‹ Les Vaudois de ProvenceChapitre 5 sur 8 · ET NETTOYÉ DE TELS SECTATEURS · texte numérisé non relu

ET NETTOYÉ DE TELS SECTATEURS

r Bouche, t. ii, l. x, p. G15.

Le Plan de Campagne.

Vous oe savez de quel esprit vous êtes animés.

Ltuf. teloi St Lac, ctap. II — 5">.

Possesseur des lettres royales , le président d'Oppède les garda secrètes ; il pensait que le mystère servirait mieux ses projets ; il attendait d ailleurs pour les divulguer les forces militaires indispensables pour en assurer l'exécution immé-

diate. 1 Lieutenant du roi en Provence et commandant en l'absence du comte de Grignan , alors en ambassade , il ordonna au baron Paulin de la Garde, commandant les vieilles bandes du Piémont, qui se rendait à une guerre contre les Anglais, de se détourner de sa route et d'arriver en toute hâte. Ce baron de la Garde si arbitrairement détourné de sa route , était de mœurs dissolues et d une probité plus que suspecte. Il eut plusieurs fois besoin de toutes ses protections pour échapper aux poursuites judiciaires dirigées contre lui. Caractère dur , soldat avant tout, il ne connaissait que la force brutale et l'obéissance passive. Dans les événemens qui vont suivre , il devait affecter de se montrer d autant plus ardent et acharné contre les Vaudois hérétiques , qu'il espérait par là prouver son attachement au catholicisme , et détruire les accusations de ses ennemis qui lui reprochaient d'avoir pris du goût pour le mabométisme pendant sa campagne de 1543 avec Barberousse. 2

1 Bouche, T. H, L. x , p. 616. — Ganfridy , T. I, p. 472. — Fantoni. Hist. d'Avignon , et autre*.

2 De Thou , Bouche , Gaufridi , déjà cités.

Le président d'Aix expédia dans toute la Provence Tordre de rassembler des troupes , sans indiquer le vrai but de cet armement ; il fit même annoncer « à son de trompe, à Aix et à Marseille , pour que tout homme de qualité prit les armes et se joignit à lui. »

Il fit encore informer secrètement le vice-légat d'Avignon pour qu'il réunît ses soldats et les dirigeât du côté de Cabrières. 1 Quand il fut en mesure d agir ouvertement , le baron d'Oppède assembla le parlement d'Aix le dimanche de la QuasimodOy 12avril 1545, lut les lettres du roi , les fit sur le champ entériner , et ordonna que des commissaires fussent désignés pour leur exécution. Dès le lendemain , accompagné du capitaine Paulin de la Garde et de son armée qu'animait l'espoir dune guerre facile et la perspective du pillage , ils arrivèrent à Pertuis , petite ville près de la Durance , à quatre lieues d'Aix , où ils n'attendirent pas long-temps ces nouveaux renforts .

1 Fornery. Hist. du Comtat. Mss. , p. 679. Bibl. de Carpentras. — Bouche , Fantoni , et autres.

Cette première jonction en appelait une seconde. Le baron d'Oppède et le capitaine de la Garde devaient , le quinze avril, se réunir aux commissaires à Cadenet , à quelque distance , pour tenir conseil sur le plan de la campagne , assigner aux divers chefs les lieux à ravager , et décider que l'arrêt prononcé contre Mérindol comprendrait toute la contrée suspecte de luthéranisme. C'est ainsi que l'arbitraire le plus criminel devait triompher sans obstacle; et de ce farouche seigneur à qui une fatale circonstance ou une conspiration des mieux ourdies donnait (à lui , ennemi juré des Vaudois ) , la présidence du parlement et le commandement de l'armée , on peut dire avec vérité, quil fut tout à la fois partie, juge et bourreau.

Exécution .

.. Jim auski les amw de ccui qui iraient éle décapités pour le témoignage dt iérn et pour la parole de Dira...

iporjhpM, àif. II— i.

Le baron de la (iarde , d'après son mandat , se dirigea sur les hauteurs ; il investit les villages de Si - Martin , Lamotte, Cabrières - d'Aiguës , Cabrierclte et Peypin , dont tous les habitans furent tués et les maisons incendiées. Une grange

considérable appartenant à la baronne du Cental , devint la proie des flammes. Cette dame, suzeraine de Cabrières-d' Aiguës et de Lamolte , supplia par lettre le président d'épargner ses malheureux vassaux , et de leur envoyer des juges au lieu de soldais. Le président lui répondit que ses gens eussent à déposer leurs armes et à se retirer à La-Tour-d'Aigues , qu'il enverrait ensuite des juges-commissaires pour séparer les coupables des innocens. Sur la foi de cette promesse , les vassaux de la dame du Cental déposèrent quelques armes qu'ils possédaient , et se retirèrent à Lamottc-d' Aiguës , mais ils y furent poursuivis et tués sans miséricorde.

Cette population vaudoise qu'on avait représentée comme armée et prête à marcher en nombre pour s'ériger en république indépendante , fut trouvée sans moyen de défense quelconque , se laissant tuer sans résistance ou pourchasser comme un troupeau de bétail. « Le président d'Oppède à cheval, accoutré en homme de guerre avec l'écharpe en taffetas blanc , faisait porter devant lui son heaume au bout d'un garrot. A voir sa contenance fière

et superbe, on eût dit qu'il allait en guerre contre de grands et redoutables ennemis ; ce n'étaient néanmoins que des paysans désarmés et abattus.» II se dirigea dans le plat pays vers Villelaure , Treizcmènes , abandonnés de leurs habitans , et où tout fut incendié. Des forces considérables envoyées à Lourmarin que Ton disait fortifié et pourvu d une garnison disposée à se défendre , trouvèrent cette petite ville, alors si florissante, complètement abandonnée. À l'exception du château qui existe encore , tout fut rasé. Les troupes ne rencontrant aucune résistance, se dispersèrent dans les villes et les villages qu elles se mirent à piller à f envi. A Mérindol même , ce chef-lieu des Vaudoisqui comptait de quatre-vingts à cent maisons, les troupes réunies de nouveau le 1 8 au matin , ne trouvèrent qu'un jeune paysan nommé Maurice Blanc , espèce d'idiot que de Lafond , second président , voulait envoyer à Aix pour l'y faire juger ; mais d'Oppède , après en avoir conféré avec le capitaine Paulin de la Garde , fit attacher ce malheureux à un olivier et arquebuser. Les Mérindolins qui avaient fui dans les bois et dans les baumes du Léberon , firent supplier d'Oppède

de leur permettre de se retirer en Allemagne avec leurs femmes et leurs enfans. D'Oppède répondit : « Je sais ce que j ai à faire de ceux de Mérindol et de tous leurs semblables ; je les veux prendre tous et les envoyer au pays d'enfer avec tous les diables , eux et leurs femmes et leurs enfans, et en ferai telle destruction que j en ôterai la MÉMOIRE à jamais. »

L'Assemblée au Déserl.

