaient les sanglants holocaustes des provinces albigeoises, égorgeant les foules innocentes pour la plus grande gloire de Dieu, quand François d'Assise et ses moines, poussés par une folie furieuse, parcouraient le monde nu-pieds, prêchant l'abrutissement de l'homme et abaissant la religion en pratiques et en dogmes aussi sensuels que dégradants, c'est au milieu de cette époque de débordement mystique, en ce siècle de bouleversement religieux que naquit, s'affirma, se développa la secte des Pauvres de Lyon.
M. de Rochas trace en ces termes les mœurs et les coutumes de la secte naissante :
Les premières années du xme siècle furent consacrées à l'organisation de la nouvelle église. Les pasteurs se nommaient barbas, terme de respect qui, dans l'idiome vaudois, signifie proprement oncle ; c'était dans l'austère solitude du Pré-du-Tour, au fond du vallon d'Angrogne qu'ils avaient leur école. On leur faisait apprendre par cœur les évangiles de Saint-Mathieu et de Saint-Jean et une partie des épitres de Saint-Paul. On les instruisait pendant deux ou trois ans ; on les exerçait à parler le latin, la langue romane et l'italien ; en outre on leur enseignait un métier afin qu'ils puissent à la rigueur se suffire à eux-mêmes et surtout pour qu'ils eussent plus de facilité à propager leur doctrine ; quelques-uns étaient colporteurs, d'autres artisans, beaucoup chirurgiens
ou médecins. Après cela ils passaient quelques années dans la retraite; puis on les consacrait au ministère par l'administration de la Sainte-Cène et l'imposition des mains.
Chaque année, la population vaudoise s'imposait des cotisations volontaires qui étaient réparties par les soins d'un Synode : une partie était donnée aux ministres desservant les paroisses, l'autre aux pauvres et la troisième était réservée aux missionnaires.
Ces missionnaires allaient toujours deux par deux : un vieillard appelé le %egidor et un jeune homme dit le Coadjutor. Chaque barba devait être missionnaire à son tour ; aussi un très petit nombre d'entre eux était-il marié ; on les faisait changer de résidence tous les trois ans, jusqu'à un certain âge à partir duquel on ne les déplaçait plus. A chaque synode annuel, on nommait un directeur général de l'église qui avait le titre de modérateur.
Les pasteurs vaudois devaient se rendre auprès des malades, qu'ils fussent ou non appelés ; ils nommaient des arbitres dans les différends ; ils admonestaient ceux qui se conduisaient mal, et leurs pouvoirs pouvaient ailer jusqu'à l'excommunication.
Leurs prédications et leurs exercices de piété étaient à peu près semblables à ceux qui furent adoptés depuis par les églises réformées. Leur doctrine se résumait, d'après le pasteur Muston, dans les points suivants : l'autorité absolue de la bible et son inspiration ; la trinitè en Dieu; l'état de pèche en ï homme ; le salut gratuit par Jésus-Christ et la foi agissant par la charité, (i)
Les Vaudois avaient purement et simplement repris les doctrines du christianisme naissant, celles du charpentier de Nazareth, de celui qu'un des plus grands esprits de la Révolution, Camille Desmoulins, devait appeler le sans-culotte Jésus, les doctrines des Apôtres plébéïens de Galilée, les doctrines de ces pauvres pécheurs, qui allaient révolutionner le vieux monde païen, en prêchant la fraternité humaine et l'affranchissement des esclaves.
Et c'est bien pour cela, parce que leurs doctrines menaçaient les richesses et la puissance des grands de l'époque, c'est bien parce que ces doctrines étaient celles de la démocratie naissante que les Vaudois furent persécutés avec cette rage épouvantable.
Ce ne furent pas tant les erreurs des Vaudois qui suscitèrent contre eux la haine du pape et des grands princes, comme la liberté dont ils usaient à blâmer les vices et les dissolutions des dits princes et ecclésiastiques, et même des papes ; que ce fut là le principal point qui les mit en haine universelle, et les fit charger de plus méchantes opinions qu'ils n'avaient. (2)
(1) Les Fallécs Vaudoises, p. 64 et 65.
(2) Du Haillan, cité par Léger. Histoire des Eglises vaudoises. i*' p. ch. XIX, p. 127.
