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de rinquisition se soit exercée contre eux ; comme elle s'exerça contre leurs frères des Alpes dauphinoises. La raison de cette mansuétude à leur égard nous est donnée par un moine catholique, fort peu suspect de tendresse pour les Vaudois : « Comme on les voyoit tranquilles et réservés ; qu'ils payoient assez fidellement les impôts et les redevances seigneuriales, et que d'ailleurs ils étoient fort laborieux, on ne les inquiétoit point au sujet de leurs mœurs ni de leur croyance (i). »
Honnêtes, laborieux, tranquilles, payant leurs redevances aux seigneurs, on en pouvait dire autant des Vaudois des Alpes ; peut-être, sinon probablement, furent-ils, durant de longues années, sauvés par l'intervention des puissants seigneurs dont ils étaient les colons et qui trouvaient dans leur fermage un riche et fructueux bénéfice. On peut d'autant mieux le croire que lorsque, sous Louis XII, le parlement de Provence voulut commencer à user de vexations à leur égard, les commissaires nommés sur l'ordre du roi par son lieutenant Guillaume du Belay, sieur de Langeai, à la suite de leur enquête, déclarèrent que « les dits Vaudois estoyent gens de grand travail et que depuis environ deux cents ans, ils s'estoyent retirés du pays de Piedmont pour venir habiter en la Provence, et avoyent pris à titre d'amphitéose et abergement plusieurs hameaux destruicts par guerre, et autres lieux déserts et en friche, lesquels ils avoyent rendus fertiles par leur travail. Les dits (Vaudois) de Mérindol estoyent gens paisibles, aimés de tous leurs voisins, gens de bônes mœurs, gardans leurs promesses, et payant bien leurs deptes sans se faire plaidoyer, gens charitables, ne permettans qu'aucun d'entreux eust nécessité, aumosniers aux étrangers
(i) Histoire dea gaerres excitées dans le comté Venaissin et dans les environs par les Calvinistes au XVI' siècle, par P. Justin, capucin, t. I,p. 3g. Quenin, imprimeur, Carpentras, 1782.
et aux pauvres passans selon leur pouvoir. Et que les habitants de Provence affermoient que ceux de Mérindol estoyent cognus entre les autres du pays, pour ce qu'on ne les pouvoit induire à blasphémer, ou nommer le Diable, ni aucunement jurer, si ce n'estoit en passant quelques côtracts, en jugement. Item qu'on les cognoissoit en ce que quand ils se trouvoyent en quelque compagnie en laquelle on tenoit propos lascifs ou blasphèmes contre l'honneur de Dieu, ils e despartoient incontinent de telles côpagnies » (i).
Lorsque la Réforme apparut en Allemagne, cette tranquilhté cessa. Du jour où le pasteur Morel revint de Bâle en Provence, le parlement d'Aix commença les persécutions contre les Églises vaudoises, « desquelles tous les jours il appréhendoit quelque fidèle, qu'il condamnoit au feu, ou envoyoit au gibet ou renvoyoit flestris au front » (2).
Le moine dont nous avons cité plus haut le livre, renouvelant l'éternelle fable toujours éternellement vraie de notre grand fabuliste, dit que ce sont les victimes qui commencèrent, « que ce fut par les sujets qu'ils fournirent eux-mêmes dès Tan i533, que se fit contre eux cette rigoureuse expédition » (3).
Ces (( sujets » furent l'envoi des pasteurs Georges Morel et Pierre Masson en Allemagne, la propagande active des barbes, favorisée du reste, — le moine Justin le déclare, — par l'abandon de la région par le clergé catholique, auquel le parlement d'Aix dut ordonner « de pourvoir cette vallée de prêtres capables et de bons prédicateurs, sous peine de saisie de son temporel ». — « La première révolte des Vaudois,
(i) Perrin : Histoire des Vaudois, p. 43 et 44. (a) Perkin : Histoire des Vaudois, p. ai6.
(3) Justin: Histoire des guerres excitées dans le comté Venaissin par les Cftlvinistes, . I, p. 36
ajoute- t-il, précisant encore les griefs invoqués, eut un prétexte dans quelques actes de sévérité qu'avoient exercés contre eux les officiers de la justice, en s'apercevant qu'ils déclaroient leurs sentiments avec plus de liberté que jamais ; quelques-uns de ces hérétiques avoient été condamnés aux galères, et il avoit été ordonné aux seigneurs hauts justiciers d'en purger leurs terres, sous peine de confiscation de leurs fiefs (i). » -^ Après cet aveu, il est bien évident, on le voit, que ce sont les malheureux Vaudois qui ont provoqué les persécutions du puissant parlement d'Aix !
En i533, le pape Clément VII, pour le Comtat, et le roi François l^^ avaient fait suspendre les procédures suivies contre les Vaudois, à la condition qu'ils se convertiraient dans les deux mois. Calme terrible qui précédait l'orage ! Nous ne pouvons mieux faire que de laisser à un de nos plus illustres historiens le soin de nous donner le récit, — récit fait cent fois, — de cette lugubre et épouvantable tragédie :
François I", dans un de ses moments de tolérance, fit arrêter et poursuivre à son tour l'inquisiteur Jean de Roma, pour les excès qu'il avait commis contre eux (les hérétiques) ; mais, bientôt la recrudescence persécutrice de i534 s'étendit sur la Provence : évèques et parlement frappèrent à l'envi : il y eut un assez grand nombre de condamnations à mort en i535. Le parlement d'Aix ordonna aux seigneurs d'obliger leurs vassaux vaudois à abjurer ou à quitter le pays. Les Vaudois prirent les armes. Sur ces entrefaites l'amnistie conditionnelle accordée aux « luthéristes » en juillet i535 pacifia momentanément le pays. Les Vaudois ne remplirent pas la condition de l'amnistie, qui était de vivre catholiquement ; parmi les seigneurs et les magistrats, les uns fermaient les yeux, les autres, à la tète desquels se signalait Jean Meinier, baron d'Oppède, arrêtaient et emprisonnaient les Vaudois pour s'emparer de leurs
(I) P. Justin, 1. 1, p. 42.
