‹ Les Vaudois [microform]Chapitre 10 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Vaudois avant la Réforme du XVI^ siècle.

Dans leur tranquille repos des cimes alpestres, au milieu de cette nature sublime, dont les après rochers et les neiges éternelles se dorent, en merveilleuses apothéoses, des plus riches couleurs aux rayons du soleil, séparés du reste du monde par leurs profonds ravins et leurs sombres torrents aux eaux glacées, ne songeant à attaquer aucun de leurs voisins, ne demandant qu'à vivre en paix dans leurs vallées ombragées des immenses forets de sapins noirs, trop pauvres pour tenter la cupidité des rapaces seigneurs de la plaine, les Vaudois paraissaient devoir obscurément couler leurs jours sans laisser de trace dans l'histoire, dans un heureux et paisible oubli : nul peuple mieux que le leur ne méritait d'avoir un calme repos, éloigné des atteintes de tout ennemi. C'était compter sans le fanatisme sanglant de l'Église du moyen âge, sans l'avidité du clergé catholique, sans la rage d'apostolat des moines portant d'une main une torche et de l'autre un poignard, sans l'effroyable génie de l'Inquisition

étendant, pieuvre immonde, ses tentacules dans les coins les plus ignorés du monde pour y semer le sang et les larmes ! Les Vaudois devaient passer inconnus et obscurs; grâce à l'Eglise, ils allaient laisser un sillon profond et douloureux. Ils devaient vivre tranquilles en leurs étroites vallées ; grâce à l'Inquisition, leurs bûchers allaient éclairer de sinistres et lugubres lueurs, que rien ne devait effacer de l'esprit de l'humanité, les gorges étroites des Alpes et les rochers perdus des grandes montagnes. Aucun peuple ne méritait plus que le leur la paix et le bonheur ; grâce au fanatisme du clergé catholique, nul peuple ne devait plus que le leur connaître les douleurs, les tortures, le deuil, le martyre !

L'histoire des Vaudois c'est l'histoire des persécutions qu'ils ont souffertes ; chaque siècle est marqué, dans leurs annales, de longs ruisseaux de sang et de hauts entassements de bûchers : leur vie n'est qu'un long et ininterrompu martyrologe. Aussi, combien est vrai ce mot d'Henri Arnaud, un héros vaudois : « On n'a connu les Vaudois ou Albigeois que par les cruautés et barbaries qu'on leur a fait souffrir par tout le monde (i). »

L'Eglise catholique n'a jamais persécuté les païens avec la rage qu'elle a déployée contre les hérétiques. Les raisons en sont bien simples : les païens ne discutaient pas ; ensuite ils ne menaçaient pas le clergé dans ses biens et dans sa domination temporelle; enfin la marque distinctive de l'intolérance religieuse n'est-elle pas d'être d'autant plus violente que ses victimes ont des doctrines plus rapprochées de celles des persécuteurs ?

Les plus grands crimes de l'humanité ont été commis par

(i) Histoire de la fclorieuse rentrée des Vaudois dans leurs vallées, p. i; (réédition), Pig-neroU 1880.

les religions ; et parmi les religions qui ont persécuté, qui ont versé le sang à flots, la palme appartient sans conteste au catholicisme (i) ; et parmi ses victimes, les plus douloureuses, celles sur lesquelles il s'est acharné avec le plus de rage, ce sont sans contredit les Vaudois : durant six siècles et demi, du début du xu« au milieu du xviii®, il n'a cessé de les poursuivre, de les égorger, de les étouffer sous les supplices.

Dès le début du xii* siècle, alors que l'esprit humain longtemps engourdi s'éveille, aux premiers mots des apôtres vaudois, Pierre de Bruys et Henri de Bruysou de Lausanne, son disciple, les persécutions commencent contre nos hérétiques ; elles ne cesseront qu'à la veille de la Révolution

française.