Ouc nul de vous ne souffre comme raeurlriiT , ou comme larron , ou comme malfaileur.... Mais s'il souffre comme rlm'-lien qu'il m »;lorilie Dieu.

I r « l'p. de St Piw, rhap. IV— !.. Hi.

Quand les Mérindolins virent qu'il n y avait pas de quartier pour eux , et que toutes les issues allaient être fermées , ils voulurent se réunir encore une fois pour s'exhorter et prier en commun. Unis par la foi, sanctifiés par l'épreuve et soutenus

par la même espérance en Celui qui , au milieu du péril et sur la croix même , priait pour ses bourreaux ; ils prièrent aussi ; on n entendit de la bouche de ceux qui n échappaient que pour quelques momens aux poursuites de leurs ennemis que des paroles de résignation et de paix. Leur martyrologe a recueilli avec détail tout ce qui fut dit par les vieillards et par les jeunes gens dans cette émouvante assemblée du désert. Les plus âgés prirent les premiers la parole , puis les plus jeunes après eux.

« La parole de Dieu nous enseigne , dirent-ils , après la prière et la confession générale de leurs péchés, à prendre garde qu aucun de nous ne soit affligé comme meurtrier ou comme larron, et que loin d'avoir honte detre affligés comme chrétiens , nous nous en glorifions en Dieu. Car le Seigneur nous envoie des afflictions pour nous humilier et pour éprouver notre patience , pour nous faire connaître nos péchés, afin que nous nous en repentions , et qu'il nous fasse miséricorde. »

C'est ainsi que leurs exhortations et leurs prières

respiraient la foi , l'humilité et le pardon des injures. Leur historien nous apprend « qu avec telle ferveur de zèle ils embrassaient les promesses du Seigneur , qu il n'y avait personne en rassemblée qui ne donnât consentement aux. exhortations des anciens et des jeunes gens, avec propos et délibération d'endurer plutôt les horribles menaces des ennemis et toutes cruautés et dernière oppression que de donner semblant d'abjuration ou renoncement à la vérité. 1 »

Quelle foi fervente et quel courage ! Bossuet , au milieu de la cour , loin de toute persécution probable, reproche aux Vaudois leurs concessions à l'Église romaine , qu'il attribue à leur crainte des persécutions. Il les accuse de n'avoir pas eu le courage des convictions fortes , quand l'histoire des Vaudois en général est une longue traînée de sang, quand les Vaudois de Provence ne pa-

1 nist. des Martyrs , L. III , f. 154. — D'Oppède dans son plaidoyer parle des assembles et des prêches qui avaient lieu au milieu de la plus forte persécution , ce qu'il considère comme une nouvelle preuve de sédition et d'endurcissement.

raissent un moment sur la scène que pour sceller d un généreux sang la force de leur foi , et léguer à la postérité les sanglans souvenirs de Mérindol et de Cabrières.

Qui pourra décrire la dernière assemblée du désert de ces malheureureux qui ont vu leurs villes incendiées , leurs amis et leurs parens périr sous leurs yeux. Us n'ont ni ministres , ni bible , mais leur bible est dans leur mémoire et dans leur cœur , et leurs ministres sont eux tous en Christ. Ils prient , ils s'entretiennent de leurs espérances célestes , ils s'exhortent et fraternisent en face de la mort , quand ils vont recevoir le baptême de sang et la couronne du martyre.

Le Baron d'Oppède et le Légat d'Avignon.

En ce joar-là Pilale et Bërodc devinrent amis ....

îtaaj. selon Si Lot, fbp. 1X11! — il.

Le 19, le baron d'Oppède qui n avait rencontré de résistance nulle part , se porta sur le territoire duComtat-Venaissin, c est-à-dire sur les terres du pape. Là , il joignit ses troupes à celle du légat

d'Avignon , Antoine Trivulzio , depuis cardinal , avec lequel il s'était entendu d'avance. Le légat lui envoyait mille fantassins avec quelques canons sous la conduite de Miolans. 1 Cabrières du Comtat défendu par quelques murailles , derrière lesquelles s était retranché un petit nombre d'habitans, lut pendant toute une journée battue en brèche par le feu de l'artillerie du vice-légat. Etonné de cette résistance inattendue, Meynier d'Oppède propose une capitulation ; la vie sauve est assurée aux assiégés s'ils veulent le recevoir , lui d'Oppède , avec le vice-légat, l'évêque de Cavaillon et le capitane Paulin. On leur promet, en outre, de ne procéder contre eux que selon les formes légales. Sur la foi de celte parole , Cabrières se rend , mais aucune promesse n était valable envers les hérétiques ; Cabrières était vouée à l'extermination. Ici commence une longue série d'horreurs qui défient l'imagination et épouvante l'histoire.

Une soldatesque furieuse pénètre dans la ville, et sur l'ordre de son chef se livre d'abord à un

i Alfonso de Ulloa. Vxia di Carlo V , L. m, f. 177.

horrible carnage. Trente prisonniers sont traînés dans une prairie , on les y hache. De Porrières , gendre du baron d'Oppède, donne le signal du massacre en fendant lui-même d un coup de sabre la tête chauve d'un vieillard. Les soldats suivent ce digne exemple ; les têtes sont rapportées en guise de trophées sur la pointe des épées et des hallebardes. 1

Une quarantaine de personnes se sont réfugiées dans une grange , on y met le feu. Un soldat touché de compassion, ayant ouvert une des portes, d'Oppède, ordonne de massacrer ceux qui se précipitent dehors à moitié étouffés.

Delà on court à l'église , où près de cinq cents personnes se sont mises sous la protection du Ciel, là , ni les pleurs , ni les prières n'arrêtent les furieux : Dieu et le pape ordonnent le massacre , ont dit les chefs. De l'impureté l'on passe au meurtre. Les uns sont égorgés près de l'autel , les autres sont précipités du haut du clocher. Per-

i Gaufridi , T. il, L. xi, p. 479. — Tous les principaux historiens.

sonne n'aurait écliappé , disent les historiens , « si l'avarice n eût arrêté quelques furieux , si la brutalité n'eût pas retenu quelques autres. Car il y en eut qui sauvèrent quelques jeunes gens pour les vendre aux capitaines des galères , ou même au premier venu. 1 II y en eut d'autres qui retinrent quelques jeunes filles pour satisfaire leurs passions. Aussi voyait-on que ce que la fureur épargnait tombait dans la prostitution ou dans la servitude , malheur pire que la mort. »

Ce n'est pas tout ! sur le bruit d'une révolte manifestement absurde , les forcenés , après le massacre de l'église , courent à la salle basse du château remplie d'hommes et de femmes enfermés pêle-môle , tous sont égorgés sur l'ordre du baron d'Oppède, qui crie qu'il faut tuer jusqu'au chat.

