‹ Les Vaudois de ProvenceChapitre 4 sur 8 · GO · texte numérisé non relu

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le sieur de Beaujeu parlant en celte ferveur de jeunesse , se prit à rire , mais la demoiselle qui avait commencé la querelle dit : Je ne serai pas à mon aise , si je ne dis encore un mot : et pensezvous, Monsieur de Beaujeu, que [tous les cardinaux et évèques , abbés et prieurs , et gens de religion qui vont souvent aux maisons des gentilshommes , voire qui entrent familièrement et hantent aux châteaux et palais des princes , y aillent pour faire mal? Monsieur de Beaujeu, si vous voulez soutenir tel propos , je ne cesserai de vous accuser de crime de lez-majesté divine et humaine ; mais il y a bien des seigneurs en cette compagnie qui vous en feraient rendre compte ; et n'eut point achevé son propos que Beaujeu dit : Allez Madame Hérodias , devriez-vous ouvrir la bouche pour parler en cette compagnie ! Savez-vous bien que c'est que crime de lez-majesté divine et humaine ? Ne devrait-il pas suffire , sans solliciter que sang innocent soit répandu. A ces paroles , la demoiselle fut un peu étonnée , et pensait-on que le propos prendrait fin , et chacun tâchait d'inventer propos facétieux pour empêcher que de cette affaire il ne fut plus parlé ; mais la demoiselle se sentant par

trop outragée, rompit tous les propos, et dit: Monsieur de Beaujeu , si j étais aussi bien homme que femme , je vous maintiendrais que je ne suis pas telle que vous dites , que je désire répandre le sang innocent. Appelez-vous sang de ces médians de Mérindol , sang innocent ? Appelez-v ous l'exécution de ces luthériens, effusion de sang innocent ? Et vous avez beau dire, je ne me regarderais pour homme vivant , d aller fréquenter aux maisons des évèques en tout bien et tout honneur, et pour le devoir que j'ai à l'Église , pour aviser les moyens de faire mourir ces malheureux. Le seigneur de Beaujeu ne lit plus compte des propos de cette babillarde, et tous les assistons étaient fâchés de ces fols propos ; mais il y eut un gentilhomme , en la compagnie , qui dit en se gautissant : Il faut bien Mademoiselle que ces méchantes gens auxquels vous voulez mal mort vous aient fait quelque grand déplaisir. Et la demoiselle dit : Je pourrais bien faire serment que de ces misérables gens , je n en connais pas un, et n'en vis oneques un que je sache, et j'aimerais mieux rencontrer dix diables qu'un d'eux, car leurs propos sont tant détestables que bienheureux ceux qui n'en ont jamais ouï

parler. Et fut bien mal avisée, quand par curiosité voyant que M. l'évèquc d\\ix était tant fâché qu'il en perdait le boire et le manger , le priai me dire la cause de sa fâcherie , il me déclara en partie celte affaire , à savoir qu'il y avait par le monde une manière de gens hérétiques parlant contre notre sainte Église. Or, ces propos engendrèrent grand trouble , et plusieurs menaces qui seraient trop longues à décrire , dont le président Chassanéc se départit, et les gentilshommes s'en allèrent chacun de son coté. 1 »

1 Ilist. des Martyrs persécutés et mis à mort , etd ,

Le Conseil des Médians.

C'est pourquoi je tous dis maintenant : ne poursuivez plus ces gens-là, nais laissez-les en repos; car si ce dessein est l'ouvrage des hommes , il se détruira de lui-même , mais s'il vient de Dieu , vous ne sauriez le détruire , et prenez garde qu'il ne se trouve que vous n'ayez fait la guerre à Dieu.

Actes T. 38—39.

L'exécution de l'arrêt de Mérindol paraissait indéfiniment ajournée. L'arche vôque d'Arles et l'évêque d'Aix s'adjoignirent plusieurs abbés et

prieurs , quelques chanoines et leur prévôt pour consulter sur cette affaire. Après une réunion préparatoire, ils se rendirent à Avignon, et formèrent une espèce de concile où ils se concertèrent sur les moyens à prendre pour provoquer la mesure de rigueur salutaire qui devait amener l'extinction d une secte dont les idées de réforme compromettaient l'autorité des hauts dignitaires ecclésiastiques. Un docteur en théologie nommé Bassinet , présent à la séance , opina , au grand étonnement général , pour que rien ne se fit à la légère. « Je suis contraint de l'avouer , dit-il , j'ai signé bien précipitamment plusieurs procès de ceux dits hérétiques , toutefois je puis déclarer devant Dieu que je n'ai point eu de repos en ma conscience depuis que les juges séculiers, à mon rapport et jugement et à ceux de mes semblables , ont condamné à mort ceux que nous avons déclaré hérétiques , et la cause est que depuis quelques temps je me suis adonné à regarder de près les Saintes Écritures, et ai trouvé que plusieurs des propos des luthériens y sont assez conformes. Toutefois, pour maintenir l'honneur de notre sainte mère Église, de notre saint père le pape et de notre ordre, il me sem-

blequ'ilnefautpasprocéderen cette matière comme par le passé , mais qu'il suffira de condamner à certaines amendes pécuniaires , ou bien de bannir ceux qui parleront trop hardiment contre l'Église, et quant a ceux qui seront reconnus par les Écritures être blasphémateurs et hérétiques , tels pourront être condamnés à mort ou aux prisons perpétuelles. » Interrompu par levêque d'Aix qui lui reprocha de vouloir ménager les ennemis de la Foi et d'être lui-même hérétique , il répondit avec douceur pour sa justification , cita la parole de Dieu et renouvela la proposition qu'il avait faite, ce qui excita tellement l'indignation de l'assemblée quelle décida sur-le-champ qu'il serait expulsé. « On en a brûlé , disait-on , qui ne l'ont pas si bien mérité que lui ; ces coquins de moines gâtent tout. » Le conciliabule interrompu par cet incident fut repris , mais cette fois sans les moines. Les prélats convinrent de se charger eux-mêmes de faire les fonds nécessaires aux frais de l'expédition contre Mérindol, et l evêque d'Aix, conjointement avec le prévôt des chanoines, fut choisi pour décider par tous les moyens possibles , le président et les conseillers de la cour , à faire exécuter

un arrêt qui devait mettre fin à toutes les hérésies présentes et à venir. 1

1 Jfist, des Martyrs, etc. , L. m , F. 143 et suivans. — Nicolaï. Mémoire lu à t Académie, déjà cité. — Les deux historiens Bouche.

Le Vendeur de Bibles

à Avignon.

El je pleurai beaucoup , parce qu'il ne s'était trouve personne qui fui digne d'ouvrir le Livre.

« Le lendemain de rassemblée tenue à Avignon, grande fête eut lieu chez 1 evèque Rieux. Dans l'intervalle des deux repas qui y furent donnés , les convives accompagnés des dames et demoiselles

passèrent dans leur promenade par la plaee des Changes , où Ton s arrêta par forme «le distraction a regarder et à acheter des images étalées , dont quelques unes étaient offensantes aux mœurs. Or, il y avait sur cette même plaee un libraire étranger qui avait exposé en vente des Bibles en latin et en français , et ne v endait pas autre chose. Les prélats en passant virent ces Bibles sur le devant de la boutique , ce dont ils furent fort scandalisés. « Qui fa donné cette hardiesse d étaler une telle marchandise en cette ville , lui dirent-ils ; ne saistu pas qu'il est défendu de vendre des Bibles en français. » Le libraire répondit : « La Sainte Bible n est-elle pas aussi bonne pour le moins que ces belles images et peintures que vous avez achetées à ces demoiselles. *» « Je renonce à ma part de paradis , s écria l'évêquc , s'il n est pas luthérien. » L'ordre fut donné d'arrêter le libraire et de le mettre en prison ; pendant qu'on l'y conduisait , une bande de rufiens et de brigandeaux qui se trouvaient là, pour faire plaisir aux prélats, comn>encèrent à crier au luthérien, au feu! au feu ! et l'on ne se contentait pas de crier après lui, on lui donnait des coups , de sorte qu'il était (ou! en sang

quand il arriva dans la prison. Le lendemain , il fut mené devant les juges en la présence des évèques. Quand il s agit de le condamner , il y eut une grande contestation parmi les juges dont plusieurs prétendaient qu'il n'y avait pas cause suffisante pour une peine capitale; le juge Lambert surtout opinait pour qu'on se contentât de condamner ce libraire à faire amende honorable, mais les prélats l'emportèrent et obtinrent la sentence de mort qu'ils désiraient. Ce malheureux fut donc condamné et exécuté, et pour l'enseigne de sa condamnation , il portait deux Bibles pendues à son cou , Tune devant, l'autre derrière, et fut ainsi mené au supplice. Ce n'était pas fausse enseigne , continue l'historien , car vraiment le pauvre libraire avait la parole de Dieu au cœur et à la bouche , et ne cessa par le chemin et au lieu du supplice d'exhorter le peuple à lire la Bible , tellement que plusieurs furent émus à s'enquérir de la vérité. Les prélats voyant qu'il y avait grande dissention parmi le peuple d'Avignon , et que plusieurs murmuraient de la mort du libraire, qu'ils disaient avoir été injustement condamné , et encore plus du déshonneur et mépris qu'on avait fait au saint livre

— SOde la Bible , voulant mettre crainte et frayeur au peuple, firent crier le lendemain à son de trompe, par toute la ville et comté de Venisse , que tous ceux qui auraient livres en français traitant de la Sainte Écriture eussent à les apporter aux commissaires nommés sous peine de mort. 1 »

1 Htst. des Martyrs , etc. T déjà cité , L. m , F. 144.

Grand Péril.

Vous entendrez parler de guerres rt de brait de guerres ; prenez garde de oe pas vous troubler , car il faut qoe toutes ces choses arrivent ; mais ce ne sera pas la fin

Ktaa?. selraSt litfc.,tkip. HIT — 6.

Cependant on avait dit au roi que les hérétiques se réunissaient en grand nombre , sept ou huit cents et plus ; qu'ils construisaient des forts et des retranchcmcns ; que déjà il faudrait deux mille

hommes pour les réduire, qu'un peu plus lard un grand déploiement de forces deviendrait nécessaire.

D'un autre coté l'évéque d'Aix vint trouver le président Chassanée pour lui déclarer l'intention des -prélats de contribuer aux frais qu'exigerait l'exécution de l'arrêt de Mérindol , pour lever ses scrupules et le décider à mettre fin à ses ajournemcns. Le président objecta que l'arrêt d'Aix avait été donné plus pour tenir les luthériens en crainte que pour leur destruction. « Je crois , Monsieur, répondit l'évéque, que les gentilshommes qui étaient l'autre jour au banquet vous ont gagné ou pour le moins ébranlé.» Le président répondit que l'arrêt du parlement n'était pas définitif à proprement parler ; que les lois et ordonnances du royaume n'en permettaient pas l'exécution sans autre forme de procédure , et que trop de précipitation aurait pour résultat immanquable de mécontenter le roi. L'évéque connu par la ruse et la séduction de son langage, fit valoir tous les ressorts de son éloquence, mit en avant des argumens spécieux sur la raison d'état , sur le respect du à U religion : employa tour-à-tour la flatterie , les

promesses et les menaces. « Si le roi dans le premier moment trouve mauvais qu'on ait exécuté l'arrêt de sa cour souveraine en Provence , nous le lui ferons trouver bon avec le temps , disait-il , nous avons des amis auprès de lui, et les cardinaux sont pour nous. » Le président se débattit en vain contre les artifices de 1 evèquc , il fallu céder.

