‹ Les VaudoisChapitre 7 sur 15 · TOI · texte numérisé non relu

TOI

Et, quelques pages plus loin, Perrin complète cet exposé par ces lignes :

Ils (les Vaudois) maintenoyent que la Messe était une meschante corruption de la sainte Cène du Seigneur.

Que l'hostie estoit une idole forgée par les hommes.

Q.ue l'Eglise Romaine estoit entièrement abastardie, et pleine d'infidélité et d'idolâtrie. Que les traditions de l'Eglise n'estoyent que superstitions et inventions humaines. Que le Pape n'estoit pas le chef de l'Eglise (i).

Plus loin il parle des devoirs des barbes ou pasteurs (2).

Ces devoirs il les puise dans les instructions des deux pasteurs, Georges Maurel et Pierre Masson, qui, au temps de François Ier, furent envoyés par leurs correligionnaires auprès des luthériens de l'Allemagne et dont l'un, Pierre Masson, fut, à son retour, emprisonné à Dijon.

La première règle des pasteurs, la voici : « Ils ne sont que pour « monstrer leur humilité. »

Georges Maurel et Pierre Masson, que cite Perrin, racontent quelles études des livres saints doivent (aire ceux qui se destinent à être pasteurs, quelle préparation ils doivent donner pour leur apostolat. Puis, après avoir parlé de leur consécration « parl'impo- « sition des mains et l'office de la Prédication »,et de la soumission des nouveaux aux anciens, ils écrivent :

Nous Pasteurs, nous assemblons tous une fois par chaque année, pour traiter de nos affaires en Concile général.

(1) Histoire des Vaudùis. p. 54.

(2) « L'usage fit aussi que les Pasteurs de ce peuple furent communément appelés « Barbes, nom piedmontais, signifiant en français oncle. Et leur donnoyent ce tistre, « pour ne descouvrir leur qualité, és lieux, et temps dangereux. Et de ce nom nous a est venu qu'en Piedmont les papistes appeloyent communément Barbets, ceux qui « reconnoissoyent les Barbes pour pasteurs. » Gilles. Histoire ecclésiastique des églises vandoises. p. 17. Chantore et Mascarelli édit., Pignerol, 1881.

A la page précédente, le même auteur remarque que, à l'origine, les hérétiques des Alpes refusaient le titre de Vaudois, déclarant n'en pas vouloir d'autre que celui de chrétiens : mais peu à peu ils se laissèrent si bien imposer ce nom qu'ils s'en servirent môme entre eux.

Muston rapporte le même fait (Origine des Vaudois p. 41). Tous deux s'appuyent sur une lettre des Vaudois au roi Ladislas de B jhème, lettre que donne Perrin.

L.i nourriture et les choses qui sont pour nous couvrir, nous sont administrées volontairement et comme par aumône, très suffisamment par le bon peuple lequel nous

enseignons.

L'argent lequel nous est doné par le peuple est porté au prédit Concile général et est deslivré devant tous, et là il est receu par les plus anciens, et est doné partie d'icelui à ceux qui doivèt voyager, selo qu'il est recognu qu'il est de besoin pour leur despens, et partie du dit argent est donné aux pauvres.

Quand quelqu'un de nous Pasteurs est tombé en quelque péché de saleté, il est dejeité hors de notre compagnie, et il lui est défendue la charge de prescher.

Faites qu'il ne se nourrisse entre vous aucun jeu, ni gourmandise, ni pillardise, ni danse, ni autres desbauches, ni questions, ni tromperies, ni fraude, ni usure, ni malveillances, ni discordes, ne supportez point entre vous et n'entretenés point aucunes personnes de mauvaise vie, ni qui donnent entre vous scandale ou mauvais exemple : mais que charité et fidélité règne entre vous, et tout bon exemple : traittant l'un l'autre comme un chacun voudrait qu'il lui fust fait à soy mesme {i).

Pour terminer cet exposé des doctrines de nos montagnards, nous citerons un extrait de confession de foi vaudoise que Perrin publie dans son Histoire des Vaudois (2). Après avoir indiqué les livres de l'Ancien et du Nouveau Testaments qu'ils tiennent pour livres saints — ce sont tous ceux admis par l'Eglise catholique — et après avoir affirmé leur foi au Dieu unique « tout « puissant, tout sage et tout bon, lequel a fait toutes choses par sa « bûté », et au Christ fils de Dieu « qui est mort pour le salut de « tous ceux qui croyent », les rédacteurs de cette confession continuent :

Semblablement nous tenons fermement qu'il n'y a point d'autre Médiateur et Advocat envers Dieu le père sinon Jésus-Christ. Et quant à la vierge Marie, qu'elle a esté sainte, humble et pleine de "grâce : et ainsi croyons nous de tous les autres saincts, scavoir qu'ils attendêt au ciel la résurrection de leur corps au jour du jugement.

Item, nous croyons qu'après ceste vie il y a tant seulement deux lieux, l'un pour les sauvés et l'autre pour les damnés, lesquels nous appelions Paradis et Enfer, uians du tout ce Purgatoire songé de l'Antéchrist, et controuvé contre la vérité.

Item nous avons toujours creu que c'estoit une abomination indicible devant Dieu, que toutes les évocations des hommes : comme sont les festes, les veilles des Saincts, et l'eau laquelle on appelle béniste, et de s'abstenir certains jours de la chair, et choses semblables, et principalement les Messes.

Nous avons en abomination toutes invocations humaines, comme estas de l'Antéchrist : lesquelles apportent du trouble et préjudicient à la liberté de l'esprit.

(1) Voir Perrin. Histoire des Vaudois. p. 75 et s.

(2) Pages 79 et s.

Nous croyons que les sacrements sont signes de la chose sainte, ou formes visibler de la grâce invisible ; tenons qu'il est bon que les fidelles usent quelquesfois de ces dits signes ou formes visibles s'il se peut faire. Et ce nonobstant, nous croyons et tenons que les predicts fidelles peuvent être sauvés, ne recevant point le lieu d'en pouvois user.

Nous n'avons point cognu qu'il y eust autre Sacrement que le Baptesme et l'Eucharistie.

Nous devons honorer les puissances séculières, en subjection, en obéissance, en promptitude, et en payement.

On le voit les théories hérétiques des Vaudois sont celles que plus tard devaient professer les réformateurs du xvie siècle : aussi est-ce à bon droit que les écrivains catholiques ont prétendu que Luther et Calvin n'étaient que les continuateurs de Pierre Valdo et de ses disciples, qu'ils s'étaient contentés en principe de reproduire leurs doctrines (i).

On le voit également, les Vaudois étaient des sujets soumis aux puissances temporelles : aussi, sans les excitations d'un clergé fanatique, ne pourrait-on pas expliquer les effroyables persécutions que dirigèrent, durant de si longs siècles, contre les pauvres montagnards des Alpes les rois et les princes catholiques de France et de Savoie.

