V. Nulle œuvre n'est appellée bonne sinon celle laquelle est
(i) Perrin : Histoire des Vaudois, p. i58. Seules les Églises de Bohême paraissent n'avoir pas été représentées dans ce synode général des Vaudois.
commandée de Dieu, et nulle œuvre n'est mauvaise que celle laquelle il deffend.
VI. Le chrestien peut jurer par le nô de Dieu, sans que pourtant il contrevienne à ce qui est escrit en Sainct Matthieu, cli. V, pourveu que celui qui jure ne prène point le nom du Seigneur en vain. Or ne jure-t-on point en vain quand le serment redonde à la gloire de, Dieu, et au salut du prochain. Item on peut jurer en jugement, parce que celui qui exerce magistrature, soit qu'il soit fidelle ou infidelle, a le pouvoir de Dieu.
VIL La confessiô auriculaire n'est point commandée de Dieu, et il a été conclu selon les Sainctes Ecritures que la vraye confession du chrestien gist à se confesser à un seul Dieu, auquel appartient honneur et gloire. Il y aune autre sorte de confession laquelle se fait en se réconciliant avec son prochain, de laquelle il est faict mention en Sainct Matthieu, ch. V. La troisième manière de confession est, quand tout ainsi qu'on a péché publiquement et au sceu d'un chacun, qu'aussi on confesse et recognoisse sa faute publiquement.
VIII. Nous ne devons cesser le jour du dimanche de nos œuvres, comme zélateurs de l'honneur et de la gloire de Dieu : pour la charité envers nos serviteurs, et pour vaquer à l'ouyë de la parole de Dieu.
IX. Il n'est point permis au chrestien de se venger de son ennemi en façon quelconque.
X. Le chrestien peut exercer office de magistrat sur les chrestiens.
XL II n'y a point un certain temps déterminé pour le jeûne du chrestien, et ne se trouve point en la parole de Dieu, que le Seigneur en ait commandé et marqué quelques jours.
XII. Le mariage n'est point défendu à aucune personne de quelque qualité et condition qu'il soit.
XIII. Quiconque deffend le mariage enseigne une doctrine diabolique.
XIV. Celui qui n'a point le don de continence est obligé de se marier.
XV. Les ministres de la parole de Dieu ne doivent point estre changés de lieu en lieu, sinon que ce soit pour le grand profit de l'Eglise.
XVI. Ce n'est point chose qui répugne à la communion apostolique que les ministres possèdent quelque chose en particulier pour pouvoir nourrir leurs familles.
XVII. Touchant la matière des sacrements, il a esté conclu par l'Escriture Saincte que nous n'avons que deux signes sacramentaux, lesquels Jésus-Christ nous a laissés : l'un est le Baptême, l'autre est TEucharistie, laquelle nous recevons pour monstrer qu'elle est notre persévérance dans la foy, ainsi que nous l'avons promis lorsque nous avons esté baptisés estant petits enfants. Item en mémoire de ce grand bénéfice que Jésus-Christ nous a fait, lorsqu'il est mort pour notre rédemption et nous lavant de son précieux sang.
On le voit, la profession de foi vaudoise, à côté de hautes maximes morales sur le pardon des injures et la chasteté, à côté d'affirmations purement théologiques sur les sacrements et de protestations contre les errements de l'Église, catholique tels que le célibat des prêtres, le vœu de pauvreté individuelle des moines, la confession auriculaire, contient la négation du libre arbitre et pose le principe de la prédestination.
C'est sur ce dernier point que la théorie vaudoise différait à lorigine avec celle des protestants disciples de Luther. Georges Maurel et Pierre Masson avaient déjà, au nom des Vaudois de Provence, affirmé cette divergence d'opinions.
« Ce n'est pas sans surprise, avaient-ils dit à Œcolampade, que nous avons appris l'opinion de Luther touchant le libre arbitre. Tous les êtres, les plantes mêmes, ont une vertu qui leur est propre ; nous pensions qu'il en était ainsi des hommes... Et, quanta la prédestination, nous sommes fort troublés, ayant toujours cru que Dieu a créé tous les hommes pour la vie éternelle et que les réprouvés se sont faits tels par leur propre faute ; mais, si toutes choses arrivent nécessairement, de telle sorte que celui qui est prédestiné
à la vie ne puisse pas devenir réprouvé, ni ceux destinés à la réprobation parvenir au salut, à quoi servent les prédications et les exhortations ? »
(( C'est ainsi, fait remarquer Henri Martin, que le droit sens et la s^aine tradition de ces enfants des Alpes luttaient contre l'invasion d'une logique fatale (i). »
Mais, on le voit, au synode d'Angrogne, les Vaudois se soumirent à la doctrine augustinienne, à la voix de Farel qui, dans l'assemblée, représentait les nouvelles Églises. « Les humbles croyants des Alpes n'osèrent défendre contre tous ces grands docteurs du siècle, au nom desquels parlait Farel, le dépôt qu'ils avaient en garde. Par simplicité, par modestie, ils cédèrent à la contrainte morale du protestantisme, eux qui avaient été invincibles contre la violence matérielle de Rome ! (2) »
Cette confession ne fut point cependant adoptée sans une très vive discussion au sein du synode et deux pasteurs dauphinois, Daniel de Valence et Jean de Molines, refusèrent même de s'y soumettre. « Ils partirent sans congé de l'assemblée générale, dit Gille, et se rendirent en Bohême pour se plaindre aux Églises vaudoises de cette région des innovations introduites suivant eux par le synode dans la doctrine de la secte, et d'après eux introduites à la demande de docteurs allemands, « auquels on avoit trop facilement donné entrée et audience ». Les Vaudois de Bohême ne se prononcèrent pas et, tout en protestant contre toute innovation possible dans la doctrine, invitèrent les deux pasteurs à s'entendre avec leurs frères. De retour dans les Alpes, Daniel et Jean convoquèrent de nouveau leurs coreligionnaires en un
(I) Histoire de France, t. VIII, p. 3a:. Fume, édit., Paris, iSSj. a) Ibid., p. 2a3.