Les capitaines furent donc mandés , la Provence retentit du bruit des tambours, et les gens de pied et de cheval commencèrent à sortir d'Aix. Les habitans de Mérindol tremblans , consternés , se recommandaient par de ferventes prières à Celui qui semblait les abandonner. L air retentissait des cris de toute une population. Les hommes chargeaient sur leurs épaules tout ce qu'ils pouvaient emporter , emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfans éplorés , les villages étaient devenus déserts : quand tout-à-coup , les troupes qui s'étaient mises en marche se retirèrent , conlre ordre avait été donné. Les Vaudois sortirent de leurs bois et de leurs montagnes pour rentrer dans leurs maisons, et tout redevint calme et tranquille.

Jacques Raynand ,

Seigneur d'Alêne.

Henreat les miséricordieux , car ils obtiendront miséricorde.

ÉT»g. mIoo Si fctlieo , rtup. Y— 7.

Cette retraite subite était due à Jacques Ray-

naud, seigneur d'Alenc , gentilhomme d'Arles,

aussi instruit dans les saintes lettres, dit l'historien,

que savant en droit civil. Ému de pitié pour

tant de malheureux qu'on allait sacrifier , et dans

le sentiment qu'une grande injustiee allait se commettre , il était allé trouver Chassanée , et lui avait prouvé que eelte manière de procéder par voie de fait contre des accusés non entendus , et sans distinction des coupables et des innocens , était contre toute forme légale et contre lout droit naturel. Entre autre argument, il se servit d'une histoire assez plaisante arrivée à Autun au célèbre jurisconsulte , pour lui démontrer d'autant mieux ce que l'arrêt avait de notoirement inique , soit dans la forme , soit dans le fond :

« Qu'il me soit permis, lui dit-il, en substance, à la fin de son discours , de vous rappeler un fait auquel vous avez eu part et que vous même rapportez dans votre livre intitulé : Calalogus glorûv mundi. Pendant que vous étiez avocat du roi, une multitude de rats désola lebaillage de l'Auxois ; on se pourvut pardevant l'oflicial du diocèse pour les faire excommunier. L officiai , ouï la plainte du procureur fiscal , ordonna que les rats seraient cités à son de trempe dans les carrefours d'Autun. Les trois jours expirés, le procureur fiscal prit défaut et demanda que l'on fit droit sur l'exeom-

munication. 11 fut délibéré qu'aux dits rats absens serait pourvu d'un avocat , attendu qu'il s'agissait de leur ruine totale. Vous vous chargeâtes de leur cause , et fîtes voir que la citation était nulle. Les rats furent donc cités aux prùnes des paroisses où ils faisaient dommage. Après la citation, le procureur fiscal ne manqua pas de se montrer , mais vous représentâtes que les chats étaient en embuscade sur les chemins, que les défaillans n'avaient que de trop justes raisons d'absence.

» Ce plaidoyer , dans une manière burlesque , vous fît beaucoup d'honneur , parce que vous y montrâtes adroitement avec quelle retenue l'on doit agir dans les procédures criminelles. Vous donc qui avez enseigné les autres , ne voulez-vous pas prendre conseil de vous-même et de votre livre? Ah ! Monsieur , il ne s'agit point ici de rats, mais d'hommes et de chrétiens. » Le discours du seigneur d'Alenc frappa le premier président qui fit aussitôt rappeler les troupes, et c'est à dater de cette époque qu'il fut gagné définitivement à la cause de la tolérance dont il se montra le défenseur jusqu'à sa mort. 1

i Nicolaï , déjà cite.

L'Enquête

Je sois le cep et tous en êtes les larniens ( dit Jésus-Omsl ) : celoi qui demeure eu moi , et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits ; car hors de moi , vous ue pouvez rien faire.

fan*. ulMStJ«n,«hap. ÏT-5

L'arrêt de Mérindol dont le bruit avait retenti dans toute la France et à 1 étranger , pan int à la connaissance du roi , mais peut-être bien moins par la voix publique que par les réclamations des

seigneurs qui craignaient pour leurs propriétés cultivées par les Vaudois. Ce monarque se saisit immédiatement de cette grave affaire , et chargea Dubellay, seigneur de Langeai, son lieutenant dans le Piémont, de lui expédier copie de l'arrêt, et d'y joindre les informations les plus précises sur les habitans de Mérindol et généralement sur tous les Vaudois de Provence. Les deux députés envoyés sur les lieux , firent au seigneur de Langeai un rapport « sur les injustices , pilleries et concussions dont usaient journellement les juges , tant ecclésiastiques que séculiers contre les Mérindolins et autres. » Relativement à leurs mœurs et ù leurs doctrines religieuses, ils déclarèrent que « la plupart des Provençaux affirmaient qu'iceux persécutés étaient gens de grand travail , et que depuis deux cents ans ils s'étaient retirés du Piémont pour venir habiter en Provence , et avaient pris, à titre d'amphitéosc et ébergement, plusieurs hameaux détruits par la guerre et autres lieux déserts et en friche , et que tant bien avaient travaillé qu'es lieux où ils habitaient il y avait abondance de blé, vin , huile, etc., et grand bétail dont tout le pays à (environ était soulagé;

niais qu'auparavant qu'ils vinssent habiter au pays, le lieu de Mérindol amodié eouslumièrement pour environ quatre écus par an, était venu à plus de trois cent cinquante écus d'amodiation annuelle au seigneur, et qu'ainsi était de Lourmarin et plusieurs autres lieux de Provence déserts et exposés à brigandages avant que les susdits vinssent y habiter. » Ils trouvèrent aussi par information faite au pays que « les dits de Mérindol et autres persécutés étaient gens paisibles , travailleurs , aimés de tous leurs voisins , gens de bonnes mœurs, gardant leurs promesses, ci payant bien leurs dettes sans se faire plaidoyer , ni tracasser; gens charitables , ne permettant qu'aucun d'entre eux eût nécessité ; aumôniers aux étrangers et aux pauvres passans selon leur pouvoir. Ceux mêmes du pays de Provence affirmaient aussi que ceux de Mérindol et autres persécutés étaient connus entre les autres du pays parce qu'on ne pouvait les induire à blasphémer ou nommer le diable , ni aucunement jurer si ce n'était en jugement, eu passant quelque contrat. On les connaissait pour ce que quand en compagnie on tenait propos inconvenans ou blasphèmes ci ntre Dieu ,

ils se départaient incontinant de cette compagnie. Nous ne savons autre chose contre de telles gens, sinon que, disent ceux de Provence, quand ils vont dans les marchés ou dans les villes , on ne lesVoit guère aller à moustier, et s'ils y entrent, ils font leurs prières sans regarder ni saints ni saintes, et que par les chemins ils passent devant les croix et les images sans faire aucune révérence. » Les prêtres aussi attestaient qu'ils ne faisaient dire aucune messe , ni libéra me , ni de profundis et qu'ils ne prenaient point d'eau bénite, et même si on leur en baillait dans les maisons, ils ne disaient pas grand merci. Qu'ils n'allaient pas en pélérinage gagner les pardons , qu'ils ne faisaient signe de croix quand il tonnait, mais seulement regardaient au ciel en soupirant , et ils s'agenouillent et prient sans se signer , ni prendre eau bénite ; qu'on ne leur voyait aucune offrande ni pour les vivans ni pour les morts. 1 »

Le roi, après avoir lu le rapport du seigneur de Langeai, donna le 8 février 1541 , ces nouvelles lettres patentes :

1 Reyneru* contra VaUlenses. Catalogua testiumveritatis, t. i , liv. xv , p. 557. — Bouche. ( Essai. ) t. il , p. 83. — Aubcry. — De Thou.

Renier Christ ou mourir

Conduisez-vous comme étant libres , uon eu faisant servir votre libellé de prétexte pour mal faire ; mais comme des serviteurs de Dieu.

i« Ép. de SU Pierre, dup. 11—16.

François, par la grâce de Dieu, roi de France, comte de Provence , Forcalquier et terres adjacentes , à nos amés et féaux, les gens tenans notre Cour du parlement au dit pays de Provence , séant à Aix , Salut et dilection. Comme nous ayons entendu qu'aucuns dévoyés du bon chemin delà foi et religion

chrétienne qu'on appelle Vaudois se soient assemblées en quelques endroits de nos dits pays de Provence , ou ils continuent en leurs erreurs par la séduction d'aucuns malins esprits, à quoi est le besoin donner bonne et salutaire provis-ion , afin que ce venin ne procède plus avant : savoir vous faisons que nous inclinant plus volontiers à miséricorde et clémence qu'à rigueur de justice, et voulant plutôt essayer par la voie de douceur et de remontrance , de retirer et redresser les dits dévoyés à la voie du salut que par rigoureuses punitions , les faire tomber en désespoir : attendu mémemeni la grande multitude de ceux que l'on dit être touchés en ces fautes et erreurs , et que l'on peut espérer que par la bonté de Dieu , notre Créateur, ils se réduiront plutôt à la voie de salut que d'être hors de la congrégation des bons chrétiens et fidèles y et demeurer continuellement en la crainte de la rigoureuse justice tant de Dieu que des hommes; nous , à ces causes, avons donné et donnons par les présentes , grâce , pardon et rémission en tant qu'à nous est , aux dits Vaudois , et les avons quittés et quittons de toutes peines et offenses et de toutes puniiiotis et condamnations qu'on leur pourrait faire tant en leurs biens en vertus des jugemcns donnés ou à

— or, —

donner y pourvu toutefois que dans trois mois, après l'insinuation de ces présentes à eux duement faites , t7* fassent abjuration et rénonciation solennelle , et telle qu'elle est requise à tous erreurs et fausses doctrines, lesquelles ils sont tombés par ci-devant. Dont ils se départiront entièrement, et promettent vivre caiholiquement et fidèlement, ainsi qu'il est requis et nécessaire à tous bons chrétiens et catholiques , vivant selon la loi de Dieu et de F Eglise; et, à cette fin, et pour entendre s'ils voudront user de notre présente grâce et miséricorde, voulotis qu'ils puissent venir ou envoyer par devers vous jusqu'à tel nombre de personnes qui sera par vous avisé et ordonné en pleine sûreté, tant pour aller séjourner que pour retourner, sans ce que durant le dit temps il leur puisse être donné aucun destourbier ou empêchement en leurs personnes et biens , en quelque manière que ce soit , et où ils n'en voudraient user , et demeurant en leur obstination, vous en ferez faire telle punition que verrez au cas appartenir , et de ce faire, vous avons donné et donnons pour autorité commission et mandement spécial , par ces présentes. Par lesquelles, mandons et commandons à tous nos justiciers , officiers et sujets, soient gens de guerres ou autres qu'à

vous , vos commis et députés , ils prêtent et donnent toute l'aide , faveur, assistance dont ils seront par vous et vos dits députés requis.

