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CHAPITRE VI

Les Vaudois et la Réforme.

Le xvi** siècle fut la grande époque de transformation pour la société moderne. Jusqu'à lui, l'Église catholique, omnipotente, avait fait peser son joug de fer sur les âmes, sur les esprits, sur les peuples ; à partir de ce siècle, la lutte s'engage entre l'omnipotence théocralique et la liberté. Aussi, de même que jusqu'à cette heure la religion catholique a tout envahi, tout occupé; de même que jusqu'à cette heure l'Éghse n'a pas seulement occupé la première place dans le monde, mais en a occupé l'unique place, de même, au xvi^ siècle, au milieu des luttes de Charles-Quint et de François I^r, des bouleversements poHtiques et économiques, qui changent la destinée des empires, fondent des nations, transforment le commerce, l'industrie, les arts, malgré la Renaissance et la découverte du Nouveau-Monde, une seule chose domine tout, absorbe la vie de l'humanité, la Réforme ; une seule lutte paraît intéresser le monde, celle engagée par la réformation et Rome, entre l'esprit humain et le despotisme

ihéocra tique ; un seul combat mérite de fixer les yeux, Tattention de tous, celui que livre l'esprit humain pour conquérir sa liberté. « Au milieu de ce temps, dit avec raison Guizot, la révolution religieuse est le plus grand de tous les événements ; c'est le fait dominant de l'époque, le fait qui lui donne son nom, qui en détermine le caractère. Parmi tant de causes si puissantes, qui ont joué un si grand rôle, la Réforme est la plus puissante, celle à laquelle toutes les autres ont abouti, qui les a toutes modifiées, ou en a été modifiée elle-même ( i ) . »

Sans doute les scandaleuses débauches des prêtres, des moines, des évêques et des papçs, la vente des indulgences, les évêchés donnés, suivant le mot d'un évêque vénitien, « à la demande des dames », les abbayes, cures, évêchés, chapeaux de cardinaux « vendus à beaux deniers comptants, baillés en mariage, en troc et en eschange des choses temporelles » (2), sans doute les infamies de tout le clergé de cette époque, où, selon le mot de Christophe Colomb, « avec de l'or, on faisait tout ce qu'on désirait en ce monde, même arriver les âmes en paradis », sans doute, toutes ces hontes, toutes ces infamies, contribuèrent à hâter le mouvement de révolte des peuples contre la théocratie catholique ; mais la Réforme « a eu une cause plus puissante que tout cela, et qui domine toutes les causes particulières : elle a été un grand élan de liberté de l'esprit humain, un besoin nouveau de penser, de juger librement, pour son compte, avec ses seules forces, des faits et des idées que jusque-là l'Europe recevait ou était tenue de recevoir des mains de l'autorité. C'est une

(i) Histoire de la civUisaUoa en Europe, p. 332, Didier et C* éclit Paris i8:a.

(2) Voir dans la Reiite des *Dàiix Mondes, v octobre 1875, un intéressant article de M. Ch. Lamani>rk : les Papes et les Hois de France.

grande tentative d'affranchissement de la pensée humaine ; et, pour appeler les choses par leur nom, une insurrection de l'esprit humain contre le pouvoir absolu dans l'ordre spirituel » (i).

La Réforme répandait sur le monde entier les idées de liberté qui, malgré les persécutions sans nombre, animaient depuis des siècles les montagnards de nos Alpes dauphinoises et piémontaises : grâce à la Réforme ces idées cessaient d'être le dépôt précieux d'un peuple petit et pauvre pour embraser le monde.

C'était par l'ignorance autant que par la teneur que régnait l'Eglise : la Réforme essaya d'éclairer et d'enseigner les peuples et son premier acte fut, dans chaque nation, de faire traduire les livres saints en langue vulgaire : les Vaudois, dès Pierre Valdo, dès Pierre de Bruys, peut-être avant, avaient commencé à agir ainsi et, certainement depuis le xiu*' siècle, tous connaissaient la Bible et l'Évangile en leur langage journalier (2). Ainsi, sur l'esprit de l'œuvre, sur les moyens de la faire triompher, les Vaudois avaient devancé de quatre siècles Luther et les réformateurs du xvi^ siècle.

iVfais, s'ils les avaient devancés, ils se trouvaient tout natu-

(I) Guizot : Histoire de la civilisation en Europe, p. 336.