biens par voie de rançon ou de confiscation. Le parlement et les archevêques d'Aix et d'Arles sollicitèrent des ordres du roi afin de régulariser les poursuites. Après divers incidents et quelques exécutions, le parlement d'Aix cita en masse un grand nombre de Vaudois, parmi lesquels des morts et des enfants en bas âge. Les Vaudois ne comparurent pas. Le 18 novembre i54o, le parlement condamna au feu par contumace vingt-trois notables et chefs de famille, à l'esclavage leurs femmes et leurs enfants, les livrant à quiconque pourrait s'en saisir, suivant une formule plus d'une fois employée dans les bulles des papes contre les hérétiques, et ordonna la destruction de Mérindol, principal foyer de l'hérésie ; les maisons devaient être rasées jusqu'aux fondements, les caves comblées, les cavernes bouchées, les forêts coupées, les arbres fruitiers arrachés I Déjà des troupes royales étaient assemblées pour l'exécution de cet effroyable arrêt et le vice-légat qui gouvernait le Comtat Venaissin pour le pape se disposait à traiter le bourg de Cabrières, dépendance du Comtat, comme le parlement d'Aix ordonnait de traiter Mérindol. Les Vaudois s'étaient armés, résolus à ne point périr sans se défendre : trois hommes influents s'unirent pour arrêter les scènes de carnage qui se préparaient : Barthélemi Chasseneux, premier président du parlement de Provence et savant jurisconsulte ; Sadolet, évêque de Carpentras dans le Comtat, et Guillaume du Bellai-Langei, gouverneur du Piémont. Chasseneux avait été un des auteurs delà sentence du 18 novembre ; mais il eut horreur de son ouvrage et en suspendit l'exécution jusqu'à ce qu'on en eût référé au roi ; pendant ce temps, Sadolet, que ses lumières, sa bonté et les charmes de son esprit rendaient cher et respectable à tous les partis (i), parvint à détourner de Cabrières la vengeance du vice-légat. François I", avant de se prononcer, chargea Guillaume du Bellai de prendre d'exactes informations sur les Vaudois ; le rapport de du Bellai fut très favorable à la population proscrite. Le roi, par une déclaration du 18 février i54i, suspendit l'arrêt du parlement d'Aix et accorda aux Vaudois un délai de trois mois pour abjurer leurs erreurs. Les Vaudois de Mérindol et des autres lieux dépendant de la Provence comparurent collectivement devant le parlement d'Aix
(1) Il correspondait avec Calvin et disait ne point être de ceux qui haïssent ceux qui ne pensent pas comme eux.
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par un mandataire qui présenta leur confession de foi et requit qu'on leur montrât amiablement en quoi ils erraient. Les Vaudois de Cabrières, qui relevaient de Tévèché de Carpentras, conférèrent amiablement sur cette même confession avec leur diocésain Sadolet.
Les condamnés du i8 novembre i54o et quelques autres personnes acceptèrent purement et simplement la déclaration du roi, ce qui semblait impliquer abjuration. L'an d'après, le roi, harcelé par le cardinal de Tournon, demanda qu'on l'informât des résultats de son amnistie. Le parlement d'Aix délégua un de ses conseillers, avec l'évèque de Cavaillon, diocésain de Mérindol, pour visiter ce centre de la vaudoisie. Les commissaires ne réclamaient qu'une vague formule d'abjuration collective. La conscience des Vaudois s'y refusa (avril i542). Leur refus n'eut pas de suites immédiates : la majorité du parlement et du clergé de Provence assiégea en vain le roi durant deux ans. Calvin ne négligea rien pour sauver les « fidèles » provençaux : il fit écrire au roi des lettres pressantes par la ligue de Smalkade et par les cantons protestants de la Suisse ; cette intervention étrangère ne fut rien moins qu'agréable à François I" ; cependant la politique l'obligea d'y avoir égard tant que dura la guerre contre l'empereur, et, le i4 juin i545, il alla jusqu'à suspendre toutes les procédures commencées contre les Vaudois ; l'édit royal leur rendait tous leurs privilèges et ordonnait l'élargissement de tous leurs prisonniers. Le procureur général d'Aix était écarté de la cause, comme parent de l'archevêque, ennemi juré des accusés, et un conseiller était chargé à sa place de l'enquête définitive sur leur innocence.
Les Vaudois se croyaient sauvés. Hélas î ils étaient à la veille de leur épouvantable ruine. Deux de leurs protecteurs, du Bellai- Langei et Chasseneux, étaient morts ; le troisième, Sadolet, était parti pour Rome; on prétend que Chasseneux avait été empoisonné par les fanatiques dont il contrariait les fureurs et qui trouvèrent un iiïstrument terrible dans son successeur, le premier président Meinier, baron d'Oppède, un de ces hommes qui ne poursuivent à travers les catastrophes politiques et religieuses que la satisfaction de leurs appétits rapaceset de leur rage destructive. D'Oppède voulait, dit-on, se venger sur les Vaudois du refus qu'une de leurs suzeraines, la dame de Cental, avait fait de sa main : ce magistrat, qui, en l'absence du comte de Grignan, gouverneur de la Provence, dirigeait
toutes les affaires du pays, comme lieutenant du gouverneur en même temps que premier président, ne cessait d'exciter le roi à l'extermination des hérétiques : il accusait les Vaudois de profanations et d'insultes continuelles contre la religion catholique ; il représentait leurs liaisons avec les réformés étrangers comme une conspiration contre la couronne, et prétendait que ces paisibles agriculteurs avaient quinze mille hommes prêts à prendre les armes et à s'emparer de Marseille, pour ériger la Provence en république. Le comte de Grignan avait déjà inquiété la cour par des insinuations analogues ; le cardinal de Tournon, toujours prêt à frapper quand il s'agissait d'hérésie, seconda d'Oppède et les prélats provençaux de toute son influence ministérielle. Les souffrances physiques croissantes rendaient le roi tout à la fois plus ombrageux, plus irritable et plus accessible à la superstition qu'autrefois ; on saisit le moment favorable. Après le traité de Crépi, le roi n'avait plus tant de souci de ménager les réformés d'Allemagne et de Suisse. Le parlement d'Aix se mit en correspondance avec le cardinal de Tournon pour tâcher de faire révoquer les lettres patentes du i4 juin. Le cardinal fit dresser des lettres de révocation par le substitut du procureur général au conseil privé et, sur le refus du garde des sceaux Olivier, les fit présenter à la signature du roi par le secrétaire d'État L'Aubespine. Le roi signa, dit-on, sans lire. L'Aubespine contre signa. Le substitut qui avait écrit la pièce ne voulut point la signer, comme trop irrégulière. Le garde des sceaux, bien moins encore, l'eût scellée. Le cardinal y fit mettre, on ne sait par qui, un scel et un contre-scel subreptices.
