KEI.LE
Quant à l'Eglise, elle devait toujours spéculer sur ces appétits du Nord pour écraser la France méridionale, toujours prête à secouer son joug : elle devait toujours se servir de l'appât des richesses de l'Aquitaine, du Languedoc, de la Provence, de la Bourgogne pour exciter les ardeurs belliqueuses des peuples plus sauvages de la Belgique, de la INeustrie et de la Normandie. C'est ainsi qu'elle avait jeté Clovis et ses leudes païens sur les Burgondes et les Yisigoths hérétiques ; c'est ainsi qu'elle devait précipiter les bataillons de Simon de Montfort sur les Albigeois.
Au xii^ siècle, le Midi essayait déjà d'implanter sur le sol des Gaules les mœurs, les coutumes que, quatre siècles plus tard, devait affirmer la Renaissance : la cour du comte de Toulouse était brillante et lettrée; RavmondVI fondait une Université.
Aussi, l'auteur que nous citons plus haut pouvait-il écrire avec raison :
Il ne faut donc point s'étonner que ce pays, dès lors aussi peuplé et aussi riche peut-être qu'à aucune autre époque de l'ancienne monarchie, soit devenu, même en plein moyen âge, le théâtre sur lequel se sont produits les efforts de l'esprit humain, si longtemps assoupi, et vers la liberté politique et vers la liberté religieuse; je dis vers la liberté politique, et pour confirmer cette assertion, je n'aurai qu'à rappeler ravènement de la révolution dite consulaire, dont on peut suivre la marche victorieuse à travers la contrée entière. Originaire d'Italie, où elle apparaît à Milan en 1098, et à Gènes en 1100, elle se montre à nous déjà réalisée dans la ville d'Arles en ii3i, dans celle de Montpellier en ii4i, à >'îmes avant II 44, à Avignon en 11 46, à Narbonne en 11 48.
J'ai dit vers la liberté religieuse, et je n'ai sans doute pas besoin de prononcer le nom de l'hérésie albigeoise. Sans vouloir m'en faire l'apologiste, et quel que soit le jugement à porter sur ses doctrines, .l'histoire ne saurait lui refuser, toutefois, le double
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caractère que voici. Premièrement, celui d'une résistance, d'une révolte de la conscience individuelle contre l'autorité absolue du pape et du clergé; contre le joug devenu lourd de la discipline ecclésiastique ; secondement, celui d'un premier essai de réaction contre le formalisme et le réalisme religieux du moyen âge, d'un effort pour revenir à une interprétation plus indépendante des Ecritures saintes ; d'un premier et bien imparfait réveil, en un mot, du droit d'examen (i).
Et ces mœurs dissolues du Midi albigeois qu'on lui a tant reprochées en se fondant sur les jeux de la cour d'amour de Raymond VI et sur les principes manichéens, les hérétiques de la Guyenne et du Languedoc les avaient-ils en réalité? Un auteur peu suspect, saint Bernard, leur rend, au contraire, un public hommage : « dans l'un de ses sermons, le soixante-cinquième, il n'hésite pas à avouer que leurs mœurs sont irréprochables » (2).
Contre ces hérétiques, frères des Vaudois, qui, longtemps cachés et austères, arrivèrent peu à peu à conquérir l'aristocratie et naturellement, en se rapprochant du trône, à se corrompre, l'Eglise catholique n'hésita pas à déchaîner celte croisade épouvantable, dans laquelle, à Béziers, les moines disaient à leurs féroces soldats de tout tuer. Dieu devant reconnaître les siens ; dans laquelle, si un hérétique disait vouloir abjurer, Simon de Montfort ordonnait de le brûler quand même avec ce joli raisonnement : « S'il ment, il n'aura que ce qu'il mérite; s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés. »
Croisade épouvantable qui noya dans un déluge de sang la
(i) Académie des sciences morales et politiques. Compte rendu, année 1857, t. H, p. 75 et 76.
(a) Académie des sciences morales et politiques. Compte rendu, année 1857, t. II, p. 76.
civilisation renaissante et qui, sous l'égide de l'Église, permit à une bande d'atroces bandits de piller, de brûler, de couvrir de sang les plus belles provinces de la France I
Quelles effroyables hécatombes d'hérétiques fit l'Église catholique, en cinq siècles, du xiii® au xvni^, sur le sol des Gaules I Albigeois, Vaudois, Luthériens, Calvinistes, elle égorgea tout, faisant couler le sang le plus pur de la patrie, s affirmant comme le plus effroyable fléau de notre pays,
Le sang versé à Béziers, à Carcassonne, à Agen, dans la Septimanie, en Aquitaine, avait mis en goût moines et prêtres: c était le commencement de cette effroyable orgie, qui devait se terminer par les dragonnades de Louis XIV. (( Il semblait, dit Michelel, que la soif du meurtre fût devenue le génie môme du prêtre (1). »
Les Vaudois pauvres, dans leurs montagnes reculées, dans leurs pays arides, au milieu de leurs rochers inaccessibles, devaient moins tenter les appétits des barons catholiques, qui suivaient la bannière de Simon de Montfort : aussi, plus heureux que les Albigeois, devaient-ils sauver, pour de longs âges, leur foi et leur indépendance (2).
(i) Micuelet: Histoire de France, t. III, p. 127.
(a) Henri Martin parle en ces termes tant des Pampres de Lyon que des Vaudois, constatant l'origine première de l'Église des Alpes, à laquelle est venue se joindre la secte de Valdo : « Les Pauvres de Lyon niaient la nécessité de l'intervention du prêtre entre le fidèle et Dieu ; tout chrétien était prêtre à leurs yeux ; les femmes mêmes prêchaient, et ils ne reconnaissaient de règle, dans l'interprétation des livres saints, que l'inspiration individuelle sanctionnée par le consentement commun : chacun commentait et expliquait les Écritures, que les principaux de la secte traduisaient en langue vulgaire et propageaient avec une ardeur extrême. C'est la première protestation qui se soit élevée dans le christianisme du moyen âge contre la séparation des fidèles en deux classes, l'une faite pour commander et enseigner, l'autre pour obéir et croire. L'idéal des Pauvres de Lyon est l'égalité absolue, l'égalité religieuse, politique et sociale, une communauté universelle, une société sans prêtres, sans nobles et sans riches. La venue du Saint-Esprit est leur dogme fondamental : le
LMiérésic vaiidoisc et l'hérésie albigeoise étaient comme deu\ fleuves jaillissant d^me même source, mais qui suivent des cours différents sur les flancs opposés d'une même montagne. L'un des fleuves fut promptement tari; l'autre put malgré toutes les digues élevées sur sa roule se perpétuer à travers les siècles. Et, leurs frères albigeois égorgés, en ce monde de sots, de bavards, de fanatiques, qui emplit l'Europe du xiii® au xYi^ siècle, seuls les Vaudois restèrent pour garder le dépôt de l'esprit, de la raison et de la liberté.
Michelet, en une de ces pages de lumineuse philosophie qui éclairent les recoins les plus obscurs du passé, rattache à l'enseignement d'Ahclard, du plus grand philosophe du moyen âge, la doctrine vaudoise.
Abélard, sur les rives de la Seine, avait, avec l'aumône du peuple, fondé celte abbaye du Paraclet, « qui fut
Paraclet, annoncé par Jésus-Christ, va réaliser sur la terre les conséqaences de l'Évangile. Cest ainsi que l'idée profonde d'Abélard sur le Saint-Esprit est traduite par les pauvres, par les simples, par les opprimés, facilement enclins à opposer aux individualités dévorantes des unités, où toute individualité se perd.