Mais c'est précisément parcequ'elle présentait ce caractère social et politique que la secte des Vaudois paraissait dangereuse tant au pouvoir séculier qu'à l'Eglise catholique. Ses dogmes, en effet, étaient compris par les masses : ils s'emparaient de la raison des foules d'une toute autre façon que de pures et vaines spéculations dogmatiques.
L'inquisiteur Reinerus Sacco affirme que de toutes les sectes qui sont et qui ont jamais été, il n'y en eût jamais de plus pernicieuses que celle des Vaudois, et cela pour trois raisons : La première, parceque c'est la plus ancienne de toutes; quelques-uns disent qu'elle est sur pied depuis Sylvestre, d'autres lui donnent son origine dès le temps des apôtres ; la seconde raison, parcequ'elle a plus d'étendue que toute autre; la troisième, parcequ'au lieu que les autres sectes inspirent de l'horreur à ceux qui entendent leurs dogmes pernicieux, par les horribles blasphèmes qu'ils vomissent contre Dieu, celle-ci séduit le monde par l'apparence d'une grande piété et d'une vie honnête, (i)
N'est-ce pas la même et naïve accusation que celle d'Ebrardus obligé de reconnaître que, à leurs erreurs, les Vaudois « mêlent <c quelque bien, c'est-à-dire que montrant le bien ils cachent « le mal, comme les plantes vénéneuses qui renferment le poison et " . couvrent leur calice de miel ? » (2)
Comme cette accusation concorde bien avec cet aveu loyal d'un moine franciscain, Samuel Cassini, qui, écrivant contre les Vaudois, déclarait que leur erreur consistait à nier l'origine divine de l'Eglise romaine, mais que tous leurs autres dogmes étaient conformes à la doctrine chrétienne et que, pour son compte, ils ne pouvaient douter « qu'ils n'eussent toujours été ! » (3)
Leurs doctrines, leurs mœurs n'ont rien de commun avec les doctrines et les mœurs des Albigeois, avec lesquels on a trop souvent confondu les Vaudois.
Les deux hérésies s'étaient développées en même temps, dans la seconde moitié du xn" siècle : la propagande avait même
(1) Voir M. Brunei. Les Vaudois des Alpes françaises, p. 28 et 29. — Aussi le reproche d'appartenir à la secte vaudoise a-t-il toujours été la grande accusation au Moyen-Age : Jeanne Darc, prévenue d'hérésie, était accusée par les prêtres, ses juges et ses bourreaux, de vaudisme ou de vaudoiserie. (Voir M. Albert. Le pays briaiiçonnais, p. 314).
(2) lAntihccresis . Ch. XXV.
(3) Voir Léger. Histoire des Eglises vaudoises, p. 172.
été faite d'un commun accord par des apôtres inspirés de la môme idée de réformation religieuse : de là la confusion entre les deux sectes ; mais un abîme séparait la religion des riches et plantureuses provinces du Languedoc et de la Guyenne de la religion des pauvres montagnards, qui disputaient leur vie aux arides rochers des Alpes : l'origine seule était commune.
Comme l'a remarqué Michelet, l'hérésie albigeoise tenait tout à la fois du rationalisme vaudois et du mysticisme allemand des rives du Rhin. Les Albigeois n'avaient d'autre doctrine en principe que celle du manichéïsme, le dualisme du Dieu bon et du Dieu mauvais, le premier régnant par l'esprit, le second dominant la chair. La conséquence de cette théorie c'est qu'il fallait immoler la chair à l'esprit, fuir le mariage, le bien-être, et se précipiter vers la mort ou bien, subissant les inéluctables pressions de la nature, suivant un autre raisonnement, assouvir la chair, « faire taire le monstre, en « emplissant sa gueule aboyante. » (i) Et cette deuxième façon de déduire les conséquences du principe posé devait nécessairement plaire davantage aux masses populaires : aussi, le Languedoc, qu'on appelait une Judée française, eût-il aussi Sodome et Gomorrhe, et, comme le remarque Michelet, la vengeance des prêtres se chargea, pour continuer la ressemblance, de lui donner une mer Morte.