Et cependant quelles ne furent pas les persécutions que subirent les Vaudois, persécutions endurées avec une résignation et une hauteur d'âme, qui les marquèrent comme les successeurs des chrétiens du premier âge, des martyrs de la Rome païenne. Bourreaux et martyrs des Alpes vaudoises ressemblent trait pour trait aux bourreaux et aux martyrs du temps des Césars : — non, nous nous trompons, si les Vaudois ressemblèrent à leurs ancêtres, les chrétiens de la primitive Eglise, comme nous le verrons plus tard, leurs bourreaux dépassèrent en barbarie ceux qui siégeaient à l'ombre du Capitole. —

Brez (2) prétend que « les Vaudois ont conservé jusqu'à la réfor-

(1) Voir Perrin. Histoire des Vaudois. pages éoetsuiv.

(2) Histoire des Vaudois, dédiée aux amis et protecteurs des Vaudois, la Grande-Bretagne, les 'Provinces -Unies, les cantons protestants delà Suisse, la Suède, le Wurtemberg la République de Genève, p. 89 et 3 . Paris 1 796 .

« mation la discipline de l'église primitive telle qu'on la trouve « décrite dans les épîtres des Apôtres de Saint-Paul. »

Il ajoute après Léger et les auteurs anciens que les Vaudois ont toujours célébré leur culte public en langue vulgaire. Ils avaient conservé jusqu'en 1630, époque où une peste fit mourir tous leurs barbes, à l'exception de deux, « la coutume d'arroser « trois fois le front de l'enfant dans le baptême et de rompre en trois « pièces le pain sans levain, dont ils se servaient dans la saintece Cène, dans le but de rappeler le souvenir de la Trinité ».

Avant la fête de Pâques et quelquefois avant la Noël, les barbes « faisaient la revue générale de tous les membres de leur paroisse, » et les interrogeaient tous quelque fut leur âge et quelque fut leur sexe sur leur croyance, « chacun suivant ses lumières. »

Brez parle en ces termes des peines ecclésiastiques établies chez les Vaudois :

Un meurtrier, celui qui avait violé la sainteté du mariage, ne pouvait rentrer dans le sein de l'Eglise qu'après une longue suspension des sacremens, et après avoir donné pendant longtemps des marques non équivoques d'un sincère repentir. Mais il falloit encore, avant cela, qu'ils fissent les réparations suivantes.

Ils dévoient se rendre trois dimanches de suite dans le temple, et se tenir sur un siège à part, devant la chaire, pendant tout le service divin. Lorsqu'il étoit fini, le pasteur avertissoit qu'une personne tombée en faute étoit admise à en faire les réparations publiques. Le pénitent continuoit, en demandant pardon, à haute voix, à Dieu et à ses frères, et en promettant de ne plus leur donner de mauvais exemples à l'avenir. Enfin, le barbe lui annonçoit la rémission de son péché, au nom et de la part de l'Etre-suprême, et terminoit le service par une vive exhortation à tout le peuple.

Les personnes qui avoient simplement enfreint les lois de la chasteté, étoient censurées de la même manière, mais ne paroissoient que deux dimanches en public, quelquefois même un seul dimanche, et un jour ordinaire. (1)

Chaque église, dans les vallées, avait son consistoire formé du pasteur, du diacre et des anciens choisis à vie « après un examen « sévère, » et qui étaient « déposés » en cas d'indignité.

Les pasteurs et un ou deux anciens par église se réunissaient en assemblées générales appelées colloques ; les pasteurs de toutes les vallées se réunissaient en synodes pour statuer définitivement sur

(1) Histoire des Vaudois, p. 94.

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les difficultés que n'avaient pu trancher les colloques : — à l'un de ces synodes, à Laus, on compta jusqu'à cent-quarante-un pasteurs, preuve évidente de la vitalité des églises des vallées. —

Colloques et synodes étaient soumis à la censure de tout le peuple. Ils avaient un rôle judiciaire : il était défendu aux Vaudois d'aller devant les tribunaux ; les consistoires cherchaient à concilier les parties qui avaient des débats entre elles. S'ils n'y réussissaient pas, ils « les obligeoientdechoisir desarbitres etde signer départ et d'autre, « des promesses par lesquelles elles s'engageoient de se confor- « mer entièrement à leur décision. » — « S'il arrivoit, ajoute Brez, « (et ce n'étoit que très rarement), que les différents ne pussent être « composés par cette dernière voie, c'est alors qu'on les portoit aux « colloques, et de là au synode, qui prononçoit définitivement. »(i)

Les jeux et les danses étoient sévèrement proscrits. « Toutes « sortes de jeux de hasards, dit Léger dans son Histoire des églises « vaudoises, sont bannis dans les vallées. On n'y verra jamais jouer « aux cartes, ni aux dez,si ce n'est par des étrangers ;etsi quelqu'un « en est convaincu, il doit en faire une réparation plus ou moins « rude, selon les circonstances du tems,du lieu et des personnes. » • Quant à la danse, on eût l'exemple d'une femme de pasteur qui fût publiquement censurée pour avoir regardé de loin des personnes danser sur la place de Lucerne.

Aussi Brez s'écrie-t-il : « 11 n'y eut peut-être jamais de société « chrétienne plus vertueuse, de mœurs plus irréprochables. »

Et l'un des pasteurs des vallées du xvne siècle, dont nous aurons souvent à citer l'ouvrage sur les églises vaudoises, Léger écrit-il sur ses ouailles avec une légitime fierté :

Je ne veux pas tellement justifier mes Vaudois, que je ne reconnoisse qu'ils ont été des hommes sujets aux mêmes infirmités que les autres. Je confesse même, et j'en gémis devant Dieu, d'autant plus qu'ils sont mes frères, et selon la chair et selon l'esprit, que les Vaudois d'aujourd'hui sont bien éloignés de cette grande sainteté et détachement du monde de leurs bienheureux ancêtres. Mais je dirai pourtant, à la gloire de l'auteur de toute bonne donation, que généralement pris, et comparés à tout autant de peuples réformés que j'ai pu connoître, non seulement il n'y en a aucun qui les surpasse, (s'il ne

(i) Au dire d'Henry Hallain {L'Europe au Moyen-iÀge) les Vaudois ne reconnaissaient ni la légitimité des serments, ni celle de la peine capitale.

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s'agissoit de ma patrie, je dirais même qui les égale), en vrai zèle pour la parole de Dieu, et sainte constance pour la professer au péril de leurs biens et de leur vie, mais aussi en simplicité et innocence de conversation, sobriété en leur vivre, assiduité à leur travail, abstinence de toutes sortes de jeux, (si ce n'est de l'exercice des armes, et surtout de l'arquebuse, du palet, de la course, et parfois de la longue paume), et dans la réjection de tous jeux de cartes, de dez et de semblables choses qui leur sont même inconnues. On conversera un siècle entier entr'eux, sans y entendre jurer Dieu ; ils ont en horreur les danses, l'ivrognerie, la paillardise, et généralement tous les vices crians ; et s'il arrive que quelqu'un y touche, il est tenu pour infâme.