Il en est de même de tous ceux qui ont cherché un asile dans les caves ou sous les décombres , dans l'espoir qu'après les premières fureurs passées on les épargnera ; forcés dans ces dernières

1 Gaufridi , T. 1 , L. xi, p. 477.

retraites , ils sont tués à mesure qu ils en sortent. Femmes , enfans , rien n est épargné , pas ,même ceux que dans un premier mouvement on avait mis à part pour être élevés dans la religion catholique. On craint quils ne s échappent; peut-être aussi redoute-t-on les révélations. Et les crimes se multiplient dautant plus que Ton tremble den laisser quelques traces , soit sur les lieux, soit au parlement , soit au tribunal vengeur de l'histoire.

Huit cents personnes périrent à Cabrières. De laveu même de l'avocat Guérin pardevant le parlement de Paris , il en périt cinq cents. Cabrières fut démantelée et ses maisons démolies. On éleva sur les ruines de la principale porte un pilier sur lequel on lisait en latin , avec la date de cette sanglante exécution , que Cabrières pour avoir osé résisté à Dieu avait été punie, i

On mit à part quelques prisonniers destinés au dernier supplice , entre autre ce Taxil Maron dont

1 Jacques Bonjour î De bello in caprerienses commentaria , et autres...

nous avons parlé ; Avignon fut le théâtre de leur supplice.

Les troupes de plus en plus acharnées allèrent de Cahrières à Lacoste où le seigneur du lieu avait promis sûreté aux habitans , s'ils portaient leurs armes dans son château ; le peuple trop crédule obéit , mais l'armée de d'Oppède ayant investi le château , tout y fut mis à feu et à sang. Vainement les femmes pour se dérober aux emportemens des soldats se sont cachées dans un jardin , découvertes pour la plupart, elles subissent les derniers outrages , les autres oubliées périssent de faim et de froid ; on vit des mères dans leur désespoir étrangler leurs filles pour les sauver du déshonneur.

Tout fut également mis à feu et à sang à Murs, Roquefure, Gargas , Buoux , Sivergues, etc. Sur la route de Murs une troupe d'en fans qui fuyaient avec leurs pères et leurs mères atteints par la cavalerie , furent foulés aux pieds des chevaux et écrasés. Sur la même route quelques malheureux fugitifs s'étaient cachés dans une baume , un des capitaines du vice-légat , nommé Mormoyron y fit

tirer des coups de fusil ; ne pouvant parvenir à les faire sortir de leur retraite , il fit faire un feu de bruyère à l'entrée qui les étouffa. Longtemps après on pouvait en voir encore les ossemens calcinés. Les troupes continuèrent à battre les villages , les forêts et les montagnes , et plusieurs bandes de pillards vinrent s y joindre qui rivalisèrent d'ardeur au meurtre et au pillage.

Pendant plus d'un mois les infortunés Yaudois furent ainsi poursuivis et traqués. On épiait leur passage pour les égorger ou les faire lier et les envoyer aux galères , et non-seulement les soldats, mais les paysans des environs et mêmes les gens de qualités : velut aquilœ ad cadaver , se disputaient cette proie.

La soif du sang est inextinguible , et bientôt ce ne fut plus une guerre de religion. Les Vaudois exterminés , les brigands se mirent à piller tout le pays indistinctement , on enleva les vases , les croix d'argent des églises catholiques et jusques aux cloches. Puis la persécution s'étendit des vivans aux morts qu'on refusait d'enterrer , qu'on

exhumait môme pour les jeter en proie aux animaux. Le pays fut infecté de leurs exhalaisons. Au bourg de La-Tour-d'Aigues , la peste causée par le grand nombre des cadavres exhumés , fut telle que beaucoup d'habitans en moururent.

Sur vingt-quatre villages, une partie disparut de la carte. Les historiens contemporains déclarent unanimement que d'Oppède et de La Garde massacrèrent trois mille Vaudois au moins. 1 Ce dernier en choisit six cent soixante-et-dix des plus forts pour les infâmes travaux des galères, et envoya deux cent cinquante-cinq hommes à des commissions. Ces commissions ne procédant pas assez vite , il écrivit au président d activer , qu'il avait besoin de sujets pour la chiourme. 2

Ainsi qu'il avait été décidé le pays fut dépeuplé , les maisons détruites , les bois coupés. Ainsi

1 On lit dans la préface du plaidoyer d'Àubéry que le nombre des victimes est de beaucoup supérieur a celui qu'indique cet avocat du Cbastclct.

2 Cabassc. Hist. des Parlemcns de Provence.

fut converti en désert l'un des pays les plus florissans de la France méridionale. 1 Une invasion des barbares n'aurait pas fait plus.

1 De Thou. — Papon, t. iv, p. 125 et suiv. — Bouche, le P. Juslin , tous les auteurs qui ont traité ce sujet.

Encore un Ordre d'Extermination.

Priez que tolre fuilc n'arrive point en hiver.

Étaif. St larc.ehjp. 1111—18.

Pour le reste des infortunés Yaudois qui fuyaient aux montagnes , le parlement d'Aix et le gouverneur pontifical firent proclamer , le 25 avril , par toute la Provence, que nul n'osât donner retraite, aide , secours; ni fournir argent, ni vivre à aucuns Vaudois ou hérétiques , sous peine de la vie. « D'où

s ensuivit, continue l'historien , que les habitons hommes , femmes et enfans ne pouvant nullement être hébergés dans les villes ou villages , étaient contraints de demeurer en rase campagne , et n y vivre faute de fruits , que de lTierbe, ce qui en fit mourir un grand nombre dune faim enragée. On en trouva plusieurs de morts qui avaient brouté l'herbe. » On voyait des bandes de malheureux mourant de faim qui sollicitaient quelques alimens de maison en maison , en s'écriant : Les hommes vous défendent de nous rien donner , mais Dieu vous l'ordonne. 2

Les plus robustes se retirèrent en Suisse à travers mille dangers. Pour l'honneur de la France , il n est pas un historien français qui ait osé justifier tant de cruautés ; il était réservé à l'historien Ulloa d'en faire un triomphe pour le catholicisme. 3

Les troupes qui s'étaient trop bien accoutumées

1 Papon déjà cite.

2 Gaufridi déjà cité.

3 Sismondi.

au pillage , se mirent à piller les villes où elles étaient en cantonnement. Apt en particulier et ses environs eurent beaucoup à souffrir de leurs excès, et les officiers qui n étaient pas fâchés d'avoir un prétexte pour leur refuser leur paie , les laissaient faire. D autres fléaux vinrent fondre sur le pays , les récoltes des Vaudois vendues par anticipation , furent détruites avant maturité , et à la famine vint se joindre une peste terrible qui acheva l'œuvre de la désolation dans une contrée où l'ennemi avait déjà porté le fer et le feu. 1

1 Remervillc, HUt. d'Jpt, p. 423. Bibl. de Carpentras.

Suite.