« Les Vaudois des Alpes, tout en prêchant l'aumône et le mépris des richesses, ne prétendent pas, comme les Pauvres de Lyon, renouveler l'essai de cette communauté absolue qu'ont rêvée un moment les premiers chrétiens dans l'enthousiasme de la fraternité évangélique. Ils n'annoncent pas le renouvellement du monde par le Saint-Esprit. Ils ont des prêtres qu'ils appellent barbas (oncles), mais aussi rapprochés que possible des fidèles, et auxquels le célibat est plutôt recommandé qu'imposé. Ces prêtres s'imposent les mains les uns aux autres. Ils conservent la confession, mais comme acte d'humilité et recherche de conseil, non comme absolution en vertu d'un pouvoir surhumain. Ils enseignent le salut /(ratait par Jésus-Christ, tout en recommandant essentiellement les œuvres et en reconnaissant le libre arbitre. Leurs tendances sont ascétiques : La nouvelle loi, disent-ils, conseille garder virginité. Et ils prêchent la pénitence et le jeûne. Leurs monuments sont d'une extrême simplicité, une théologie purement historique, point de métaphysique, beaucoup de morale, très austère, très frate^*nelle; le pardon des injures; ne pas tuer; ne haïr personne; une grande répugnance à jurer: des protestations tou. chantes contre les persécutions religieuses. » Histoire de France, t. IV, p. 5, 67 et 8, Paris, i855, Furne, édit.
la première et la dernière église qu'on éleva au Saint- Esprit », au Saint-Esprit qu'il avait rétabli dans son droit,
Jacques Prin et David Prin de Villar furent arrachés de leur lit, puis « on leur écorcha les épaules jusques au coude, justement en forme d'aiguillettes de peau que Ton laissoit attachées au corps par le haut, et restoient ainsi flottantes sur la chair vive; on leur écorcha de même façon le reste des bras depuis le coude juscjues aux mains, et les cuisses jusques aux genoux, et enfin les jambes depuis la jarretière jusques à la cheville du pied : et puis on les laissa mourir de froid en cet état ».
Anlhoine Mullenier ayant jadis reçu des bienfaits de ces martyrs, — que Léger a connus ainsi que leur famille, — leur porta de l'eau en cachette durant leur supplice : pour cette action le marquis de Lucerne lui fit donner cent coups de baguette et le menaça de lui faire subir le même traitement que les Prin, s'il renouvelait son œuvre charitable. (Gravure extraite du livre de Léger.)
enseignant que le Fils « était non l'amour comme le croyait le moyen âge, mais l'intelligence et la parole ».
A celte voix tous les systèmes destructeurs de la vieille école pontificale surgirent.
« Les Yaudois, dégageant l'Évangile du lieu et du temps, enseignent qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu en Thomme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc l'Évangile ne date plus de telle année de Tibère; il est de toutes les années et de tous les temps, hors du temps ; il est V Évangile éternel.
<( Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du christianisme. La plupart frémirent et fermèrent les yeux devant cette cuisante lumière. Mais elle brillait inexorable, et du dedans au dehors, du fond même de leur esprit (i). »
Quelles étaient donc exactement les doctrines et les mœurs de ces montagnards hérétiques, qui, seuls, malgré l'Inquisition, malgré les persécutions du pouvoir séculier versant le sang pour le compte de l'Église, devaient, dans l'Europe écrasée sous le joug clérical, du xiir au xvr siècle, conserver le dépôt précieux de la liberté de conscience ?
Un vieil auteur du xvii« siècle, Perrin, cite une page d'un sieur de Vigneaux, pasteur des montagnes vaudoises au XVI' -siècle, pasteur des vallées piémon taises, qui trace un tableau probablement très fidèle des mœurs et des doctrines de nos montagnards, depuis plusieurs siècles :
Nous vivons en paix en ces vallées de Piedmont, et en concorde avec les autres, avons commerce et contractons par ensembe, n'ayant jamais faict meslange de prendre pour nos fils les filles de ceux de l'Église romaine, ni n'avôs baillé nos filles à leurs fils. Au reste nos mœurs et coustumes leur plaisent puisque les seigneurs et autres qui se disent catholiques aiment mieux prendre serviteurs et servantes d'entre nous que d'entreux mesmes. Et viennent de bien
loin chercher parmi nous des nourrices k leurs petis enfans, trouvans es nôtres, ainsi qu'ils disent, plus de fidélité qu'es leurs.
Et pour la doctrine pour laquelle les Vaudois ont esté persécutés, ils ont affirmé, dit-il, qu'il faloit croire aux saintes Écritures, seulement en ce qui concerne le salut, sans s'arrêter aux hommes. Qu'elles contiennent tout ce qui est nécessaire à salut, et qu'autre chose ne doit estre reçue sinon ce que Dieu nous a commandé.
Qu'il n'y a qu'un seul Médiateur et pourtant qu'il ne faut invoquer les saincts.
Qu'il n'y a point de purgatoire : mais que tous ceux qui sont justifiés par Christ vont à la vie éternelle.
Ils recourent et approuvent deux sacrements, le Baptesme et la Communion de la sainte Cène.
Disent que toutes messes sont damnables et principalement celles qui se disent pour les trépassés et partant qu'on doit les abolir.
Que toutes traditions doivent estre rejettées sans les tenir nécessaires à salut.
Le chant et récit de l'office, et les jeusnes liés h certains joursr festes superflues, la différence des viandes, tant de degrés et ordres de Prestres, Moines et Moinesses, tant de bénédictions de créatures, vœus, pèlerinages, et toute la confusion et grand amas de cérémonies, inventées par ci-devant estre abolies.
Nient le Primat du Pape, et surtout la puissance qu'il s'est usurpée sur les polices. Et n'admettent autres degrés que d'Évesques, Prestres et Diacres.
Que le siège Romain est la vraye Babylone et que le Pape est fontaine de tous les maux d'aujourd'huy.
Que le mariage des Prestres est bon et nécessaire.
Que ceux qui oyent la parole de Dieu, et en ont droite cognoissance sont la vraye Église, à laquelle Jésus-Christ a donné les clefs^ pour faire entrer les Brebis et chasser les loups (i).
Et, quelques pages plus loin, Perrin complète cet exposé par ces lignes :
(i) Histoire de France, t. IX, p. 61 et 62.
(i) Histoire des Vandois, p. /Î8, 40' 5o.
Ils (les Vaudois) maintenoyent que la Messe esloit une meschanle corruption de la sainte Cène du Seigneur.
Que l'hostie estoit une idole forgée par les hommes.
Que l'Église Romaine estoit entièrement abastardie, et pleine d'infidélité et d'idolâtrie.
Que les traditions de l'Église n'estoyent que superstitions et inventions humaines.
Que le Pape n'estoit pas le chef de l'Église (i).
Plus loin il parle des devoirs des barbes ou pasteurs (2).
Ces devoirs il les puise dans les instructions des deux pasteurs, Georges Maurel et Pierre Masson, qui, au temps de François I*"^, furent envoyés par leurs correligionnaires auprès des luthériens de l'Allemagne et dont l'un, Pierre Masson, fut, à son retour, emprisonnée Dijon.
La première règle des pasteurs, la voici : « Ils ne sont que pour monstrer leur humilité. »
Georges Maurel et Pierre Masson, que cite Perrin, racontent quelles études des livres saints doivent faire ceux qui se destinent à être pasteurs, quelle préparation ils doivent donner pour leur apostolat. Puis, après avoir parlé de leur consécration « par l'imposition des mains et l'office de la
(i) Histoire des Vaudois^ p. 54.
(a)« L'usage fit aussi que les Pasteurs de ce peuple furent communément appelés Barbes, nom piedmontais, signifiant en français oncle. Kt leur donnoyent ce tistrc, pour ne descouvrir leur qualité, es lieux et temps dangereux. Et de ce nom nous est venu qu'en Piedraont les papistes appeloyent communément Barbets ceux qui reconnoissoyent les Barbes pour pasteurs. » Gillks : Histoire ecclésiastique des Eglises vaudoises, p. 17, Chantore et Mascarelli, édit., Pignerol, 1881.
A la page précédente, le même auteur remarque que, à l'origine, les hérétiques des Alpes refusaient le titre de Vaudois, déclarant n'en pas vouloir d'autre que celui de chrétiens ; mais peu à peu ils se laissèrent si bien imposer ce nom qu'ils s'en servirent même entre eux.
M L'STON rapporte le même fait {Origine des Vaudois, p. 40 Tous deux s'appuient sur une lettre des Vaudois au roi Ladislas de Bohême, lettre que donne Perrin.
Prédication », et de la soumission des nouveaux aux anciens, ils écrivent :
Nous Pasteurs, nous assemblons tous une fois par chaque année, pour traiter de nos affaires en Concile général.
La nourriture et les choses qui sont pour nous couvrir nous sont administrées volontairement et comme par aumône, très suffisamment, par le bon peuple lequel nous enseignons.
L'argent lequel nous est doué par le peuple est porté au prédit Concile général et est deslivré devant tous, et là il est receu par les plus anciens, et est doné partie d'icelui à ceux qui doivèt voyager, selô qu'il est recognu qu'il est de besoin pour leur despens, et partie du dit argent est donné aux pauvres.
Quand quelqu'un de nous Pasteurs est tombé en quelque péché de saleté, il est dejetté hors de notre compagnie,, et il lui est défendue la charge de prescher.