Nous l'avons dit, même avant Pierre Valdo, l'hérésie vau-

(I) Quand on a vu le fanatisme religieux de l'Église catholique, durant de longs siècles, cherchera étouffer toute manifestation de l'esprit humain : quand on a vu l'Église, avec les hordes de Glovis, détruire sur le sol des Gaules la civilisation naissante des peuples ariens, les Visigoths et les Burgondes ; quand on l'a vue noyer dans le sang des Albigeois la civilisation si florissante du Languedoc et avec elle la liberté communale naissante; quand on l'a vue jeter dans les fers ou faire monter sur le bûcher, proscrire ou faire mourir tous les libres esprits, les Abailard, les Arnauld de Brescia, les Bacon, tous les grands noms de Thumanilé depuis Jeanne d'Arc jusqu'à Savonarole: quand on l'a vue brûler sur des fagots amoncelés d'un bout à l'autre de l'Europe tous les sectaires de l'hérésie vaudoise ; quand on l'a vue détruire les bibliothèques de l'antiquité, brûler les Juifs, seuls dépositaires de la science médicale aux âges du X* au xvi« siècle, brûler les rhétoriciens, c'est-à-dire les penseurs, massacrer les Juifs et les Maures d'Espagne qui avaient été les plus brillants apôtres de la science moderne; quand on l'a vue avec l'Inquisition, avec la Saint-Barthélémy, avec les bourreaux du duc d'Albe, avec les sicaires de Borgia et des autres papes, faire mourir dans les flammes des foules innombrables en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie ; quand on l'a vue enfermer Galilée et brûler Giordano Bruno ; quand on l'a vue, avec la révocation de l'edit de Nantes, ruiner notre patrie après avoir ruiné la presqu'île ibérique et la péninsule italique, on peut s'écrier que tous les progrès de l'humanité ont été faits contre l'Eglise catholique, par ses ennemis, par ses victimes ?

doise avait pénétré dans un grand nombre de provinces de l'Europe occidentale et, dès ii^io, Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, s'écriait désolé : « Toutes les parties de la France sont souillées par le poison que répandent ces pétrobrusiens î »

En fait, seuls, ils luttaient contre Thégémonic toutepuissante de la Rome pontificale ; seuls ils existaient comme l'immuable protestation de l'éternelle et imprescriptible liberté de la pensée. Aussi, au xii« siècle, toute la rage persécutrice de l'Église se concentra-t-elle sur leurs têtes.

De ii56 à 1190, cinq bulles d'extermination sont lancées contre les Vaudois, entre autres par les conciles de Toulouse en II 19, de Latran en ii3g, de Reims en ii48. Le concile de Toulouse, dès le début du xii® siècle, invoquait contre eux l'appui du bras séculier, pour les faire périr. « Dès ce moment-là, remarque un auteur prolestant, leur sentence de mort est prononcée et il n'y a plus pour eux sur la terre de lieu de sûreté (i). »

Les conciles ne cessent pas de jeter l'anatlième contre eux, ainsi celui d'Arles en 12 11, celui de la Vaux, etc.

Injures, violences, menaces, tout est bon contre ces pauvres hérétiques. « Voleur, brigand, loup, loir, chauvesouris, renard artificieux », leur crie PhHlichdorfius, dans son 1 i v re ^ dversns Valdenses ( 2 ) .

Voici pour les injures ; quant aux violences et aux menaces, elles abondent et il serait trop long de tout citer. Il faut choisir : choisissons.

Voici d'abord un édit du concile de Latran :

(I) Louis Brunel : les Vaudois des Alpes françaises, p. 46, Fischbache édit., Paris, 1888.

(a) Cité par Muston : Origine des Vaudois, p. 22;.

Nous ordonnons à tous les fidèles, et sur la rémission de leurs péchés, qu'ils aient à s'opposer avec énergie à uu tel fléau, qu'ils défendent contre eux par les armes le peuple chrétien. Que leui-s biens soient confisqués ; et qu'il soit permis aux princes de réduire en servitude tous les hommes de cette classe-là.

Les princes n'avaient pas besoin de se le faire répéter : nous avons déjà dit plus haut que Phihppe -Auguste dirigea une atroce persécution contre les Vaudois de Picardie ; quant à Alphonse II d'Aragon, eh 1194, il faisait proclamer dans ses états :

Si quelqu'un, dès maintenant et désormais, se hasarde à recevoir dans sa maison les susdits Vaudois et Zappatati, ou autres hérétiques, quelle que soit leur profession ; ou à écouter dans quelque lieu que ce soit leurs funestes prédications, ou à leur accorder de la nourriture, ou quelque autre avantage que ce soit ; qu'il sache qu'il encourt l'indignation du Dieu tout-puissant et la nôtre, que ses biens seront confisqués sans appel, et qu'il sera puni comme coupable de lèse-majesté.