Cette pièce sinistre enjoignait au parlement de Provence de mettre h exécution son arrêt du i8 novembre i54o, nonobstant toutes lettres de grâce postérieures, et de faire en sorte que le pays fût entièrement nettoyé des séducteurs hérétiques. Une main inconnue avait ajouté au-dessous de la signature l'ordre d'exécution militaire (i" janvier i545).
D'Oppède suspendit quelque temps l'exécution pour la mieux assurer : le 12 avril seulement, il lut les lettres du roi au parlement d'Aix, qui nomma aussitôt, pour exécuter l'arrêt, des commissaires à la tête desquels fut placé d'Oppède. Dès le lendemain, le premier président, l'avocat général Guérin et le juge-mage d'Aix sortirent d'Aix, accompagnés de Paulin, baron de la Garde, ex-commandant
d'escadre et compagnon d'armes de Barberousse, qui conduisait une petite armée composée de six enseignes des vieilles bandes de Piémont, d'une compagnie d'ordonnance et de quelques milices bourgeoises d'Aix, d'Arles, d'Apt et de Marseille, requises de prendre les armes « à peine de punition exemplaire ». Ces troupes, renforcées par les soldats du vice-légat d'Avignon et par une populace fanatique et brutale, envahirent brusquement le territoire vaudois. Les Vaudois n'opposèrent d'abord aucune résistance : le meurtre, l'incendie et le viol se déchaînèrent sur toute la contrée. A la vue de huit ou dix villages enflammés, les habitants de Mérindol s'enfuirent dans les bois et dans les montagnes. Les soldats ne trouvèrent, en entrant à Mérindol, qu'un pauvre idiot ; d'Oppède le fit arquebuser. Puis on découvrit quelques femmes dans une église. Les malheureuses, après mille outrages, furent précipitées du haut des rochers du château ! (i8 avril).
Mérindol brûlé, les égorgeurs marchèrent sur Cabrières, place fortifiée qui se défendit et se laissa battre en brèche. D'Oppède offrit la vie et les biens aux habitants. Les Vaudois ouvrirent leurs portes (20 avril). D'Oppède ordonna aux troupes de tout mettre à mort. Les vieux soldats de l'armée de Piémont déclarèrent leur honneur engagé parla capitulation et refusèrent (i). Les fanatiques de la milice et de la populace qui suivaient d'Oppède obéirent, les deux gendres d'Oppède en tête. On tua dans les rues, on tua dans le château, on tua dans l'église ; une multitude de femmes et d'enfants s'y étaient réfugiés ; la horde forcenée s'y précipita : on vit là réunis tous les forfaits que peut rêver l'enfer !
D'autres femmes s'étaient cachées dans une grange : d'Oppède les y fit enfermer et fit mettre le feu aux quatre coins. Un soldat voulut les sauver et leur ouvrit la porte ; on les rejeta dans le feu à coups de pique. Vingt-cinq mères de familles avaient cherché asile dans la caverne de Mus, à quelque distance de la ville : le vice-légat d'Avignon, digne émule de d'Oppède, fit allumer un grand feu à l'entrée de la grotte ; cinq ans après, on retrouva au fond les ossements des victimes.
(i) Les troupes étaient composées en partie de repris de justice: aussi Michelet écrit-il (Histoire de France^ t. X, p. 411) : « Ces troupes refusèrent d^abord (de tuer) : les galériens se montrèrent plus scrupuleux que les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit à tuer, voler et violer. »
La Coste eut le même sort que Cabrières. Le seigneur de la Coste, parent de d'Oppède, avait conjuré celui-ci d'épargner « ses sujets ». D'Oppède promit. Les portes furent ouvertes. Toutes les horreurs de Cabrières furent renouvelées. Un grand nombre
Marguerite Revel, du lieu de la Cariera, village de Saint- Jean, bellemère du vaillant capitaine Paul Genolat, et Marie de Pravillelon, âgée de quatre-vingt-dix ans et aveugle, aussi de Saint-Jean, furent brûlées au lieu qu'on appelle les Vignes, de la façon que vous le représente cette figure.
De même façon furent traittées les vénérables décrépites nommées Madonna Lerna et Janne Besson de la Tour, celle-ci âgée de quatrevingt-dix ans et celle-là de quatre-vingts. (Gravure extraite du livre de Léger.)
de malheureux se précipitèrent du haut des murailles, se poignardèrent ou se pendirent pour échapper aux atroces traitements des bourreaux, qui prolongeaient, avec un art infernal, l'agonie de toute une ville. On vit une mère, tombée avec sa fille entre les mains de ces bètes féroces ivres de sang et de luxure, se percer le cœur d'un couteau et le passer tout sanglant à sa fille (22 avril).
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Les trois villes vaudoises et vingt-deux villages étaient détruits ; trois mille personnes massacrées ; deux cent cinquante-cinq exécutées, après les massacres, sur un simulacre de jugement ; six ou sept cents envoyées ramer sur les galères du baron de la Garde ; beaucoupd'enfantsavaient été vendus comme esclaves! L'armée deségorgeurs se retira enfin, laissant derrière elle une double ordonnance du parlement d'Aix et du vice-légat d'Avignon, du 24 avril, qui défendaient « que nul, sous peine de la vie, n'osât donner retraite, aide, secours, ni fournir argent ni vivres à aucun Vaudois ou hérétique ». La populace catholique des cantons environnants continua de parcourir en armes la campagne, glanant sur les traces de l'armée et cherchant ce qui restait à tuer ou à piller, tandis que des milliers de proscrits erraient dans les bois et dans les rochers du Léberon, arrachant, pour apaiser la faim qui les dévorait, les herbes et les racines sauvages. Tout secours leur était refusé ; autour d'eux la terreur glaçait tout ce que n'enivrait pas le fanatisme. Une pauvre femme vint expirer d'inanition à la porte d'une grange sans que personne osùt lui donner un morceau de pain ! Une multitude de ces infortunés « moururent de faim enragée », dit un historien provençal ; les plus robustes gagnèrent les Alpes, Genève et la Suisse (i), fuyant cette patrie naguère si heureuse, que la rage des persécuteurs avait changée en un désert plein de ruines noircies et de débris humains sans sépulture.