Donné à Fontainebleau, le 8me jour de février , l'an de grâce 1541, et de notre règne le 27 roe , ainsi signé par le Roi, comte de Provence.

Bavard. 1

Ges lettres patentes, très-intolérantes d ailleurs, puisqu elles renfermaient en définitive un ordre d'abjuration avec menace , furent néanmoins généralement considérées comme favorables aux persécutés dans la situation grave où ils se trouvaient. Par ces lettres , en effet , le roi pardonne à tous les Vaudois , soit de Mérindol, soit des autres villages; il leur est accordé trois mois pour se convertir, et , ce qui fut surtout remarqué , il est enjoint de ne procéder contre eux que lorsque leur hérésie serait constatée par bonne et suffisante information. Aussi ces lettres excitèrent le mécontentement des fanatiques et restèrent secrètes assez

1 Bouche , T. il, p. 612. — Pièces concernant l'affaire de Mérindol en 1540. Mss. n<> 798. Bibl. d'Aix.

longtemps. Enfin on se décida à les signifier, à regret à la vérité , aux personnes détenues à Aix pour cause de religion et encore moyennant un écu par copie ; cependant les greffiers et autres gens de loi voyant qu'ils réussissaient à les vendre, imaginèrent den expédier quatre à cinq mille doubles , et de forcer les gens à les acheter. Le parlement ayant eu connaissance de cette vexation d'un nouveau genre, « ordonna que les lettres royales seraient affichées, que ceux qui en demanderaient des doubles, les paieraient cinq sous , mais que personne ne serait contraint d'en prendre.» Il ajouta que « lous les suspects d'hérésie eussent à se présenter pardevant la cour dans le délai de trois mois, » Les Mérindolins firent requête pour obtenir d'être dispensés de se présenter personnellement , « ce qui serait pour eux grand peine , coût et impossible. /« Ils envoyèrent à Aix François Chaix et Guillaume Armand pour supplier la cour, au nom de tous , d'avoir égard à leur cause tant pitoyable; ils demandèrent aussi qu'on leur fit connaître leurs hérésies-, qu'ils se croyaient chrétiens apostoliques de père en fils depuis Jésus-Christ ; qu'ils en appelaient à la Bible. Le président Chassanéc prit à

pari les deux députés, et leur dit avec bonté qu'ils pouvaient être bien sûrs qu'il ne leur voulait aucun mal , « mais , en bonne foi , mes amis , ajouta-t-il, est-il nécessaire d'informer sur vos hérésies ? Est-ce qu il n'est pat» de notoriété publique que vous ne vivez pas selon les ordonnances de l'Eglise catholique romaine ? vous-mêmes ne déclarez-vous pas que vous rejetez le culte de la Vierge et des saints ; que vous regardez le pape comme un simple homme ; que vous pouvez croire ou refuser de croire selon votre caprice. » Les députés insistèrent d'autant plus pour qu il leur fût permis de donner leurs articles de foi par écrit : « Nos ennemis, disaient-ils, profitent de l'ignorance de chacun pour nous supposer les doctrines les plus extravagantes. » Le président , après quelques observations j sur ce qu'il n'avait reçu aucun pouvoir pour la déclaration qu'ils voulaient adresser , finit cependant par consentir à ce qu'ils désiraient, c'est-à-dire à soumettre lui-même au parlement un acte officiel de leurs doctrines et de leur manière de vivre. Après le retour des dépirtés, un synode général fut convoqué à Mérindol ; on fit venir un notaire de Malcmort,et lacourd'Aix reçut bientôt

la déclaration suivante , modèle touchant de modération et de piété chrétienne. ' Nous avons été assez heureux pour la retrouver en entier aux archives dWix.

i ffisl. des Martyrs ,L. III t f. 145. — Bouche , T. il p. 612. — Gaufridi.

Profession de Foi

J'ai cm, c'esl pourquoi j'ai parle.

* Ép. de St Paul aw brialhieas , rbii. 1T — 43

« Supplient humblement André Meinard , Martin

Meinard , Pierre Rey , et généralement tous les habi-

tans de Mérindol tant hommes , femmes , filles que

petits enfans , déclarés et nommés en certain

arrêt donné contre eux le mois et jour contenus au dit

arrêt, 1540, et autres de ce pays de Provence, pour

lesquels le roi notre sire a donné et envoyé lettres pa-

lentes de pardon et rémission. Très-honorés seigneurs , les grandes fâcheries , travaux , pertes et tourmens tant à nos biens , notre honneur qu'à nos personnes qu'avons endurés et soufferts depuis Tan 1531 jusqu'à la présente année 1541 , par les faux rapports et accusations qu'on a faits à rencontre de nous, nous incitent et par nécessité, contraigneroent de rechef, vous supplier , combien que par plusieurs fois ayons été éconduits, que votre bon plaisir soit pour l'honneur de Dieu , bénignement écouter notre humble et chrétienne requête, avec certain et véritable avertisse- . ment que nous vous ferons en saine conscience, prenant Dieu qui voit et connaît toutes choses en témoin , à celte fin que dorénavant vous nous mainteniez en droit et équité comme ceux qui doivent administrer justice tant à pauvres qu'à riches sans faveur. »

« Premièrement, partant que toutes molestes et persécutions qu'on a faites contre nous viennent à cause de la religion , nous confessons devant Dieu et devant vous et tous princes chrétiens en quelle foi et doctrines nous sommes et voulons vivre. Et premièrement , en la sentence et opinion de la religion et Eçlise chrétienne, nous nous accordons totalement; car pour la règle seule de notre foi , nous avons le*

vieux et le uouvcau Testament , et nous accordons a la générale confession de foi avec tous les articles qui sont contenus au Symbole des Apôtres. Nous ne sommes point ni ne voudrions être enveloppés d'aucune erreur ou hérésie condamnée par l'ancienne Église, et

tenons tous les enseignemens qui ont été approuvés

par la vraie foi ; nous nous tenons être corrompus et perdus par le péché originel , et que de nous-mêmes nous ne pouvons faire aucune chose que pécher, À quoi nous vous disons et confessons que le premier et principal fondement de tout bien en l'homme est régénération d'esprit , laquelle Dieu par sa bonté et grâces donne à ses élus, et à cause que tous les hommes de leur nature sont totalement pécheurs, nous les estimons être en damnation et ire de Dieu , sinon ceux lesquels par la miséricorde il réserve. Or , la manière de la délivrance est telle ; il faut recevoir Jésus-Christ en la façon qu'il nous est prêché en l'Évangile, c'est-à-dire qu'il est notre Rédempteur , justice et sanctification. Par quoi nous croyons que par la seule foi ouvrante par charité , nous sommes justifiés , nous défiant de nos propres œuvres , nous rendant du tout à la justice de Christ et à sa régénération; nous tenons que l'homme de sa nativité est aveuglé d'intelligence et dépravé , et , afin qu'il puisse

avoir vraie et salutaire connaissance de Dieu et de son fils Jésus-Christ , il est illuminé du St-Esprit ; et après sanctifié en bonnes œuvres, afin que lui ayant la loi de Dieu écrite dans son cœur , il renonce à tous désirs charnels , à cause de quoi rémission de péché nous est toujours nécessaire , sans laquelle nul ne peut avoir Dieu propice. Au nom seul de Jésus- Christ , seul médiateur, nous invoquons Dieu le Père et n avons d autres oraisons que celles qui sont en l'Écriture Sainte ou à icelles concordantes ; en sentence , nous ne retenons aucune doctrine humaine contrevenanteâ la parole de Dieu, comme satisfaction des péchés par nos œuvres. Les constitutions commandées sans icelle parole de Dieu, avec une mauvaise opinion d'obligation et mérite et toute coutume superstitieuse , comme adoration d'images , pélérinage et telles choses semblables. Nous avons les sacremens en honneur , et croyons qu'ils sont témoignages et signes par lesquels la grâce de Dieu est confirmée et assurée en nos consciences; à cause de quoi nous croyons que le baptême est signe par lequel la purification qu'obtenons par le sang de Jésus-Christ est en nous corroborée en telle façon que c'e6t le vrai signe de la régénération et rénovation. La Cène du seigneur Jésus est le signe sous lequel la vraie commuuion du corps et du sang de Jésus nous est donnée, o

« Touchant les magistrats, comme princes et seigneurs et tous gens de justice, nous tenons être ordonné de Dieu , et voulons obéir a leurs lois et constitutions qui concernent les biens et corps , nous auxquels loyalement voulons payer tributs et impôts , dîmes, cens et toutes choses qui leur appartiendraient, leur portant bonne obéissance en toutes choses qui ne sont contre Dieu. »

« Très-honorés seigneurs nous vous avons touché fidèlement en somme la foi et la doctrine , laquelle nous tenons et n'a autre fondement que la sainte parole de Dieu , seule règle de toute vraie conscience chrétienne. Ce néanmoins avonsété inhumainement affligés en tous moyens , ce qui nous semble être bien âpre entre hommes qui se nomment chrétiens , et nous ne pouvons assez nous étonner de ce que M. le chancelier de France et vous mêmes avez refusé de nous donner commissaires à nos dépends , qui vinssent prendre information sur le lieu , tant de notre vie et mœurs que de notre foi , à cette fin que fussiez avertis et bien informés â la vérité , et soyez certains qu'eussiez trouvés que nous sommes chrétiens et fidèles , et qu'il n'y a rien dans ce monde que tant nous haïssions que sédition. Mais facilement on nous

peut mettre sus tous faux crimes , tant d'hérésie que de sédition ; car il n'y a si méchant ou méchante qui ne soit reçu en témoignage contre nous , voir nos propres ennemis , attendu même qu'il if était loisible à procureur , ni avocat, ni à autre, non pas a nous-mêmes propres de défendre notre cause par la parole de Dieu. On nous accuse aussi que nous sommes désobéi ssans â la justice , pour autant que nous voulons comparaître personnellement quand nous sommes ajournés. Certes nous voudrions obéira la justice, quand ou nous garderait tel droit qu'on fait aux Turcs à Venise, ou aux Juifs a Avignon, ou à brigands et larrons auxquels est permis de se défendre par voie de droit. Mais à nous, tout est fermé, personne n'ose parler pour nous , si non qu'il veuille être nommé fauteur d'hérésie , et un chacun est le bienvenu qui parle contre uous , quelque méchant qu'il soit ; aucun d'entre nous est comparu , lesquels sont demeurés en prison , les autres ont été brûlés, les autres marqués au front d'une fleur de lis ardente , les autres bannis et tous leurs biens confisqués sans vouloir départir aux pauvres femmes et enfans une seule maille. Toutes ces choses considérées avons été tellement épouvantés, que ne sommes osés comparaître pardevant vous , voyant le traitement qu'on a fait aux autres. Vous savez ,