Offrir l'hospitalité à un Vaudois, lui donner un morceau de pain, crime de lèse-majesté, peine capitale ! Le pape Grégoire IX va encore plus loin et, par une bulle de 1281, il ne punit pas seulement ceux qui donneraient asile aux Vaudois, mais encore leurs enfants qu'il déclare infâmes jusqu'à la seconde génération. Grégoire IX permet aux évêques de faire grâce delà vie aux Vaudois qui abjureraient leurs erreurs, mais sous condition qu'ils leur feraient couper la langue, afin qu'ils ne puissent plus blasphémer à l'avenir I

En 1207, le pape Innocent III exhorte à Viterbe le peuple à prendre les armes contre les Patares ou Vaudois : c'est à une véritable chasse, à une curée, qu'il convie tous les catholiques. Des biens des Patares, un tiers serait donné à la ville,.

un tiers serait destiné à relever les fortifications, un tiers appartiendrait au dénonciateur.

Qu'ils prennent les armes contre les susdits Vaudois et autres hérétiques, s'écrie-t-il s'adressant aux princes, et que d'un commun accord ils les écrasent comme des aspics venimeux ; et pour une si sainte et si nécessaire extermination et dissipation de ces mêmes hérétiques, qu'ils appliquent généreusement tous leurs efforts, et y mettent tous leurs soins comme ils y sont obligés, et ne négligent rien de ce qui peut servir à ce desseip. Que ceux qui se croiseront ou combattront contre ces mêmes hérétiques, ou contribueront à leur perte de quelque autre manière que ce soit obtiennent indulgence plénière et rémission de tous leurs péchés, une fois en leur vie, et pareillement h l'article de la mort.

Que tous les prédicateurs qui prêchent la parole de Dieu, séculiers et réguliers, de quelque ordre qu'ils soient, même des mendiants, exempts ou non exempts de règles, sous peine d'excommunication majeure, aient à animer et à exciter les fidèles contre cette peste par la violence et les armes, afin que de toutes leurs forces et facultés ils concourent h repousser ce péril commun. Qu'on absolve outre cela tous ceux qui se croiseront, combattront, etc.. De concéder à un chacun la permission de s'emparer licitement des biens quelconques, meubles et immeubles, des hérétiques, et de donner en proie tout ce quils mèneront ou feront mener aux terres des catholiques, ou ce qu'ils en sortiront (i).

Ces menaces et ces violences n'arrêtèrent pas, paraît-il, la propagation de l'hérésie : et, en effet, nous voyons que, en i24o, le même pontife écrit à l'évêque d'Auxonne et à l'archevêque d'Aix des lettres dans lesquelles il constate avec douleur que « certains hérétiques nommés Vaudois, Cathares et Patarins s'étaient tellement multipliés qu'ils retenaient une foule innombrable de peuple dans les lacs de leur erreur et le corrompaient par le ferment de leur imposture ».

(i) Voir MusTON : Origine des Vaudois, p. 229 et 23o.

Les anathèmes des papes et des conciles parviennent si peu à entraver l'hérésie que, dans l'ardeur de la persécution, comme la flamme grandit agitée par le vent, la secte vaudoise s'est tellement développée que le concile de Latran avoue que leurs prédications s'étalent partout au grand jour, surtout dans le midi de la France, et que l'apôtre vaudois « commençant à prêcher non dans les chambres en secret, mais sur les toits, sermoniquait en plein champ à une vaste multitude ; et comme un roi devant l'assemblée du peuple, accompagné de ses gardes et précédé de la bannière et des faisceaux, on avait coutume de l'escorter avec une pompe royale, après la fin de son discours » .

Il ne faut point croire que les menaces épiscopales et pontificales fussent vaines : bien au contraire, elles recevaient une redoutable application : les Milanais, par exemple, pour gagner les bonnes grâces de l'Église, « plutôt, dit un auteur catholique, pour l'exemple que par amour véritable de la vertu », firent brûler un certain nombre d'hérétiques (i).