Jamais victimes plus pures ni bourreaux plus infâmes n'avaient apparu dans l'histoire !
Tel fut l'épouvantable prologue des luttes religieuses qui devaient bouleverser de fond en comble la vieille France ! Les jours de Béziers et de Carcassonne étaient revenus, et c'était sur toute la surface du royaume que devaient se renouveler, dans quelques années, les horreurs de la guerre des Albigeois !
D'Oppède et ses complices, « craignant d'être recherchés pour tout ce qui s'étoit fait en cette exécution », envoyèrent au roi le sieur de la Fond, un des présidents au parlement d'Aix et des commissaires de l'expédition, afin de justifier leur conduite. Le
(1) Les premiers protestants persécutés en France prenaient ainsi déjà la même route d'exil que devaient prendre les victimes des dernières persécutions religieuses lors de la révocation de Tédit de Nantes.
cardinal de (Tournon plaida auprès du roi la cause des massacreurs et François P", par lettres patentes du 18 août i545 « approuva tout ce qui avait été fait contre les Vaudois » , acceptant devant Dieu et devant les hommes la solidarité de ce grand attentat.
Des applaudissements féroces avaient éclaté dans le pays des grandes hécatombes humaines, en Espagne, et dans tous les rangs du catholicisme, fanatique ; tout ce qui, dans les pays catholiques? conservait des sentiments humains et chrétiens garda un silence de stupeur, ou s'unit au cri d'indignation des peuples protestants. Les hommes dont l'esprit n'était pas troublé ni le cœur perverti sentirent l'Europe entrer dans un des cercles de désolation dont parle le Dante! (i).
Tel fut, sur le sol national, l'effroyable début des persécutions religieuses et des guerres meurtrières qui allaient déchirer la patrie, la livrer aux invasions successives des Anglais, des Allemands, des Espagnols, ruiner la France et au moment de rénovation universelle, au moment où les Pays- Bas, l'Angleterre, le Brandebourg allaient grandir, allaient la paralyser, menacer même de l'anéantir comme le fanatisme religieux et les bûchers de l'Inquisition devaient bientôt anéantir la puissance deTEspagne! Tel fut le sanglant prélude de la Saint-Barthélémy !
De ces épouvantables massacres de Gabrières, de Mérindol, de la Goste, dont la sœur de François P% la reine Marguerite, ne se consola jamais (2), au milieu desquels des filles de huit ans furent violées dans les bras de leurs mères (3), de leur triste authenticité pourrait-on douter ? Écoutez le moine catholique que nous avons déjà cité ; il va vous retracer
(i) Henri Martin : Histoire de France, t. VIII, p. 3a8et s — Furne, édit. Paris, 1857.
(2) Voir Dargaud : Histoire de la liberté religieuse en France^ t. I, p. 72. Charpentier, édit., Paris, 1869.
(3) Ihid., p. 39.
quelques scènes douloureuses de la persécution ; il est peu suspect, puisqu'il approuve en principe la persécution et les massacres :
(A Cabrières) les Vaudois furent taillés en pièces; les femmes qui s'étaient mêlées dans le combat ne furent pas épargnées. Dix-huit de ces malheureux les plus âgés furent pris et conduits dans un pré, les mains liées derrière le dos, pour y être mis à mort ; de Perrières, gendre du baron d'Opèdes, donna le signal du massacre, en fendant d'un coup de sabre la tète chauve d'un vieillard; les soldats firent le reste et mirent les têtps sur les pointes de leurs hallebardes. Les femmes qui étaient retournées se renfermer dans l'église furent passées au fil de l'épée ou précipitées du haut du clocher. Huit des plus vieilles qui s'étaient montrées fort animées furent brûlées vives dans un grenier à foin. Il périt environ 5oo personnes dans Cabrières, de l'aveu qu'en fit l'avocat général
Guérin par devant le parlement de Paris
Le lieu (la Coste) fut pris, pillé et brûlé; les soldats étaient devenus furieux et sanguinaires ; tout fut mis à mort sans distinction; il s'y commit des cruautés qui font horreur à rapporter; d'autant plus qu'elles furent également exercées sur des femmes,' des enfans et des gens affaiblis par la faim et tout à fait dignes de compassion
On poussa la rigueur encore plus loin, car on poursuivit ceux qui s'étaient sauvés dans les bois et sur les montagnes. Vingt-cinq de ces infortunés, s'étant évadés avec leurs enfans du côté de Murs, furent contraints de se renfermer dans une caverne, d'où le capitaine Mourmoiron, qui les poursuivait, ne pouvant les obliger à sortir, ni les atteindre à coups d'arquebuse, il les y fit étouffer avec de la fumée. Tous ceux qui furent pris dans la recherche générale qu'on en fit furent mis à mort; ceux qui se rendirent furent conduits à Marseille au nombre de 600 (1).
(I) P. Justin : Histoire des guerres excitées dans le comté Venaissin par les Calvinistes, t. I, p. 63, 64, 65 et 66.
La persécution, des bords de la Durance, remonta aux sommets des Alpes, et, sur les deux versants des grandes montagnes, fit à flots couler le sang des infortunés Vaudois.
Arrivé à ce point de notre histoire nationale, le premier de nos historiens, celui qui a apporté dans l'étude de la vie du peuple de France la plus haute pensée, la raison d'un grand esprit unie à la généreuse passion d'un cœur plus grand encore, Michelet, en quelques-unes des pages les plus émouvantes qu'il ait jamais écrites, trace un tableau merveilleux du peuple vaudois. Ce n'est que la paraphrase éloquente de ce beau vers d'Alfred de Musset :
Elle est là sur les monts, la liberté sacrée.