très-konorés seigneurs , que quand M. le président et ceux qui ont été envoyés de votre part sont venus en nos maisons et villages qu'ils n ont point vu ni rebellions ni répugnance. 11 est vrai que voyant qu'on menait des gens d'armes , un prévôt , un bourreau et des cordes , nous avons été effrayés et abandonnâmes les maisons , nous retirant aux bois, cavernes et rochers, pour sauver nos pauvres vies ; là où nous avons enduré plusieurs nécessités , et nous semble bien étrange qu'on nous appelle séditieux â cotte cause. Quant à ce qu'on nous veut imposer d'être séditieux , à cause d'aucun bétail qui fût ôté des mains d'un nommé Pacquot , qu'il avait raviâ certains personnages; en ce, Ton nous fait tort , car le dit bétail eût été nôtre. Quant nous l'aurions recoux , nous n'eussions fait dommage , et ne penserions avoir offensé personne , attendu que le dit Pacquot est un homme vagabond , malfamé , dissipateur de biens , et qui n'avait aucune commission de ce faire. Pareillement , on nous charge d'avoir ôté des prisonniers aux officiers de la cour , ce que n'avons fait ; et c'est à cause qu'auprès de la cour , ainsi qu'aucune gens portant armes , tant à pied qu'à cheval , avaient pris des prisonniers par les maisons et champs , entre lesquels emmenè/ont prisonnières deux jeunes filles» , ce que voyant leurs

pareil» » ainsi qu'un nous a dit , craignant que déshonneur ne se fit à leurs dites filles , comme a été fait autrefois par telle manière de gens , vindrent en défense à ceux qui les emmenaient , lesquels les laissèrent aller sans coup frapper. Il n'y a personne qui de notre su ou consentement ait entrepris ni fait chose contre le roi , notre souverain prince, ni contre aucun de ses officiers ; mais sommes et voulons être très-loyaux et ohéissans sujets au roi , notre sire, et quand sa royale majesté nous voudrait bénigncmcnt donner audience , il connaîtrait que quelque pauvres que nous soyons , que sommes chrétiens et obéissans sujets à la royale majesté , et espérons que notre Seigneur donnera âconoaitre notre innocence pour les grands torts qu'on nous a faits jusqu'à présent.

a Touchant ce qu'on nous charge , que nous nous sommes retirés aux fortes villes et châteaux, nous prenons Dieu à témoin et tous ceux du pays , qui savent que nous ne nous sommes retirés ni en ville , ni en château , même n osions pas demeurer dans nos maisons -, mais comme pauvres oiselets qui fuient devant l'épervier , nous nous sommes retirés au mieux qu'avons pu dans les bois , cavernes et rochers, pour donner lieu a Tire des hommes , craignant la fureur

du peuple qui était tellement enfla mé contre nous , qu'il semblait qu'ils nous dussent tous abîmer , ce qu'ils eussent fait sans la grâce de Dieu , sous le prétexte duquel nous nous étions humblement soumis. Et par cela , honorés seigneurs , ne devons être nommés séditieux , voyant que nous n'avons fait autre chose , si non fuir , et pensons qu'il n'y a prince , ni seigneur, ni aucune gens de bon jugement qui en cela justement nous puisse blâmer , vu qu'on a fait mourir plusieurs des nôtres , tant en prison que par le feu , et qu'on en a banni plusieurs avec confiscation de tous leurs biens ; et qu'arrêt a été donné de nous brûler tout vif; nos femmes et enfans bannis , sans qu'ils puissent emporter aucun bien , meubles; que notre village fût rasé et que le lieu fût rendu inhabitable. Toutes lesquelles choses assemblées , nous ont tellement épouvantés et effrayés , avec les souffrances qu'avons endurées , que c'est merveille que de peur ne soyons morts. Mais Dieu qui est le Père des désolés , nous a consolés , et nous semble par la fuite qu'avons faite sans porter dommage â aucun , étant pressés en la manière susdite , que personne ne nous peut à juste cause accuser de sédition. Quant à ce qu'on nous a chargés qu'il y a entre nous des gens d'armes , lansquenets e! piémon-

— IlOtais , ainsi qu'on nous a récité , nous ne savons que cela est , et il n y a homme qui puisse dire en vérité qu'homme de guerre , ni pi é mon tais , ni lansquenets soient venus à nous ; mais ceux qui ont informé le roi , notre sire , et vos magnificences , de telles faussetés et mensonges , tâchant par ce moyen nous faire ruiner; certes, très-honorés seigneurs , on peut bien dire tout ce qu'on veut â l'encontre de nous , car nous n avons aide , ni moyens de nous justifier , ni devant le roi , ni devant vous , à cause qu'il n'y a personne qui ose parler pour nous ; car il n'est question de plaider avec nous , sinon par le couteau et le feu ; mais nous avons notre totale confiance en notre bon Dieu qui voit nos afflictions et les injures qu'on nous a faites , qu'il nous suscitera quelque Esthcr , laquelle déclarera au roi notre innocence , et que les traitres et les faux témoins qui ainsi pourchassent notre ruine , tomberont en la fosse qu'ils nous préparent , ainsi qui avint au traître Aman qui voulait faire mourir en un jour tout le peuple de Dieu. Véritablement nous désirons que ceci vous soit présenté , non-seulement à vous , mais au roi notre sire ; mais il n'y a eu homme d'entre nous qui les ait osé présenter , craignant d'être pris et brûlé , et ne doutons que si nous eussions eu moyens de les vous

faire présenter , et qu'il vous eût plu hénignement les lire et entendre , qu'émus de pitié humaine et charité chrétienne , vous eussiez fait vous-mêmes la remontrance au roi , notre souverain prince , de nous mettre en liberté , avec défense â tous d'ainsi plus ne nous molester. Et par ce moyen , nous eussions pu labourer et cultiver la terre , laquelle demeure vide , pour nourrir nos pauvres femmes et enfans , qui sont en grande disette et souffrances. Ce que nous avonsespérance de faire à l'avenir, attendu le vouloir du roi , lequel a envoyé , selon qu avons entendu , certaines lettres patentes de pardon et rémission , et par icelles déclare qu il veut que nous soyons traités amiahlement par douces paroles et bonnes remontrances. S'il vous appert par notre réponse , qu'en quelque point nous soyons errans , et pour ce que par les dites lettres vous est mandé , que vous ayez à faire et accomplir le tout- selon leur forme et teneur, sans y faire aucune difficulté, le plus tôt en la meilleure diligence que faire se pourra. Ce considéré, plaise à vos bénignes grâces , faire exprès commandement à tous gens de quelque qualité qu'ils soient de ne nous plus molester, tant en nos personnes que biens , attendu que voulons vivre selon la foi en Dieu et de l'Eglise chrétienne. Ce que le roi , notre sire , désire de nous ,

vous suppliant qu'il vous plaise avoir égard a notre pauvreté , car nous avons été avertis que déjà aucuns se sont présentés qui ont fait de grands frais et dépens , et aucuns autres qui sont détenus aux prisons par feintes paroles, on leur a fait dépenser plus de quinze écus par homme , sans que cela leur ait encore rien proûté. Parquoi nous pouvons dire que les lettres reviennent plus au profit des avocats, procureurs , greffiers et autres gens que non point de ceux pour lesquels elles sont données. A quoi , si Ton voulait continuer , nous tâcherons par tous moyens que le roi et vous et tous les bons chrétiens seront avertis , afin qu'ils prient Dieu qu il nous donne patience, et aux pauvres prisonniers qui n'ont mangé que du pain et bu que de l'eau et ne demeurent que pour les dépends. A ce priant très-humblement le Père de miséricorde qu'il fasse que la vérité soit connue, et qu'il change le cœur de nos ennemis, et nous veuille tous unir en une foi , en une loi , en un baptême , reconnaissant et confessant un Dieu et un Sauveur Jésus-Christ , auquel soit honneur et gloire éternellement.

« De Mérindol, le 6 d'avril mdxxxxi, en témoins de ce , nous avons mis le scel accoutumé de faire

à notre village de Mérindol,en présence d'Antoine Michel du lieu de 1 evéché d'Embrun , et André Dubois du lieu de Collarau , et au-dessus est écrit, forme approchante du cachet ou sccl , étant au pied de la requête, et à côté est représenté et appliqué la marque ou figure du dit cachet, 1 et audessous est l'apostille de la cour sur la dite requête, en ces mots : Soit montré au procureur général du roi. Fait à Aix , au parlement, le 7me jour d'avril mdxxxxi, signé Boissony. Et au-dessous est la réponse des gens du roi en ces termes :

« Requérons que la cour commette deux de MM. les conseillers d'icelle pardevant lesquels les supplians soient tenus de dire et déclarer s'ils se veulent aider de certaines patentes du roi en forme de grâce , rémission et pardon donnes et octroyés par le dit seigneur aux Vaudois de ce pays de Provence , par ce fait et ouïe leur déclaration être procédé ainsi qu'il appartiendra par raison, et cependant que l'original de la dite requête demeurera pardevant le greffe de la dite cour , et copie

1 Représentant un V.

collationnéc à l'original d'icclle soit baillée aux supplians ce 7 me avril 1541. Signé Garçonnet , avocat du roi , et Piolenc , procureur du roi.

» Par l'ordonnance de la cour au pied des dites conclusions, la cour permet aux supplians de pouvoir venir séjourner et retourner à la ville d'Aix jusqu'au nombre de dix , aux fins de déclarer s'ils veulent et entendent s'aider et user des lettres de grâces , rémission et pardon sur ce octroyée par le roi. » 1

Les principaux de Mérindol envoyèrent leur confession de foi aux syndics d'Avignon, à l'évêquc de Cavaillon et au roi lui-même. Le roi qui s'attendait à un tissu d'absurdités , peut-être même à des blasphèmes , en fut extrêmement surpris , au point qu'il demanda aux assistans quelles erreurs ils y découvraient, et nul n'osa , dit-on , ouvrir la

1 Plaidoyers, arrêts et autres procédures sur le fait de ceux de Cabricrcs et de Mérindol de Provence , depuis fan 1540 jusqu en 1554. Mss de la bibl. du roi qui sont parmi ceux de Lomcnie , réunis par Nicolaï , de l'académie des Inscriptions. Mss n° 204. Bibl. d'Aix.

bouche pour le contredire. 1 Les habitans de Cabrières ( des états du pape ) firent aussi leur profession de foi qu'ils envoyèrent avec une requête au cardinal Sadolet , évêque de Carpcnlras.

1 Roman. ( Essai, ) — Dumoulin , Hist. de lu Monarchie française. — tJist. des Martyrs.

Sadolel

Htoreni ceni qoi procurent U pai\ , car ils seront appelés entas de Dicn.

ÉiAnjr mUi 31 ktkiM, rfap. T — 9.