En ce qui concerne les Vaudois des Alpes dauphinoises, les persécutions paraissent avoir commencé, pour durer pendant six cents ans, vers l'an 11 35.

Ils étaient devenus si nombreux que, trop à l'étroit dans leurs vallées, ils avaient envoyé en Provence les colonies qui

(0 11 y avait à Milan une secte appelée les Humiliés de Milan ou les Pauvres de Lombardie, qui était ou fille des Vaudois ou plutôt une secte rivale laquelle se fondit peu à peu dans celle des Pauvres de L^o/i. C'étaient, selon la chronique de Laon, « des citoyens qui, sans quitter leurs loyers, observaient une règle qu'ils s'étaient choisie. Vêtus simplement, ils s'abstenaient démentir, de jurer et de tout procès, s'opposant à la foi catholique ». Maigre la demande qu'ils lui en avaient faite, le pape leur avait interdit le prêche en public. « Ils s'appelèrent Humiliés parce qu'ils se contentaient de vêtements simples, non teints. » Les Vaudois étaient venus en foule à Milan ; le terrain, du reste, ensemencé par Arnauld de Brescia, était propre à la réforme.

fondèrent, entre autres bourgs, Mérindol et Gabrières. De ii35 à 1168, l'archevêque d'Embrun, Guillaume III de Ghampsaur;de 1169a 1177, son successeur Reymond II; de 1177 à ii84, Tarchevêque Pierre III dit Romain; de ii84 à 1207, l'archevêque Guillaume IV; de 1208 à I2i3, l'archevêque Reymond III ne cessèrent d'exercer de cruelles persécutions contre les Vaudois du Gapençais et de l'Embrunais. L'un d'eux, Pierre, assista au concile de Latran, où les délégués vaudois essayèrent de plaider leur cause, mais où ils ne furent pas même écoutés.

En 12 10, les archevêques de Vienne. d'Arles, d'Aix et d'Embrun convoquèrent successivement deux conciles dans le but d'en finir avec l'hérésie vaudoise. Dans le premier, il fut décidé que « les évêques se serviraient de toutes les censures de l'Église pour forcer les seigneurs et autres personnes de jurer qu'ils s'aideraient à exterminer tous les hérétiques ». Dans le second, nécessité par les excès mêmes de la persécution, il fut ordonné aux inquisiteurs de « surseoir à Temprisonnement des Vaudois attendu qu'on ne sait plus où trouver assez de pierres et de mortier pour construire

des prisons » ( i ) .

Le successeur de Reymond III au siège archiépiscopal d'Embrun, Rernard Ghabert (i2i3-i235)fut aussi un ardent persécuteur des hérétiques. Son zèle l'entraîna même hors de son diocèse, puisqu'il fut l'un des plus violents parmi les bourreaux des Albigeois.

Ge fut lui qui fit construire à Embrun un couvent, détruit on ne sait au juste par qui, en i3oo, pour les moines cordeliers chargés du rôle d'inquisiteurs.

Son successeur, Eymar, poussa si loin la barbarie que le

(I) Voir le livre de M. Brunbl : les Vaudois des Alpes françaises, p. 54.

peuple se souleva et obligea son archevêque à un traité qui fut bientôt violé.

En effet, Henri de Suze, successeur d'Eymar, convoqua,

« La fille de Moyse Long de Bobi, âgée de dix ans. ayant esté iXL'Tls iVn^^^^ Fé„.onlois. au lieu Se Villeneuve.au' dïïsous de -Uirebous, lis 1 enfilèrent toute vivante en une pique, et avans fait un grand feu sur une grande et large pierre, l'y rostir^nt tout denémë que la chair à la broche. Quoy fait, ils en découpèrent la chai" a™ i leur sembloit la mieux cuite, mais ils n'en mangèrent que qùeW peu. parce que disoient-ils. par après, qu'ils ne l'avoient pas pTlZe rostir a leur gré. » (Gravure extraite du livre de Léger ) ^

le 3 novembre 1267, à la Seyne, un concile, auquel assistèrent les évêques de Digne, de Gênez, de Glandèves, de Grasse, de Vence et de Nice, et dans lequel fuient prises des mesures contre les Vaudois dans le but de les anéantir.

lG2

Un auteur nous apprend, dit M. Brunel, qu'on reconnaissait l'hérésie au moyen d'un fer rouge appliqué sur la main. S'il la brûlait, le patient était convaincu du crime d'hérésie ; dans le cas contraire, l'innocence était proclamée. En employant un semblable moyen il en était peu qui le fussent. Il est parfaitement certain que les archevêques, les inquisiteurs et le souverain pontife luimême, soumis à cette épreuve eussent été déclarés coupal)les (i).