.... Il faut que toutes ces choses arrivent; mais ce ne sera pas encore la fin.

Étang. ielon Si Mathieu , chtf. IHT— 6.

Cependant le baron tfOppède avait assumé sur lui une grande responsabilité. Ni les morts ni les fugitifs ne pouvaient crier vengeance , mais les propriétaires des lieux ravagés , les seigneurs ruinés dans leurs domaines les mieux cultivés , ne resteront pas impassibles en présence de pareils désastres.

La baronne du Cenlal, surtout, se portera accusatrice dans un procès qui rclcntira dans toute l'Europe. Aussi pour détourner les effels des accusations terribles dirigées contre lui, d'Oppèdc s 'empressera-t-il de dépécher .au roi le commissaire de Lafond , lequel aidé du cardinal de Tournon, arrêtera, par les rapports les plus adroits et les plus mensongers , les efforts de la dame du Cenlal , des seigneurs ruinés et de plusieurs amis de l'humanité, i

Au grand étonnement général le baron d'Oppède obtint une déclaration royale par laquelle Sa Majesté approuve la conduite du parlement et de ses commissaires , et ordonne L'EXTERMINATION des restes épars des malheureux fugitifs « tenant les champs et rebelles à justice * s'ils ne viennent abjurer sans délai. Un pareil fait a besoin d'être prouvé par pièce authentique, nous la produisons.

i Papon , T. IT , p. 1 27 et autres.

Lettres patentes du Boi concernant l'exécution de l'arrêt contre les Vaudois luthériens.

« François , par la grâce de Dieu , roi de France , coin le de Provence, Forcalquier et terres adjacentes , â nos aînés et féaux les gens de notre cour de parlement de Provence commis pour extirper la secte vaudoise et luthérienne qu'aucuns descendans de? pays de Luserne auraient depuis semé et fait pulluler en aucunes contrées et villages de notre comté de Provence , nomément es lieux de Mérindol , Cabrières , etc. , et terres des seigneurs de Cental , Janson et autres compris es informations sur ce faites , nous eussions ci-devant par plusieurs fois fait inciter et exhorter les erraos tenant la dite secte de s'en départir , abjurer les erreurs et tenir la voie et chemin de la foi et religion chrétienne , leur donnant grâce et remettant toute offense , peine et condamnation par eux encourues en faisant abjuration par la forme et dans le temps contenu en nos lettres patentes sur ce expédiées à Fontainebleau , le 8 me février 1540 , et à St-Germain-en-Lave , le 47 rao mai 1543 , auxquelles et autres précédentes ils n'auraient tenu compte obéir , au moyen de quoi par autres lettres données au dit

Fontainebleau , le l -r jour de janvier dernier , nous aurions mandé que vous procédassiez à l'exécution de la dite secte par les moyens et rigueurs y contenus , en quoi faisant vous eussiez trouvé que les manans des dites terres de Cental , Janson et autres terres , complices et suspects d'être de la dite secte, se seraient mis en armes et retirés avec leurs familles , biens et meubles et bestiaux dans les bois , montagnes et lieux forts du dit pays, laissant leurs maisons et tenant les dites montagnes et lieux forts du dit pays par force , faisant congrégation illicite et prohibée par ordonnances pour secourir les condamnés et empêcher l'effet de la dite exécution, qui aurait été cause que les commissaires et gens de guerres à ce ordonnés auraient délibéré prendre au corps les dites assemblées , si possible était et si non brûler les maisons et lieux de leurs habitations , à cette fin qu'ils n'y puissent faire leurs retraites et fortifier en i celles, ce qu'aurait été exécuté quant au brûlement pour faire patent exemple d'un si noir scandale et rébellion formée contre les exécuteurs de justice représentant notre personne, et depuis auraient été si bien poursuivis que aucuns d'entre eux ont été pris et les autres contrains de se rendre a?ec leurs armes lesquelles à faute de sûres et assez grandes prisons auraient fait mettre sur notre

Jjalais étant au port de notre ville de Marseille pour être gardés comme prisonniers , et'pour ce que le temps pendant que tous faisiez et instruisiez leur procès la dame du Cental et les syndics des lieux de Cabrières , St-Martin , Peypin à elle joints , auraient présenté certaine requête a notre privé conseil , sur laquelle vous aurait été ordonné nous informer par vos procès. verbaux des causes et raisons qui vous ont mu de les prendre en la dite exécution , vous auriez envoyé par devers nous vos délégués lesquels nous ont fait entendre ce que dessus et mèmement les causes dudit brùlement plus à plein résultant es charges et informations , pièces et procès-verbal qu'ils ont mis et produits devers notre dit conseil , et outre ce nous ont remontré le grand nombre des dits prisonniers qui est dé trois à quatre cents hommes, de la pitié que ce serait de leurs femmes et enfant» si on les condamnait.

La rigueur de droit nous requiérant vos dits délégués vouloir déclarer sur ce et sur le fait des dits habitans au dit lieu de Mérindol et autres tenant encore les champs, et qui n'ont voulu obéir et se présenter â justice nos vouloirs et intentions , savoir vous faisons que nous dûment averti que le plus grand moyen d avoir fait cheoir en telles erreurs les dessus dits est la Ion-

gue et facile tolérance que ont eu les faux prédicateur* de dogmatiser et semer leur dangereux venin parmi gens ignorans, de léger esprit, mal instruits à la vraie foi. Inclinant pour ce regard plus volontiers à miséricorde et clémence queà rigueur et justice, attendu mèmement la grande multitude d'iceux errans , espérant que par la bonté de Dieu notre créateur, et la voie de

douceur qne à celte dernière fois nous entendons dé. partir à ceux qui sont ainsi tombés en ces fautes et erreurs, ils en pourront être retirés, redressés et mis eu chemin du salut et à la congrégation des bons chrétiens et la Sainte Église catholique. NoBs, a ces causes, avons voulu et ordonné , voulons et ordonnons par ces présentes que vous receviez la réduction de ceux des dits Vaudois qui de bon cœur se repentiront d avoir assisté aux prêche mens des dits faux prédicateurs et adhéré à leur doctrine et erreurs en abjurant solennellement et promettant vivre dorénavant catholiquement et fidèlement ainsi que le doivent faire tous bons chrétiens , tenant et observant la loi de Dieu et de l'Église et généralement faisant les soumissions aux peines, par le droit de nosédits et ordonnances en cas qu'ils seraient ou aucuns d'eux trouvés ci-après récidiver es dites erreurs, lesquelles en ce cas nous voulons et entendons leur être déclarées et patentées , et

quant à ceux qui demeureraient obstinés et ne voudront faire la dite abjuration ou qui auront prêché ou dogmatisé publiquement ou en secret en maisons et assemblées nommément sur le fait du Saint-Sacrement de l'Autel et autres articles de la foi et religion chrétienne et catholique.