Sadolct était un homme de bien , ses talens et ses vertus évangéliques lavaient placé très-haut dans l'esprit de ses contemporains. Admis au conseil suprême du siège pontifical, s il avait été écouté le principe de tolérance aurait toujours prévalu. Bienfaiteur de son diocèse et chrétien

avant lout , il eut le courage de protéger ceux que dans ses croyances catholiques, il pouvait considérer comme adversaires et qu'on lui avait sans doute appris à maudire. Il osa écrire au pape qu'il était étonnant qu on poursuivit avec tant de rigueur les luthériens vaudois , tandis qu on laissait vivre en paix les juifs ennemis du nom de Jésus , et qui jouissaient de richesses dont ils dépouillaient les chrétiens par leurs concussions et leurs usures. 1

Les Vaudois curent lieu de bénir sa mémoire.

11 reçut avec indulgence la requête des notables de Cabrières et leur confession de foi dont il se contenta de blâmer certaines expressions trop énergiques contre les prêtres. L'on a conservé dans le pays le souvenir de ces paroles rapportées entre autres par De Thon :

« 2 II est vrai que des hommes inconséquens ont répandu sur votre compte des choses qui

1 De Haitze, mss. T. v , p. 67. Bibl. de Marseille. — Dictionnaire hist. , édit. de 1767 , au mot Sadolet.

2 Certum guident eut , levés homines quœdam de vobis sparsisse

mériteraient de graves répressions ; mais lorsque nous avons recherché avec plus de soin la chose elle-même , nous avons trouvé que ce n étaient que de noires calomnies et de fausses incriminations. 1 Quant à moi , je serai marri , si on vous détruit comme on la entrepris , et afin que vous entendiez mieux l'amitié que je vous porte , je me trouverai un tel jour en ma maison de Cabrières , et là , vous pourrez venir et vous en retourner sûrement en petit ou en grand nombre , sans que nul vous fasse déplaisir , et je vous avertirai de ce qui semblera être à votre salut et profit. »

Peu de temps après, le cardinal prouva quelle était la sincérité de ses paroles. Déjà l'armée du vice-légat d'Avignon s était mise en mouvement pour investir Cabrières , cette armée à la tête de laquelle , dit l'historien de la Provence , se trouvaient des religieux et des «prêtres chargés non d'instruire mais de tuer , quand , par la plus généreuse intervention , le digne pasteur détourna

1 Meros calumnias et falsas criminationcs fuisse

Camcrarius , luguhris narratio.

pour cette fois le meurtre et le pillage, i Sadolet prêt à quitter son diocèse pour se rendre à Rome où il était devenu l'homme nécessaire , réunit avant de partir les habitans de Cabrièrcs et la plupart de ses fermiers qu'il choisissait de préférence parmi les Vaudois , et leur déclara qu'aussitôt arrivé à sa destination , il communiquerait leurs articles de foi, et travaillerait avec les cardinaux à faire une bonne réformalion. Il les avertissait d'être prudens , qu'ils avaient beaucoup d'ennemis ; qu'il se souviendrait d'eux. Le cardinal Sadolet , par ses projets de réforme et par ses efforts pour les réaliser, a justifié la qualification d'hérétique qui lui était donnée de son temps. 2 « Nous voudrions , disait-il , dans un mémoire confidentiel imprimé avec ses lettres , 5 nous voudrions maintenant achever notre livre sur

1 Bouche, (Essai) , t. il , p. 82. — Bouche, T. il, p. 612. — Papon , T. IV, p. 107.

2 Ilisf. gênérale n jles Cardinaux. Paris. 1647. Partie iv, p. 58. — Deux Traité» de Sadolet , sous Paul m , publics par Bonncti.

3 Tom. v, édit.de Rome, de 1640. — Voir J. -F. André, ffist. des Recteur a pontificaux , dans le Comtal-J'cnnissin.

la réforme des mœurs du peuple chrétien et surtout de l'ordre sacerdotal ; mais , hélas ! la pesanteur de notre âge qui s élève à soixante-dix ans , nos infirmités , les travaux de notre ministère nous empêchent d'y mettre la dernière main. » Appelé à Rome pour travailler à l'œuvre de la réformation , Sadolet ou plutôt Sadoleto, comme le nomme l'auteur auquel nous empruntons ce paragraphe , mourut presque subitement dans le palais de Sainte-Marie , après avoir reçu les sacremens avec une piété profonde. Plusieurs historiens ont donné à entendre que le saint évèque aurait été empoisonné par ceux qui redoutaient la réforme des mœurs dont il donnait de si beaux exemples, j

i Même auteur, p. 118.

Les Entons de Mérindol.

Je le loue , 6 père ! Seigneur du ciel et de la lerre , de ce que tu is cache ces choses aux sages et aux intelligens , et que tu les as révélées aux enfans.

ÉiMg. stUt SI 1k , tbp. I— !1

De nouvelles lettres patentes du roi commettaient deux censeurs de la cour d'Aix pardevant lesquels les supplians étaient tenus de déclarer s ils voulaient faire usage des grâces et rémissions

avant qu'il fut procédé contre eux. En conséquence de ces lettres, il fut décidé que des commissaires et des ecclésiastiques seraient envoyés pour convaincre les Vaudois et les faire rentrer au giron de l'Église. Jean Durandi, avec un secrétaire, l'évèquedcCavaillon et un docteur en théologie, furent chargés de cette mission. 1 Mais l'évèquc jaloux de confondre tous ces hérétiques illettrés , devança 1 époque et arriva seul avec le docteur. Il exigea d eux une abjuration générale, promettant en retour sa protection , et comme ceux-ci voulaient savoir ce qu'ils devaient abjurer , 1 evôque répondit qu'il n'était pas besoin de tant de paroles , qu'il s'agissait d'une abjuration de tous en masse. Les Vaudois demandèrent que la confession de foi qu'ils avaient envoyée fût lue et contredite par la parole de Dieu. Le docteur demanda à voir cette confession ; 1 evèque qui l'avait tenue secrète , en lut quelques articles , et s'écria : « Que voulez-vous plus de remontrance , cela est plein d'hérésies ! » Cependant le docteur jugeant qu'une profession de foi écrite et avouée par toute une population, mé-

i Papon , t. iv . p. 108. — Gaufridi , t. 1 , p. 465.— Hist. des Martyrs , L. 111 , f. 139.

ritait d'être examinée , demanda un délai pour en confronter chaque article avec les textes de la Bible. Ils s'en retournèrent donc , levéquc très-mécontent du théologien qu'il avait amené avec lui pour le soutenir et non pour faire uaitre des incidens. Aussi revint-il quelque temps après , mais accompagné seulement de quelques serviteurs et abbés. Réduit à ses seules forces, il voulut en essayer la puissance dans cette seconde visite ; il Ut venir les enfans grands et petits, et leur jeta quelqu argent. Camerarius nous instruit en détail de la scène qui se passa entre l'évêquc convertisseur et les enfans du bourg vaudois-, nous la reproduisons ici mot par mot , en lui conservant sa forme diuloguée.

rÉvêquc Je Cavaillon.

Récitez-moi le Pater et le Credo.

Les Enfans ( après avoir récité. }

Nous ne pourrions expliquer cela , ni rendre raison de notre foi qu'en français.

L'Értque.

Il n'est pus besoin de tant de science , c'en esl

assez que vous sachiez et reteniez ces prières en latin; car il y a beaucoup devèques et de curés et même de docteurs en théologie, à qui il suffit seulement de pouvoir présenter une simple paraphrase de l'Oraison dominicale et du Symbole des Apôtres.

André Neinard , syndic de lérindol

Et que servirait, je vous prie, de proférer des mots que Ton ne comprend pas , et de réciter comme un perroquet f psittaci more J le Pater et le Credo? Certes ne ment-il pas et ne se moque-l-il pas de Dieu, celui qui sans les comprendre, se permet de dire ces paroles : Je crois en Dieu , et qui ignore leur valeur !

L'ÉTêqoc.

Et comprends-tu toi-même ce que signifie ces paroles : Je crois en Dieu ?

( Ici André Meinard commence à rendre raison

de sa foi. )

Je ne croyais pas , morbleu ! qu'il y eût tant de docteurs à Mérindol.

André Meioard.

Q uoi! et le moindre d'entre nous pourrait

vous exposer les principes de notre foi , mieux encore que moi-môme ; mais essayez , comme je désire d'en faire Fessai sur un des enfans qui sont ici , ou du premier venu , afin que vous puissiez juger s'ils ne sont pas convenablement instruits.

Ici 1 evêque , qui n était guère dans le cas d'interroger ou de répondre, dit l'historien , cachant sa honte sous un frémissement d'indignation , ne répliqua rien , ce dont s'apercevant l'archi-syndie ou préfet de Mérindol, qui s'appelait Perron Régi, dit : Seigneur , si vous voulez permettre que l'un de ces petits interroge lui-même ses camarades , ils s'y prêteront volontiers , 1 evêque le permit.

Alors l'un de ces enfans , dit encore Caméranus , commença à interroger les autres avec une gravité et une grâce toute charmante, vous l'auriez dit tout-à-fait faisant l'office d'un professeur. Les autres enfans répondaient tour-à-tour à ses questions avec tant d'aisance et de justesse que les auditeurs nen étaient pas médiocrement étonnés.

Un des religieux qui accompagnaient levéque ne put contenir son admiration et s'écria : Il faut que je confesse ici que j ai été souvent à la Sorbonne à Paris entendre les disputes qui se faisaient sur la théologie, mais je n ai jamais appris tant de bien que j'ai fait en entendant ces enfans.

N avez-vous pas lu dans St Luc , lui répondit un des assistans vaudois , ces paroles de Jésus- Christ : « Je te rends grâces , ô mon Dieu ! de ce que tu as caché ces choses aux savans et aux sages de ce monde , et de ce que tu les as révélées aux petits enfans. » 1 L'évéque ayant fait retirer les étrangers, dit gravement aux Mérindolins « qu'il savait bien qu il n y avait pas tant de mal en eux que beaucoup de gens pensaient. Toutefois pour contenter ceux qui les poursuivaient, il était nécessaire qu'ils fissent quelqu abjuration quand il ne devrait y avoir ni notaire , ni secrétaire pour en faire acte par écrit; mais que le bailli et les syndics, au nom des habitansde Mérindol, fissent la dite abjuration générale en ses mains , et qu'en

1 Camcrarius luguln is narratio , L. Il , p. 238 et suiv. — Ilisl des Martyrs.

ce faisant , ils seraient aimés et protégés de tous , mêmes de ceux qui les persécutaient. Le bailli , les syndics et plusieurs amis répondirent que quant à ceux-ci ils étaient résolus de ne consentir à faire abjuration que quand on leur aurait prouvé par la parole de Dieu qu'ils étaient en hérésie. » L'évêque ne sachant plus à quel expédient se rattacher pour atteindre son but , recourut en désespoir de cause , à la flatterie et aux caresses ; il affecta pour les habitans de Mérindol une bienveillance toute paternelle , il reconnut qu on les avait calomniés , il les supplia au nom de leur intérêt de faire, pour la forme et seulement devant lui , une abjuration générale , ajoutant qu'il en garderait le secret; mais ces hommes au cœur droit et sincère repoussèrent avec indignation un pareil acte d'hypocrisie , et levêquc partit plein de colère et de confusion. 1

1 Roman. Essai historique. — Hist, des Martyrs mis à mort , etc.

Pardevant le Commissaire et l Évéqoe

Sanctifiez le Seigneur dans vos cœurs, et soyez toujours prêts à répondre pour votre défense , avec douceur et rrspecJ, à lousceui qui vous demanderont raison de l'espérance que vons avez.