Sous l'épiscopatde Melchior de 127 1 à 1275, sous celui de Jacques II de Géréna de 1276 à 1286, de Guillaume V, de Raymond de Mévouillon, les persécutions ne firent que s'activer, par suite de l'arrivée de Yaldo et de ses disciples ainsi que de celle d'hérétiques chassés de Languedoc et de Provence par les bûchers des inquisiteurs et qui ne fuyaient une flamme que pour tomber dans une autre fournaise. Trois conciles tenus à Embrun en 1278, 1289 et 1290 eurent pour objet rextermination des Vaudois.

A partir de cette époque, les infortunés hérétiques paraissent avoir eu quelques années de répit, mais pour voir, en i322, les persécutions recommencer plus rigoureusement avec Tarchevêque Jacques de Dreux, les inquisiteurs- Catalan Fabri, Pascal, Jacques Bernard et Jean de Baudis.

Tout était prétexte pour les immoler: une peste noire surgit-elle, comme en i346, ce sont eux qu'on accuse de la répandre en empoisonnant les fontaines et, dans le seul bourg de Yeynes-sur-Buëch, sur cette absurde calomnie, on en égorge quatre- vingt-treize !

Quelques seigneurs laïques se refusant à prêter la main à la persécution, entre autres le dauphin Humbert II (2), le

(i) Les Vaudois des Alpes françaises, p. 61.

(2) Son zèle ne paraissait point suffisant au pape bien que, en i334 et i335, il ait fait construire un couvent pour les cordeliers dans Embrun même.

pape obtint en i348 du dauphin la cession de ses droits comme prolecteur des habitants des hautes vallées dauphinoises et, le 7 mars i352, il lanç« une bulle ordonnant à tous les seigneurs de prêter main-forte à ' l'archevêque d Embrun et à l'inquisiteur Pierre des Monts, frère mineur « pour purger les Vaudois de l'hérésie dont ils «ont infectés ».

Les malheureux persécutés cherchent à fuir; ils ne quittent des bourreaux que pour en retrouver d'autres : les Vaudois de la vallée de Freissinières, en 1837, croient trouver un refuge en Piémont et cet asile ils doivent l'abandonner ; ceux de Barcelonnette, dans l'hiver de i365 (2/, décembre), franchissant le col de Vars, où de nombreux enfants trouvèrent la mort dans la neige, cherchent à leur tour un abri contre les mquisiteurs à Freissinières, que ses habitants fuyaient euxmêmes !

Quant aux biens des victimes, ils étaient confisqués; c'était TEglise, c'étaient les inquisiteurs qui s'en enrichissaient. Cela a été, du reste, la règle dans toute l'Europe.

Durant toutle moyen âge, au milieu des misères du temps, à travers les guerres meurtrières, les pestes, les famines, une seule personne est riche et s'enrichit toujours davantage, lEghse (i). La superstition lui apporte spontanément des

(I) Sur ce sujet, il faudrait tout citer : contentons-nous déparier de deux papes qui tous deux lancèrent l'anathème contre les Vaudoîs e its en^^ZTT'.'T ""^^ ^"' ''' anathématisa en x33. et Ch^en V

tag^^cesoret ?""'"' '''"^"" ^'^"^^"^ ^"^*^^- ^•'»-l- «on iSmuTatif n^H "^"*!""^»^"t ^ <^«""-r au monde le triste spectacle de iaues de t ' fi H '"""^*»«"^ '••^^«••«' d« vente des bénéfices ecclésias- T^ryé^L^^^^^^^ ^^"' ^"» ^'^tait cyniquement

InnXnr '"'■"^.l™^ *«"* l^s bénéfices vacants durant la première

xv" sièCe"" r "'"?'• """^"^ ^" ^^'^^^"* - trésor, -fabu'eux au XVI siècle, - de vingt-cinq millions de ducats, ce qui fit croire aux eens

de l'époque quH avait trouvé la pierre philosophais Quant à Clé!