La chicane, les procès et les plaidoyers en ont été tellement bannis, de toute antiquité, que Thuanus, traitant des mœurs des Vaudois des vallées d'Angrogne, assure que le premier procès dont on y ouï jamais parler, n'est arrivé que dans le seizième siècle, qu'un paysan, un peu plus riche que les autres, ayant pris envie de faire étudier son fils en droit, l'obligea de fréquenter l'université de Turin. Ce jeune fanfaron, étant de retour en sa maison, accusa devant le juge un sien voisin, lui demandant le paiement de ses choux qu'il avoit laissé manger par son troupeau de chèvres.

Au dire de Michelet, ce sont les Vaudois qui ont inventé le bel axiome : « Travailler, c'est prier. » Une telle devise mieux que toute autre chose dépeint un peuple, (i)

Rien ne met à l'abri de la calomnie : de si rares qualités, de si hautes vertus ne pouvaient suffire à en préserver les Vaudois.

Ecoutons d'abord ce que raconte à leur sujet Pierre Gilles :

Ces Barbes spécialement, et puis en général tout ce peuple vaudois, estoyent (mesme par leurs adversaires, qui les cognoissoyent ès valées, et aux environs d'icelles) en estime d'estre amateurs de toutes vertus, et ennemis de tous vices, et n'y avoit quasi que le clergé papal, qui montrast de les avoir en mauvaise estime et réputation en les blasmant, non de quelques vices manifestes, car on ne trouve qu'on ne leur en aye guères imputés, mais le plus de s'assembler de nuict, pour commettre clandestinement des impudicitez (qui est la calomnie que les payens attribuyoïent anciennement aux fidèles de la primitive Eglise). Mais ces calomniateurs contre les Vaudois furent convaincus en leurs calomnies, par les diligentes enquestes qu'en firent faire les princes souverains par les magistrats des lieux ou les Vaudois habitoyent, et par autres personnes de marque, qui ne peuvent avoir des accusateurs aucune preuve de leur accusation, ni des autres, sinon tous tesmoignages pour les Vaudois de probité et honnesté. Et pour ce cognoissoit on évidemment que ce n'estoyent que calomnies forgées par les moines et ecclésiastiques romains, pour divertir leurs diocésains et paroissiens de s'adjoindre aux religieux desdits

(i) Perrin dans son Histoire des Vaudois (p. 55 et s.) énumère les divers écrits tracés par les Vaudois et existant encore de son temps. Ils sont peu nombreux et paraissent, à leurs titres, être d'ordre purement dogmatique. « Ces livres, ajoute-t-il, sont tous escrits « en langue vaudoise, laquelle est en partie Provençale, en partie Piedmontoise . »

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Vaudois, et pour vengeance de ce que les Barbes de vive voix et par escrit, les couvroyent les abominations et vices du clergé, et leurs vaines et impies supertitions, d'où s'amoindrissoit la réputation et renom du clergé susdit ; qui pour ce ne pouvant convaincre leur vie de publiques meschancetés, les calomnioyent, comme est dit, mais avec si peu de fondement, qu'en les calomniant, ils estoyent contraints de les justifier par leur contradiction (i ).

Ce fut, en effet, le clergé catholique qui déversa sur ces pauvres et infortunés hérétiques des hautes montagnes des Alpes l'injure et la calomnie, suivant un de ses procédés favoris de combat et de propagande.

Pour combattre les hérétiques et assurer la prépondérance à ses propres doctrines, le clergé catholique n'a pas craint, en effet, d'user des armes les plus déloyales, et parmi celles de la calomnie. Celle-ci a été dans tous les siècles, son procédé de combat favori : le type immortel de Basile a été réalisé par lui de longs siècles avant que Beaumarchais l'exposa au pilori du théâtre moderne. Pour détourner les masses de l'hérésie, pour ramener les peuples au sanctuaire de l'orthodoxie, le clergé catholique ne s'est pas contenté de prêter à lui-même et aux siens toutes les vertus, jetant le manteau de Seth et Japhet sur ses propres turpitudes, mais encore il n'a pas craint de déshonorer ses adversaires aux yeux de l'histoire et de la postérité en leur attribuant les plus noirs forfaits. C'est ainsi que l'Eglise a procédé à l'égard des Manichéens, des Ariens, de tous les hérétiques des premiers âges; c'est ainsi que les moines des siècles caroligiens ont accusé les envahisseurs Sarrazins d'avoir, sur le sol de France, brûlé les villes et les villages alors que meurtres et incendies avaient été perpétrés soit par les Hongres, soit surtout par les leudes chrétiens de Karl Martel, contre la domination desquels les populations avaient imploré une seconde fois l'invasion des Arabes ; c'est ainsi que, en les accusant de pratiques honteuses, l'Eglise fit monter sur le bûcher les Templiers et une foule d'hérésiarques ; c'est ainsi qu'elle reproche aux disciples de Calvin des meurtres, des profanations, dont jamais ils ne furent coupables ; c'est ainsi que le clergé catholique

(i) Histoire ecclésiastique des églises vaudoises, p. 17 et 18.

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calomnia la pure école janséniste du xvn" siècle ; c'est ainsi que l'école cléricale moderne reproche à la Révolution et à ses apôtres des crimes, dont ils sont innocents et que, pour éloigner les peuples des loges maçonniques, elle prête aux membres de la plus grande association philantropique, de celle qui a le plus fait pour l'affranchissement de l'esprit humain, pour la liberté des peuples et pour la tolérance universelle, de souiller les secrètes réunions de leurs temples par des pratiques absurdes ou odieuses.

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose !

La maxime est catholique.

Persuader que tous les disciples de l'Eglise ont le monopole de toutes les vertus et noircir aux yeux des peuples tous ceux qui ne se soumettent pas à la férule théocratique du Pape, tel est l'éternel procédé, qui, grâce au fanatisme et à l'ignorance du plus grand nombre, a réussi durant de longs âges. Mais la vérité est éternelle : la lumière dissipe les ténèbres : l'heure de la justice sonne toujours !

Les Vaudois pas plus que les autres hérétiques ne pouvaient échapper à la calomnie des évèques et des prêtres catholiques.

Dans leur intolérance fanatique, ceux-ci eurent-ils l'excuse de l'erreur ? Cela paraît peu vraisemblable, étant données la violence de leurs attaques d'une part et la publicité de la vie des Vaudois de l'autre.