Ép. it 81 Pime , rbjp III —

Quelque temps après , à la sollicitation de l'évoque d'Aix , le conseiller Jean Durandi avec son secrétaire , l'évèque de Cavaillon et un docteur en Sorbonne se rendirent à Mérindol , où accoururent

aussi plusieurs autres personnages , lanl de la noblesse que du clergé. Nous donnons ici tous les détails curieux et caractéristiques de celle conférence. Laissons parler le narrateur :

« A la journée assignée se trouva Durandi , l'évêque de Cavaillon , un docteur en théologie et un greffier avec plusieurs gentilshommes , gens savans , et autres de tous états , qui là étaient venus pour faire cette exécution; et ceux de Mérindol furent avertis qu'Us ne comparaîtront point tous ensemble, mais qu'ils se pourraient retirer vers le moustier pour venir chacun à son tour quand ils seraient appelés. Après quau lieu et en la place accoutumée de tenir la justice , le conseiller Durandi fut assis, et l'évêque de Cavaillon après lui , avec le docteur et le greffier , on appela André Meinard , bailli ; Jenon Romane et Michelin Meinard, syndics; Jean Cabrières et Jean Pallenq , anciens de Mérindol. Ceux-ci se présentant avec tout honneur et révérence , Durandi dit qu'ils n'avaient à ignorer que l'arrêt avait été donné contre eux par la souveraine cour du parlement de Provence par lequel ils étaient condamnés à être

brûlés avec leurs femmes et leurs enfans , et aussi que toutes leurs maisons seraient abattues et le village du tout rasé selon le contenu du dit arrêt. Toutefois il a plu au roi envoyer lettres de grâce par lesquelles il est mandé qu'il ne veut qu'il soit procédé contre eux si rigoureusement; mais que si on peut faire apparoir par bonnes et suffisantes informations qu eux tous ou aucuns d'entre eux par ignorance ou par séduction d'aucun malin esprit fût dévoyé de la vraie religion qu'à tels ou tel soient faites remontrances par la parole de Dieu , et par ces moyens soient réduits ou réduit au giron de l'Église, comme il est plus amplement contenu aux dites lettres. Qu'après plusieurs ordonnances de la dite cour finalement aurait été arrêté que l'évêquc de Cavaillon et un docteur en théologie feront entendre en sa présence les hérésies dont on prétend qu'ils soient entachés , afin qu'après bonnes remontrances à eux faites , ils renoncent aux dites hérésies publiquement et solennellement ; qu'en ce faisant , ils jouiraient de la grâce contenue es lettres du roi notre sire. En après, il demanda que répondez-vous à ce que je vous ai proposé? André Mcinard, bailli,

fit signe aux syndics de Mérindol de répondre, et les syndics aussi signifiaient qu'il appartenait au bailli du lieu de répondre. Dont le conseiller Durandi dit au bailli , qu'il devait répondre le premier d'autant qu'il était en office ; lors le bailli répondit que celle affaire appartenait à la communauté de tout le village, et que parlant c'était aux syndics de répondre les premiers ; toutefois puisqu'il lui avait fait commandement pour y obéir il le suppliait de permettre et octroyer un avocat pour répondre pour eux selon l'instruction qu'ils lui bailleraient , d'autant qu'ils n étaient gens lettrés pour répondre si proprement qu'en tel cas serait requis. Sur quoi le conseiller ordonna qu'il ne répondrait point en cette cause par avocat ni par écrit, mais de leur propre bouebe , qu'il leur permettait bien de parler ensemble étant un peu retirés de la présence du commissaire sans toutefois demander conseil aucun , si non ainsi qu'ils s'aviseraient ^'eux-mêmes. »

« Suivant cette délibération le bailli , les deux syndics et les deux anciens ayant un peu consulté oncomhlp. n'eurent autre avis, si non ouelessvn-

dics parleraient les premiers], et après le bailli , et conséquemment les deux anciens , selon que Dieu leur en ferait la grâce. Incontinent ils se présentèrent dont le conseiller fut ébahi de ce que si soudainement ils avaient arrêté leur avis. Michel Meinard, syndic, commença à répondre priant le conseiller Durandi , 1 evêque de Cavaillon et tous les assistans de lui pardonner, s'il répondait trop lourdement , supportant sa rusticité et ignorance ; il répondit donc comme il s en suit : Nous sommes bien tenus de remercier Dieu de ce qu avec tous ses autres bienfaits , il nous a délivrés de grands assauts , et lui a plu toucher le cœur du roi notre sire , à ce que notre cause soit traitée par justice et non par violence, ni voie de fait, et aussi nous remercions MM. de la cour du parlement de Provence de ce qu il leur plaît admettre justice. Finalement nous vous devons aussi remercier M. Durandi, commissaire en cette cause, d'autant qu'en peu de paroles et bien facilement vous avez proposé la manière par laquelle il vous faut procéder , suivant laquelle je désire entendre de ma part les hérésies dont je suis accusé et chargé , et là on me fera apparoir avoir dit ou tenu propos

contre Thonncur de Dieu ; je le voudrais en tel cas réparer tout ainsi qu'il serait par vous ordonné. Jenon Romane , homme fort âgé , aussi syndic de Mérindol, dit après qu il approuvait tout ce qui avait été dit par son compagnon, et qu il loue Dieu de ce qu'en tout temps et en ses derniers jours il avait vu et ouï ces bonnes nouvelles , que la cause de leur religion serait traitée par la Sainte Écriture , qu il avait ouï dire aux anciens que jamais ils n'avaientpu obtenir des juges de leurs persécutions, d'y procéder en cette manière. Après ces deux syndics, André Meinard , bailli du dit lieu , répondit, que puisque Dieu avait fait la grâce aux deux syndics de répondre au nom de tous , il n était besoin pour lui d'y ajouter. Toutefois qu'il lui semblait bien que leurs réponses devraient être mises par écrit , ce qui n'avait été fait par le greffier qui n'avait fait que rire et se jouer regardant l'un et l'autre en se moquant comme un juvenceau bien peu expert en telles affaires, sur quoi requérons provision et ordonnance du dit commissaire. Durandi en fût marri et reprit rigoureusement son greffier. Puis le faisant approcher de lui commanda qu'il eût à écrire la réponse des dits de

Mérindol de mot à mot sans rien omettre , et luimême commença à dicter la réponse qu'ils avaient faites, et souvent leur demandait s ils n avaient point ainsi répondu. Les prédites réponses mises par écrit , le dit sieur conseiller demanda au bailli de Mérindol s il voulait répondre autre chose, ajoutant qu'il leur savait bon gré de lui remontrer la faute de son greffier , et qu'il parlât hardiment pour la défense de leur cause , à donc le bailli lui dit : Puisqu'il vous plait me bailler audience et congé de parler librement , il me semble qu'en ce jugement il y a faute de partie qui accuse. Si nous avions un accusateur présent, et qu'il fût devant vous pour maintenir les accusations qu'il ferait contre nous , ou souffrir en défaut de son intention , les peines dues à ceux qui sont hérétiques , comme l'Écriture l'ordonne , je pense qu'il serait autant empêché d'accuser que nous de répondre à ses accusations. Après la réponse du bailli , Jean Pallenq, ancien de Mérindol, dit qu'il approuve tout ce qui avait été répondu par les syndics et bailli de Mérindol sans y vouloir rien ajouter. Le commissaire lui dit : Vous n'avez pas tant vécu que vous n'ayez appris pour votre part à répondre

quelque chose pour la défense de votre cause , et Pallenq répondit : Puisqu'il vous plaît que je dise quelque chose , il me semble qu'il est bien difficile que nous puissions avoir victoire ni profit en cette cause, car nos juges, sont nos ennemis. Après Jean , Bruncval , lieutenant du bailli , répondit , qu'il voudrait bien savoir la puissance de M. le commissaire en cette cause , pour autant que le dit seigneur commissaire leur avait donné à entendre qu'il avait puissance de la cour pour leur faire abjurer les erreurs qu on fera apparoir par bonne information qu'ils tiennent , et ce faisant , leur faire jouir des lettres et grâce du roi notre sire , et les quitter de toutes peines et condamnations; mais il ne leur a point donné à entendre, que s'il ne se trouvait pas bonnes informations qu'ils fussent en erreur , que le dit seigneur commissaire eût quelque puissance ou autorité de les quitter et absoudre des dites sentences et condamnations. A cette cause, il requérait qu'il plût au dit seigneur commissaire en faire déclaration , concluant que s'il n'y a information contre eux par lesquelles apparaisse que ceux de Mérindol ont été dévoyés de la foi , ou s'il ne se présente accusateur

contre eux > qu'ils dev aient être absous ce jour et ù plein sans plus les travailler en leurs personnes et biens.

» Ces choses ainsi débattues depuis l'heure de sept heures du malin jusques à environ onze heures , le dit seigneur commissaire les remit à midi après diné , leur commandant expressément de venir à son logis, afin que nullement ils ne communicassent de ces affaires avec les habitans de Mérindol. Environ une heure après midi, les dits de Mérindol étant appelés , leur fut demandé s'ils voulaient dire autre chose sur ce qui leur avait été le matin proposé, et répondirent que non; ce donc le commissaire leur demanda : Que concluezvous pour vos défenses? Les syndics répondirent: Nous concluons qu'il vous plaira déclarer les erreurs et hérésies dont nous sommes accusés. Alors le commissaire demanda à 1 eveque de Cavaillon quelles informations il avait contre eux , et l'évêque luiparlaenrorcille,etne voulut point répondre à haute voix. Ce parlement à l'oreille dura bien demi-heure, dont le commissaire se fâchait et aussi les assistans , enfin le commissaire dit aux

dits de Mérindol que l'évoque de Cavaillon pensait qu'il n'était besoin de leur faire apparoir d'information et que telle était la commune renommée. A cela répondirent les dits de Mérindol qu'ils requéraient que les causes et raisons alléguées contre eux par leveque de Cavaillon fussent mises au procès-verbal. L'évcque insistait au contraire ne voulant que chose qu'il dit ou alléguât fût insérée au procès-verbal. Jean Bruneval, lieutenant du bailli , demanda qu'il plût au seigneur conseiller de faire mettre à tout le moins au procès-verbal que le dit évèquc ne voulait rien dire contre eux qu'ils pussent entendre , et aussi qu'il ne voulait parler [devant le dit seigneur commissaire qu'à l'oreille. L'évcque de Cavaillon persistait qu'il ne voulait être nommé au procès-verbal , et sur ce y eut grande dispute qui dura longtemps. Finalement le conseiller adressa la parole au docteur en théologie , lui demandant s'il avait eu communication de quelques articles dont il fut besoin faire remontrance aux dits de Mérindol. Le docteur répondit qu'il avait bien eu communication delà confession de foi présentée par les dits de Mérindol , et non autre chose. Sur cela le commissaire demanda aux

l'il —

dits de Mérindol s'ils avaient les articles de la confession de foi présentée au parlement de Provence, et aussi celle qui avait été présentée au dit évéque de Cavaillon. Les dits de Mérindol demandèrent que lecture fut faite des dites confessions, et que par la lecture ils entendront bien si c est la doctrine qui leur a été enseignée et si telles sont les confessions par eux présentées. La lecture étant faite publiquement , avouèrent que telle est la doctrine qu'ils confessent et tiennent. Le conseiller demanda de rechef au docteur s'il prétendait qu'il veut aux dites confessions quelques articles hérétiques dont il pût faire apparoir par la parole de Dieu tant du vieux que du nouveau Testament. Le docteur se leva et parla latin assez longtemps , et ayant cessé déparier, André Meinard pria le commissaire qu'il lui plût selon ce qu'il lui avait proposé faire apparaître des erreurs et hérésies dont ils sont accusés, par bonne information ou à tout le moins qu'il lui plaise faire marquer les articles de leur confession que l'évéque et le docteur prétendent être hérétiques , le suppliant de mettre dans son procès-verbal le refus tant de levêquc que du docteur, dont l'un parle à l'oreille et l'autre parle latin , et

que cTiceux les dils de Mérindol n'ont pas encore ouï une bonne parole. Le conseiller leur permit de mettre en son procès-verbal tout ce qui pourrait servir à leur cause; au surplus il remontra qu'il n était nécessaire de faire appeler les autres de Mérindol si on ne voulait leur remontrer autre chose qu'à ceux qui avaient déjà été appelés. 1 »