• Faites qu'il ne se nourrisse entre vous aucun jeu, ni gourmandise, ni paillardise, ni danse, ni autres desbauches, ni questions, ni tromperies, ni fraude, ni usure, ni malveillances, ni discordes ; ne supportez point entre vous et n'entretenés point aucunes personnes de mauvaise vie, ni qui donnent entre vous scandale ou mauvais exemple; mais que charité et fidélité règne entre vous, et tout bon exemple : traittant l'un l'autre comme un chacun voudroit qu'il lui fust fait à soy mesme (i).
Pour terminer cet exposé des doctrines de nos montagnards, nous citerons un extrait de confession de foi vaudoise que Perrin publie dans son Histoire des Vaudois (2). Après avoir indiqué les livres de l'Ancien et du Nouveau Testaments qu'ils tiennent pour livres saints — ce sont tous ceux admis par l'Eglise catholique — et après avoir affirmé leur foi au Dieu unique « tout puissant, tout sage et tout bon, lequel a
(i) Voir pERni.N : H'stoire des Vaudois, p. ;5 et >uiv.\/' (2) Pages 79 et suiv.
fait toutes choses par sa bôté », et au Christ fils de Dieu a qui est mort pour le salut de tous ceux qui croyent » , les rédacteurs de cette confession continuent ;
Semblablement nous tenons fermement qu'il n'y a point d'autre Médiateur et Advocat envers Dieu le père sinon Jésus-Christ. Et quant à la vierge Marie, qu'elle a esté sainte, humble et pleine de grâce : et ainsi croyons nous de tous les autres saincts, scavoir qu'ils attendèt au ciel la résurrection de leur corps au jour du jugement.
Item, nous croyons qu'après ceste vie il y a tant seulement deux lieux, l'un pour les sauvés et l'autre pour les damnés, lesquels nous appelions Paradis et Enfer, nians du tout ce Purgatoire songé de l'Antéchrist, et controuvé contre la vérité.
Item nous avons toujours creu que c'estoit une abomination indicible devant Dieu, que toutes les évocations des hommes : comme sont les festes, les veilles des Saincts, et l'eau laquelle on appelle béniste, et de s'abstenir certains jours delà chair, et choses semblables, et principalement les Messes.
Nous avons en abomination toutes invocations humaines, comme estas de l'Antéchrist : lesquelles apportent du trouble et préjudicient à la liberté de l'esprit.
Nous croyons que les sacrements sont signes de la chose sainte, ou formes visibles de la grâce invisible ; tenons qu'il est bon que les fi délies usent quel quesf ois de ces dits signes ou formes visibles s'il se peut faire. Et ce nonobstant, nous croyons et tenons que les predicts fidelles peuvent être sauvés, ne recevant point le lieu d'en pouvoir user.
Nous n'avons point cognu qu'il y eust autre Sacrement que le Baptesme et l'Eucharistie.
Nous devons honorer les puissances séculières, en subjection, en obéissance, en promptitude et en payement.
On le voit, les théories hérétiques des Vaudois sont celles que plus tard devaient professer les réformateurs du xvi" siècle ; aussi est-ce à bon droit que les écrivains catho-
Hques ont prétendu que Luther et Calvin n'étaient que les continuateurs de Pierre \ aldo et de ses disciples, qu'ils s'étaient contentés en principe de reproduire leurs doctrines (i).
On le voit également, les Vaudois étaient des sujets soumis aux puissances temporelles : aussi, sans les excitations d'un clergé fanatique, ne pourrait-on pas expliquer les effroyables persécutions que dirigèrent, durant de si longs siècles, contre les pauvres montagnards des Alpes les rois et les princes catholiques de France et de Savoie.
Et cependant quelles ne furent pas les persécutions que subirent les Vaudois, persécutions endurées avec une résignation et une hauteur d'âme qui les marquèrent comme les successeurs des chrétiens du premier âge, des martyrs de la Rome païenne. Bourreaux et martyrs des Alpes vaudoises ressemblent trait pour trait aux bourreaux et aux martyrs du temps des Césars ; — non, nous nous trompons, si les Vaudois ressemblèrent à leurs ancêtres, les chrétiens de la primitive Eglise, comme nous le verrons plus tard, leurs bourreaux dépassèrent en barbarie ceux qui siégeaient à l'ombre du Capitole.
Brez (2) prétend que « les Vaudois ont conservé jusqu'à la réformation la discipline de l'Eglise primitive telle qu'on la trouve décrite dans les épîtres des apôtres et de saint Paul ».
Il ajoute après Léger et les auteurs anciens que les Vaudois ont toujours célébré leur culte public en langue vulgaire. Ils avaient conservé jusqu'en i63o, époque où une peste fit mourir tous leurs barbes, à l'exception de deux, « la cou-
Ci) Voir Peuiun : Histoire des Vaudois, p. 60 et suiv.
(2) Histoire des Vaudois^ dédiée «lux amis et protecteurs des Vaudois, la Grande-Bretagne, les Provinces- Unies, les cantons protestants de la Suisse, la Suède, le Wurtemberg, la République de Genève, p, 89 et 3, Paris, ijgG.
tume d'arroser trois fois le front de l'enfant dans le baptême et de rompre en trois pièces le pain sans levain, dont ils se servaient dans la sainte Gène, dans le but de rappeler le souvenir de la Trinité ».
Avant la fête de Pâques et quelquefois avant la Noël, les barbes « faisaient la revue générale de tous les membres de leur paroisse », et les interrogeaient tous quel que fut leur âge et quel que fut leur sexe sur leur croyance, « chacun suivant ses lumières ».
Brez parle en ces termes des peines ecclésiastiques établies
chez les Vaudois :
Un meurtrier, celui qui avoit violé la sainteté du mariage, ne pouvoit rentrer dans le sein de l'Église qu'après une longue suspension des sacremens, et après avoir donné pendant longtemps des marques non équivoques d'un sincère repentir. Mais il falloil encore, avant cela, qu'ils fissent les réparations suivantes :
Ils dévoient se rendre trois dimanches de suite dans le temple, et se tenir sur un siège à part, devant la chaire, pendant tout le service divin. Lorsqu'il étoit fini, le pasteur avertissoit qu'une personne tombée en faute étoit admise à en faire les réparations publiques. Le pénitent continuoit, en demandant pardon, à haute voix, à Dieu et à ses frères, et en promettant de ne plus leur donner de mauvais exemples à l'avenir. Enfin, le barbe lui annoncoit la rémission de son péché, au nom et de la part de l'Etre suprême, et terminoit le service par une vive exhortation à tout le peuple.
Les personnes qui avoient simplement enfreint les lois de la chasteté étoient censurées de la même manière, mais ne paroissoient que deux dimanches en public, quelquefois même un seul dimanche, et un jour ordinaire (i).
Chaque Église, dans les Vallées, avait son consistoire formé du pasteur, du diacre et des anciens choisis à vie
(I) Histoire des Vaudois, p. ^.
C( après un examen sévère )>, et qui étaient « déposés » en cas d mdignilé.
vJi- I j •™°'"^ .'"""P' '"' bourreaux le lapidaient. « Pour empêcher de cncr. on luy enfonça dans la gorge son membre Wri oui >enoU de \»y estre arraché. Enfin ils lui ôtèrent la tête eriài^sèrln Z i?tt"; .""'' '"' '•' ^'"^ '^^ '^ "^'-«- «- vouloir p^rme te :„"
que e"chiens\"t',e^,"' T •""""'-"' ''"'•''""' "" ^'"■'>"' '' '''» que les cniens cl les loups le mangeassent. »
Pour ce crime comme pour les autres, Léger a entendu le récit ,?» plusieurs tcmcns oculaires après le traité de Pignerol parmi ce^x .i de nombreux étaient catholiq'ucs. (Gravure extraite du iiv'reîé L^
Les pasteurs et un ou deux anciens par Église se réunissaient en assemblées générales appelées coltogues ; les pasteurs de toutes les vallées se réunissaient en synodes pour
statuer définitivement sur les difficultés que n'avaient pu trancher les colloques ; — à l'un de ces synodes, à Laus, on compta jusqu'à cent quarante et un pasteurs, preuve évidente de la vitalité des Eglises des vallées.