L'Occident, écrit un historien contemporain, voyait reparaître cette grande secte des Manichéens, héritière du gnosticisme, née autrefois sur les limites du christianisme et de la religion de Zeroastre, et condamnée également au nom de l'Evangile et du Zend- Avesta... Les chefs des sectaires se signalaient par des moeurs sévères et par l'abstinence de tout aliment emprunté à la nature vivante ; ils condamnaient le mariage et la procréation des enfants. La pâleur qui dénonçait l'austérité de leur vie, devint bientôt un titre de proscription : quiconque avait le teint blême et ne mangeait pas de viande fut réputé hérétique
Les manichéens et les gnostiques croyaient le monde extérieur, le monde des corps, créé par une puissante malfaisante et ténébreuse : la chair était maudite, et l'âme captive ne devait aspirer qu'à partir du monde visible, pour aller rejoindre le Dieu de lumière dans la région des essences spirituelles ; tous les actes du corps étaient également mauvais et réprouvés. Les conséquences de cette croyance se devinent sans peine : quelques âmes d'élite s'efforçaient de vivre d'une vie purement intellectuelle et de se séparer en quelque sorte de leurs corps dès ce monde pour retourner au plus vite dans la vraie patrie ; mais
(i) Voir Michelet. Histoire de France, t. III, p. 17 et s.
tous ceux qui n'étaient point assez forts pour dompter la nature faisaient deux parts de leur existence, et s'abandonnaient sans scrupule aux instincts des sens, en croyant céder à un pouvoir irrésistible, (i)
Sans doute, les Vaudois avaient des points communs avec les Albigeois, les principes d'égalité sociale et la haine bien justifiée du clergé catholique, de la théocratie pontificale ; mais il y avait entre les deux doctrines des différences fondamentales tant au point de vue du dogme qu'au point de vue de la morale. Le manichéisme des uns ne ressemblait en rien aux prescriptions de l'Evangile que suivaient les autres : jamais on ne put faire aux Vaudois le reproche de se livrer à la débauche : l'austérité était leur première règle de conduite.
Enfin, les deux hérésies au point de vue social différait absolument.
L'hérésie albigeoise était aristocratique : elle n'avait que quelques têtes, le comte de Toulouse, le vicomte de Béziers ; elle n'avait pas de profondes racines dans le peuple ; aussi Simon de Montfort et les moines de Citeaux, qui dirigeaient son bras, purent-ils l'étouffer en un seul massacre dans l'horrible boucherie de Béziers, où quarante mille personnes furent égorgées. L'hérésie vaudoise, au contraire, oeuvre des classes populaires, doctrine essentiellement démocratique, voir même socialiste, dans ses âpres montagnes, put résister aux longues et cruelles persécutions, survivre à ses innombrables martyrs marquant de leur sang chaque rocher des Alpes et chaque mois de l'année.
Aussi, quand, au xvi° siècle, arriva la Réforme de Luther et de Calvin, l'ancien midi albigeois se réveilla bien protestant, mais avec la noblesse gasconne et languedocienne à sa tête ; tandis que les montagnes dauphinoises et provençales luttèrent pour la foi nouvelle ayant pour les guider les pasteurs vaudois, les fils des cultivateurs des hautes vallées des Alpes.
Les Vaudois, du reste, ressemblaient si peu aux Albigeois que leurs ennemis communs eux-mêmes, les moines catholiques, ne songeaient nullement à les confondre.
(i) Henri Martin. Histoire de France, t. III, p. 88 et 89.
C'est ainsi que Richinius écrivait, il y a plusieurs siècles, que les Vaudois ne doivent pas être confondus avec les Albigeois, car, ajoute-t-il, ils valent davantage, quoiqu'ils aient existe' avant eux. C'est ainsi encore qu'un moine, Pierre de Val-Cernay, écrit :
Ils étaient mauvais les Vaudois ; mais, en comparaison des autres, beaucoup moins pervertis.
Michelet cite les Extraits d'un ancien registre de l'Inquisition de Carcassonne, œuvre des moines, qui parle des doctrines des hérétiques et, après avoir condamné les idées et les mœurs des Albigeois, en arrive à comparer à celles-ci les idées et les mœurs des Vaudois :
Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un certain Valdus. de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins mauvais que les autres ; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de choses, et :ie différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait principalement en quatre points : en ce qu'ils portaient des sandales à la manière des apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et sans avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de jésus-Christ. (i)
Voilà la théorie vaudoise jugée par un moine de l'Inquisition et voilà tout ce que l'on reprochait à ses disciples ! Et c'est pour cela qu'on dressa pour eux d'innombrables bûchers !