(«) La première Bible imprimée en français le fut à la suite du synode tenu à Angrogne par les Vaudois en i532, dont il sera parlé plus loin. Elle fut imprimée à Neufchâtel en i535 par les soins de Robert Olivetan, parent de Calvin, qui prit pour base les anciens manuscrits en langue romane :i lui remis par les Vaudois. Le synode d'Angrogne avait donné I.500 écus d'or à cette fin. — Quant au Parlement de Grenoble, dès i525, il avait défendu de traduire la Bible en langue vulgaire : aussi Martin Gonin. pasteur d'Angrogne, qui avait pris la plus large part à la réunion du synode, fut-il supplicié en i536. Envoyé à Genève par le synode pour aller chercher des livres, il fut, à son retour, arrêté au col de Gap par un gentilhomme nommé Georges Martin, sieur de Champolion, mis en prison et, la nuit, jeté dans l'Isère, « de peur qu'il ne parlast de sa croyance devant le peuple», ceux quil'écouteraient, suivant le moine inquisiteur, pouvant devenir « pires que luy ».

rellement rapprochés d'eux par une communauté de pensée, par la même et ferme volonté d'affranchir l'esprit humain et de conquérir pour le monde la liberté. Se rapprochant, ils devaient se mêler à eux : les Vaudois étant de beaucoup les moins nombreux, étant des faibles sans défense, ayant besoins de la protection des puissants d'Allemagne, des Provinces-Unies et d'Angleterre, ils devaient être absorbés par le protestantisme ; ils devaient Têtre d'autant plus facilement que les disciples de Luther et de Calvin, comme tous les réformateurs, avaient la prétention de se rattacher à la primitive Eghse et que seuls les hérétiques des Alpes pouvaient constituer la chaîne ininterrompue depuis les chrétiens des catacombes (i).

Le zèle des prédicateurs réformés devait tout naturellement se tourner vers cette région dauphinoise et provençale où l'hérésie paraissait être dans le sang des habitants.

L'apôtre du Dauphiné fut Guillaume Farel, né en i^Sg aux environs de Gap. Il commença, en 1622, à prêcher la Réforme dans le Dauphiné, bientôt imité, en i523, par deux moines, Pierre de Sébiville et Amédée Maigret, qui poussèrent leurs prédications jusqu'à Lyon.

L'apostolat des trois prêcheurs eut des résultats immenses : aussi le clergé catholique les poursuivit-il avec ardeur. Sébiville arrêté et emprisonné fut brûlé. Quant à Maigret, il fut emprisonné à Lyon, en 1026, avec un négociant de cette ville nommé Bled, qui y avait appelé les deux missionnaires (2).

(I) « Aussi furent-ils (les Vaudois), écrit un pasteur protestant, M. XRtiAUD (Histoire des protestants en Dauphiné, t. I, p, 2), des premiers à embrasser les doctrines de la Réforme, dont les leurs, du reste, se rapprochaient extrêmement. »

(a) En i528, Etienne Rénier, moine cordelier, qui avait prêché la Réforme à Annonay, fut brûlé à Vienne et vingt-cinq de ses disciples arrêtés furent jetés en prison, où les uns moururent et où les autres durent acheter leur liberté.

Farel ayant été chassé de Gap par l'évêque et ayant dû se réfugier à Baie vers 1023, ses frères continuaient son œuvre en prêchant la réforme, niant la transsubstantiation du Christ, la vie éternelle, le jugement dernier, la résurrection des

« Paul Garnier de Roras ne fut pas plutôt saisi par ces bourreaux qu'ils lui arrachèrent les yeux, et luy ayans coupé le membre viril, le luy mirent en la bouche ; et en cette posture l'exposèrent à la veûe, et des autres soldats, et de ceux de ses pauvres confrères qu'ils avoient encore entre leurs mains, après quoy ils l'écartèrent vif, faisans quatre pièces de sa peau qu'ils étendirent sur les grilles des fenestres des quatre principales maisons de Lucerne,. et puis l'écartelèrent lorsqu'il n'estoit pas encore tout à fait mort. » (Gravure extraite du livre de Léger.)