Quoiqu'il en soit, ignorance ou mauvaise foi, ou peut-être tout à la fois partie par ignorance, partie par mauvaise foi, le clergé catholique attribua aux Vaudois — comme, du reste, aux Albigeois — les doctrines les plus diverses de toutes les hérésies, des Ariens,

des Gnostiques, des Manichéens, etc Il leur jeta les épithètes

de Ribaux, de Bougres, de Sorciers : — quand on parlait d'un sorcier, on l'appelait Vaudois. —

Perrin résume en quatorze chefs les calomnies que les moines et les prêtres de l'Eglise romaine répandaient sur les Vaudois, qui rappellent — rien n'est nouveau sousle ciel, pas même les calomnies des religions d'Etat contre les religions naissantes — les calomnies des empereurs romains contre les disciples du Nazaréen :

Premièrement ils leur imposoyent l'ancienne calomnie de laquelle les Payens noircissoient les Chrestiens de la Primitive Eglise, c'est qu'ils s'assembloyent la nuict en

des cachots, et que là le Barbe, c'est-à-dire leur Pasteur, commandent qu'on esteignit les chandelles, disant qui potest capere captât, c'est-à-dire, qui pourra prendre qu'il prenne. Et que lors chascun s'efforçoit de se saisir de celle qu'il pouvoit, sans exception aucune de consanguinité ni parentage, et que, les chandelles esteintes, ils commettoyent des incestes abominables : souvent l'enfant avec la mère, le frère avec la sœur, et le père avec sa propre fille : adjoutons en outre que l'on leur foisoit entendre que les enfans engendrez par telles copulations incestueuses estoyent très propres pour estre Barbes.

En second lieu, ils les ont chargé qu'ils maintenoyent qu'on peut quitter sa femme quand on veut, et de mesme la femme peut quitter son mari pour suivre la secte.

La troisiesme calomnie les chargeoit d'avoir eu entr'eux communauté de toutes choses, voire mesme des femmes.

La quatriesme calomnie estoit, qu'ils rejetoyent le Baptesme des petits enfans.

La cinquiesme, qu'ils adoroyent leurs Barbes, se prosternans devant eux.

La sixiesme qu'ils soustenoyent, que pour cause quelconque il ne faloit point jurer.

En septiesme lieu, qu'ils soustenoyent que le Pape pèche mortellement quand il envoyé faire la guerre au Turc, et que ceu.\ aussi pèchent mortellement qui luy obéissent quand, par eux, il fait la guerre aux hérétiques.

La huitiesme calomnie estoit qu'ils n'y soyent d'aucune révérence envers les lieux saincts : et que celuy ne pèche pas plus griesvement qui brusle une Eglise, que celui qui rompt quelqu'autre maison.

La neufviesme imposture, qu'ils soustenoyèt que le Magistrat ne doit condamner aucun à mort, et que ceux qui le font pèchent mortellement : et qu'ils soustenoyent cet erreur afin qu'ils peussent évader de la main des Juges et demeurer impunis.

La dixiesme que le Laïc estant en grâce a plus d'authorité que le Prince lequel est en péché mortel.

L'onziesme qu'ils constituoyent deux principes avec les Manichéens, sçavoir un Dieu bon, créateur du bien : et un mauvais, sçavoir le diable, créateur du mal.

La douziesme que tout ce qui se fait sous bonne intention est bon, et qu'un chacun sera sauvé en ce qu'il faict en la dite bonne intention.

La trei/.iesme, que c'est faire une œuvre digne de mérite, que de battre et persécuter les prestres de l'Eglise Romaine, les Prélats et leurs subjets. Et qu'on peut sans péché les endommager en leurs personnes et biens, et retenir les dismes sans scrupule de conscience .

La dernière est extraitte du livre de Rubis, disant que Valdo et ses Barbes se retirèrent en Dauphiné en la val Pute, et en la valée d'Angrongre, où ils trouvèrent gens propres, plustost bestes sauvages qu'hommes, pour se laisser tromper et abuzer ; et y devindrent (dit-il) tous les uns parmi les autres chevaucheurs de Balet. Il adjouste : Et de faict (dit-il) ce sont deux choses qui s'entresuirent d'ordinaire que l'hérésie et la sorcelerie, comme s'est vérifié de nostre temps ès villes et provinces qui ont donné l'accez à l'hérésie parmi eux. (i)

De toutes ces calomnies, que mentionne le vieil auteur protestant, quelques-unes touchant au dogme nous sont en principe fort

(i) Perrin. Histoire des Vaudois, p. 10, n et 12.

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indifférentes — quoique, en général les idées blâmées paraissent assez sages — et, quel qu'ait été sur ces divers points l'avis des Vaudois, notre opinion sur eux ne saurait en rien être modifiée, ni en bien ni en mal. D'autres sont la protestation de la secte naissante contre le joug de l'Eglise Romaine ou l'omnipotence des princes et, si ce n'est en ce qui concerne les actes de violence excusés par les errements de leurs ennemis, nous paraissent plustôt être à la louange des Vaudois. Il en est d'absurdes, auxquelles au xvn8 siècle, au temps de Perrin, l'on croyait encore, celles touchant les prétendues habitudes de sorcellerie des Vaudois. Enfin les dernières, qui seules méritent d'attirer l'attention du moraliste et de l'historien, sont celles visant leurs bonnes mœurs, entre autres les trois premières.

Perrin réfute avec texte à l'appui toutes les calomnies dirigées contre les Vaudois. Sa controverse ne paraît pas devoir laisser survivre le moindre doute sur la fausseté des allégations du clergé catholique.

Le texte cité (i) est une protestation rédigée par les Vaudois eux-mêmes et présentée à Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie, dans les Etats duquel on faisait aux disciples de Valdo les mêmes reproches que l'on leur faisait tant en France qu'en Italie.

Les Vaudois protestent avec indignation contre les habitudes de luxure honteuse que l'on veut bien leur prêter : « Depuis plus de « quarante ans passés, disent-ils, il ne s'est entendu dire qu'il yayt « eu parmi nous aucune paillardise, qui n'ayt esté punie, ny aucune « vilenie commise.

« Tellement que notre vie et nos œuvres condamnent celle de « ceux qui nous accusent. »

Et cette mélancolique critique des Vaudois contre leurs adversaires, il suffit de lire quelques pages de l'Histoire du Moyen-Age pour comprendre quelle satire elle contenait des mœurs des princes, des prêtres et des moines !

Les Vaudois ajoutent, en citant les livres saints, qu'ils ont toujours réprouvé « la paillardise, cette diabolique affection de se vilener « par incestes. »

(i) Histoire des Vaudois, p. 13 et suivantes.