Ces pages du grand poète historien, les voici ;
L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie menteuse a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des armées mercenaires, qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée.
Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une sève vivifiante et toutes les senteurs des herbes des Alpes. Sento l'aura miaantica!
Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'àme, avec le souvenir de leur grande révolution, en est la vraie fifure, c'est elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.
J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la première fois ces routes sacrées ; lorsque, après une longue nuit
passée dans les basses vallées,. trempé du morfondant brouillard, je vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du matin.
Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache aux sources du Pô.
Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis et trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe.
Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison.
Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le cœur, lui parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force virile et de ferme résolution.
Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps la lumière, la force morale.
Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent des mauvais songes et disent au captif : « Tu vas ' voir encore le soleil. »
Le mot Vaudois, au moyen âge, veut dire libre chrétien, dégageant le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse p^'oésie légendaire, de tout culte superstitieux.
Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée était là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas' comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la critique! Arrière l'héroïsme 1 Ne calvinisons pas cette histoire. Ecartons et les dogmes qu'ils reçurent au xvr siècle et leurs trentetrois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois.
La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de SI haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité.
Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la mam dé Dieu. Toute poésie, tout roman est là à rude épreuve Le voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste v verra mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe a 1 austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n eut moins de dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que par la nature qui ne change pas
Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce à peine perceptibles : un christianisme peu théologique, ignorant' si SI Ion veut, innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire, le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines), qui flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin. Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d être soufferts, elles peuvent s'évanouir toujours et dire : « Pardon î mais nous n'existons pas. »
Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au gigantesque autel des Alpes I Nul temple ne tiendrait devant lui Les seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers des plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y cachent, et il ferme les yeux.
Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et tremblante ! Alliance touchante des reUgions de l'àme avec l'àme de la nation !
Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme le dogme du salut par Vunique foi au Christ qu'ils reçurent 'au XVI» siècle, paraît très peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient, au contraire, le salut dans les œuvres et dans le travail.
Cet axiome est d'eux : « Travailler, c'est prier. »
Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moven, modeste, des charmantes montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent et les tiennent sous leur froid regard.
Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il
faut en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure. Et si le plaisir catholique peut d'une part troubler leurs travaux, leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la petite frileuse (frëidouline), qui semble regarder aux glaciers, compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer toujours.
Vertu unique et singulière de l'innocence ! Au milieu de ces craintes, subsistait dans leur vie, comme dans les .vieux chants, une sérénité singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants. La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver son grain dans le rocher : « Heureuse, heureuse colombelle î etc. »
Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui manque-t-il doncf Dès 1300, persécutée, brûlée. En i4oo, forcée dans ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En i488, nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le xvi« siècle ne sera qu'une boucherie.
Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie.
Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de misère, de péril faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous. Tous saints et tous simples apôtres de leur simple credo. Hs s'enseignaient les uns les autres, les femmes mêmes, les filles et les enfants.
Hs n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et furent mis à part pour la mort. On les appelaient barhes, c'est-àdire oncles, d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.
Quelques-uns émigraient et s'en allaient en Lombardie, en France et sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quelle denrée de colportage et dessous la denrée de Dieu.
Ils eurent influence au y v,.o of <«cation, depuis fort indirecte Z ''''''' '^''''^''"'"* ^^^ ^^ P^^ ^HHstianisme le plus pur :tZTL:Ttr.Z:'^^ '''' '^
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Oui, comme le dit Michelet, le xvi* siècle ne fut pour ces innocents montagnards qu'une boucherie.
Sur le versant français des Alpes, jusqu'au triomphe de Henri IV et aux victoires de Lesdiguières, les persécutions ne devaient pas cesser.
Le i*"^ juin i54o, François I®' rendait Tédit de Fontainebleau qui enjoignait à tous les représentants de la loi, baillis, sénéchaux et autres, sous peine de suspension et privation de leurs offices, de poursuivre les protestants et de les livrer à la justice.
Aussi, le 4 niai i546, le parlement de Grenoble rendait-il un arrêt contre les hérétiques du Dauphiné, ordonnant aux baillis, sénéchaux et autres juges royaux « de faire prendre et saisir au corps et serrer en prison fermée tous ceux qui par les dites informations se trouveraient chargés du dit crime d'hérésie » (i).
(i) Parmi les nombreux martyrs qui périrent à cette époque, nous avons cité plus haut Martin Gonin, pasteur d'Angrogne; nous deSons citer aussi un nommé Rostain qui, en i542, fut brûlé à Romans pour avoir jeté un crucifix dans un ruisseau. M. Arnaud {Histoire des protestants dans le Dauphiné, 1. 1", p. 22 et 23) raconte également l'émouvant martyre d'un pauvre laboureur vaudois, Etienne Brun, brûlé vif à Embrun, en 1540 : « Emprisonné à Tinstigation de Gaspard Auger, deGap, qui était fermier de Tarchevèque et espérait, grâce à son zèle, être mis en possession des biens du martyr, il fut interrogé par un cordelier, inquisiteur delà foi, nommé Domicelli, et un vicaire, déclaré hérétique et condamné à être brûlé vif. C'est en vain qu'on lui conseilla d'abjurer pour racheter sa vie; c'est en vain qu'on mit devant ses yeux le tableau de sa femme et de ses cinq enfants qu'il laissait orphelins : il demeura inébranlable. Lorsqu'on le conduisit devant ses juges pour entendre sa sentence de mort, il leur adressa ces remarquables paroles : Pampres gens! que pensez-vous faire? vous me voulez condamner à mort. Vous vous trompez, ce sera à la vie, car des misères de ce pauvre monde Je passerai incontinent à une immortalité bienheureuse que j'ai tant désirée. » En se rendant au lieu du supplice, il « exhorta la foule nombreuse qui était venue assister à ce lugubre spectacle, et quand il fut attaché au poteau, le vent, qui soufflait avec violence, détourna pendant près d'une heure les flammes de son corps, si bien qu'il fallut allumer d'autres fagots et y répandre de l'huile
Aussi, suivant le mot d un historien, en cette année i546, vit-on (( se rallumer toutes les fureurs de l'impitoyable Inquisition » (i). Ordre fut donné aux catholiques de dénoncer, en quelque circonstance que ce soit et quels que soient les liens de famille existant entre eux, tous les hérétiques ou fauteurs d'hérésie par eux connus.