-- iGi —

trésors innombrables — et les dons affluent aux jours de désolation comme à l'approche de Tan looo ; la spoliation des autres lui en donne de plus grands encore. Tous les princes cherchent à gagner ses faveurs : durant la néfaste guerre de Cent ans, qui ruine la France, Anglais et Français se disputent son appui, tous l'enrichissent à l'envi et elle prend cyniquement des deux mains.

Nulle opération ne l'enrichit davantage que l'Inquisition : elle trouva des richesses immenses aux pieds des bûchers, dans les cendres et dans le sang de ses victimes.

Et les seuls frais qu'elle avait à faire pour spolier les martyrs, les frais de fagots et de corde, elle les imposait aux seigneurs, aux populations. Dans les comptes du bailliage d'Embrun, on trouve des articles de dépense tels que celui-ci : « Item pour persécuter les Vaudois, huit sols et trente deniers d'or. » M. de Rochas raconte dans ses Vallées vaiidoises qu'il a trouvé dans les archives du Dauphiné des articles tels que ceux-ci :

(( 6 novembre i3i5. — Comptes du châtelain delphinal de la vallée du Cluson : Item, pro expensis inquisitoram reddit Utteras y XXVIII turn. VII den. — Iterriy pro expensis eorumdem, XXIV turn. IX den

« i335. — Comptes du bailli d'Embrun : Item, pro persequendis Valsendibas et aliis expensis,y\\\ sol. XXX den. »

ment VI, il avait acheté Avignon à la reine Jeanne en Tabsolvant du crime de l'assassinat de son mari.

« Enrichissez-vous », disaient à cette époque les clercs au peuple malheureux, et c'était l'Eglise seule qui profitait du conseil. Du reste, en ce xvi' siècle, un avocat du clergé, Pierre de Royer, qui plus tard devint pape, ne ramenait-il pas les devoirs du chrétien à ces quatre préceptes : € Servir Dieu dévotement; lui donner largement; honorer sa gent dûment; lui rendre le sien entièrement » ? Michblbt : Histoire de France, t. V, p. 5o.

— lG5 —

L'Inquisition, fondée en 1200, fonctionna en France vers l'année 1208 et en Italie en 1224 : les Vaudois furent ses premiers martyrs.

L'Inquisition, qui fut l'invention la plus abominable de tous les siècles, et les inquisiteurs, qui furent les êtres les plus odieux qu'ait jamais produits l'humanité, semblent avoir pris pour règle ces principes de la .Bible, un livre des âges barbares, qui contenait la justification de tous les forfaits politiques et religieux, ces conseils du livre des Nombres (XXX, V. 52,53, 54) :

« Exterminez tous les habitants de ce pays-là ; brisez les pierres érigées en l'honneur des fausses divinités, rompez leurs statues, renversez tous leurs hauts lieux pour purifier ainsi la terre, afin que vous y habitiez ; car je vous l'ai donnée afin que vous la possédiez, et vous la partagerez entre vous par le sort » ; et ces maximes du Deuléronome (XIII, V. 12, i3, i4, i5, 16) : (( Vous ferez pasger aussitôt au fil de l'épée les habitants de cette ville, et vous la détruirez avec tout ce qui s'y rencontrera jusqu'aux bêtes. Vous amasserez aussi tous les meubles qui s'y trouveront, et vous les brûlerez avec la ville en l'honneur du seigneur votre Dieu, de sorte que cette ville demeure éternellement ensevelie sous ses ruines et qu'elle ne soit jamais rebâtie. »

Telles ont bien toujours et partout été — quand elle a eu le pouvoir de les appliquer ~ les barbares devises de l'Église catholique.

Quant aux rois et aux princes, souvent dans un but de lucre, pour partager les dépouilles des victimes, le plus souvent par terreur et superstition, ils ont aidé l'Église à

accomplir ses forfaits, lui obéissant, se soumettant à elle, suivant le conseil du poète :

Le roi n'attaque pas le prêtre, s'il est sage (i).