Ecoutez la suite de leur protestation dans la traduction de Perrin :

Le péché de luxure plaist ort au diable et est très desplaisant à Dieu, et injurieux côtre le prochain : parcequ'en iceluy l'homme obéit à la plus vile partie de son corps plus qu'à Dieu qui l'a deffendu. La folle femme n'oste pas seulement à l'homme son bien, mais soy-mesme. Celuy qui s'adonne à ce vice ne garde la foy à aucun : d'où advint que David fit tuer son fidelle serviteur, pour avoir la femme d'iceluy. Amnon corrôpit sa sœur Tamar. Ce vice consume l'héritage de plusieurs, ainsi qu'il est dit de l'enfant prodigue, lequel dissipa son bien, vivant luxurieusement. Balaam choisit ce péché-là pour provoquer au péché les enfants d'Israël, à l'occasion de quoy vingt-quatre mille personnes furent mises à mort. Ce péché fut cause de l'aveuglissement de Samson : pervertit Salomon, et plusieurs sont péris à cause de la beauté de la femme. Le jeusne et la prière servent de remède à ce péché et l'esloignemèt. Car on peut vaincre les autres vices en combattant : mais en cestuy ci on est victorieux en fuyant, et en ne s'approchant point, Dequoy nous avons un exemple en Joseph. Nous devons donc prier le Seigneur journellement, qu'il esloigne de nous le péché de luxure, et qu'il nous donne intelligence et chasteté.

Même protestation indignée de leur part en ce qui touche la trop grande facilité pour divorcer.

Le mariage, disent-ils, est un lien lequel ne se peut délier que la mort n'intervienne, sinou pour cause de paillardise, ainsi que dit nostre Seigneur Jésus-Christ.

Les réclamants en arrivent à la troisième calomnie, qui touche les doctrines socialistes prêtées aux Vaudois, leurs idées sur la communauté des femmes et des biens.

Ils déclarent n'être partisans ni de la communauté des femmes, ni de la communauté des biens et, très finement, retournant l'arme déloyale dirigée contre eux, ils reprochent aux catholiques les vols commis par ces derniers à leur préjudice.

Ils (les réclamants) ont dit touchant le mariage qu'il a esté ordoné par de Dieu jadis au Paradis terrestre et qu'il est un bon remède pour éviter paillardise. Et que Saint Paul parlant d'icelui a dit : Qu'un chacun ayt une femme et une chacune femme son mari, Item que le mari doit aimer sa femme comme Christ aime son Eglise, et que les mariez doivent vivre ensemble sainctement avec leurs enfans en la crainte de Dieu.

Quant aux biens, continue Perrin, en résumant et en commentant la requête, chacun a possédé le sien propre en tous temps et lieux. En Dauphiné, quand les Archevesques d'Ambrun, Jehan et Rostain, leur ont ravi leurs biens, quand le Seigneur de l'Argentièrc et Montainar, item Arroas de Bonne eurent dépossédé les Vaudois habités en la

vallée de Fraissinière et de l' Argent ière de leurs biens, la restitution de chaque héritage fut poursuivie par les particuliers auxquels ils avoyent esté ostés. Les Vaudois de Provence demandent encor à présent au Pape les biens qui ont esté annexés à son domaine par confiscation, chaque particulier faisaient loy des pièces et biens qu'ils ont eu de leurs ayeuls Vaudois de temps immémoré, sans qu'ils ayent jamais eu entré eux communauté quelconque, laquelle ayt dérogé à la légitime propriété qu'un chacun a de droit sur son fonds.

Nous arrivons aux attaques dirigées contre les Vaudois sur des questions de dogme : nous mentionnerons leur réponse sans nous y arrêter.

En ce qui concerne le baptême des enfants, ils déclarent que seules les longues absences de leurs pasteurs retardent cette cérémonie pour les nouveaux-nés. Ils protestent contre le reproche d'adorer leurs Barbes, disant seulement « qu'ils rendoient beaucoup « d'honneur à ceux qui leur portoyent la parole de Réconciliation, « s'y sentant obligez par devoir de conscience » mais « qu'ils <( n'avoient jamais l'intention de conférer l'adoration deuë au « Créateur à la Créature. »

Quant au serment, ils déclarent l'admettre : pour le respect des lieux saints, ils évitent de répondre nettement, déclarant que, en ce qui touche le Paradis, lieu saint par excellence « ce n'est « point le lieu, ni la grandeur et dignité d'icelui qui rend l'homme « saint, mais l'innocence de la vie. » Ils reconnaissent aux magistrats le droit de punir les coupables, même de la mort ; ils repoussent le principe du dualisme manichéen tout comme les accusations dirigées contre eux pour sorcellerie.

Ils étaient sujets soumis aux princes. Ecoutez leurs déclarations conformes à ce qui se lit soit dans l'Evangile, soit dans les épîtres des Apôtres :

Un chascû doit être submis à ceux qui sont establis en charge, leur obéir, les aimer, avoir paix avec eux, les honorer de double honneur, en subjection, en obéissance, en promptitude et en leur payant ce qui leur est deu.

Il est difficile d'avoir des sujets plus humbles, plus soumis, plus fidèles et il peut paraître étonnant en premier abord que les rois

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« Le valet du Seigneur Jacques Michelin de Bobi, natif de « Freissinières, saisi le 8 de may, après avoir receu grand nombre « de coups de poignards dans la plante des pieds, dans les mains « et aux oreilles, par les mains deWillhemin Roche et Mandolin « de Lucerne, ils luy coupèrent les parties honteuses, puis luy « mirent une chandelle ardente contre la playe, afin que brûlant « la superficie de la playe, la croûte qui s'y formait empêchât la « grande effusion de sang, et qu'en cet état il pût languir plus « longtemps avant que de mourir. Après quoy on luy arracha « les ongles avec des tenailles, pour l'obliger à renoncer encore « à sa religion, mais voyant qu'il tenoit toujours ferme, ils " l'attachèrent par un pied avec une longue corde au mulet du i( marquis de Lucerne, et le traînèrent en cette posture par les « rues, jusques à ce qu'il fût presque mort, alors ils luy « cerclèrent la tête avec une corde, qu'ils serrèrent d'une telle « façon qu'ils lui firent sortir les yeux et la cervelle de la tête, « et puis le jeltèrent dans la rivière, afin que l'un et l'autre « élément put un jour témoigner contre ces monstres. »

(Gravure extraite du livre de Léger).

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et les empereurs aient si longuement et si atrocement poursuivi une secte qui professait de tels principes à l'égard du pouvoir séculier.

Oui, mais c'est que le pouvoir séculier ne faisait qu'obéir à l'Eglise et que tous les prélats de l'Eglise romaine étaient les ennemis nécessaires des Vaudois. Ceux-ci, en effet, prétendaient que papes, évêques, prêtres et moines vivaient contrairement aux lois de l'Evangile et du Chi Utianisme naissant, qu'ils accumulaient de scandaleuses richesses en exploitant les peuples, qu'ils détenaient iniquement le pouvoir temporel. Le prêche de Valdo et de ses disciples ruinait la puissance terrestre de l'Eglise romaine, tarissait la source d'or qui coulait dans ses coffres : c'est pour cela que l'Eglise ne pouvait pardonner aux Vaudois, c'est pour cela qu'elle les a fait monter sur les bûchers comme elle y a fait monter tous les hérétiques, qui ont mis en doute la toute-puissance, l'omniscience, le rôle providentiel du Pape et de ses lieutenants.