Nous voulons et vous mandons :

Contre eux et aussi contre les dits habitans au dit lieu , de leurs complices et adhérons tenant les champs et rebelles à justice, s'ils ne se présentent et font abjurations, renonciations et soumissions en icelles au jour que par vous leur sera préfix et ordonné , et ce par les condamnations et rigueur des susdites et autres voies contenues es dites lettres , édits et ordonnances sur ce fait et aux arrêts sur ce par vous donnés contre ceux du dit Mérindol, de manière qu ils vivent dorénavant sous l'obéissance de la Sainte Église et comme le font nos autres sujets, ou a faute de le faire soient EXTERMINÉS de nos royaumes , terres et seigneuries et en soit faite telle punition que vous verrez en ras appartenir, en mandant expressément â nos avocats et procureurs généraux en notre dite cour d'en aire les poursuites et diligences

nécessaires et à vous de punir leurs négligences, disr simulations et intelligences si aucuns y en a, et en outre â notre bien aimé et féal conseiller, cousin le seigneur de Grignan , chevalier de notre ordre et lieutenant-général en notre pays et comté de Provence , et aussi à notre amé et féal conseiller et premier président, seigneur d'Oppède , notre lieutenant en l'absence de notre* dit cousin au dit pays, vous donner et â vos commis et députés en cette partie aide, confort , main-forte et armes , si métier est.

Donné le 18 me jour d aoûf Tan de grâce 1545 et de notre règne le trente-unième , ainsi signé par le Roi , comte de Provence , le cardinal de Tournon. M ea François de Lafond , second président de Proveoce , et autres présens Berthelot, lues et publiées en jugement au parlement de Provence séant à Àix , a la requête du procureur géuéral du Roi, le i9 rae d'octobre l'an i545. Extrait des registres.

Signé BOISSENY. 1

1 Pièces concernant T affaire de Mèrindot en 1540. Mss. n<> 798. KM. d'Aix.

Plusieurs historiens prétendent que le roi , tout Intolérant et mal conseillé qu'il était., finit par regretter les crime6 commis en son nom et d'après ses ordres à Mérindol et à Cabrières. Remords tardifs , très-peu prouvés , et qui dans tous les cas n'ont pu être arrachés au roi qu a son lit de mort. Nous avons lu en effet la déclaration par laquelle le roi approuvait et ordonnait de nouvelles rigueurs. Peu après les protestans des cantons suisses étant intervenus en faveur des Vaudois échappés du massacre général , François I<* leur répondit « qu'ils n'eussent point à se mêler de quelle manière il jugeait devoir châtier ses sujets coupables. » Quelques mois avant sa mort , il laissait les divers parlemcns rivaliser d'acharnement dans la poursuite des dissidens , et sa conscience , jusqu'à ses derniers momens , n'a pas cessé d'être dirigée par le cardinal de Tournon , et par le clergé fanatique qui voulaient le massacre des Vaudois renouvelé de ceux des Amalecilcs et des Philistins,

Plaintes des Seigneurs ruinés.

m:\iii il.

l'cmlanl longtemps ce juge n'en >uu- Liil rien faire, Cependant , il dit enlin «n lui-mêoïc : quoique je ne craigne point Dieu , et que je n'aie nul égard pour aucun homme néanmoins , pane fjiic trlle veu>c m'importune, je lui ferai justice, afin n/clle ne vienne pas Ion jours me rompre la lèle.

ï.unt. mIm St Lur, chjp. Wlll — ( — :

Henri JI à son avcncinenlà la couronne éloigna du ministère le cardinal de ïournon. La baronne du (îcnlal , plusieurs seigneurs cl nombre denne-

mis que s'était fait le président d'Oppède, ne manquèrent pas de profiter des circonstances, lorsqu elles leur parurent favorables , pour faire accueillir de justes réclamations. La cour de France fut inondée de plaintes , de mémoires , de remontrances qui tous peignaient l'exécution de l'arrêt avec les couleurs qui lui étaient propres. 1 Le baron avait encore pour ennemis ceux qui croyaient avoir été lésés par lui dans le partage des dépouilles des Vaudois, S'ils ne se plaignaient pas ouvertement , ils n'en agissaient pas moins contre lui secrètement, et n'en étaient que plus dangereux. Tel l'avocat-général Guérin qui fournit contre le président des notes secrètes qui faillirent le perdre. Henri II d'un autre côté avait à donner certaines satisfactions aux protestans étrangers au moment où sa politique l'obligeait à rechercher leur alliance.

Ces motifs réunis, plus que la tolérance dont Henri était fort éloigné, expliquent comment l'exécution de l'arrêt d'Aix devint l'objet d'une révision solennelle devant le parlement de Paris.

1 pouebc. Essai historique , T. II, \u 85.

Si les historiens se sont occupés du fait de la persécution des Vaudois et nous ont laissé sur ce sujet un grand nombre d écrits , c est à ce procès qu'il faut l'attribuer. Sans révocation de l'affaire de Mérindol, les crimes commis en Provence , au nom de la religion , comme tant d'autres forfaits , seraient restés ensevelis , ou auraient été plus facilement dénaturés.

Les Persécuteurs mis en cause.

A la loi cl an Icmoigiiajtc...

F.ttïe, rbf. VIII— 30.

Le baron d'Oppèdc , le baron de la Garde et Guérin , l'avocat-général ; le second président de Lafond et les autres commissaires furent impliqués personnellement et constitués prisonniers. Plusieurs barons et seigneurs qui avaient figuré d'une manière très-aetive dans les évènemens ,

reçurent ordre de se rendre à Paris et de se constituer eux-mêmes prisonniers , ce qu ils se gardèrent bien de faire et furent oubliés. 1

Le grand conseil fut d abord appelé à s occuper de celle affaire , mais d'Oppède et les conseillers déclinèrent son autorité , la cour d'Aix étant souveraine et ne relevant que du roi. La cause fut en conséquence renvoyée par ordonnance royale à l'examen de la grand'chambre du parlement de Paris.

Nous donnons l'extrait des lettres patentes de Henri H en faveur des Mérindolins, l'une des pièces inédiles les plus importantes que nous ayons pu nous procurer.