corps et des âmes, la vertu des indulgences et des prières, la valeur des excommunications ecclésiastiques, condamnant la confession, le jeûne, le chômage du dimanche, toutes les pratiques catholiques, a disant que le pape, les cardinaux,

évêques et autres gens d'Église n'ont puissance d'excommunier ni absoudre plus qu'un autre homme et que les pardons et indulgences concédés par le pape ne valent rien, et que l'on poet ben garir l'argent de la bourse, non pas les peccats de la conscience » (i).

Les nombreux piotestants des plaines du Dauphiné et les Vaudois de montagnes ou des bords de la Durance devaient nécessairement se rencontrer, entrer en rapports, se mêler étroitement, ayant grande communauté de sentiments et mêmes persécuteurs. Le mouvement créé par Luther en Allemagne était trop puissant pour ne pas avoir son écho dans les gorges les plus reculées des Alpes (2).

Aussi, dès i526, nous voyons un barbe de la vallée de Lucerne, Martin, faire le voyage d'Allemagne et en rapporter quantité de livres imprimés touchant la Réforme. D'autres imitèrent son exemple et conférèrent avec Zwingle, Œcolampade, Bucer et autres docteurs protestants allemands (3).

Enfin, en i53o, les Vaudois de Provence et du Dauphiné envoyèrent deux de leurs barbes, Georges Maurel, de Freissinières, et Pierre Masson, originaire de la Bourgogne, « à Jehan Œcolampade, ministre à Basle ; à Gapito et Martin Bucer, à Strasbourg ; et à Berne à Berthaud Haller pour conférer de leur croyance et prendre advis d'iceux sur plusieurs points esquels ils désiroyent d'estre éclaircis » (4).

(i) Archives de Manosque. Procès Aloat. Cité par Arnaud: Histoire des

protestants dans Le Dauphiné^ 1. 1, p. 19 et 20. — La Réforme lit dans le

Dauphiné de si rapides progrès que, le 8 juin i56a, le pasteur de Valence

Jean de Laplace écrivait à Calvin: « En cette province du Dauphiné, où

mille ministres ne suffisaient point, à peine y en a-t-il quarante. »

(a) « Luther, écrit Michblbt (Histoire de France^ t. X, p. 94), est un loUard, le chanteur, non du chant étouffé, à voix basse, mais d'un chant plus haut que la foudre. »

(3) GiLLE : Histoire ecclésiastique des Églises vaudoises, 1. 1, p. 4;.

(4) Perrin ; Histoire des Vaudois, p. aïo.

Les deux barbes étaient, entre autres missives, chargés d'une lettre pour Œcolampade, dans laquelle les Vaudois de Provence disaient a qu'ils étoient demeurés plus de quatre cents ans parmi de cruelles espines » , et qu'ils lui demandaient « d'estre conseillés et confirmés en leur foiblesse ».

La réponse d'Œcolampade remise aux envoyés est une lettre purement religieuse.

Au retour, Pierre Masson fut arrêté à Dijon et condamné à mort comme luthérien; quant à Georges Maurel, il fut assez heureux pour revenir sain et sauf en Provence.

C'est à la suite de ce voyage que les Vaudois des montagnes tinrent à Angrogne, le 22 septembre i532, un important synode, auquel assistèrent tous les pasteurs et les anciens des Vallées. Là, après avoir lu les lettres d'Œcolampade et de Bucer rapportées par Georges Maurel et après une longue discussion, ils adoptèrent les articles suivants comme étant le symbole de leur foi, « comme estant conformes à la doctrine qui leur avoit esté enseignée de père en fils, depuis plusieurs centaines d'années » (1).

L Que le service divin ne peut estre fait sinon en esprit et en vérité ; car Dieu est esprit, et quiconque veut parler à lui, il faut qu'il lui parle en esprit.

II. Tous ceux qui ont esté et seront sauvés, ont esté esleus de Dieu devant la constitution du monde.

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