Ce n'était pas. du reste, seulement en paroles que les moines catholiques rendaient hommage aux Vaudois, quitte à les faire néanmoins monter sur le bûcher ; mais encore en actions. Ainsi, pour lutter contre l'hérésie albigeoise et le luxe de ses adeptes, un moine espagnol, Dourando d'Huesca, n'avait rien trouvé de mieux que de fonder la confrérie des Pauvres Catholiques, qui prit les habits et l'allure de nos Pauvres de Lyon. (2)
(1) Michelet. Histoire de France, t. III, p. 17, 18 et 19.
(2) Voir Michelet. Histoire de France, t. III, p. 66.
Il y avait cependant des Vaudois jusqu'en terre albigeoise : ainsi Pierre de Val-Cernay raconte que, au château de Maurillac, dans la région toulousaine, les soldats de Simon de Montfort « trouvèrent
« sept Vaudois et les brûlèrent avec une joie indicible; » un autoda-fé minuscule au milieu de ces entassements de milliers de victimes sur les bûchers allumés par les soldats catholiques du plus effroyable des bourreaux ! ( i)
Les mœurs d'un grand nombre d'Albigeois pourraient-elles suffire cependant à atténuer aux yeux de l'histoire l'horreur de la persécution dirigée contre eux par le clergé catholique et par Simon de Montfort ? Certes non, car cette persécution ne fut pas seulement un crime, elle fut encore un malheur irréparable pour la civilisation.
Nous n'avons pas à raconter ici en détails l'histoire de la secte albigeoise ; mais celle-ci touche de trop près au mouvement vaudois pour que nous ne nousyarrètons un instant, à l'exemple de beaucoup de vieux historiens — Perrin par exemple au xviie siècle — qui ont cru devoir, dans le même livre, raconter successivement, en les réunissant dans la même pensée, les annales des deux grandes hérésies de la France méridionale au Moyen-Age.
Le Midi imbu de la civilisation gallo-romaine, au milieu de ces âges de fer, essayait de réagir contre la barbarie du Nord.
« L'avènement du régime féodal avait lui seul interrompu pendant « deux siècles environ, tous les effets de la suprématie méridionale, « en étendant sur l'Europe entière son fatal niveau d'ignorance <( et d'oppression. Mais les comtes de Toulouse reprirent, d'assez « bonne heure, les errements des gouvernements gallo-romain, « visigoth et carlovingien, de sorte que leurs Etats furent bientôt « et restèrent jusqu'à leur chute, bien plus avancés dans tous les « départements de la sociabilité humaine que toute la portion « septentrionale et centrale de la monarchie. » (2)
Au nord, au contraire, l'élément franc et barbare dominait :
(1) Voir Michelet. Histoire de France, t. III, p. 85, note 1.
(2) Académie des Sciences inorales et politiques. Compte-Rendu. Année 1857, t. II, p. 73. Un pays d'Etat sous l'Ancien Régime. Etude sur les institutions municipales et économiques de l'ancienne province de Languedoc. — M. de Lafarelle.
aussi depuis les fils de Clovis, ces barbares victorieux s'étaientils toujours partagé les riches provinces du Midi comme une terre d'éternelle conquête destinée à être éternellement exploitée. C'était pour les Francs du nord de la Loire un inépuisable trésor à gaspiller que ces terres du bassin du Rhône et des rives de la Garonne, où le commerce florissait, où les arts et la littérature s'efforçaient de ressaisir l'esprit humain en le débarrassant des ténèbres, dont l'avait enveloppé l'invasion germanique.
Quant à l'Eglise, elle devait toujours spéculer sur ces appétits du nord pour écraser la France méridionale, toujours prête à secouer son joug : elle devait toujours se servir de l'appât des richesses de l'Aquitaine, du Languedoc, de la Provence, de la Bourgogne pour exciter les ardeurs belliqueuses des peuples plus sauvages de la Belgique, de la Neustrieet de la Normandie. C'est ainsi qu'elle avait jeté Clovis et ses leudes païens sur les Burgondes et les Visigoths hérétiques ; c'est ainsi qu'elle devait précipiter les bataillons de Simon de Montfort sur les Albigeois.
Au XII0 siècle, le Midi essayait déjà d'implanter sur le sol des Gaules les moeurs, les coutumes que, quatre siècles plus tard, devait affirmer la Renaissance : la cour du comte de Toulouse était brillante et lettrée : Raymond VI fondait une Université.