1 Pillion-Curt. Util, de la noblesse du Caudal- tenais stn , T. il , p. 254 ut suiv.

Lettres patentes du Roi Henri II en faveur de ceux

de Cabrières et de Mérindol , et évocation de leur cause au parlement de Paris , du 1 7 mars

Henri , par la grâce de Dieu , roi de France , au premier notre huissier, salut, notre procureur en notre grand conseil par nous constitué procureur es procès ci -après mentionnés, nous a fait dire et remontrer que Tan 1540 et le 18 novembre fut donné en notre cour de Provence quelque jugement que Ton a voulu dire et appeler 1 arrêt de Mérindol, furent condamnés par défaut et contumace à être brûlés comme hérétiques , par lesquels quatorze ou seize particuliers y dénommés, habitans de Mérindol, hérétiques et Vaudois , et où ils ne pourraient être appréhendés , être brûlés par figure , furent leurs femmes et enfans défiés et abandonnés , et où ils ne pourraient être pris , furent déclarés bannis , leurs biens confisqués , chose notoirement inique et contre tout droit et raison , et combien que tous les autres habitans du dit Mérindol n'eussent été ouls ni appelés, toutefois, par lu même jugement fut dit que toutes les maisons du dit Mérindol seraient abattues et le village rendu inhabitable, et en Tan 1541 , quatre des dits habitans

se retirèrent par devers feu de bonne mémoire le roi* dernier décédé, que Dieu absolve, et autre qu'on maintenait hérétiques, qui disaient que contre toute vérité on les voulait dire Yaudois et hérétiques, obtinrent lettres de notre dit feu seigneur et père auquel ils firent entendre qu'ils étaient travaillés et molestés par les évèques du pays , et par les présidons et conseillers de notre parlement de Provence qui avaient demandé leurs confiscations pour leurs parens , lesquels par ce moyen les voulaient chasser du pays , suppliant notre dit feu père que Ton s'enquit de la vérité ; sur quoi i eût ordonné qu'un maître des requêtes et un docteur en théologie se transporteraient sur les lieux pour s'en* quérir de leur manière de vivre, et parce que promptement envoyés , ils avaient cependant évoqué A lui tous les procès pendanspour raison de ce* et en aurait interdit toutes connaissances aux gens de notre cour de parlement de Provence , laquelle évocation eut été signifiée en notre dite cour le 25 octobre en suivant ; dont étant irritée aurait envoyé devers le dit roi un huissier , pour poursuivre lettres de révocation , qui furent obtenues les jours de janvier en suivant , par lesquelles, sur ce que l'on aurait fait entendre au seigneur roi défunt que les Yaudois étaient en grande assemblée , forçant villes et châteaux , retirant les

prisonniers des prisons, et rebellant la justice et la tenant en subjeclion , le dit feu seigneur permit exécuter les arrêts donnés contre eux , révoquant les dites lettres d'évocation pour le regard des récidives , non ayant abjuré, et ordonne que tous ceux qui se trouveraient chargés et coupables d'hérésies et sectes vaudoises , fussent exterminés , et qu'à celte fin le gouverneur du pays ou son lieutenant y emploie ses forces, que la justice fût obéie , lesquelles lettres ne furent signifiées, mais gardées jusqu'au 12 e jour d avril en suivant, qui était le jour de Quasimodes , auquel jour, après diner le premier président Meynier fit assembler ladite cour, et fut que notre procureur présenta les dites lettres et requit l'exécution du dit prétendu arrêt du 48« novembre 1540, duquel n était fait mention es dites lettres , mais seulement en termes généraux des arrêts donnés contre les Yaudois; et sur ce fut dit , que le dit prétendu arrêt serait exécuté selon sa forme et teneur , faisant pareille erreur que devant ; et que les dits commissaires ja députés se transporteraient au dit lieu de Mérindol et autres lieux requis et nécessaires , pour l'exécution d'icclui , à cette fin exterminer tous ceux qui seraient de la dite secte , ceux qui seraient pris prisonniers menés en galères , pour prison , furent commis M e François de la Fond .

Second président ; Honoré de Tributis et Bernard de Bade , conseillers , avec lesquels se transporta le dit M e Jean Meynier , président , comme lieutenant de notre feu père , pour donner , ainsi qu'il disait , la main-forte à justice , seulement , ou en ce qu'en serait besoin, et mena gens et artillerie , lesquels sans tenir le chemin de Mérindol , allèrent à Cadenct , auquel lieu ledit Meynier tint conseil en la dite qualité de lieutenant de notre dit feu père; et sur ce qu'ils disaient qu'on leur avait rapporté qu'il y avait nombre des dits babitans en armes , qui avaient fait un bastion , et sans autrement en enquérir , conclurent qu'ils les iraient assaillir et rompre le dit bastion , et les tuer s'ils se revengeaient, et s'ils s'enfuyaient, que leurs maisons seraient brûlées , distribuant aux capitaines plusieurs villages , pour être brûlés et conséquemment pillés ; combien que de ce ne fût faite aucune mention au dit prétendu arrêt, qu'ils disaient exécuter, et qu'à icelui donner les dits babitans ni en général ni en particulier n'eussent jamais été appelés, fureut aussi distribués au capitaine Paulin plusieurs villages appartenant à la dame du Gental , laquelle l'avertit et aussi le dit Meynier que ses sujets étaient bons laboureurs et bons chrétiens et non de la secte vaudoise, les priant de ne leur faire tort, et offrant de les faire

âter et obéir à justice , dont le dit Paulin avertit le dit Meynier, président, et qu'il lui envoyât un homme de robe longue , pour savoir ce quil avait à faire. Toutefois sans avoir égard aux dites remontrances, furent brûlés et pillés vingt-deux villages , sans aucune inquisition ou connaissance de cause de ceux qui étaient coupables ou innocens , et sans qu'il y eût de la part des dits habitans aucune résistance ni aucun bastion; et avec ce auraient été les biens des dits habitans pillés, et plusieurs femmes et filles forcées, et autres crimes exécrables commis. Ce fait, allèrent les dits prétendus commissaires à Mérindol, où ne trouva qu'un pauvre garçon de dix-huit a vingt ans , qui s'était caché, lequel ils firent attacher â un olivier et tuer à coups d'arquebuses ; pillèrent tout le dit village et le brûlèrent, et ce fait, furent àCabrières, où furent tués hommes et femmes , et filles forcées jusque dans 1 église , grand nombre d'hommes liés ensemble et menés dans un pré, et là taillés en pièces, et plusieurs autres cas exécrables commis, assistant le dit Meynier. Au lieu de Lacoste, y auiait eu plusieurs hommes tués, femmes et filles jusqu'au nombre de vingt-cinq dedans une grange , et infinis pillages été faits par l'espace de plus de trois semaines, et pour évider par le dit Meynier couvrir les dites eruautés et inhumanités