Et puis la mort des hérétiques est un moyen si simple de racheter ses fautes et d'apaiser le ciel !

Les rois ont toujours fait couler le sang des hérétiques en réparation de leurs propres fautes : Philippe-Auguste incestueux conquiert l'absolution en faisant égorger les Yaudois ; François I®' rachète par le même procédé sa conduite débauchée ; Louis XIV croit effacer ses nombreux adultères en signant la révocation de l'édit de Nantes. Les hérétiques payent de leur sang le repentir des rois ! la persécution de ceux-là rachète les crimes de ceux-ci !

Et l'univers va se couvrir débuchers, des torrents de sang vont inonder la terre !

C'est le cri du moine inquisiteur en sa sanglante folie :

J'arrive.

Me voici, je ranime avec moi les ferveurs. Pensif, je viens souffler sur les bûchers sauveurs. Terre, au prix de la chair je viens racheter l'àme. J'apporte le salut, j'apporte le dictame. Gloire à Dieu ! joie à tous ! Les cœurs, ces durs rochers, Fondront. Je couvrirai l'univers de bûchers. Je jetterai le cri profond de la Genèse : Lumière ! Et l'on verra resplendir la fournaise ! *Je sèmerai les feux, les brandons, les clartés. Les braises et, partout, au-dessus des cités. Je ferai flamboyer l'auto-da-fé suprême.

Joyeux, vivant, céleste. — Oh î genre humain, je t'aime! (a).

(i) V. Hur.o : Torquemada, acte l\\ se. 2. (2) V. Hugo : Torquemada^ acte I, se. 6.

Du rôle des inquisiteurs sur les deux versants des Alpes, voici en quels termes Léger parle :

La puissance de ces inquisiteurs était si générale et illimitée, comme l'on apprend par les bulles dont ils étoient munis, aussi bien que par leurs pratiques, et qu'ils avoient aussi le crédit d'amasser le peuple au son des cloches toutes et quante-fois qu'il leur en prenoit envie, et ce qui est bien plus étrange, de procéder même contre les évèques qui leur sembloient avoir laissé échapper la moindre occasion de surprendre et faire périr quelques-uns de ces prétendus hérétiques, et qu'ils avoient puissance de les emprisonner eux-mêmes, et de les punir à leur caprice, il n'est point d'extrémité à laquelle ils ne les obligeassent de se porter, sans qu'ils y osassent faire la moindre résistance du monde.

Toutes sortes d'accusations étoient de mise contre ces pauvres gens, un meurtrier, une putain publique et toute personne infâme pouvoit servir de témoin plus que suffisant pour faire perdre biens et vie à un pauvre Vaudois, sans même (chose horrible) qu'il fût nécessaire de faire la moindre confrontation de témoins, ni de former des enquêtes, ni faire des examens; il suffisoit qu'une personne inconnue ùt donné un billet, quoyque sans signature ou signé d'une façon inconnue (i).

Que s'il se rencontroit quelcun d'entreles Vaudois qui eut quelque peu de biens, il ne faloit que cela pour le faire convaincre d'hérésie, et son bien ne manquoit jamais de le faire périr; puisqu'il devenoit

(I) Brez {Histoire des Vaudois, Ib partie, p. 7 et 8) ajoute de son côté : « Un père étoit obligé de déposer contre son fils, une épouse contre son époux, un frère contre sa sœur, un ami contre son ami. Les liens de la nature, du sang, de l'amitié, n'étoient rien aux yeux de llnquisition.

€ Celui qui avoit le malheur d'être soupçonné d'hérésie devoit produire sept témoins de son innocence. Si l'un d'entre eux refusoit de prêter serment en sa faveur, son supplice étoit presque inévitable.