Colloques et synodes étaient soumis à la censure de tout le peuple. Ils avaient un rôle judiciaire : il était défendu aux Vaudois d'aller devant les tribunaux ; les consistoires cherchaient à concilier les parties qui avaient des débats entre elles. S'ils n'y réussissaient pas, ils « les obligeoient de choisir des arbitres et de signer de part et d'autre des promesses par lesquelles elles s'engageoient de se conformer entièrement à leur décision ». « S'il arrivoit, ajoute Brez (et ce n'étoit que très rarement), que les différents ne pussent être composés par cette dernière voie, c'est alors qu'on les portoit aux colloques, et de là au synode, qui prononçoit définitivement (i). »
Les jeux et les danses étaient sévèrement proscrits. « Toutes sortes de jeux de hasard, dit Léger dans son Histoire des Eglises vaudoises, sont bannis dans les vallées. On n'y verra jamais jouer aux cartes, ni aux dez, si ce n'est par des étrangers ; et si quelqu'un en est convaincu, il doit en faire une réparation plus ou moins rude, selon les circonstances du tems, du lieu et des personnes. »
Quant à la danse, on eut l'exemple d'une femme de pasteur qui fut publiquement censurée pour avoir regardé de loin des personnes danser sur la place de Lucerne.
Aussi Brez s*écrie-t-il : « Il n'y eut peut-être jamais de société chrétienne plus vertueuse, de mœurs plus irréprochables. »
(i) Au dire d'Henry Hallam (VEarope au moyen dge), les Vaudois ne reconnaissaient ni la légitimité des serments, ni celle de la peine capitale.
Et l'un des pasteurs des vallées du xv,.. siècle, dont nous aurons souvent à ci.er l'ouvrage sur les Églises vaudoises. Léger, écrit-il sur ses ouailles avec une légUime
noisse qu ,Is ont ele des hommes sujets aux mêmes infirmités oue
plus cpi Ils sont mes frères, et selon la chair et selon l'esnrit nnp es Vaudois d'aujourd'hui son, bien éloignés de celle grandT^Ll'e^é et détachement du monde de leurs bienheureux ancêtres Z e d.ra; pourtant, à la gloire de fauteur de toute bonne donalion l'e gênera emenl pris, et compatis ù lout autant de peuples réfomés-
passe (s 1 ne s agissoit de ma pairie, je dirois même qui les é»ale) en vra. zele pour la parole de Dieu, et sainte constance pour la professer au péril de leurs biens et de leur vie, mais aussi en sim! P .0. e et mnocence de conversation, sobriété en leur vivre a S dmh. a leur travail, al,slinence de toutes sortes de jeux (s Te' n'es,
course, et parfois de la longue paume) et dans la réjection de tous jeux de cartes, de dez et de semblables choses qui leur sont in on
Dieu"- n"s o°r"T™ "° '"'"' """''• ''"'^''^"^' --y entend e Z- Snéralen, In ;■"■■•''' ''"''^^' '''""g-erie, la paillardise, et généralement ,ous les vices crians; e, s'il arrive que queluu'un v touche. Il est tenu pour infâme. ^ ^ ^
La chicane, les procès et les plaidoyers en on, é,é ,ellement banms de ,ou,e a„,iquité, que Thuanus' ,™itan, des mœur^de
on V ^ni, t '" -j:^"»-»-. assure que le premier procès don on y ouil jamais parlé, n'est arrivé que dans le xv.- siècle ni.-^m
tr-tudi^rr "rT ^'t^ ^"^ '"' '""-^' a>- p^rtid
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Au dire de Michelet, ce sont les Vaudois qui ont inventé le bel axiome : « Travailler, c'est prier. » Une telle devise mieux que toute autre chose dépeint un peuple (i).
Rien ne met à l'abri de la calomnie : de si rares qualités, de si hautes vertus ne pouvaient suffire à en préserver les Vaudois.
Ecoutons d'abord ce que raconte à leur sujet Pierre Gilles :
Ces barbes spécialement, et puis en général tout ce peuple vaudois, estoyent (mesme par leurs adversaires, qui les cognoissoyent es valées et aux environs d'icelles) en estime d'estre amateurs de toutes vertus, et ennemis de tous vices, et n'y avoit quasi que le clergé papal, qui montrast de les avoir en mauvaise estime et réputation en les blasmant, non de quelques vices manifestes, car on ne trouve qu'on ne leur en aye guères imputés, mais le plus de s'assembler de nuict, pour commettre clandestinement des impudicitez (qui est la calomnie que les payens attribuyoient anciennement aux fidèles de la primitive Église). Mais ces calomniateurs contre les Vaudois furent convaincus en leurs calomnies, par les diligentes enquestes qu'en firent faire les princes souverains par les magistrats des lieux où les Vaudois habitoyent, et par autres personnes de marque, qui ne peuvent avoir des accusateurs aucune preuve de leur accusation, ni des autres, sinon tous tesmoignages pour les Vaudois de probité et honnesté. Et pour ce cognoissoit on évidemment que ce n'estoyent que calomnies forgées par les moines et ecclésiastiques romains, pour divertir leurs diocésains et paroissiens de s'adjoindre aux religieux desdits Vaudois, et pour vengeance de ce que les barbes, de vive voix et par escrit, descouvroyent les abominations et vices du clergé, et leurs vaines et impies superstitions, d'où s'amoindrissoit la réputation et renom du
(I) PERhiN, dans son Histoire des Vaudois (p. 55 et s.), énumère les divers écrits tracés par les Vaudois et existant encore de son temps. Ils sont peu nombreux et paraissent, à leurs titres, être d'ordre purement dojçmatique. « Ces livres, ajoute-t-il, sont tous escrits en langue vaudoise, laquelle est en partie provençale, en partie piedmontoise. »
cierge snsdil ; qui pour ce ne pouvant convainerc leur vie de publiques mesehaneetés, les calomnioyent, eomuie est dit mais avec s. peu de fondement, quen les calomniant, ils estoyent contrams de les justifier par leur contradiction (,). ^
Ce fut, en effet, le clergé catholique qui déversa sur ces pauvres et infortunés hérétiques des hautes montagnes des Alpes l'injure et la calomnie, suivant un de ses procédés favoris de combat et de propagande.
Pour combattre les hérétiques et assurer la prépondérance a ses propres doctrines, le clergé catholique n'a pas craint, en effet, d'user des armes les plus déloyales, et parmi elles de la calomnie. Celle-ci a été, dans tous les siècles son procédé de combat favori : le type immortel de Basile' a été reahse par lui de longs siècles avant que Beaumarchais 1 exposât au pilori du théâtre moderne. Pour détourner les masses de l'hérésie, pour ramener les peuples au sanctuaire de 1 orthodoxie, le clergé catholique ne s'est pas contenté de prêter a lui-même et aux siens toutes les vertus, jetant le manteau de Sem et Japhet sur ses propres turpitudes, mais encore ,1 n'a pas c.aint de déshonorer ses adversaires aux yeu.x de l'histoire et de la postérité en leur attribuant les plus noirs forfaits. C'est ainsi que l'Église a procédé à I égard des Manichéens, des Ariens, de tous les hérétiques des premiers âges ; c'est ainsi que les moines des siècles carolingiens ont accusé les envahisseurs sarrasins d'avoir sur le sol de France, brûlé les villes et les villages alors que meurtres et incendies avaient été perpétrés soit par les Hongres, soit surtout par les leudes chrétiens de Karl Martel, contre la domination desquels les populations avaient
(I) mioire ecclésiastique des Églises „audoise,, p. ,, et .8.
imploré une seconde fois l'invasion des Arabes ; c'est ainsi que, en les accusant de pratiques honteuses, l'Église fit monter sur le bûcher les Templiers et une foule d'hérésiarques ; c'est ainsi qu'elle reproche aux disciples de Calvin des meurtres, des profanations, dont jamais ils ne furent coupables ; c'est ainsi que le clergé catholique calomnia la pure école janséniste du xvii" siècle ; c'est ainsi que Técole cléricale moderne reproche à la Révolution et à ses apôtres des crimes dont ils sont innocents et que, pour éloigner les peuples des loges maçonniques, elle prête aux membres de la plus grande association philanthropique, de celle qui a le plus fait pour l'affranchissement de l'esprit humain, pour la liberté des peuples et pour la tolérance universelle, de souiller les secrètes réunions de leurs temples par des pratiques absurdes ou odieuses.
Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose !
La maxime est catholique.
Persuader que tous les disciples de l'Église ont le monopole de toutes les vertus et noircir aux yeux des peuples tous ceux qui ne se soumettent pas à la férule théocratique du pape, tel est l'éternel procédé, qui, grâce au fanatisme et h rignorance du plus grand nombre, a réussi durant de longs âges. Mais la vérité est éternelle : la lumière dissipe les ténèbres ; l'heure de la justice sonne toujours?