Aussi, l'auteur que nous citons plus haut, pouvait-il écrire avec raison :
Il ne faut donc point s'étonner que ce pays, dès lors aussi peuplé et aussi riche peutêtre qu'à aucune autre époque de l'ancienne monarchie, soit devenu, même en plein moyen-âge, le théâtre sur lequel se sont produits les efforts de l'esprit humain, si longtemps assoupi, et vers la liberté politique et vers la liberté religieuse ; je dis vers la liberté politique, et pour confirmer cette assertion, je n'aurai qu'à rappeler l'avènement de la révolution dite consulaire, dont on peut suivre la marche victorieuse à travers la contrée entière. Originaire d'Italie, où elle apparaît à Milan en 1093, et à Gênes en 1100, elle se montre à nous déjà réalisée dans la ville d'Arles en 1131, dans celle de Montpellier en 1 14 1 , à Nîmes avant 1144, à Avignon en 1146, à Narbonne en 1148.
J'ai dit, vers la liberté religieuse, et je n'ai sans doute pas besoin de prononcer le nom de l'hérésie Albigeoise. Sans vouloir m'en faire l'apologiste, et quel que ce soit le jugement à porter sur ces doctrines, l'histoire ne saurait lui refuser, toutefois, le double caractère que voici. Premièrement celui d'une résistance, d'une révolte delà conscience individuelle contre l'autorité absolue du pape et du clergé ; contre le joug devenu lourd de la discipline ecclésiastique ; secondement celui d'un premier essai de réaction contre
le formalisme e( le réalisme religieux du moyen-âge, d'un effort pour revenir à une interprétation plus indépendante des écritures saintes ; d'un premier et bien imparfait réveil, en un mot du droit d'examen (i).
Et ces mœurs dissolues du Midi Albigeois qu'on lui a tant reprochées en se fondant sur les jeux de la cour d'amour de Raymond VI et sur les principes manichéens, les hérétiques de la Guyenne et du Languedoc les avaient-ils en réalité ? Un auteur peu suspect, Saint-Bernard, leur rend, au contraire, un public hommage : « dans l'un de ses sermons, le soixante-cinquième, il « n'hésite pas à avouer que leurs moeurs sont irréprochables (2)».
Contre ces hérétiques, frère des Vaudois, qui, longtemps cachés et austères, arrivèrent peu à peu à conquérir l'aristocratie et, naturellement, en se rapprochant du trône, à se corrompre, l'Eglise catholique n'hésita pas à déchaîner cette croisade épouvantable, dans laquelle, à Béziers, les moines disaient à leurs féroces soldats de tout tuer, Dieu devant reconnaître les siens, dans laquelle, si un hérétique disait vouloir adjurer, Simon de Montfort ordonnait de le brûler quand même avec ce joli raisonnement : « S'il ment, il « n'aura que ce qu'il mérite : s'il veut réellement se convertir, le feu <( expiera ses péchés. »
Croisade épouvantable qui noya dans un déluge de sang la civilisation renaissante et qui, sous l'égide de l'Eglise, permit à une bande d'atroces bandits de piller, de brûler, de couvrir de sang les plus belles provinces de la France !
Quelles effroyables hécatombes d'hérétiques fit l'Eglise catholique, en cinq siècles, du xine au xvuie, sur le sol des Gaules ? Albigeois, Vaudois, luthériens, calvinistes, elle égorgea tout, faisant couler le sangle plus pur de la patrie, s'affirmant comme le plus effroyable fléau de notre pays.
Le sang versé à Béziers, à Carcassonne, à Agen, dans la Septimanie,en Aquitaine, avait mis en goût moines et prêtres : c'était le commencement de cette effroyable orgie, qui devait se terminer
(1) ^Académies des Sciences morales el politiques. Compte rendu. Année 1857. t. II. p. 75 et 76.
(2) Académies des Sciences morales el politiques. Compte rendu.— Année 1857. t. M-
par les dragonnades de Louis XIV. « Il semblait, dit Michelet, « que la soif du meurtre fut devenu le génie même du prêtre. » ( i ) Les Vaudois pauvres, dans leurs montagnes reculées, dans leurs pays arides, au milieu de leurs rochers inaccessibles, devaient moins tenter les appétits des barons catholiques, qui suivaient la bannière de Simon de Montfort : aussi, plus heureux que les Albigeois, devaient-ils sauver, pour de longs âges, leur foi et leur indépendance. (2)
(i ) Michelet. Histoire de Fiancé, t. III, p. 127.