« On n^indiquoit jamais à l'accusé les témoins qui déposoient contre lui; et il importoitpeu que des témoins s'accordassent, ou que leurs dépositions fussent contradictoires: un seul sullisoit pour ordonner la torture. L'accusé n'avoit pas même la liberté de se choisir un avocat; c'étoit l'Inquisition qui le lui donnoit. Quoiqu'on ne pût lui prouver son crime. Il n'etoit jamais absous, il restoit noté d'infamie, et son nom étoit conservé sur les registres de cet horrible tribunal. »

— iG8 —

le prix et la récomi)cnsc de l'accusateur ; nul advocat n'osoit entreprendre de plaider leur cause, ni aucun notaire recevoir aucun acte en leur faveur, pour ne se rendre suspect d'hérésie et se voir condamner luy même comme hérétique. Celuy qui se trouvoit une fois dans les pièges de cette Inquisition pouvoitètre asseuré de n'en pouvoir jamais échapper, ou que s'il en étoit délivré, ce n'étoit que pour être bientôt repris par cens qui s'étant joués de luy, comme le chat de la souris, luy brisoient enfin les os et en faisoient leur proye, et comme si c'eût été trop peu de leur oster la vie, nous pourrions encore produire plusieurs de ces sentences que ces inquisiteurs sanguinaires prononçoient contre les cadavres, et même les os déjà tout secs de ces pauvres Vaudois, en ayant fait déterrer plusieurs, vingt-cinq et trente ans après leur mort, et les ayans fait briller es places publiques seulement pour avoir quelque prétexte de confisquer leurs biens, que leurs enfants, en tel cas, quoyque devenus papistes n'osoient plus posséder pour ne se rendre suspects d'hérésie.

Et pour tenir encore le peuple dans une plus grande frayeur, ces bons pères avoient de coutume de mener en triomphe quelques-uns de ces pauvres captifs en toutes les processions qu'ils faisoient, contraignans les uns à se flageller eux-mêmes, et les autres à porter des robes rouges avec des grosses croix, prenans le nom de Bénédictins convertis, afin qu'on crût par ce moien qu'ils se sentoient -convaincus en leur conscience de l'hérésie dont on les avoit accusés, et qu'ils reconnoissoient qu'ils étoient justement châtiés pour les fautes qu'ils avoient commises : d'autres encore étoient obligés d'y aller en chemise, testes et pieds nuds, portant la corde au col et des rameaux entre leurs mains; en cette misérable posture étoient contraintes de se produire toutes sortes de personnes de quelque qualité qu'elles pussent être, au grand étonnement des spectateurs (i) ; encore ne leur étoit-il pas permis d'entrer dans les

(I) Pbrrin (Histoire des Vaudois, p. 102 et io3) raconte les mêmes faits. Léger Ta évidemment copié. Parlant des héritiers de ceux dont on exhumait les cadavres pour les brûler comme cadav^res d'hérétiques et pour confisquer leurs biens, Perrin dit qu'ils ne réclamaient point de crainte d'être accusés « d'avoir plus hérité la mauvaise croyance que les biens ». Il ajoute, montrant quelle puissance la terreur qu'ils inspiraient donnait aux inquisiteurs : « Les peuples, voire même les plus puissants et riches, estoyent contraints d'adorer presque ces moynes inquisiteurs et de leur

églises pendant que le service s'y faisoit ; et ce qui n'estoit pas moins cruel, plusieurs étoient condamnés au pèlerinage en Terre Sainte, où Us dévoient aller à leurs frais et dépens, et ce précisé-

u Le sieur Jacques Michelin, excellent personnage, l'un des principaux Anciens de l'Eglise de Bobi, ne fut pas plutôt saisi par ses meurtriers, qu'ils lui lièrent les deux mains à son membre viril, et de celle façon ignominieuse le suspendirent contre une porte, comme vous le montre cette figure. » Pendant ce temps, des pasteurs devenus apostats l'exhortèrent à renier sa foi. Il mourut en martyr.

Un peu au-dessus de la Sarcena, deux pauvres paysans furent « pendus vivans par leurs parties honteuses : mais avec les mains attachées sur le dos, et qui sont morts en cet état ». (Gravure extraite du livre de Léger.)

ment dans le terme qui leur étoit prescrit, pendant lequel il est souvent arrivé que les inquisiteurs mêmes, les prêtres et aulres bons frères abusoient vilainement de leurs femmes, comme on en

faire de grands présents pour la construction de leurs couvents, et dotations de leurs maisons, de peur d'estre prévenus en fait d'hérésie et de n'estre estimés zélés à la foy par les Saincts Pères. »

Page 1