Les Vaudois pas plus que les autres hérétiques ne pouvaient échapper à la calomnie des évêques et des prêtres catholiques.
Dans leur intolérance fanatique, ceux-ci eurent-ils lexcuse de Terreur.^ Cela paraît peu vraisemblable, étant données la violence de leurs attaques d'une part et la publicité de la vie des Vaudois de l'autre.
Quoi qu'il en soit, ignorance ou mauvaise foi, ou peut-être tout à la fois partie par ignorance, partie par mauvaise foi, le clergé cathohque attribua aux Vaudois, — comme, du reste, aux Albigeois, — les doctrines les plus diverses de toutes les hérésies, des Ariens, des Gnostiques, des Manichéens, etc 11 leur jeta les épithètes de Ribaux, de
Bougres, de Sorciers : — quand on parlait d'un sorcier, on l'appelait Vaudois.
Perrin résume en quatorze chefs les calomnies que les mornes et les prêtres de l'Église romaine répandaient sur les Vaudois, qui rappellent, — rien n'est nouveau sous le ciel, pas même les calomnies des religions d'État contre les religions naissantes, — les calomnies des empereurs romains contre les disciples du Nazaréen :
Premièrement ils leur imposoyent l'ancienne calomnie de laquelle , les Payens noircissoient les Chrestiens de la Primitive Église, c'est qu'ils s'assembloyent la nuict en des cachots, et que là le Barbe c'est-a-dire leur Pasteur, commandoit qu'on esteignit les chandelles' disant qui potest capere capiat, c'est-à-dire, qui pourra prendre qu'il prenne. Et que lors chascun s'efforçoit de se saisir de celle qu'il pouvoit, sans exception aucune de consanguinité ni parentage et que les chandelles esteintes, ils commettoyent des incestes abominables : souvent l'enfant avec la mère, le frère avec la sœur, et le pore avec sa propre fille ; adjoutons en outre que l'on leur faisoit entendre que les enfans engendrez par telles copulations incestueuses estoyenl très propres pour estre Barbes.
En second lieu, ils les ont chargé qu'ils maintenoyent qu'on peut quitter sa femme quand on veut, et de mesme la femme peut quitter son mari pour suivre la secte.
La troisiesme calomnie les chargeoit d'avoir eu entr'eux communauté de toutes choses, voir mesme des femmes.
La quatriesme calomnie estoit qu'ils rejetoyent le Baptesme des petits enfans.
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La cinquicsme, qu'ils adoroycnt leurs Barbes, se proslernans devant eux.
La sixiesme, qu'il soutenoyent que pour cause quelconque il ne faloit point jurer.
En septiesme lieu qu'ils soustenoyent que le Pape pèche mortellement quanti il envoyé faire la guerre au Turc, et que ceux aussi pèchent morlellement qui luy obéissent quand, par eux, il fait la guerre aux hérétiques.
La hiiitiesme calomnie estoit qu'ils n'y soient d'aucune révérence envers les lieux saincls : et que celuy ne pèche pas plus griesvement qui hrus e une Eglise, que celui qui rompt quelqu'autre maison.
La neufviesme imposture, qu'ils soustenoyèt que le Magistrat ne doit condamner aucun à mort, et que ceux qui le font pèchent mortellement : et qu'ils soustenoyent cet erreur afin qu'ils peussent évader de la main des Juges et demeurer impunis.
La dixiesme que le Laïc estant en grâce a plus d'hautorité que le Prince lequel est en péché mortel.
L'onziesme qu'ils constituoyent deux principes avec les Manichéens, sçavoir un Dieu bon, créateur du bien : et un mauvais, sçavoir le diable, créateur du mal.
La douziesme que tout ce qui se fait sous bonne intention est bon, et qu'un chacun sera sauvé en ce qu'il faict en la dite bonne mtention.
La treiziesme, que c'est faire une œuvre digne de mérite que de battre et persécuter les presires de l'Église Romaine, les Prélats et leurs subjets. Et qu'on peut sans péché les endommager en leurs personnes et biens, et retenir les dismes sans scrupule de conscience.
La dernière est extraitte du livre de Rubis, disant que Valdo et ses Barbes se retirèrent en Dauphiné en la val Pute et en la valée d Angrongne, où ils trouvèrent gens propres, plustost bestes sauvages qu'hommes, pour se laisser tromper et abuzer- et y deyindrent (dit-il) tous les uns parmi les autres chevaucheurs de Balet. 11 adjouste : Et de faict (dit-il) ce sont deux choses qui s'entresuir.^t d'ordinaire que l'hérésie et la sorcellerie, comme s'est vérifie de nostre temps es villes el provinces qui ont donné laccez a 1 heresie parmi eux (i).
(I) Pkrrin : Histoire des Vaudois, p. lo. n et la.
De toutes ces calomnies, que mentionne le vieil auteur protestant quelques-unes touchant au dogme nous sont en pnnc.pe fort .ndifférentes, quoique, en général, les idées blâmées paraissent sages, - et. quel qu'ait été sur ces divers
Sous celte gravure Léger rapporte le viol d'une fillello de Hi» »n= :^;^— 'ratf =et' l^et Ug^T ''"^^' ^^^
pomts l'avis des Vaudois, notre opinion sur eux ne saurait en rien dlve modifiée, ni en bien ni en mal. D'autres sont la protestation de la secte naissante contre le joug de l'ÉHise romaine ou l'omnipotence des princes et, si ce n'est en ce qui concerne les actes de violence excusés par les errements de leurs ennemis, nous paraissent plutôt être à la louange des \audo.s. lien est d'absurdes, auxquels au xvii» siècle, au
temps de Perrin, l'on croyait encore, celles touchant les prétendues habitudes de sorcellerie des Vaudois. Enfin les dernières, qui seules méritent d'attirer l'attention du moraliste et de l'historien, sont celles visant leurs bonnes mœurs, entre autres les trois premières.
, Perrin réfute avec texte à l'appui toutes les calomnies dirigées contre les Vaudois. Sa controverse ne paraît pas devoir : laisser survivre le moindre doute sur la fausseté des allégations du clergé catholique.
Le texte cité (i) est une protestation rédigée par les Vau-
4 dois eux-mêmes et présentée à Ladislas, roi de Bohême et de
Hongrie, dans les Élats duquel on faisait aux disciples de
Valdo les mêmes reproches que l'on leur faisait tant en
France qu'en Italie.
Les Vaudois protestent avec indignation contre les habitudes de luxure honteuse que l'on veut bien leur prêter : « Depuis plus de quarante ans passés, disent-ils, il ne s'est entendu dire qu'il y ayt eu parmi nous aucune paillardise qui n ayt esté punie, ny aucune vilenie commise.
« Tellement que notre vie et nos œuvres condamnent celle de ceux qui nous accusent, n
Et cette mélancolique critique des Vaudois contre leurs adversaires, il suffît de lire quelques pages de l'histoire du moyen âge pour comprendre quelle satire elle contenait des mœurs des princes, des prêtres et des moines !
Les Vaudois ajoutent, en citant les livres saints, qu'ils ont lx)ujours réprouvé « la paillardise, cette diabolique affection de se vilener par incestes ».
Écoutez la suite de leur protestation dans la traduction de Perrin :
(I) Histoire des Vaudois, p. i3 et suivantes.
Le péché de luxure plaisi ort au diable et est très desplaisant à Dieu, et injurieux cotre le prochain : parce qu'en iceluy l'homme obe t a la plus vile partie de son corps plus qu'à Dieu qui l'a deffendu. La folle femme n'oste pas seulement à l'homme son bien mais soy-mesme. Celuy qui s'adonne à ce vice ue garde la foy à aucun : d'où advint que David fit tuer son fidelle serviteur, pour avoir la femme d'iceluy. Amnon corrôpit sa sœur Tamar. Ce vice consume l'héritage de plusieurs, ainsi qu'-il est dit de l'enfant pro-
Iho^il '!1""\.^',^^'P* ^»» '^î"». vivant luxurieusement. Balaam choisit ce peche-la pour provoquer au péché les enfants d'Israël, à loccasion de quoy vingt-quatre mille personnes furent mises à Talion pr,' '""'""' '■"^•'=»g"^^«™ent de Samson, pervertit
Le r,^n; M "'' '""' ^'"' " '"''"' '"' '" ''«^"'^ "« '« femme. Le eusne et la prière servent de remède à ce péché et l'esloigne-
me Car on peut vaincre les autres vices ou comballant : m^is en
cestuy c. on est victorieux en fuyant, et eu ne s'approchant point.