Cette dernière entrevue comme toutes les autres n amena aucun résultat définitif. Néanmoins les attaques déloyales , les ruses et les subtilités des juges qui vinrent échouer contre la simplicité et les connaissances bibliques de quelques pauvres villageois, firent impression sur ceux qui avaient été présens, parmi lesquels trois docteurs en théologie se vouèrent dès-lors à l'étude de l'Évangile, et devinrent d'actifs propagateurs de cette vérité qu'ils avaient appris à connaître après lavoir peut-être combattue.

i Hist. des Martyrs, déjà citée, L. m, F. 150.— Aubéry , p. 49. — Nicolaï. — Fornery , mss. Carpentras.

Les Représailles

Xe tous Tcngez poinl Toun-mémes , mes biens-aimés, mais dounez lieu à la colère ; car il csl éciil : c'est à moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur.

Ép. de Si Paul mi Roauiai, chip. XII— 19.

Nous n'avons pas cherché dans le cours de notre histoire à réfuter les accusations exagérées et souvent contradictoires dirigées par quelques auteurs contre notre colonie de Provence , dans le

but intéressé de justifier les persécutions quelle a subies. Nous avons pensé que les faits importans et caractéristiques que nous avons exposés disposaient suffisamment en faveur de cette peuplade aux mœurs simples et douces , et Ton peut voir par les citations dont nous n avons pas craint de surcharger nos pages , que ces faits ont été , pour la plupart , empruntés aux auteurs même du parti opposé, qui écrivaient dans des temps de fanatisme et de persécution.

Nous ne prétendons pas cependant que les Vaudois se soient montrés tous et constamment purs de violences et de ces représailles que réprouvent également le christianisme et l'humanité. La violence appelle la violence. Les Vaudois curent aussi leurs fanatiques exaspérés par l'intolérance des uns, par les exactions des autres. Les h ah i Lins de Cabrières, en particulier, se sont livrés à des actes de vengeance qu'excuse peut-être , mais que ne légitime pas l'oppression. Ainsi l'on a vu la force opposée à la force, des prisonniers enlevés, des propriétés reprises, des croix abattues; mais, hâtons-nous de le dire , ce ne furent là que des

actes spontanés et irréfléchis. De chefs reconnus , de conspirations organisées, il ne s en est produit nulle part , au dire des principaux historiens. Au\ yeux de ses ennemis comme aux yeux de l'histoire , la colonie ne saurait être responsable des crimes isolés de quelques-uns de ses enfans. Parmi ceux-ci l'on mentionne un Taxil Maron. Voici ce que nous recueillons de plus positif sur ce personnage.

En 1 532, des filles vaudoises ayant été enlevées près de Cabrières , par des soldats du pape , les pères de ces infortunées tentèrent de les délivrer, mais ils furent pris eux-mêmes et jetés en prison. Un parti s'étant formé pour délivrer à la fois les enfans et leurs pères , Maron se mit à la tête des insurgés. 1 Outre une bonne cause à défendre , Maron avait des griefs personnels à venger ; cette particularité explique les incendies de quelques fermes , et les représailles coupables auxquelles il entraîna ses troupes. Les principaux coups du chef tombaient sur ses ennemis personnels. Pris

' Bio-Bibliographie du Comtat y (Barjavcl), T. il, P. 27.

enfin lui-même, après la capitulation dcCabrières, et conduit à Avignon avec plusieurs autres prisonniers , i! fut jugé , et subit le dernier supplice , après des tortures inventées par la cruauté la plus raffinée.

Les ennemis des Vaudois ont cherché à faire de Maron le chef reconnu du pays , qu'il aurait , selon eux , armé et soulevé à son gré. Ils ont voulu en faire un brigand célèbre. Aubcry, dans le mémoire important qu'il a laissé, rétablit la vérité des faits et diminue de beaucoup l'importance qu'on a essayé de donner à cet homme. Nous retrouvons un procès-verbal lu en audience du parlement de Paris qui, pour fixer notre opinion à ce sujet, vaudra mieux que toutes les assertions intéressées. Nous le donnons avec le préliminaire de l'avocatgénéral qui en fit lui-même lecture.

« Il y avait quelques débats entre ceux de Cabrières du Comtat , qui est terre du pape , et les officiers du vice-légat ; et il fut bruit en Provence que quelques sujets du roi avaient été à Cabrières pour se joindre à eut et les secourir. M. de

Grignan, gouverneur en Provence, ayant délégué un commissaire nommé M« Pre Johannis , juge de Maximilien , lieutenant du juge d'Aix , il est dressé procès-verbal dudit juge-commissaire , portant qu'il est allé à Apt, où il fait crier, de par le sieur de Grignan , que ceux qui sont allés à Cabrières du Coratat donner secours à ceux du dit lieu, armés et tenant les chemins , etc. , que chacun révèle ceux qui y sont allés. De là il fut à Cabrières où étaient les plus mauvais , que Taxil Maron était leur capitaine général. Maron appelé comparait devant Johannis , l'arquebuse sur 1 épaule , l'épée au côté , lui demande ce qu'il requiert ; Johannis dit qu'il veut parler aux consuls de la ville , Maron les va quérir. Johannis leur remontre que le roi et M. de Grignan n'entendent endurer qu'ils soient en armes si près du pays de Provence, et qu'ils aient à se séparer. Maron et le syndic répondent qu'ils feront retirer les sujets du roi , mais qu'ils ont à se plaindre du grand tort que leur fait l'évèque de Cavaillon et ses gens , et les gens de Cabrières donnent leurs plaintes par écrit ainsi qu'il suit : »

« Le 10 août 1543 passé, au point du jour,

vint le dit évéque de Cavaillon en armes, à tabourins de suisses et enseignes déployées, en forme d'hostilité , entra dans Cabriôres , lui et ses gens, où ils prirent certains particuliers qu'ils ramenèrent à L'Isle et en Avignon criant : tue , tue ! Après saccageant les biens meubles des maisons , enlevaient les bourses , outrageaient les femmes , rompaient et effondraient les coffres et caisses, et menaçaient les hommes de les battre; rompaient les murailles pour entrer d une maison dans l'autre, et ont emmené le bétail gros et petit; présent et assitant non loin le dit évôque de Cavaillon. Pour ce , supplient humblement M. de Grignan vouloir entendre à leur bon droit et aux oppressions à eux faites par le dit évêque,et comme étant serviteurs du roi , combien que le dit lieu de Cabrières soit en la terre du pape , et leur vouloir aider et avertir le roi afin de les garder de lopression en laquelle ils sont, et ils s'efforceront d'être bons serviteurs du roi. Signé Maron et deux consuls. 1 »

1 Àubery, déjà cité, p. 52 et tuiv. — Gaufridi , T. I, L. II, p. 466.

Nous pourrions citer , sur l'ensemble des faits qui concourront à démontrer ce que nous avons avancé, un grand nombre d auteurs dont l'autorité est irrécusable. De Thou , dans son histoire universelle, et en général les historiens les plus recommandablcs de la Provence , établissent que les Vaudois n ont attaqué systématiquement ni les propriétés , ni le gouvernement , ni l'autorité civile ; ils déclarent presqu'unanimement qu'en matière de religion ils reconnaissaient les dogmes fondamentaux du christianisme ; qu'ils ne prétendaient nullement introduire une religion nouvelle , mais rétablir la primitive Église ; que la parole de Dieu en langue vulgaire et les livres religieux étaient les seuls moyens de propagation avoués , et que , quoiqu'en aient dit leurs adversaires, ils n'avaient ni chefs , ni soldats -, que les violences commises contre quelques signes extérieurs du culte dominant était des faits isolés dont on ne pouvait, sans injustice et sans absurdité , rendre responsable la généralité. Dans tous les délits, il n'y avait que délit particulier , mais non point complot et attentat. Loin de prouver contre les Vaudois , toutes les enquêtes faites par suite de leurs plaintes réité-

rées ont tourné à leur éloge comme à la confusion de leurs persécuteurs , et s'il n'a été exercé contre ceux-ci aucune répression judiciaire , ils ne Font dû qu'à la faveur dont ils jouissaient près des pouvoirs établis. Nous lavons dit, nous n'approuvons aucun acte de vengeance , Dieu nous en garde , mais nous ne trouvons pas étonnant que des hommes pour lesquels il semblait qu'il n'y eût ni droit, ni loi, exaspérés et poussés à bout, finissent quelquefois par se faire justice à eux-mêmes.

Gomment on Roi sauve son amc

dans l'Église Ronniuo.

Le temps Tient que quiconque

vous fera mourir croira rendre service à Dieu.

îwf. uloa St Jean, ebap. XVI — 2.