(2) Henri Martin parle en ces termes tant des Pauvres de Lyon que des Vaudois, constatant l'origine première de l'Eglise des Alpes, à laquelle est venue se joindre la secte de Valdo : « Les Pauvres de Lyon niaient la nécessité de l'intervention du prêtre entre le « fidèle et Dieu ; tout chrétien était prêtre à leurs yeux ; les femmes mêmes prêchaient, » et ils ne reconnaissaient de règle, dans l'interprétation des livres saints, que l'inspii ration individuelle sanctionnée par le consentement commun : chacun commentait et « expliquait les Ecritures, que les principaux de la secte traduisaient en langue vulgaire « et propageaient avec une ardeur extrême. C'est la première protestation qui se soit « élevée dans le christianisme du Moyen-Age contre la séparation des fidèles en deux « classes, l'une faite pour commander et enseigner, l'autre pour obéir et croire. L'idéal « des Pauvres de Lyon est l'égalité absolue, l'égalité religieuse, politique et sociale, une « communauté universelle, une société sans prêtres, sans nobles et sans riches. La venue « du Saint-Esprit est leur dogme fondamental : le Paraclet, annoncé par Jésus-Christ, « va réaliser sur la terre les conséquences de l'Evangile. C'est ainsi que l'idée profonde « d'Abélard sur le Saint-Esprit est traduite par les pauvres, par les simples, par les « opprimés, facilement enclins à opposer aux individualités dévorantes des unités, où « toute individualité se perd.
« Les Vaudois des Alpes, tout en prêchant l'aumône et le mépris des richesses, ne « prétendent pas, comme les Pauvres de Lyon, renouveler l'essai de cette communauté « absolue qu'ont rêvée un moment les premiers chrétiens dans l'enthousiasme de la « fraternité évangélique. Ils n'annoncent pas le renouvellement du monde par le Sài'nt- « Esprit. Ils ont des prêtres qu'ils appellent barbas (oncles), mais aussi rapprochés que « possible des fidèles, et auxquels le célibat est plutôt recommandé qu'imposé. Ces prêtres « s'imposent les mains les uns aux autres. Ils conservent la confession, mais comme acte « d'humilité et recherche de conseil, non comme absolution en vertu d'un pouvoir « surhumain. Ils enseignent le salut gratuit par Jésus-Christ, tout en recommandant « essentiellement les oeuvres et en reconnaissant le libre arbitre. Leurs tendances sont « ascétiques : La nouvelle loi, disent-ils, conseille garder virginité. Et ils prêchent la « pénitence et le jeûne. Leurs monuments sont d'une extrême simplicité : une théologie « purement historique, point de métaphysique, beaucoup de morale, très austère, très «fraternelle : le pardon des injures; ne pas tuer; ne haïr personne; une grande « répugnance à jurer; des protestations touchantes contre les persécutions religieuses. » Histoire de France, t. IV, p. 5, 67 et 8. Paris, 1855. Eurne, édit.
« Martha Constuntina, de Saint-Jean, femme de Jacques « Banal fut attrapée et saisie par les massacreurs, après en « avoir vu cruellement massacrer plusieurs autres devant ses « yeux ; ils lui coupèrent ce qu'ils purent des parties honteuses, « et luy fendirent le ventre; ils lui coupèrent aussi les mammelles « qui leur paraissoient, disoient-ils, extraordinairement belles: « c'est pourquoy ils les portèrent jusques à Macel en Piémont, « où ils les firent fricasser, et les ayant mises dans un plat à « table, d'autres soldats y fut venus à l'impourveùe, comme on « leur taisoit accroire que c'estoient des emplûres, ils en man- « gèrent avidement une partie, et comme les autres leur dirent « que c'estoient les mammelles des femmes des Barbets qu'ils « mangeaient, l'un d'eux prenant mal de cœur alla rendre gorge, « et les autres querelloient ceux qui les leur avoient pré- « sentées. »
L'hérésie vaudoise et l'hérésie albigeoise étaient comme deux fleuves jaillissant d'une même source, mais qui suivent des cours différents sur les flancs opposés d'une même montagne. L'un des fleuves fut promptement tari ; l'autre put malgré toutes les digues élevées sur sa route se perpétuer à travers les siècles. Et, leurs frères Albigeois égorgés, en ce monde de sots, de bavards, de fanatiques, qui emplit l'Europe du xme au xvic siècle, seuls les Vaudois restèrent pour garder le dépôt de l'esprit, de la raison et de la liberté.