Aussi sur ce point, quand il s'agit des calomnies concernant l'Eglise romaine, la requête des Vaudois au roi Ladislas est trèsferme : elle ne se dérobe pas, elle affirme hautement sa haine de la « Paillarde Babylonique. »

Non, les Vaudois n'ont point, comme le disent leurs calomniateurs, reproché aux Papes d'avoir fait la guerre aux Turcs, « mais « de ce que sous prétexte d'icelle les Papes despouilloyent « l'Eglise des biès de fortune et des grâces divines, trompant les « ignorans par leurs bulles et bénédictions, lesquels recevoyent « trop volontairement les mensonges du Pape et les achetoyent bien « chèrement. Item ils ont trouvé mauvais que le Pape leur ait fait « fondre sus les croisades de pèlerins pour les poursuivre comme « hérétiques, sans les avoir ouys, ni convaincus d'être tels. »

Le grief des Vaudois contre le pouvoir pontifical paraît trop légitime pour que nul ne songe à le leur reprocher, surtout quand ce grief reposait sur les cendres des innombrables bûchers dressés par l'Inquisition au milieu des hautes cîmes des Alpes !

Les bûchers ont été innombrables les persécutions ont été atroces ; le clergé catholique s'est livré contre les Vaudois aux plus épouvantables et aux plus sanglants excès : les Vaudois, comme le

leur prête la treizième calomnie, seraient bien excusables de rendre haine pour haine et, à la main le livre reconnu saint par leurs adversaires eux-mêmes, la Bible, s'écrier : « Œil pour œil ; dent « pour dent ! » Eh bien ! non, entendez leur réponse à cette treizième calomnie, qui leur prête haine et désir de vengeance contre le clergé catholique : c'est la pure et douce morale de l'Evangile: c'est ce sublime pardon des injures, qui nimbe d'or la grande figure de l'Apôtre de Galilée :

Le Seigneur sçachat que nous serions livrés, dit : Gardés vous des hommes : mais il n'enseigne, ni ne conseille point aux siens esleus de tuer aucun, ains d'aimer leurs ennemis. Quand les disciples lui dirent : Voulez-vous que nous disions que le feu descède du ciel et les consume ? Christ leur respoedât leur dit : Vous ne sçavés de quel esprit vous êtes poussez. En outre le Seigneur dit à Saint Pierre : Tourne ton glaive en son lieu, etc.. Item, les adversités temporelles doivent être méprisées et endurées patieutement : car il n'advient rien en cela qui soit nouveau. Nous sommes ici l'aire du Seigneur pour estre battus corne le grain lorsqu'il est séparé de la paille.

N'est-ce point là le langage des vrais disciples de celui qui dans son beau discours de la montagne, disait à ses disciples : « Aimez « vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour « ceux qui vous persécutent et vous calomnient ? » (i).

Un tel langage, des moeurs aussi pures et aussi austères que l'étaient celles des montagnards vaudois, devaient nécessairement, malgré toutes les calomnies et tous les mensonges, finir par imposer le respect à leurs adversaires de bonne foi.

Leurs bourreaux eux-mêmes, à diverses reprises, durent rendre un public hommage à ces hommes que le roi Louis XII, après avoir fait faire une enquête sur leurs mœurs et coutumes, déclarait :

« plus gens de biens que lui et son peuple qu'il voudroit

« estre aussi bon chrétien que le pire de la dite vallée de Fraissi- « nère (2). »

C'est Jacques de Riberia, inquisiteur du xi 11e siècle, qui avoue que « en ce temps là estoyent en peu d'estime celui qui vouloyent « estre appelés Prestres et Evesques, d'autant que presque tous les

("i) Evangile selon Saint-Mathieu. V. 44. (2) Perrin. Histoire des Vaudois p. 42.

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'{ dists prestres estoyent ou indignes ou ignorans : qu'il fut facile « aux Vaudois de prendre le dessus entre le peuple par l'excellence « de leur doctrine.» C'est Claude de Seissel, archevêque de Turin, qui déclare que « quant à leur vie et mœurs les Vaudois ont esté « entiers et irrépréhensibles, sans reproches parmi les hommes, « s'adonnant de leur pouvoir à l'observation des commandements <( de Dieu. » C'est le cardinal Baronius qui leur attribue « le titre de « Bons-hommes, ce qui fait foy qu'ils estoyent gens paisibles ». C'est enfin cet autre inquisiteur, un moine jacobin, Ramerius, l'un des plus farouches persécuteurs des Vaudois, qui avoue que les Vaudois parlaient tant et si bien de la vertu, que, les écoutant, les foules croyaient entendre « plustot des Anges que des hommes. » Et le moine d'ajouter que les Vaudois, qui niaient le légitime pouvoir des Evêques, accumulant des richesses au lieu de suivre l'exemple des Apôtres, « vivoyent fort religieusement en toutes choses, « avoyent leurs mœurs assaissonnées de paroles prudentes, parlant « volontiers de Dieu, de ses saincts, des vertus, et de fuir les vices « et de faire beaucoup d'autres biens, afin qu'ils en soyent estimés « plus gens de bien (i). »

C'est encore Reynerus et Genebrand, archevêque d'Aix, qui déclarent que la secte des Vaudois est « beaucoup plus pernicieuse « que toute autre parce que pendant que les autres s'attirent la haine « des hommes par leurs blasphèmes contre Dieu, celle-ci a une '( grande apparence de sainteté, soit parce que leurs sectateurs " vivent purement devant les hommes, soit parce qu'ils ne croient « que des choses convenables de la Divinité. » (2)

Un autre catholique, Bernard de Girard, sieur du Haillan, avoue naïvement la cause et l'origine des calomnies, dont on s'est plu à charger les Vaudois :

Les Vaudois ont esté chargés de plus de meschantes opinions qu'ils n'en avoyent, parcequ'ils suscitèrent la haine des Papes et des grands contr'eux par la liberté du langage dont ils usoyent à blasmer les vices et dissolutions des Princes et des Ecclésiastiques. (3)

(1) Voir Perrin. Histoire des Vaudois. p. 38, 39 et 40.

(2) Voir Muston. Origine des Vaudois, p. 161 et 162.

(3) Voir Perrin. Histoire des Vaudois, p 41. — Voir aussi Bez. Histoire ecclésiastique des églises vaudoises, p. 79.

N'est-ce point là la clef du mystère, l'unique raison de toutes les atroces persécutions dirigées contre ces honnêtes montagnards, laborieux, probes, dont la vie et les mœurs faisaient l'admiration de tous ceux qui les voyaient ? Toucher à la puissance, à la fortune de l'Idole!