Dequoy uous avons un exemple en Joseph. Nous devons donc
l™' r^°r !""■•"«"«"'«"'' 1"'» esloigne de nous le péché de luxure, et qu il nous donne intelligence et chasteté
Même protestation indignée de leur part en ce qui touche la trop grande facilité pour divorcer :
Le mariage, disent-ils, est un lien lequel ne se peut délier que la morn intervienne, sinon pour cause de paillardise, ainsi que dit noslre Seigneur Jésus-Christ.
Les réclamants en arrivent à la troisième calomnie, qui touche les doctrines socialistes prêtées aux Vaudois, leurs idées sur la communauté des femmes et des biens.
Ils déclarent n'être partisans ni de la communauté des femmes, m de la communauté des biens et, très finement retournant l'arme déloyale dirigée contre eux, ils reprochent aux catholiques les vols commis par ces derniers à leur préjudice.
Ils (les réclamants) ont dit touchant le mariage gu'll a esté ordone par de Dieu jadis au Paradis terrestre et qu'il est un bon
remède pour éviter paillardise. Et que saint Paul parlant d'icelui a dit : Qu'un chacun ayt une femme et une chacune femme son mari. Item que le mari doit aimer sa femme comme Christ aime son Église, et que les mariez doivent vivre ensemble sainctement avec leurs enfans en la crainte de Dieu.
Quant aux biens, continue Perrin, en résumant et en commentant la requête, chacun a possédé le sien propre en tous temps et lieux. En Dauphiné, quand les Archevesques d'Ambrun, Jehan et Rostain, leur ont ravi leurs biens, quand le seigneur de l'Argentière et Montainar, item Arroas de Bonne eurent dépossédé les Vaudois habités en la vallée de Fraissinière et de l'Argentière de leurs biens, la restitution de chaque héritage fut poursuivie par les particuliers auxquels ils avoyent esté ostés. Les Vaudois de Provence demandent encor à présent au Pape les biens qui ont esté annexés à son domaine par confiscation, chaque particulier faisaient loy des pièces et biens qu'ils ont eu de leurs aveuls Vaudois de temps immémoré, sans qu'ils ayent jamais eu entre eux communauté quelconque, laquelle ayt dérogé à la légitime propriété qu'un chacun a de droit sur son fonds.
Nous arrivons aux attaques dirigées contre les Vaudois sur des questions de dogme: nous mentionnerons leur réponse sans nous y arrêter.
En ce qui concerne le baptême des enfants, ils déclarent que seules les longues absences de leurs pasteurs retardent celte cérémonie pour les nouveau-nés. Ils protestent contre le reproche d'adorer leurs barbes, disant seulement « qu'ils rendoient beaucoup d'honneur à ceux qui leur portoyent la parole de Réconciliation, s'y sentant obligés par devoir de conscience » mais a qu'ils n'avoient jamais l'intention de conférer Tadoration deuë au Créateur à la Créature ».
Quant au serment, ils déclarent l'admettre; pour le respect des lieux saints, ils évitent de répondre nettement, déclarant que, en ce qui touche le paradis, lieu saint par excellence, « ce n'est point le lieu, ni la grandeur et dignité
d'icelui qui rend l'homme saint, mais l'innocence de la vie ». Ils reconnaissent aux magistrats le droit de punir les coupables même de la mort ; ils repoussent le principe du dualisme manichéen tout comme les accusations dirigées contre eux pour sorcellerie.
Ils étaient sujets soumis aux princes. Écoutez leurs déclarations conformes à ce qui se lit soit dans TÉvangile, soit dans les épîtres des apôtres :
Un chascù doit être submis à ceux qui sont establis en charge, leur obéir, les aimer, avoir paix avec eux, les honorer de double honneur, en subjection, en obéissance, en promptitude et en leur payant ce qui leur est deu.
Il est difficile d'avoir des sujets plus humbles, plus soumis, plus fidèles et il peut paraître étonnant au premier abord que les rois et les empereurs aient si longuement et si atrocement poursuivi une secte qui professait de tels principes à l'égards du pouvoir séculier.
Oui, mais c'est que le pouvoir séculier ne faisait qu'obéir à l'Eglise et que tous les prélats de l'Église romaine étaient les ennemis nécessaires des Vaudois. Ceux-ci, en effet, prétendaient que papes, évêques, prêtres et moines vivaient contrairement aux lois de l'Évangile et du christianisme naissant, qu'ils accumulaient de scandaleuses richesses en exploitant les peuples, qu'ils détenaient iniquement le pouvoir temporel. Le prêche de Valdo et de ses disciples ruinait la puissance terrestre de l'Église romaine, tarissait la source d'or qui coulait dans ses coffres : c'est pour cela que l'Église ne pouvait pardonner aux Vaudois, c'est pour cela qu'elle les a fait monter sur les bûchers comme elle y a fait monter tous les hérétiques qui ont mis en doute la toute-puissance,
l'omniscience, le rôle providentiel du pape et de ses lieutenants.
Aussi sur ce point, quand il s'agit des calomnies concernant l'Eglise romaine, la requête des Vaudois au roi Ladislas est très ferme : elle ne se dérobe pas, elle affirme hautement sa haine de la '< Paillarde Babylonique ».
Non, les Vaudois n'ont point, comme le disent leurs calomniateurs, reproché aux papes d'avoir fait la guerre aux Turcs, « mais de ce que sous prétexte d'icelle les papes despouilloyent l'Église des biès de fortune et des grâces divines, trompant les ignorans par leurs bulles et bénédictions, lesquels recevoyent trop volontairement les mensonges du pape et les achetoyent bien chèrement. Item ils ont trouvé mauvais que le pape leur ait fait fondre sus les croisades de pèlerins pour les poursuivre comme hérétiques, sans les avoir ouys, ni convaincus d'être tels ».
Le grief des Vaudois contre le pouvoir pontifical paraît trop légitime pour que nul songe à le leur reprocher, surtout quand ce grief reposait sur les cendres des innombrables bûchers dressés par l'Inquisition au milieu des hautes cimes des Alpes !
Les bûchers ont été innombrables, les persécutions ont été atroces ; le clergé catholique s'est livré contre les Vaudois aux plus épouvantables et aux plus sanglants excès ; les Vaudois, comme le leur prête la treizième calomnie, seraient bien excusables de rendre haine pour haine et, à la main le livre reconnu saint par leurs adversaires eux-mêmes, la Bible, s'écrier : « Œil pour œil, dent pour dent ! » Eh bien ! non, entendez leur réponse à cette treizième calomnie, qui leur prête haine et désir de vengeance contre le clergé catholique ; c'est la pure et douce morale de l'Évangile ; c'est ce sublime pardon des injures, qui nimbe d'or la grande figure de l'Apôtre de Galilée :
Le Seigneur, sçachat que nous serions livrés, dit : Gardés vous des hommes ; mais il n'enseigne, ni ne conseille point aux siens esleus de tuer aucun, ains d'aimer leurs ennemis. Quand les disciples lui dirent : Voulez-vous que nous disions que le feu descède du ciel et les consume ? Christ leur respondàt leur dit : « Vous ne sçavés de quel esprit vous êtes poussez. » En outre le Seigneur dit à saint Pierre : « Tourne ton glaive en son lieu, etc.. » Item, les adversités temporelles doivent être méprisées et endurées patientement : car il n'advient rien en cela qui soit nouveau. Nous sommes ici l'aire du Seigneur pour estre battus comme le grain lorsqu'il est séparé de la paille.
N'est-ce point là le langage des vrais disciples de celui qui dans son beau discours de la montagne, disait à ses disciples : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient » (i).^
Un tel langage, des mœurs aussi pures et aussi austères que l'étaient celles des montagnards vaudois devaient nécessairement, malgré toutes les calomnies et tous les mensonges, finir par imposer le respect à leurs adversaires de bonne foi.
Leurs bourreaux eux-mêmes, à diverses reprises, durent rendre un public hommage à ces hommes que le roi Louis XII, après avoir fait une enquête sur leurs mœurs et coutumes, déclarait : « plus gens de biens que lui et son peuple... qu'il voudroit estre aussi bon chrétien que le pire de la dite vallée de Fraissinère » (2).