La persécution devint plus rigoureuse encore en i552, époque à laquelle Mathieu Orri fut nommé inquisiteur en Dauphiné. Du reste, à la demande du roi Henri II, le pape Paul IV, le 27 avril i557, avait lancé une bulle dans laquelle i( il députait en France un nombre suffisant d'inquisiteurs soumis à des chefs zélés », pour éteindre l'hérésie et u exterminer les sorciers ou autres amis et sectateurs des démons ».
A son tour, le 11 novembre lôSg, le roi François II établissait dans chaque parlement une chambre ardente pour poursuivre et condamner les hérétiques (2).
pour activer les flammes. Impatienté de cette longue attente, le bourreau asséna sur sa tête un coup de croc, et le martyr lui dit : Puisque je suis condamné d'être brûlé, pourquoi me veu.v-tu assommer ? Un second coup, donné sur le ventre du patient, l'abbatit, et le bourreau couvrit son corps de fagots enflammés. Celui-ci fut bientôt consumé et ses cendres jetées au vent selon la sentence du juge qui, après la mort du martyr, fit défendre à son de trompe, par honte oupar peur, de parler de son supplice, menaçant quiconque en répandrait la nouvelle d'être déclaré hérétique et traité de la même sorte. » Ne croit-on pas lire le récit du supplice d'un martyr chrétien des premiers âges? Même foi, même sérénité dans les soufl'ranccs. (i)M. Bbunel: les Vaudois des Alpes Jrançaises, p. 229. (2) U y eut, à cette époque, des prélats catholiques qui, respectueux des droits sacrés de l'humanité, protestèrent contre ces barbaries : tel fut l'évêque de Valence qui adressa à François II une lettre éloquente, dans laquelle il protestait contre les persécutions dont les hérétiques étaient les victimes, les persécutions contraires à son ministère, c qui ;abhorre le sang », ne convertissaient personne, faisaient au contraire des prosélytes à l'hérésie. Le succès du protestantisme venait de l'indignité du clergé catholique, des évéques « incapables, n'ayant ; d'attention qu'à récolter leur immense revenu, qu'ils consommaient en dépenses folles et scandaleuses », nommés souvent enfants à des sièges importants, des € curés ignorants, avares, pourvus la plupart contre les règles canoniques,
Devant les persécuteurs, les Yaudois fuyaient, cherchant un refuge dans les forêts les plus profondes ; mais leurs villages restaient exposés à la rage des soldats des inquisiteurs ; ces villages furent en grand nombre livrés aux flammes ; vers 1567, tous ceux du Ghampsaur furent-incendies.
Ces lugubres journées se terminèrent par une guerre entre les troupes catholiques, sur lesquelles l'archevêque d'Embrun avait la haute main, et les soldats de Lesdiguières ; les excès des ligueurs furent le digne complément de cette longue série de martyres !
Depuis l'entrée de Henri IV dans sa bonne ville de Paris et depuis la pacification opérée par ce souverain, les Vaudois vécurent en paix; cette quiétude ne fut troublée que par la révocation de l'édit de Nantes. Les agissements du cardinal de Richelieu ne pouvaient les atteindre: en effet, le grand politique, qui voulait tout à la fois faire la France forte à l'intérieur en abattant l'aristocratie féodale et puissante à l'extérieur en abaissant la grande puissance catholique, la maison d'Autriche, ne combattit les protestants que pour les empêcher de constituer un État dans l'État et non pour nuire à leur confession religieuse; les Yaudois. tranquilles
se mêlant à tout autre métier que du seul qu'ils auraient dû remplir ». — « Il aurait été si nécessaire, ajoutait-il, de ne nous donner pour coopérateurs que des hommes éclairés et d'une vertu éprouvée, autant de doubles écus que l'on délivrait à un expéditionnaire en cour de Rome, autant on nous envoyait de curés. Les simples prêtres croupissaient [dans l'indigence, le mépris et l'opprobre, tandis que les cardinaux, et à leur imitation, quelques évêques, conféraient sans pudeur les bénéfices qui dépendaient d'eux à leurs maîtres d'hôtels, à leurs cuisiniers, à leurs laquais. »
« Quant aux victimes, voici ce que dit d'elles l'évêque de Valence: « Les hommes que vous pensez épouvanter par l'aspect des supplices ne craignent point la mort; plu» vous aggravez leurs tourments, et plus vous ornerez leur triomphe. »
Comme bien on pense, les sages paroles de l'honnête évèque de Valence ne furent ni écoutées, ni entendues : clamavit in deserto.
dans leurs montagnes, sujets soumis au roi et payant bien l'impôt, ne pouvaient porter ombrage à la politique de l'illustre cardinal, qui fut le plus grand des ministres de la monarchie et l'un des glorieux fondateurs de Tuni té française.
Malgré les continuelles persécutions qu'ils avaient endurées, malgré les guerres de religion, les Yaudois restèrent nombreux dans les Alpes jusqu'au jour où la révocation de l'édit de Nantes les en chassa pour le plus grand malheur de nos montagnes dauphinoises ( i ) .
Les persécutions dirigées contre les Yaudois de Provence eurent leur contre -coup dans les Alpes piémonlaises. Les évêques d'Apt, de Gavaillon, de Sisteron ayant reconnu que, ainsi qu'il a été dit plus haut, un très grand nombre des Vaudois de leurs provinces étaient sujets et tenanciers des seigneurs du Piémont, en i534, ils saisirent de la question l'archevêque et l'inquisiteur de Turin. Ceux-ci obtinrent alors du duc Charles de Savoie l'envoi en Provence du sieur Pantaléon Bressone, seigneur de la Rocheplalte.