Un autre écrivain catholique du Moyen-Age, Paradin, vient confirmer, du reste, le dire de Bernard de Girard, en déclarant « que les erreurs et les vices dont on taxoit les Vaudois, n'étoient « que fictions malicieusement inventées, n'ayant rien commis de ce u dont faussement on les accusoit, si ce n'est qu'ils taxoient fort « librement la corruption et les vices des prélats, (i) »

L'abbé Bergier, dans son Dictionnaire de théologie, s'exprime ainsi, à son tour, sur les Vaudois :

On convient, en général, de la simplicité, de la douceur, de l'innocence des mœurs des Vaudois, et ce phénomène n'a rien d'étonnant ; il se rencontre ordinairement chez les peuples qui vivent dans les gorges des montagnes. Eloignés des villes et de la corruption qui y règne, occupés à paître les troupeaux et à cultiver quelques coins de terre, réduits à la seule société domestique pendant la saison des neiges, ils ne connaissent point d'autres assemblées que celles de la religion ; il ne croit point de vin chez eux, ils vivent de laitage ; quelle vapeur maligne pourrait infecter leurs mœurs ?

Ainsi voilà un prêtre catholique qui déclare que les mœurs des Vaudois devaient être nécessairement pures par les conditions économiques mêmes dans lesquelles ces peuplades vivaient ! Vertueux par nécessité, ne pouvant pas ne pas l'être : n'est-ce point là la démonstration la plus éclatante du néant des calomnies dirigées contre de ces hommes que Henry Hallam appelle de « pieux et « innocents sectaires ? »

Et pour clore ce débat, citons ces pages éloquentes et indignées d'un auteur dauphinois contemporain :

Il s'est rencontré, écrit M. Aristide Albert, même de nos jours, des écrivains qui, embourbés dans l'ornière des mensongères traditions, ont, par ignorance ou fanatisme religieux, parlant d'ailleurs, comme de vieilles nourrices, de miracles, d'apparitions, de sorcellerie, reproduit et affirmé les calomnies répandues contre les Vaudois par les déprédateurs et les assassins de tous ordres et de tout rang qui avaient attenté à leur vie

(i) Annules Je Bourgogne, t. II. Lyon 1566. Cité par Brez, p. 79.

et fait main basse sur leurs biens ; ils ont imité, par cette diffamation et cette haine héréditaires, l'exemple des pères du concile de Constance, ordonnant de déterrer et de jeter à la voirie les os de Wiclef, vingt-huit ans après sa mort.

Chose lamentable entre toutes ! Ce n'était point assez d'avoir vécu sans sécurité, entre l'angoisse de la veille et la menace du lendemain, d'avoir eu sous les yeux le fréquent spectacle de coreligionnaires moissonnés en coupes réglées par l'animosité toujours inassouvie de l'Eglise ; et comme terminaison de cette existence sans nom, celle du passereau sous la serre de l'autour, d'avoir souffert mort et passion dans sa chair et dans son âme ! Il fallait encore à ces natures implacables de persécuteurs, un supplice d'outretombe infligé à leurs victimes, la tache d'une immoralité qui n'était en toute justice qu'à eux seuls imputable.

Un moine du xvii" siècle, acerbe et violent, Gabriel Martin, abbé de Clausone, s'est attelé à cette malhonnête, à cette écœurante besogne, en invoquant le texte de certaines procédures de la persécution. Mais un grave et intègre magistrat, Marc de Vulson, avait démontré, sans réplique, que certaines de ces procédures avaient été, du tout au tout, falsifiées. Les autres interrogatoires cités par le moine attestent, par la répétition des mêmes questions, par l'uniformité des réponses, par l'attribution aux Barbes ou pasteurs vaudois, objet particulier de la haine cléricale, du rôle actif dans les actes de débauche nocturne dont la dépravation monacale du temps pouvait seule donner l'idée et l'exemple, que le tout fut l'œuvre de misérables diffamateurs et de faussaires.

Ces aveux de jeunes filles arrachées au foyer de la famille par les sbires de l'Inquisition, aveux d'actes obscènes mêlés à des histoires de sorcellerie, à des apparitions du diable, prouvent-ils autre chose que le délire de la persécution et l'aliénation mentale, ainsi que la toute puissance de la torture ? (i)

L'heure de la justice a sonné depuis longtemps pour les infortunés martyrs des Alpes : ils ont dû subir comme tous ceux qui ont l'auréole de la gloire les outrages de la calomnie. Le triomphateur romain avait derrière son char l'esclave enchaîné, qui devait, mêler la voix discordante de l'injure aux clameurs de la victoire : cela ne l'empêchait pas de monter au Capitole. Les calomnies, dont les bourreaux intéressés et les héritiers des bourreaux ont cherché à ternir leur mémoire, n'obscurciront en rien le souvenir des saints et honnêtes montagnards, qui, aux pieds des cîmes alpestres, eurent presque seuls, durant les longs siècles obscurs du Moyen-Age, le monopole de la justice et de la liberté.

C'est à eux qu'appartient par la voix de leur disciple Jean Huss d'avoir les premiers, au milieu des peuples assimilés à des trou-

(i) Le Pays Briançonnais, p. 311 et s.

peaux, propriété des rois, proclamé l'idée de Patrie ; c'est à eux que par le même Jean Huss revient l'honneur d'avoir poussé le premier cri de la démocratie : La coupe au peuple !

A l'Eglise qui, jusque-là, a consacré le servage, c'est-à-dire l'esclavage personnel compliqué de la servitude territoriale, ils opposent, hardis novateurs, l'idée suprême d'égalité humaine, de liberté et de fraternité ! (i).

Les peuples qui ont le culte de la justice et de la liberté ont nécessairement la passion de l'étude : ils sentent que l'homme fait pour vivre libre, pour assurer à chacun sa part équitable au soleil, doit s'instruire. Les peuples grandissent tout à la fois en moralité et en intelligence ; les peuples les plus moraux sont nécessairement les plus instruits ; les peuples les plus intelligents sont aussi les peuples les meilleurs ; les hommes sont d'autant plus moraux qu'ils cultivent davantage leur esprit.

Quoi qu'en aient dit si souvent les sectaires du passé, les fanatiques des superstitions religieuses, le progrès de l'humanité se fait tout à la fois en moralité, en intelligence, en bien-être physique : c'est l'éternelle loi des harmonies providentielles ; il n'est point vrai que, à mesure qu'il ouvre à son intelligence des horizons nouveaux, l'homme abaisse son âme et dégrade son cœur. Son suprême idéal, celui auquel il tend sans cesse, malgré les chûtes du chemin et les obstacles de la route, c'est de grandir tout à la fois en moralité, en intelligence, en bien-être physique, c'est de se rapprocher sans cesse de la Perfection, de l'Infini, c'est-à-dire de la Divinité (2).

Conformément à cette loi, les Vaudois, qui formèrent la nation la plus morale de l'Europe du xne au xvie siècle, furent aussi, durant cette époque, le peuple le plus avancé en instruction.