C'est Jacques de Riberia, inquisiteur du xui® siècle, qui avoue que « en ce temps là estoyent en peu d'estime celui qui vouloyent estre appelés prestres et evesques, d'autant que presque tous les dits prestres estoyent ou indignes ou igno-
(i) Évangile selon saint Mathieu, V, 44. (a) Perris : Histoire des Vaudois, p. 4a.
rans : qu'il fut facile aux Vaudois de prendre le dessus entre le peuple par Texcellence de leur doctrine ». C'est Claude de Seissel, archevêque de Turin, qui déclare que « quant à leur vie et mœurs les Vaudois ont esté entiers et irrépréhensibles, sans reproches parmi les hommes, s'adonnant de leur pouvoir à l'observation des commandements de Dieu ». C'est le cardinal Baronius qui leur attribue « le titre de Bonshommes, ce qui fait foy qu'ils estoyent gens paisibles ». C'est enfin cet autre inquisiteur, un moine jacobin, Ramerius, l'un des plus farouches persécuteurs des Vaudois, qui avoue que les Vaudois parlaient tant et si bien de la vertu que, les écoutant, les foules croyaient entendre « plustot des anges que des hommes ». Et le moine d'ajouter que les Vaudois, qui niaient le légitime pouvoir des évêques, accumulant des richesses au lieu de suivre l'exemples des apôtres, (( vivoyent fort religieusement en toutes choses, avoyent leurs mœurs assaisonnées de paroles prudentes, parlant volontiers de Dieu, de ses saincts, des vertus, et de fuir les vices et de faire beaucoup d'autres biens, afin qu'ils en soyent estimés plus gens de bien » (i).
C'est encore Reynerus et Genebrand, archevêque d'Aix, qui déclarent que la secte des Vaudois est « beaucoup plus pernicieuse que toute autre parce que pendant que les autres s'attirent la haine des hommes par leurs blasphèmes contre Dieu, celle-ci a une grande apparence de sainteté, soit que leurs sectateurs vivent purement devant les hommes, soit parce qu'ils ne croient que des choses convenables de la Divinité » (2).
Un autre catholique, Bernard de Girard, sieur du Haillan,
i) Voir P«RRiN : Histoire des Vaudois, p. 38, 89 et 40. (a) Voir Muston : Origine des Vaudois.p. 161 et 16a.
avoue naïvement la cause et l'origine des calomnies dont on s'est plu à charger les Vaudois :
Les bourreaux poursuivent une mère qui emporte son enfant dans un berceau : ils Talteignent, tuent la mère et « déchirent l'enfant en quatre quartiers ». (Gravure extraite du livre de Léger.)
Les Vaudois ont esté chargés de plus de meschantes opinions qu'ils n'en avoyent, parce qu'ils suscitèrent la haine des Papes et des grands contr'eux par la liberté du langage dont ils usoyent à blasmer les vices et dissolutions des Princes et des Ecclésiastiques (i).
N'est-ce point là la clef du mystère, l'unique raison de toutes les atroces persécutions dirigées contre ces hon-
(1) Voir Perrin -.Histoire des Vaudois, p. 41. —Voir aussi Brez: Histoire ecclésiastique des Églises çaudoises, p. 79.
nêtes montagnards, laborieux, probes, dont la vie et les mœurs faisaient l'admiration de tous ceux qui les voyaient? Toucher à la puissance, à la fortune de l'Idole !
Un autre écrivain catholique du moyen âge, Paradin, vient confirmer, du reste, le dire de Bernard de Girard, en déclarant que « les erreurs et les vices dont on taxoit les Vaudois n'étoient que fictions malicieusement inventées, n'ayant rien commis de ce dont faussement on les accusoit, si ce n'est qu'ils taxoient fort librement la corruption et les •vices des prélats » (i).
L'abbé Bergier, dans son Dictionnaire de théologie, s'exprime ainsi, à son tour, sur les Vaudois :
On convient, en général, de la simplicité, de la douceur, de l'innocence des mœurs des Yaudois, et ce phénomène n'a rien d'étonnant ; il se rencontre ordinairement chez les peuples qui vivent dans les gorges des montagnes. Éloignés des villes et de la corruption qui y rogne, occupés à paître les troupeaux et à cultiver quelques coins de terre, réduits à la seule société domestique pendant la saison des neiges, ils ne connaissent point d'autres assemblées que celles de la religion ; il ne croît point de vin chez eux, ils vivent de laitage ; quelle vapeur maligne pourrait infecter leurs mœurs f
Ainsi, voilà un prêtre catholique qui déclare que les mœurs des Vaudois devaient être nécessairement pures par les conditions économiques mêmes dans lesquelles ces peuplades vivaient ! Vertueux par nécessité, ne pouvant pas ne pas l'être; n'est-ce point là la démonstration la plus éclatante du néant des calomnies dirigées contre ces hommes qu'Henri Hallam appelle de « pieux et innocents sectaires » ?
(i) Annales de Bourgogne^ t. II, Lyon, i50<i. Cité par Buez, p. :9.
Et pour clore ce débat, citons ces pages éloquentes et indignées d'un auteur dauphinois contemporain :
Il s'est rencontré, écrit M. Aristide Albert, même de nos jours, des écrivains qui, embourbés dans l'ornière des mensongères traditions, ont, par ignorance ou fanatisme religieux, parlant d'ailleurs, comme de vieilles nourrices, de miracles, d'apparitions, de sorcellerie, reproduit et affirmé les calomnies répandues contre les Vaudois par les déprédateurs et les assassins de tous ordres et de tout rang qui avaient attenté à leur vie et fait main basse sur leurs biens; ils ont imité, par cette diffamation et cette haine héréditaires, l'exemple des pères du concile de Constance, ordonnant de déterrer et de jeter à la voirie les os de Wiclef, vingt-huit ans après sa mort.
Chose lamentable entre toutes ! Ce n'était point assez d'avoir vécu sans sécurité, entre l'angoisse de la veille et la menace du lendemain, d'avoir eu sous les yeux le fréquent spectacle de coreligionnaires moissonnés en coupes réglées par l'animosité toujours inassouvie de l'Église ; et comme terminaison de cette existence sans nom, celle du passereau sous la serre de l'autour, d'avoir souffert mort et passion dans sa chair et dans son àme ! Il fallait encore à ces natures implacables de persécuteurs un supplice d'outre-tombe infligé à leurs victimes, la tache d'une immoralité qui n'était en toute justice qu'à eux seuls imputable.
Un moine du ivii» siècle, acerbe et violent, Gabriel Martin, abbé de Clausone, s'est attelé à cette malhonnête, à cette écœurante besogne, en invoquant le texte de certaines procédures de la persécution. Mais un grave et intègre magistrat, Marc de Vulson, avait démontré, sans réplique, que certaines de .ces procédures avaient été, du tout au tout, falsifiées. Les autres interrogatoires cités par le moine attestent, par la répétition des mêmes questions, par l'uniformité des réponses, par l'attribution aux barbes ou pasteurs vaudois, objet particulier de la haine cléricale, du rôle actif dans les actes de débauche nocturne dont la dépravation monacale du temps pouvait seule donner l'idée et l'exemple, que tout fut l'œuvre de misérables diffamateurs et faussaires.
Ces aveux de jeunes filles arrachées au foyer de la famille par les sbires de l'Inquisition, aveux d'actes obscènes mêlés à des
histoires de sorcellerie, à des apparitions du diable, prouvent-ils autre chose que le délire de la persécution et l'aliénation mentale, ainsi que la toute-puissance de la torture ? (i).
L'heure de la justice a sonné depuis longtemps pour les iniortunés martyrs des Alpes : ils ont dû subir, comme tous ceux qui ont l'auréole de la gloire, les outrages de la calomnie. Le triomphateur romain avait derrière son char l'esclave enchaîné, qui devait mêler la voix discordante de l'injure aux clameurs de la victoire : cela ne l'empêchait pas de monter au Capitole. Les calomnies dont les bourreaux intéressés et les héritiers des bourreaux ont cherché à ternir leur mémoire n'obscurciront en rien le souvenir des saints et honnêtes montagnards qui, au pied des cimes alpestres, eurent presque seuls, durant les longs siècles obscurs du moyen âge, le monopole de la justice et de la liberté.
C'est à eux qu'appartient, par la voix de leur disciple Jean Huss, d'avoir les premiers, au milieu des peuples, assimilés à des troupeaux, propriété des rois, proclamé l'idée de Patrie; c'est à eux que par le même Jean Huss revient l'honneur d'avoir poussé le premier cri de la démocratie : La coupe au
peuple !