Ce dernier apprit dans sa mission que les barbes qui entretenaient l'hérésie dans la Provence venaient pour la plupart des hautes vallées. Il résolut donc, en i535, à la tête d'une bande de cinq cents hommes, de surprendre les Yaudois des montagnes et de les exterminer. L'expédition, comme tant d'autres du même genre, échoua devant l'énergie des montagnards, qui mirent Bressone et sa troupe en déroute, en l'attaquant à coups de fronde dans les défilés des Alpes, près de la vallée de Lucerne. Malheureusement, avant cet échec, Bressone avait eu le temps de massacrer les habitants des
(i) iM. Ahnaud {Histoire des Protestants en Dauphiné, t. I, p. VI) dit que, en 1598, lors de la proclamation de l'édit de Nantes, les protestants avaient encore en Dauphiné plus de quatre-vingt-dix églises, auxquelles se rattachaient deux cent soixante-dix annexes.
vallées sans défense, de piller et d'incendier les maisons sur son passage.
Bressone repoussé se contenta dès lors d'arrêter et d'emprisonner les Vaudois des vallées inférieures qui étaient moins nombreux et se trouvaient mêlés à des populations catholiques.
Cependant, trouvant que ces persécutions n'aboutissaient à rien et que, lorsqu'on attaquait les montagnards à main armée, « la peau d'un Vaudois lui coûtait toujours quinze ou vingt de celles de ses meilleurs catholiques », estimant, d'autre part, que l'alliance des Vaudois lui était nécessaire pour arrêter l'armée de François I" qui, après avoir conquis la Bresse et le Bugey, menaçait d'envahir le Piémont, le duc de Savoie publia des lettres patentes par lesquelles (( il était expressément défendu d'inquiéter ces hérétiques, sous quelque prétexte que ce fût ».
Mais en i556, la cour de Rome obtint que le parlement de Turin envoyât deux commissaires, le seigneur de Saint- Julien et Augustin de Ecclesia, dans les vallées pour instruire contre les Vaudois.
Ceux-ci refusant de se convertir à la foi catholique, en 1557, Saint-Julien, de la part du souverain, leur enjoignit « qu'ils eussent à aller à la messe sous peine de mort et de confiscation de leuVs biens. Il ordonna, outre cela, que douze des principaux d'entre eux, avec tous les ministres et maîtres d'école, eussent promptement à se rendre dans les prisons de Turin, pour sy voir condamnés comme ils le méritoient » (i). Il était, en outre, enjoint aux syndics de chasser immédiatement les étrangers et de ne recevoir à l'avenir que les prédicateurs envoyés par les évêques.
(1) Brez : Histoire des Vaudois^ II» partie, p. 60.
Les Vaudois, non seulement ne se soumirent pas à la singulière invitation leur demandant de se constituer volontairement prisonniers pour être conduits aux bûchers, mais ils refusèrent encore de renier leur foi, ajoutant qu'ils étaient bons sujets du roi, a que leur vie était sans reproche », et que (( puisqu'on souffroit en Piémont les Juifs et les Turcs », on pouvait bien les tolérer aussi.
Du reste, soumission ou résistance avaient même résultat: les martyres ne se succédaient ni plus vite, ni plus lentement.
Le 4 mai ijoy, un pasteur vaudois, Nicolas Sartoris, fut brûlé à Aoste, parce qu'il était hérétique ; le 29 mars i558, à Turin, le même sort fut réservé, pour la même raison, à un autre barbe, Geoffroi Varaille.
La paix du 3 avril i559 et le mariage du duc Emmanuel- Philibert furent pour les Vaudois une source de tranquillité, mais cette paix ne pouvait durer longtem[)s. En effet, à la demande du nonce du pape et du roi d'Espagne, le duc de Savoie lança de Nice, le i5 février i56o, un nouvel édit de persécution.
En vertu de cet édit, Philippe de Savoie, cousin du duc, Georges Coste, comte de la Trinité, le conseiller Corbis, l'inquisiteur général Thomas Jacomel recommencèrent les exécutions. Ils débutèrent par Carignan où, le 2 mars i56o, ils firent brûler un Vaudois et sa femme parce qu'ils avaient refusé d'aller à la messe : — leurs coreligionnaires s'étaient enfuis de la ville. — Ils visitèrent ensuite Vigon, Suse, Matthias, Méane, confisquant les biens des hérétiques et faisant brûler leurs pasteurs.
Ils étaient, du reste, aidés dans leur œuvre par les moines de l'abbaye de Pignerol qui avaient armé trois cents bandits et les avaient lancés sur Saint-Germain, où ils avaient brûlé à petit feu le barbe de la vallée.
Ce nouveau forfait détermina les \ audois à prendre les armes pour se défendre. Le comte de la Trinité et ses soldats piémontais continuaient à piller, voler, incendier, égorger à Angrogne, à Yillar, à la Tour, au Taillaré (i), installant leurs garnisons pendant de très longs mois dans les bourgs et les villages, garnisons qui se livraient aux plus effroyables excès. Les Vaudois, pour les éviter, s'étaient retranchés au Pré-du-Tour ; le comte de la Trinité résolut de les attaquer. A cet effet, à diverses reprises, il lança contre eux des corps de troupes, mais ceux-ci furent toujours repoussés : le 17 avril i565, une poignée de Vaudois leur infligea même une sanglante et décisive défaite au Ghamp-de-la-Rama,aux portes de la Tour.
Lassé de ses insuccès, cédant aux sollicitations des députés vaudois et aux prières de sa femme, la duchesse Marguerite, malgré l'avis du pape disant que « les voies de rigueur ayant été jusqu'alors inutiles pour ramener les hérétiques, il fallait procéder contr'eux avec vigueur, et même par la force des armes », le duc de Savoie rendit, à Gavour, le 5 juin i56i, un édit laissant aux Vaudois « le libre exercice de leur religion dans les vallées, la communication et le commerce dans tous les états de S. A. ».