dans une commission narrative qu'il était averti qu'on pillait et saccageait bons et mauvais chrétiens et Vaudois, par laquelle il mande crier à son de trompe défense de non piller si non ceux contre lesquels serait donné congé par notre dit feu père ou lui, aussi d'écrire autre commission à certains capitaines et soldats , qui étaient chargés de ruiner et dévaliser en personnes et bien les Vaudois, de ne toucher aux sujets du seigneur de Faucon , qui était son parent. Furent aussi faites défenses a son de trompe , tant par autorité du dit Meynier, que du dit de Lafond, de non bailler boire et manger aux Vaudois , et ce , sur peine de la hart, au moyen de quoi plusieurs femmes, enfans et vieilles gens furent trouvés par les chemins mangeant et paissant herbe comme bête brute, et finalement morts de faim. Après les dites cruautés et inhumanités ainsi faites et commises , demeurent commissaires pour informer qui étaient les suspects d'hérésie , et en firent mener nombre en galères par forme de prisons, où en est mort grande partie , les autres leurs procès faits ont été élargis quousque, sauf a notre procureur de plus amplement informer et les autres condamnés à une petite amende , les autres absous purement et simplement et même les sujets de madame du Cental comme appert par les jugemens produits et néanmoins seraient

leurs maisons demeurées brûlées et leurs biens pillés. À cette cause, le dit premier et second président, et les dits de Tnbutis et Bades, conseillers, voyant avoir mal procédé , et contre la teneur des dites lettres que notre feu père octroya, qui requéraient connaissance de cause , aussi les gens de notre dit parlement de Provence , qui avaient donné les dits jugemens contre tout droit et raison , couvrit leurs fautes , les sus dits se seraient assemblés le 5 e jour de mai en suivant sur le dire et rapport des dits Meynier et de Lafond, auraient donné autre jugement du prétendu arrêt, que l'exécution commencée serait parfaite , et qu'à cette fin seraient envoyés deux des conseillers de notre cour en chacun des sièges , pour faire les procès et déclarer les confiscations des biens. Et de rechef le 20 e des dits jour , mois et an , se seraient encore assemblés et donné autre jugement, suivant les précédens, contenant plusieurs chefs , pour toujours évider , couvrir et excuser leurs fautes , et sachant que la plainte était arrivée jusqu'à notre dit feu père (duquel) sous est donné â entendre avoir obtenu lettres données à Arques le 49 e jour daoût , approuvant paisiblement la dite exécution -, n ayant toutefois fait entendre à notre feu père la vérité du fait , et supposa par icelles let* fres que tous les babilans des villes brûlées étaient

connus et juges hérétiques et Vaudois , par lesquelles lettres est mandé de recevoir â miséricorde ceux qui se présenteraient et voudraient abjurer , et depuis, nou* averti de la vérité du fait a savoir que sans distinction des coupables et innocens, contre toutes formes et ordre de justice et sans jugement ni condamnation qui eut été donné contre eux, il aurait procédé par voie de fait, de force, dont seraient en suivis les cas et crimes dessus , nous aurions décerné commissaires pour informer et auraient été faits les procès eriminels aux dits Meynier et de Lafond , de Tributis et Bades ; procédant ai» jugement desquels notre procureur aurait, dès le premier jour, requis commission, pour appeler les gens de notre dit parlement de Provence , pour venir répondre par procureur ou syndic aux conclusions qu'il entendait prendre à rencontre d eux pour l'iniquité et erreur occulaire de leurs jugemens qui ont été cause des dits crimes , cruautés et iniquités , sur quoi ne lui aurait encore été fait droit et voyant que Ton passait outre au jugement du procès, aurait présenté requête aux commissaires par nous délégués, juges du dit procès , aûn d'être reçu appelant de l'exécution dudit Mérindol et de ce qui s en est en suivi, et pour ce que de recevoir notre dit procureur appelant d'une exécution approuvée par arrêt ou jugement d'une cour

de parlement, cela dépendait de notre autorité et ne s'étendait jusque là le pouvoir et commission de nos dits commissaires; et pour ce qu'il était aussi question de connaître et juger contre une cour de nos parlcmens , nous aurions voulu et ordonné que notre cour de parlement de Paris qui est la première et principale cour de toutes nos cours souveraines eu eût la connaissance ; et à cette lin aurions fait expédier nos lettres patentes du 24 e jour de janvier; mais se serait trouvé que ce jour même que les dites appellations premières , qui étaient de la dite conclusion de brûler, faite au lieu de Cadenet de l'exécution faite en la personne du arquebusé, et de défenses de bailler vivres, auraient été plaidés par notre procureur pardevant nus dits commissaires, et qu'en plaidant les dites appellations les dits Mcynicr et de Lafond , de Tributis et Badcs, conseillers, se seraient principalement arrêtés aux fins de non-recevoir, disant que c'étaient arrêts et jugemensde notre dite cour du parlement de Provence , et que par lettres patentes de notre dit feu seigneur et père la dite exécution soit connue et approuvée , tellement qu'il n'aurait été reçu appelant, mais auraient été requête et appellation jointes au procès criminel. A cette cause, il aurait présenté autre requête pour être reçu appelant des dits jugemens ou préten*-

dus arrêts comme donnés par gens qui n'étaient juges sans ouïr parties sur simples requêtes du procureur de notre feu père , sans connaissance de cause et contenant actions iniques, cruautés et inhumanités, persistant à ce que suivant nos dites patentes les dites appellations fussent plaidées en la grand'chambre de notre parlement de Paris , et pour ce est-il que nous après avoir entendu la qualité du fait» dont est question et le scandale qui en a été et est non-seulement en ce royaume , mais es pays étrangers , et à ce tout ainsi que les exécutions , tant misérables faites es dit» lieux publiquement , soient aussi publiquement réparées , s il n y a faute , et la vérité connue non-seulement a nos juges, mais aussi à nos sujets et étrangers qui en peuvent être mal édifiés ; aussi pour le devoir .de la justice et la conservation de la mémoire de feu notre dit seigneur et père , avons par ces présentes , de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale évoque et évoquons à notre personne l'instance de la requête de notre dit procureur de la chambre de la Reine présentée pardevant les juges d'icelle chambre * et appellation par lut formée des exécutions faites au dit lieu de Mérindol , et autres villages , sur lesquels les parties ont ja été ouïes pardevant les dits juges , appointées au conseil , et jointes au procès principal