Le temps secoulait et rien ne se décidait relativement aux rigueurs provoquées par les fanatiques de la province et de la cour ; aussi , malgré les tracasseries multipliées des seigneurs

et des subalternes excités par la rapacité autant que par les haines religieuses , malgré les nouvelles lettres patentes du roi qui continuaient à n accorder que trois mois pour abjurer , malgré l'enquête même que le comte de Grignan , gouverneur en Provence , poursuivait en ennemi , les Vaudois purent-ils sans trop de danger célébrer leur culte, ouvrir des écoles , et travailler même avec succès à la propagation de leurs principes. En effet , les idées de réforme qui avaient fait invasion dans le bailliage d'Apt , tendaient à se répandre à Aix , Arles , Manosque , Digne , et généralement dans toute la Provence. 1 Le P. Justin attribue ces progrès au zèle et à l'activité des réformés qui avaient pour auxiliaires « bon nombre de prédicans, tous anciens moines ou prêtres. » Mais cette tranquillité , bien imparfaite d'ailleurs , ne devait pas être de longue durée ; elle n'était que le résultat accidentel d'un concours de circonstances heureuses qu'on peut résumer , comme nous l'avons déjà dit, d'une part dans la résistance opiniâtre que Chassanée opposait aux incessantes sollicitations du

1 Remervillc (mss. ), déjà cite, p. 408. — Papon , vol. et p. déjà ci léa. — Aubery , etc .

clergé , et d'autre part dans la tolérance momentanée à laquelle François 1er se vit contraint par ses rapports avec l'Allemagne protestante. Mais quand le roi eut perdu ses avances avec cette nation, et qu'il n'eut plus de raisons politiques pour ménager les réformés de France, ceux-ci eurent tout à craindre au milieu d'une population restée catholique , et leur situation devint plus grave encore lorsqu'en 1544 , le roi de France et Charles-Quint, après avoir terminé leur guerre par le traité de Crcspi , se promirent mutuellement, dans l'intérêt de leur pouvoir absolu , d'anéantir la réforme dans leurs états. Aussi tandis qu'à la diète de Worms , en 154;>, Charles- Quint commençait contre les protestans d'Allemagne des attaques qui devaient se terminer par la bataille de Muhlberg , François 1er se préparait de son côté à frapper d'un même coup les luthériens et les calvinistes de son royaume. Plusieurs motifs autorisent à croire qu'il avait peut-cire l'intention d'excepter les Vaudois de Provence d'une proscription trop rigoureuse, mais le clergé ne pouvait pardonner à ces sectaires, ses plus anciens ennemis. « Le roi ayant éprouvé un nouvel accès de ses ho n-

teuses infirmités, se trouva en danger de mort pendant plusieurs semaines. 1 » L'occasion était favorable , les prélats qui entouraient le malade et à leur tète le cardinal de Tournon , directeur de sa conscience et son ministre , en profitèrent pour le presser de songer au salut de son ame et l'engager à se faire ouvrir le chemin du ciel par quelqu acte méritoire aux yeux de l'Église . Ils se servirent du rapport du comte de Grignan , parent du cardinal , dont les renseignemens perfides effrayèrent le roi sur de prétendus arméniens de la part des montagnards du Léberon. On représenta ces malheureux comme de dangereux rebelles armés , prêts à entrer en campagne au nombre de quinze mille hommes , et commettant déjà dans le pays les plus graves désordres. On leur prêta en outre l'intention de seriger en république. Dun autre côté , l'archevêque d'Arles , 1 evèque d'Aix et nombre d abbés , prieurs et chanoines , envoyèrent d'Avignon solliciter avec instance le roi , toujours pour le salut de son ame , de faire exécuter l'arrêt qui condamnait au feu les hérétiques de

1 Para'lin , f/itt. de notre temps, L. IV, \\. 141.

Mérindol. i Pour surcroit de malheur , Chassanée venait de mourir , son successeur qui s'était montré aussi tolérant que lui, ne lui avait survécu que peu de temps , et la présidence du parlement d'Aix avait été dévolue au baron d'Oppède.

1 Jac. Augusli Thuani, hist. tui tcmporis , pars prima. Edit. de Paris, 1604 , lib. v , p. 160 et tuiv. — Voir Bouche , Gaufridi , etc.

D'Oppède

ipri-s la morl mil le jugtmeol.

tf. 4e S( Pu! mi Btbrm , tbp. II — 27.

Le baron d'Oppèdc ! Nous venons de nommer le plus cruel ennemi des Vaudois. Sous lui la persécution atteint un degré de férocité jusqu'alors inouï. Ce n est pas la guerre , mais l'extermination. Nous allons donner une page à la biographie de ce brigand titré.

Jean Meynier , baron d'Oppède , né à Aix , n'avait pour tout patrimoine que la seigneurie d'Oppède, très-petit village à une lieue de Cabrières du Comtat-Venaissin. Cet homme , avide et cruel, avait grossi son maigre patrimoine de la dépouille de plusieurs familles vaudoises. Il détestait plus particulièrement les habitans de Cabrières , dont le crime à ses yeux était de recueillir les restes fugitifs des malheureux qu'il forçait à l'exil, quand il ne les faisait pas enfermer dans les prisons de son château après les avoir ruinés; i il suffisait d'ailleurs d'être luthérien pour s attirer sa haine et ses poursuites. Sa petite baronie touchait à celle de la comtesse du Cental , châtelaine puissante et riche du grand revenu quelle tirait du travail des Vaudois. Les querelles entre barons n étaient pas rares à cette époque , et d'Oppède n'éprouvait pas seulement ce sentiment de jalousie d'un petit baron contre un voisin puissant , un grief particulier lui faisait haïr la baronne du Cental qui lui avait refusé une de ses filles en mariage : ainsi l'orgueil et la cupidité du petit baron souf-

1 Jac. Augusti Thuani, déjà cite. — Boui-hc, T. II, p. 014. — Le P. Justin , T. i, p. 50.

frait également de ce refus. Cet homme était d'ailleurs d'une habileté et d une souplesse extraordinaire , dit un de ses historiens ; tout lui paraissait faisable pour arriver à la domination. Son extérieur était grave , ses principes rigides , du moins il poussait jusqu'à la minutie l'observation des formalités légales quand il ne s'agissait pas des Vaudois ; s'il poursuivit ceux-ci à outrance , s'il les mit sans jugement hors la loi , hors du droit des gens ; s'il s'enrichissait lui et les siens de leurs dépouilles , il affectait ailleurs l'impassibilité d'un juge impartial , et la scrupuleuse fidélité d'un administrateur intègre. Entouré d ennemis nombreux qui ne demandaient qu un prétexte pour l'accuser et le perdre , le baron d'Oppède sut constamment mettre leurs recherches en défaut. Il parvint à la présidence du parlement d'Aix en ne passant que par deux grades , et peu de temps après il réunissait à cette première charge celle de commandant dans le pays, au grand mécontentement de la vieille noblesse, qui trouvait étrange qu'un baron sans ancêtres et dépourvu de grandes propriétés se trouvât investi d'une autorité que les plus puissantes maisons auraient ambitionnée ; d'autres se

récriaient sur ce cumul de deux charges si incompatibles. Un président de cour de justice s occupant de logement de troupes , de levées sur le peuple ! Un magistrat qui ne doit avoir pour but que le maintien de la paix , ne rêvant que milices et places de guerre , quelle contradiction , disaient-ils ; 1 tous s'accordaient à reconnaître que Chassanée avait eu moins d ambition, plus de dignité , et que ce célèbre jurisconsulte n avait dû son avancement qu'à un mérite incontestable. 2

Les malheureux Vaudois que le baron d'Oppède poursuivait avec plus d acharnement depuis qu'il réunissait les deux grands pouvoirs de Provence, ces Vaudois aidés de la puissante maison du Cental et de plusieurs autres seigneurs , avaient fait parvenir des plaintes au roi , qui , après beaucoup d'hésitation , s'était décidé à donner de nouvelles lettres de grâces. Par ces lettres , le roi évoquait l'exécution de l'arrêt d'Aix , et chargeait Dupré , maître des requêtes, et le Père Jean-le-Chat ,

1 Bouche, t. n, p. 616. — GaufriJi, t. i, l. xi, p. 472.

2 Les apologistes du baron cilent de lui une œuvre littéraire inconnue: Le Triomphe de Pétrarque.

dominicain, de se transporter sur les lieux et de lui faire un rapport sur les excès dont on se plaignait. Prévenu à temps et justement effrayé des suites d une information qui pouvait mettre à jour ses déprédations et ses emprisonnemens arbitraires, Jean Meynicr s empressa d'expédier à la cour de Paris Philippe Courtin , huissier du parlement pour arrêter par un rapport calomnieux les effets de l'enquête projetée. 1

Poussé par l'esprit de corps , le parlement de Provence lui vint en aide. Le parlement se considérait comme blessé tout entier dans la personne de son président dont l'autorité royale contrôlait les actes. Ici se place l'intervation d'un autre personnage, digne collègue du baron d'Oppède, et que nous allons faire connaître.

Il y avait alors pour avocat-général au parlement un homme abominable nommé Guillaume Guérin, que les Vaudois peuvent mettre au nombre de leurs ennemis les plus impitoyables. Ce

i Bouche, T. Il, p. 616 , Gaufrkli , /. Aug. Thuaai , etc.

Guérin avait été lieutenant à Houdans , frontière de la Beaucc. Là , il s était montré d'abord juge inique, dit son biographe ; le bailli donna sentence contre lui, le convainquit de concussion et de péculat , et le fit constituer prisonnier. Elargi , mais sans jugement, et sommé plus tard pardevant le parlement de Paris de produire l'arrêt de son acquittement , il ne le put. 1 Nous verrons pour quel crime il fut condamné à mort , ce qui nous donnera lieu de rectifier une erreur dans laquelle on est généralement tombé relativement à un • prétendu jugement prononcé contre lui lors de l'affaire de Mérindol. Ce Guérin devenu avocatgénéral , on ne sait par quelle intrigue , dit le même biographe , était celui qui avait déjà présenté requête contre les habitons de Mérindol , * tendant à ce qu a faute d abjuration l'arrêt d'Aix fût exécuté. » C'est lui qui avait fourni au comte de Grignan , sur sa demande , un rapport infâme qui représentait les Vaudois se recrutant, Rapprovisionnant d'armes et marchant déjà enseignes

i Dissertation sur G. Guérin t avocat-général du parlement de Provence , par le P. de TOraloirc Bougerel , mw. n<> 798. Bibl. d'Aix.

déployées pour s'emparer de Marseille , et s ériger en république.

Tous les ennemis des Vaudois se coalisèrent donc pour les écraser. Déjà obsédé par les prêtres qui lui faisaient de sa tolérance un cas de conscience , le roi se vit assiégé en même temps par le comte de Grignan , par le président d'Oppèdc , et par l'avocat Guérin, qui tous , dans des rapports insidieux , l'effrayaient d'une prétendue conspiration suivie d'armemens imaginaires de la part de quelques cultivateurs sans chefs et sans ressources.

Le roi céda , et délivra de nouvelles lettres patentes favorables aux conjurés. Porteur de ces pièces et sachant qu'on les attendait avec impatience , redoutant d'ailleurs qu'elles ne fussent vérifiées 1 et révoquées , l'huissier Courtin se hâta de les expédier en Provence.

1 Nous verrons par la procédure que ces lettres patentes arrachées au roi avaient encore été frauduleusement surchargées après leur signature.

Ordre d'Extermination.

La colère de l'homme n'accompli!

point la justice de Dieu.

tf. le St Jaqws , à»f. 1— ».

Le 1er janvier 1545, la cour souveraine de Provence reçoit ordre d'exécuter son arrêt :

.... Ordonné et ordonne au Commandant donner main- forte y assembler le ban et l'arrière - ban ; agir de sorte que force demeure à justice, et que

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