Sans doute, cette instruction porta principalement sur les choses religieuses, maison ne saurait s'en étonner à cette époque, où la

(1) Voir Michelet. Histoire Je Fiance, t. IX. p. 26, 27, 67, 68 et 70.

(2) Je me permets de renvoyer sur ce point à un discours que j'ai eu l'honneur de prononcer, le 16 octobre 1890, devant la Cour d'appel de Grenoble : la Criminalité en France.

religion envahissait tout, dominait tout. Sans doute, d'autres nations eurent des savants plus illustres, sans doute d'autres nations firent faire de plus grands progrès à la science humaine : dans aucune l'instruction ne fut aussi universellement répandue dans toutes les classes du peuple. Fait unique dans l'histoire du Moyen-Age, fait que les peuples modernesréalisent àpeine aujourd'hui, à la fin du xixe siècle : tous les Vaudois possédaient une instruction rudimentaire !

Née d'une pensée de liberté, née du sentiment d'hommes voulant penser par eux-mêmes, désireux de secouer le joug moral et politique du clergé, la secte Vaudoise, comme plus tard la réforme luthérienne, prenant pour base de sa doctrine le libre examen et la lecture des livres saints, devait nécessairement être amenée à développer l'instruction chez tous ses adeptes. Liberté et savoir sont deux choses étroitement unies : on ne saurait les séparer. Voulant maintenir leur pouvoir despotique, les prêtres et les évêques catholiques du Moyen-Age devaient nécessairement tendre à maintenir les masses populaires dans une profonde ignorance, qui seule était tout à la fois la garantie de leur aveugle fanatisme et de leur servile obéïssance ; — n'est-ce pas avec la foi aveugle et stupide, et pourtant tant vantée par les prêtres, du charbonnier que l'on peut seulement gouverner les hommes ? — L'ignorance a été le moyen d'asservissement des castes privilégiées et théocratiques, aussi bien des prêtres des idoles se cachant mystérieusement dans les arcanes de leurs temples, que des Jésuites maintenant systématiquement dans une ignorance profonde les peuplades qu'ils voulaient convertir, aussi bien des patriciens de Rome avant les XII Tables que des gouvernements despotiques de l'Europe moderne : du jour où le peuple sait, il tente la lutte contre ses maîtres.

Voulant affranchir les peuples, les Vaudois devaient fatalement les instruire, leur apprendre à penser, agrandir tout à la fois les limites de leur raison et de leurs connaissances, fortifier leur esprit et, en leur assurant la libre responsabilité, éclairer leur conscience des lumières de la science.

Aussi, dès les premiers bégaiements de leur secte, Pierre Valdo et ses disciples s'empressèrent-ils non seulement de faire connaître en langue vulgaire à leurs auditeurs le texte des livres saints,

qu'ils avaient traduits au temps même des Pauvres de Lyon, sinon avant au temps de Pierre de Bruys, mais encore à apprendre à tous leurs coreligionnaires l'art de la lecture : — c'était bien un art véritable en ces siècles barbares cette modeste science qui, aujourd'hui, avec les progrès de l'esprit humain, est devenu le patrimoine de tous ! —

Cette science de la lecture, cette connaissance approfondie des Saintes Ecritures chez les Vaudois avaient vivement impressionné leurs adversaires et leurs persécuteurs. C'est ainsi que, au temps de François ier, l'évêque de Cavaillon ayant envoyé, à plusieurs reprises, des docteurs en Sorbonne pour discuter avec les Pasteurs vaudois, ses délégués avouèrent qu'ils étaient des ignorants vis-àvis de leurs contradicteurs : un d'entre eux, en se retirant, alla jusqu'à dire « qu'il avoit plus appris de la doctrine nécessaire à « salut, en entendant répondre les petits enfans des Vaudois en « catéchisme, qu'en toutes les disputes de théologie qu'il eut « jamais ouy à Paris (i). »

Leurs adversaires, les moines catholiques eux-mêmes, n'ont pas hésité à rendre aux Vaudois justice sur ce point. « Ramerius « a dit qu'ils apprenoyent à leurs enfants, voir même jusqu'aux « filles, les Evangiles et les Epistres, Jacobus de Riberia dit qu'il « avoit veu tel paysan qui récitoit Job de mot à mot, et plusieurs « autres qui scavoyent parfaitement tout le Nouveau Testa- « ment (2). »

Ce fait est encore confirmé par un autre écrivain catholique, Reynerus (Conîrà Valdenses III) :

Tous les hommes et les femmes, dit-il en parlant des Vaudois, les petits et les grands, nuit et jour, ne cessent d'enseigner et d'apprendre ; de jour le laboureur, en travaillant, enseigne son compagnon, ou apprend de lui ; et, la nuit, tout le temps qu'ils peuvent veiller, s'emploie à s'instruire les uns les autres; ils enseignent même sans livres. Celui qui a été sept jours disciple, commence à en chercher d'autres à qui il enseigne aussi ce qu'il a déjà profité. S'il s'en trouve quelqu'un qui se veuille excuser, sous prétexte qu'il ne peut pas apprendre par cœur, ils lui disent : Apprends seulement un mot par jour ; au bout d'un an tu sauras déjà plusieurs sentences, et continuant d'année en année, tu

(1) Perrin, Histoire des Vaudois, p. 40.

(2) Perrin, Histoire des Vaudois, p. 41.

profiteras encore. — J'ai moi-même vu de mes yeux, ajoute l'auteur, et ouï de mes oreilles un de ces pauvres paysans récitant le livre de Job tout entier par cœur, sans y manquer d'un mot, et quantité d'autres qui savoient au bout du doigt tout le Nouveau Testament. Que s'ils voient quelqu'un qui vive mal, ils le châtient rudement par leur discipline, et lui disent ' Les apôtres n'ont pas vécu ainsi, et nous qui imitons les apôtres ne vivons pas de la sorte.

Les Vaudois, dit-il encore, savent tout le Nouveau Testament par cœur en langue vulgaire, et la plus grande partie du vieux ; ils ne veulent pas qu'on leur prêche autre chose ; car ils disent que tout ce que les prédicateurs prêchent, sans le prouver par le vieux et le nouveau testament, n'est que mensonge (i).

Tels furent les Vaudois : avec une si haute moralité et une pareille culture intellectuellle en les ténèbres du Moyen-Age, que n'auraient point gagné en civilisation le Dauphiné, le Piémont, la Provence, si ces hérétiques avaient pu continuer leur active propagande, s'ils n'étaient pas tombés en foule innombrable sous les glaives des bourreaux ou dans les flammes des bûchers }

(i) Cité par Brez, Histoire ecclésiastique des Vaudois, p. 80 et 81, et par Muston, Origine des Vaudois, p. 157. — Ce dernier ajoute que dans leur confession de foi, en 1542, les habitants de Mérindol et Cabrières disaient : « Nous croyons la connaissance des Saintes « Ecritures préférable à tous les trésors du monde et qu'il convient de s'habituer de « bonne heure à la comprendre. »

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