-pour être de nouveau plaidées comme étant les dites requêtes et appellations inséparables d avec la requête d appellation de nouveau interprétées par notre procureur avec la requête aussi présentée, tendant aux .fins d'être reçu et se porter pour appelant des prétendus jugemens, renvoyé et renvoyons en notre cour de parlement de Paris en la dite grand'chambre du plaidoir d'icelle , au 20 e mai prochain , venant pour y être publiquement et à huit ouvert plaidé et les parties ouïes, en être ordonné ce que de raison , et interdisant et défendant aux dits juges de la dite chambre de la Reine par les dites présentes, que voulons par nous leur être présentées par le premier huissier ou sergent sur ce requis , qu'à ce faire commettons toute cour, juridiction et connaissance. Mandons et commettons par ces présentes que les gens de notre parlement de Provence, ensemble le dit Meynier, de Lafond, Bades, de Tributis et autres qu'il appartiendra intimés au dit jour en notre conr de parlement de Paris en la dite chambre du plaidoyer, pour soutenir et défendre les dits jugemens et suivre iceux et des dites lettres patentes, ou les procédures ou autres torts et griefs, et iceux voir corriger , réparer et amender si besoin est , si non procéder outre selon raison , et ajourner au dit jour a comparaître

en notre cour les dits gens de notre parlement de Provence , par syndic ou procureur qui sera pour ce constitué pour eux , défendre aux dites appellations , répondre à notre dit procureur , et pareillement les dits Meynier , de Lafond , de Tributis et Bades et autres parties adverses de notre dit procureur , si aucuns y a leur faisant commandement qu'ils soient et comparant au dit jour en notre dite cour, s'ils voient que besoin soit , et que les dites appellations leur touchent ou appartiennent en aucune manière , en leur faisant les inhibitions et défenses en tel cas requises, à laquelle notre dite cour de parlement do Paris en la dito chambre du plaidoyer d'icelle , de nos grâces spéciales, pleine puissance et autorité royale nous avons comme dessus dit attribué et attribuons la connaissance et décision des dites appellations , nonobstant rétablissement de notre dit parlement de Provence , et les ap« pointemens donnés par nos dits commissaires sur la requête de notre dit procureur , joints au procès criminel avec les premières appellations ja plaidées que nous voulons préjudicier â notre dit procureur et quelconques autres édits, mandemens, restrictions ou défenses à ce contraires, auxquelles en tant que besoin serait , nous avons déroge et dérogeons de notre dite puissance et autorité par ces dites présentes , car tel est notre plaisir.

Donné â Montereau , le 17° jour de mars , Tan do grâce 1550, et de notre règne le troisième. Ainsi signé par le Roi.

Clalsse.

Scellé du grand sceau de cire jaune sur simple queue. 1

Cette cause , où devaient figurer les premiers officiers de la robe et de 1 epée, fut plaidée, un an après son évocation , devant le parlement de Paris qui y consacra cinquante séances consécutives. Le concours était immense. Douze parties intervinrent : le roi , le parlement de Provence , les gens des trois états de Provence, le cardinal Farnèse , le président d'Oppède , de Lafond , second président, de Tributiis et Bernard Bades, conseillers ; G. Guérin , avocat-général , et Jean Charrier , procureur-général au parlement , le baron de la Garde , la dame du Cental. Seuls les gens de Mérindol ne sont pas nommés. Les avocats, tous choisis parmi les plus célèbres, avaient pour parties le défenseur de la dame du Cental et Jacques Aubéry , lieutenant civil au Châtelet ,

1 Le texte des patentes que nous avons citées offre souvent des obscurités , mais nous ne devions nous permettre aucun changement.

désigné pour remplir les fonctions d'avocat-général, 1 mais non pour être Favoeat des Mér indolins, comme quelques auteurs l'ont avancé. S'il se chargea de leur cause ce fut d'office , et sur les seules pièces des parties adverses, les témoins des Vaudois n'ayant point été appelés.

Après un grand nombre de questions préjudicielles soulevées par les accusés pour embarrasser la procédure et en prolonger les débats , un incident vint exciter l'attention générale. « L'avocat Reynaud se présenta pour le cardinal Farnèse , légat d'Avignon , et pour la chambre apostolique, déclarant qu'il avait communiqué procuration et mémoire à MM. les gens du roi pour être reçu à plaider , pour remontrer et supplier la cour de ne pas prendre connaissance de Cabrières du Comtat qui est terre du pape et non de France. »

L'avocat-général déclara faire opposition à ce que Reynaud fût entendu , « si non qu'il voulût se soumettre à la juridiction de la cour et y subir

1 A la place de Pierre Seguier récuse pour avoir eu pari a la consultation de l'affaire.

jugement , attendu que sa procuration porte ces mots : dira consensum indebitum ei jurisdictionis prorogationem. Alléguant que jamais prince , ni souverain n'est dans l'usage de plaider en juridiction étrangère. Il est notoire , dit-il , que le légat d'Avignon n'est sujet du roi , ains prince souverain , et quand un prince souverain se plaint ou a affaire à une autre prince , il a accoutumé de leur faire remontrance par ambassade de prince à prince. »

« Reynaud répondit qu'il avait procuration et mémoire pour supplier la cour de ne connaître de Cabrières , et qu'il en exposerait les motifs bien que sa procuration porte ces mots : Cttra consensum , etc. »

L'avocat- général persista à demander que Reynaud ne fût point entendu à moins qu'il ne consentit à subir juridiction. Sur refus :

« La cour , attendu la volonté du roi dont elle a reçu lettre missive, et que la procuration du dit Raynaud porte les mots : Ctfra, etc. , a ordonné

et ordonne que les parties ne seront ouïes céans ,. ains se retirent par devers le roi pour lui faire telles remontrances que bon leur semblera, comme on a accoutumé de faire de prince à prince. »

Cette réclamation du légat d'Avignon ne pouvait avoir d'autres suites , et personne ne se trompa sur le principal motif qui la dictait', c est-à-dire quelle fut généralement considérée comme une manifestation ostensible de haute protection de la part du S. Siège en faveur des accusés.

L avocat-général Aubéry plaida le premier pendant sept jours consécutifs , et fut toujours à la charge du baron d'Oppède , des commissaires et du parlement d'Aix. Son plaidoyer selon l'historien Bouche est celui qui décrit le mieux les évènemens de Cabrières et de Mérindol , 1 mais , ajoute-t-il, il est tellement favorable aux Vaudois qu'on avait fini par croire qu Aubéry était leur avocat. Nous le donnons en substance avec celui du baron d'Oppède que nous retrouvons, du moins

1 Imprimé comme mémoire cent ans après l'arrêt d'Aix t les ennemis du protestantisme en ont autant que possible détruit les exemplaires, il est devenu rare.

en partie, parmi les manuscrits de la bibliothèque d'Aix. Nous nous attacherons à conserver à ces plaidoyers leur expression native quand il nous arrivera de ne pas citer le texte en entier.

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