A l'Église qui, jusque-là, a consacré le servage, c'est-à-dire l'esclavage personnel compliqué de la servitude territoriale, ils opposent, hardis novateurs, l'idée suprême d'égalité humaine, de Uberté et de fraternité ! (2).
Les peuples qui ont le culte de la justice et de la liberté ont nécessairement la passion de l'étude : ils sentent que l'homme fait pour vivre libre, pour assurer à chacun sa part
(i) Le Pays briançonnais, p. 3ii et suiv.
(a) Voir Michblbt : Histoire de France, t. IX, p. q6, a;, 67, 68 et 70.
équitable au soleil, doit s'instruire. Les peuples grandissent tout à la fois en moralité et en intelligence ; les peuples les plus moraux sont nécessairement les plus instruits ; les peuples les plus intelligents sont aussi les peuples les meilleurs ; les hommes sont d'autant plus moraux qu'ils cultivent davantage leur esprit.
Quoi qu'en aient dit si souvent les sectaires du passé, les fanatiques des superstitions religieuses, le progrès de l'humanité se fait tout à la fois en moralité, en intelligence, en bienêtre physique : c'est l'éternelle loi des harmonies providentielles ; il n'est point vrai que, à mesure qu'il ouvre à son intelligence des horizons nouveaux, l'homme abaisse son âme et dégrade son cœur. Son suprême idéal, celui auquel il tend sans cesse, malgré les chutes du chemin et les obstacles de la route, c'est de grandir tout à la fois en moralité, en intelligence, en bien-être physique, c'est de se rapprocher sans cesse de la perfection, de l'infini, c'est-à-dire de la divinité (i).
Conformément à celte loi, les Vaudois, qui formèrent la nation la plus morale de l'Europe du xii»^ au xvi® siècle, furent aussi, durant cette époque, le peuple le plus avancé en instruction.
Sans doute, cette instruction porta principalement sur les choses religieuses, mais on ne saurait s'en étonner à cette époque où la religion envahissait tout, dominait tout. Sans doute, d'autres nations eurent des savants plus illustres, sans doute d'autres nations firent faire de plus grands progrès à la science humaine : dans aucune Tinstruction ne fut aussi universellement répandue dans toutes les classes du peuple.
^ (I) Je me permets de renvoyer sur ce point à un discours que j'ai eu rhonneur de prononcer, le i6 octobre 1890, devant la Cour d'appel de Grenoble : la Criminalité en France.
Fait unique dans l'histoire du moyen âge, fait que les peuples modernes réalisent à peine aujourd'hui, à la fin du xix* siècle : tous les Vaudois possédaient une instruction rudimentaire ! Née d'une pensée de liberté, née du sentiment d'hommes voulant penser par eux-mêmes, désireux de secouer le joug moral et politique du clergé, la secte vaudoise, comme plus tard la réforme luthérienne, prenant pour base de sa doctrine le libre examen et la lecture .des livres saints, devait i nécessairement être amenée à développer l'instruction chez tous ses adeptes. Liberté et savoir sont deux choses étroitement unies : on ne saurait les séparer. Voulant maintenir leur pouvoir despotique, les prêtres et les évêques catholiques du moyen âge devaient nécessairement tendre à maintenir les masses populaires dans une profonde ignorance, qui seule était, tout à la fois, la garantie de leur aveugle fanatisme et de leur servile obéissance; — n'est-ce pas avec la foi aveugle et stupide, et pourtant tant vantée par les prêtres, du charbonnier que l'on peut seulement gouverner les hommes? — L'ignorance a été le moyen d'asservissement des castes privilégiées et théocratiques, aussi bien des prêtres des idoles se cachant mystérieusement dans les arcanes de leurs temples, que des jésuites maintenant systématiquement dans une ignorance profonde les peuplades qu'ils voulaient convertir, aussi bien des patriciens de Rome avant les douze Tables, que des gouvernements despotiques de FEuropc moderne : du jour où le peuple sait, il tente la lut leçon Ire ses maîtres.
Voulant affranchir les peuples, les Vaudois devaient fatalement les instruire, leur apprendre à penser, agrandir tout à la fois les limites de leur raison et de leurs connaissances, fortifier leur esprit et, en leur assurant la libre responsabilité, éclairer leur conscience des lumières de la science.
Aussi, dès les premiers bégaiements de leur secte, Pierre Valdo et ses disciples s'empressèrent-ils non seulement de faire connaître en langue vulgaire à leurs auditeurs le texte des livres saints, qu'ils avaient traduits au temps même des Pauvres de Lyon, sinon avant, au temps de Pierre de Bruys, mais encore à apprendre à tous leurs coreligionnaires Tart de la lecture : c'était bien un art véritable, en ces siècles barbares, cette modeste science qui aujourd'hui, avec les progrès de l'esprit humain, est devenue le patrimoine de tous!
Cette science de la lecture, cette connaissance approfondie des saintes Ecritures chez les Vaudois avaient vivement impressionné leurs adversaires et leurs persécuteurs. C'est ainsi que, au temps de François I®^, l'évêque de Cavaillon ayant envoyé à plusieurs reprises des docteurs en Sorbonne pour discuter avec les pasteurs vaudois, ses délégués avouèrent qu'ils étaient des ignorants vis-à-vis de leurs contradicteurs : un d'entre eux, en se retirant, alla jusqu'à dire (( qu'il avoit plus appris de la doctrine nécessaire à salut, en entendant répondre les petits enfants des Vaudois en catéchisme, qu'en toutes les disputes de théologie qu'il eut jamais ouy à Paris » (i).
Leurs adversaires, les moines catholiques eux-mêmes, n'ont pas hésité à rendre aux Vaudois justice sur ce point. « Ramerius a dit qu'ils apprenoyent à leurs enfants, voire même jusqu'aux filles, les Evangiles et les Épislres. Jacobus de Riberia dit qu'il avoit veu tel paysan qui récitoit Job de mot à mot, et plusieurs autres qui scavoyent parfaitement tout le Nouveau Testament (2). n
Ce fait est encore confirmé par un autre écrivain catholique, Reynerus {Contra Valdenses III) :
(i) Perrin : Histoire des Vaudois, p. 40. (a)PBRRiN : Histoire des Vaudois, p. 4i.
Tous les hommes et les femmes, dit-il en parlant des Vaudois, les petits et les grands, nuit et jour ne cessent d'enseigner et d apprendre; de jour le laboureur, en travaillant, enseigne son compagnon, ou apprend de lui; et, la nuit, tout le temps qu'ils peuvent veiller, s'emploie à sinstruire les uns les autres; ils enseignent même sans livres. Celui qui a été sept jours disciple commence à en chercher d'autres à qui il enseigne aussi ce qu'il a déjà profité. S'il s'en trouve quelqu'un qui se veuille excuser, sous prétexte qu'il ne peut pas apprendre par cœur, ils lui disent : Apprends seulement un mot par jour ; au bout dun an tu sauras déjà plusieurs sentences, et continuant d'année en année, tu profiteras encore. — J'ai moi-même vu de mes yeux, ajoute l'auteur,- et ouï de mes oreilles un de ces paysans récitant le livre de Job tout entier par cœur, sans y manquer d'un mot, et quantité d'autres qui savoient au bout du doigt tout le Nouveau Testament. Que s'ils voient quelqu'un qui vive mal, ils le châtient rudement par leur discipline, et lui disent : Les apôtres n'ont pas vécu ainsi, et nous qui imitons les apôtres ne vivons pas de la sorte.
Les Vaudois, dit-il encore, savent tout le Nouveau Testament par cœur en langue vulgaire, et la plus grande partie du Vieux; ils ne veulent pas qu'on leur prêche autre chose ; car ils disent que tout ce que les prédicateurs prêchent, sans le prouver par le Vieux et le Nouveau Testament, n'est que mensonge (i).
Tels furent les Vaudois : avec une si haute moralité et une pareille culture intellectuelle en les ténèbres du moyen âge, que n'auraient point gagné en civilisation le Dauphiné, le Piémont, la Provence, si ces hérétiques avaient pu continuer leur active propagande, s'ils n'étaient pas tombés en foule innombrable sous les glaives des bourreaux, ou, dans leS flammes des bûchers ?
(i) Cité par Brez : Histoire ecclésiastique des Vaudois, p. 80 et 81, et par MusTON : Origine des Vaudois, p. iSj. — Ce dernier ajoute que dans leur confession de foi, en i54a, les habitants de Mérindol et Cabrières disaient : « Nous croyons la connaissance des saintes Écritures préférable à tous les trésors du monde et quMl convient de s'habituer de bonne heure à la comprendre. »