Michelet, en une de ces pages de lumineuse philosophie, qui éclairent les recoins les plus obscurs du passé, rattache à l'enseignement d'Abailard, du plus grand philosophe du Moyen- Age, la doctrine vaudoise.
Abailard, sur les rives de la Seine, avait, avec l'aumône du peuple, fondé cette abbaye du Paraclet, « qui fut la première et la dernière « église qu'on éleva au Saint-Esprit, » au Saint-Esprit, qu'il avait rétabli dans son droit, enseignant que le Fils « était non l'amour, comme « le croyait le Moyen-Age, mais l'intelligence et la parole. »
A cette voix tous les systèmes destructeurs de la vieille école pontificale surgirent.
« Les Vaudois, dégageant l'Evangile du lieu et du temps, ensei- « gnent qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu « en l'homme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc « l' Evangile ne date plus de telle année de Tibère ; il est de toutes les « années et de tous les temps, hors du temps; il est Y Evangile « éternel.
« Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du « christianisme. La plupart frémirent et fermèrent les yeux devant « cette cuisante lumière. Mais elle brillait inexorable, et du dedans « au dehors, du fond même de leur esprit. » (i)
Quelles étaient donc exactement les doctrines et les mœurs de ces montagnards hérétiques, qui, seuls, malgré l'Inquisition, malgré les persécutions du pouvoir séculier versant le sang pour le compte
(i) Histoire de France, t. IX, p. éi et 62.
de l'Eglise, devaient, dans l'Europe écrasée sous le joug clérical, du xme au xvie siècle, conserver le dépôt précieux de la liberté de conscience ?
Un vieil auteur du xvnc siècle, Perrin, cite une page d'un sieur de Vigneaux, pasteur des montagnes vaudoises au xvie siècle, pasteur des vallées piémontaises, qui trace un tableau probablement très fidèle des mœurs et des doctrines de nos montagnards, depuis plusieurs siècles :
Nous vivons en paix en ces vallées de Piedmont, et en concorde les uns avec les autres, avons commercé et contractons par ensemble, n'ayant jamais faict meslange de prendre pour nos fils, les filles de ceux de l'Eglise Romaine, ni n'avôs baillé nos filles à leurs fils. Au reste nos moeurs et coustumes leur plaisent puisque les seigneurs et autres qui se disent catholiques aiment mieux prendre serviteurs et servantes d'entre nous que d'entreux mesmes. Et viennent de bien loin chercher parmi nous des nourrices à leurs petis enfans, trouvons es nôtres, ainsi qu'ils disent, plus de fidélité qu'es leurs.
Et pour la doctrine pour laquelle les Vaudois ont esté persécutés, ils ont affirmé, ditil, qu'il faloit croire aux Saintes Ecritures, seulement en ce qui concerne le salut, sans s'arrêter aux hommes. Qu'elles contiennent tout ce qui est nécessaire à salut, et qu'autre chose ne doit estre reçue, sinon ce que Dieu nous a commandé.
Qu'il n'y a qu'un seul Médiateur et pourtant qu'il ne faut invoquer les saincts.
Qu'il n'y a point de purgatoire : mais que tous ceux qui sont justifiés par Christ, vont à la vie éternelle.
Ils recourent et approuvent deux sacrements, le Baptesme et la Communion de la sainte Cène.
Disent que toutes messes sont damnables et principalement celles qui se disent pour les trépassés et partant qu'on les doit abolir.
Que toutes traditions doivent estre rejettées sans les tenir nécessaires à salut.
Le chant et récit de l'office, et les jeusnes liés à certains jours, testes superflues, la différence des viandes, tant de degrés et ordres de Prestres, Moines et Moinesses, tant bénédictions de créatures, vceus, pèlerinages, et toute la confusion et grand amas de cérémonies, inventées par-ci devant estre abolies.
Nient le Primat du Pape, et surtout la puissance qu'il s'est usurpée sur les polices. Et n'admettent autres degrés que d'Evesques, Prestres et Diacres.
Que le siège Romain est la vraye Babylone et que le Pape est fontaine de tous les maux d'aujourd'huy.
Que le mariage des Prestres est bon et nécessaire.
Que ceux qui ayent la parole de Dieu, et en ont droite cognoissance,sont la vraye Eglise, à laquelle Jésus-Christ a donné les clefs pour faire entrer les Brebis et chasser les loups (i ).
(i) Histoire des Vaudois. p. 48. 49. 50.