synode à Saint-Martin, le i5 août i533, mais rassemblée refusa de se laisser convaincre par eux et maintint les décisions du synode d'Angrogne. « Alors, dit Gille, les deux susdits Daniel de Valence et Jean de Molines, au lieu d'acquiescer à des conclusions tant examinées et approuvées, de despit se retirèrent pour vivre en leur particulier, non sans des effets tesmoins de leur mescontentement et indignation au préjudice des Églises, non de Bohême, maïs des valées et circonvoisines, spécialement en ce qu'ils esgarèrent ce qu'ils peurent des manuscripts et mémoires anciennes des Vaudois, qui nous eussent peu servir, et à la postérité (i). »
Henri Martin porte un tout autre jugement que' l'écrivain protestant sur les deux pasteurs dissidents : « Ils 'se retirèrent, dit-il, emportant avec eux la foi de leurs pères et une partie des monuments écrits de la tradition vaudoise... La majorité des Vaudois n'en fut pas moins absorbée par la doctrine augustinienne et les protestants saluèrent en eux les aînés de la Réforme (2). »
Mais toutes ces vaines discussions tliéologiques, qui divisaient les hérétiques, qu'importaient-elles à cette heure lugubre du XVI» siècle ? Les persécutions allaient tous les réunir sur les mêmes bûchers et sur les mêmes échafauds ! Il appartenait à François l^\ roi épicurien, sceptique, jouisseur, débauché, d'ouvrir l'ère des persécutions religieuses dans la France entière, de déchaîner sur la patrie cet épouvantable fléau qui, avec la guerre de Cent ans, avec l'épopée meurtrière du premier Empire, constitua pour notre pays le plus formidable obstacle à son développement économique et qui eût détruit à jamais toute autre nation : la nation
(i) Histoire ecclésiastique des Églises vaudoises, t. I, p. 5-. (a) Histoire de France, t. VIII, p. 828 et 829.
française seule pouvait avoir une vitalité assez puissante pour survivre aux ruines accumulées par les crimes accomplis au nom du catholicisme, par les guerres que déchaînait le fanatisme religieux !
Pour François I®^, comme pour tous les monarques hantés de la superstition religieuse et livrés à la débauche, le supplice des hérétiques était un moyen facile pour calmer les remords de sa conscience. Ce supplice permettait en même temps à sa maîtresse Diane de Poitiers de s'enrichir des biens des martyrs que l'on confisquait. Plus tard, ce supplice devait être un agréable passe-temps pour la même royale courtisane et pour celui qui avait succédé à François l^^ tout à la fois sur le trône et dans le lit de sa maîtresse, pour Henri II, sanglant divertissement pour les sens émoussés et la curiosité blasée de ces spectateurs couronnés (i).
François I^' inaugura donc l'ère des grandes persécutions religieuses et il l'inaugura par le supplice des Vaudois de Provence.
Nous Tavons dit, vers la fm du xiii" siècle, les Vaudois des Alpes, trop nombreux dans leurs hautes vallées, avaient envoyé des colonies dans la vallée inférieure de la Durance. (( Les seigneurs de Gental et de Roque-Epervière, suzerains des montagnes de Saluces qu'habitaient en partie des Vaudois, avaient attiré vers des terres désertes et incultes qu'ils possédaient en Provence un essaim de ces probes et laborieux montagnards. Les colons s'étaient multipliés en paix et en silence et avaient admirablement fertilisé le canton qui
(1) Voir D4RGAUD : Histoire delà liberté religieuse en France, 1. 1, p. 64 et 65. En i549, à Paris, Henri II et Diane de Poitiers assistèrent au martyre d'un pauvre tailleur huguenot, que l'on brûla sur la place publique et qui avait eu l'audace de dire à la favorite que la maîtresse d'un roi ne valait pas la femme d'un tailleur.
s'étend sur la rive nord de la Durance, canton du mont Léberon, aux environs d'Apt et de Vaucluse. La meilleure partie de ce territoire, qui contenait trois petites villes, Mérindol, Gabrières et la Goste, et une trentaine de bourgs
Daniel Gardon de Rochcplate, surpris au-dessous du temple du Chabas, ùt d'abord la tête coupée et les cervelles arrachées par ces cannibales qui les mangèrent. Ils lui arrachèrent même et dévorèrent le cœur. (Gravure extraite du livre de Léger.)
et de villages, dépendait de la viguerie d'Apt et le reste du comtat Venaissin (i). »
Si l'on excepte les persécutions qu'ils eurent à subir au début de leur établissement, il ne semble pas que la rigueur
(1) Henri Martin, Histoire de France, t. VIII, p. 326.