Le duc Emmanuel-Philibert ne tarda pas à se repentir de
(i) Parmi les atrocités commises par les soldats catholiques, citons-en deux, d'après Bkez {Histoire des Vaudois, II* partie, p. 71 et 72) : « Un vieillard, âgé de cent et trois ans, qui s'étoit caché dans une caverne, y fut cruellement massacré. Ses bourreaux voulurent ensuite violer sa petitefille, qui l'a voit suivi dans cette retraite pour le soigner; mais elle n'hésita
pas de préférer son innocence à sa vie, et s'élança dans un précipice
Odoul Geiraet, alors âgé de soixante ans, ayant été attaché sur une table, on couvrit son bas-ventre d'un vase rempli de ces insectes nommés scarabés stercoraires parce qu'ils habitent dans la fiente des chevaux ; et ces animaux étant entrés dans son corps, le firent mourir au milieu des douleurs les plus cruelles. » Ces faits épouvantables se passaient à Angrogne et à Villar.
cet acte de justice et d'humanité : par un édit du 10 juin i565, il déclare, dans un « ordre irrévocable », que, voulant (( maintenir dans ses états l'antique religion de la sainte Eglise catholique romaine », tous les hérétiques qui ne se convertiraient pas devraient quitter ses dits états dans l'espace de deux mois, « à peine de mort et de confiscation de tous leurs biens ». C'est la formule ordinaire de tous les édits de persécution.
Cette nouvelle persécution fut dirigée par Sébastien Gratiol de Castrocaro, gouverneur des vallées, et lit principalement des victimes dans les bourgs de Coni et de Garaill. L'intervention des princes protestants de l'Allemagne et les suppUcations de la duchesse de Savoie parvinrent en i566 à arrêter le bras des bourreaux (i).
Ceux-ci recommencèrent leurs tristes exploits en ib'ji; la nouvelle des massacres de la Saint-Barthélémy, en 1672, inspira à Castrocaro la pensée d'imiter Charles IX dans les vallées piémontaises ; l'énergique attitude des montagnards, qui prirent les armes comme en i56o, l'empêcha de mettre son sinistre dessein à exécution. Cette attitude jointe à une nouvelle intervention des princes protestants mit fin à cette persécution, — la huitième que supportaient les Vaudois, — en 1574.
Le duc Charles-Emmanuel, qui prit le pouvoir en i58o, entièrement occupé à guerroyer contre la France, ne songea point, au début de son règne, à inquiéter les Vaudois ; en iBgi, il les assura même qu'il serait pour eux « un bon prince et un bon père », et que « si quelqu'un cherchoit à les molester, ils eussent à recourir à lui et qu'il y pourvoi-
(i) Cette persécution chassa à jamais les Vaudois du marquisat de Saluces.
roit ». Ces bonnes paroles ne Tempêchèrent point d'ouvrir contre eux, par son édit du 25 février 1602, ce que les Vaudois appelèrent la neuvième persécution. Par cet édit, les Vaudois étaient mis hors la loi et il était défendu aux catholiques, sous peine de mort, d'entrer en relations avec eux, de leur vendre ou de leur acheter.
Les vexations sans nombre que les Vaudois eurent à subir à la suite de cet édit ne furent que les faibles préludes des massacres qui devaient bientôt désoler les vallées en i655, que racontera l'intrépide pasteur Léger, « en son livre, œuvre admirable, brûlante histoire des martyrs! » (i)
Avions-nous raison de dire que l'histoire des Vaudois des Alpes n'était qu'un martyrologe.^ Du xii® au xvii® siècle, c'est la persécution incessante, immolant des deux côtés de nos montagnes d'innombrables victimes : quelquefois, au milieu de Forage, une éclaircie de ciel bleu se fait jour à travers les noirs nuages et ce. peuple, qui a déjà tant souffert, qui a si cruellement et si injustement été frappé se prend à espérer : ses larmes et son sang, il les a tellement vus couler, qu'il croit que la fatalité est enfin lasse de le frapper; vaine espérance, espoir sans cesse déçu : le bleu du ciel s'efface vite, la tempête gronde à nouveau, avec plus de furie, la moisson des martyrs est encore plus abondante. Avec
(i) MiCHBLET : Histoire de France, t. XV, p. 3ia. — Les Vaudois furent persécutés non seulement d-aus.leDauphiné, la Provence et le Piémont: aux XIII* et ;xiv* siècle, on en voit qui sont brûlés dans le midi de la France, en Gascogne et à Paris; au xiii« siècle, d'autres sont martyrisés dans le Milanais ; au xiV siècle, près de cinq cents sont brûlés en Poméranie et en Brandebourg; ils tombèrent en foule sur les bûchers en Calabre, en Slavonie, en Angleterre, en Pologne, en Autriche, en Bohême, en Espagne. (Voir Léger: Histoire des Églises vaudoises, !!• partie, p. 332 et s. — Muston: Origine des Vaudois, p. i46, 190,242.— Pkrrin : Histoire des Vaudois, l"^ partie p. 223, 227, 235, 239, 240, 244, 243. — Gilles: Histoire ecclésiastique des Églises vaudoiseSy 1. 1, p. 227.)
Louis XII, ils espéraient en la fin de leurs souff'rances, François I" apparaît et les flammes de Mérindol et de Cabrières les réveillent de leur doux rêve. Henri IV, à la tête des soldats huguenots, entre dans Paris, l'édit de Nantes est signé; cette fois, c'est bien la paix, d'autant mieux que, en Italie, de son côté Charles-Emmanuel promet aux Vaudois d'être « bon père et bon prince » ; Perrin, en France, Gille, en Piémont, terminent leur douloureuse histoire, ferment leur Hvre, l'ère des persécutions leur semblant close, et demain, ce seront les aff'reux massacres de i655. Le traité de Pignerol est signé, cette fois, c'est bien la paix définitive; Léger peut quitter la plume et signer son livre, on entre dans l'ère de la tolérance religieuse, l'Église catholique, qui a été jusque-là le plus effroyable bourreau de l'humanité, s'est enfin souvenue de la parole du Christ et, ne voulant pas à son tour périr par Tépée, a définitivement remis le glaive au fourreau ; eh bien ! non c'était mal la connaître, elle va faire révoquer l'édit de Nantes, les persécutions vont recommencer, les Vaudois du Piémont et du Dauphiné vont être contraints de prendre la roule douloureuse de l'exil !
Il faudra la Révolution libératrice, la tourmente bienfaisante et féconde de 1789 pour en finir à jamais avec ces odieuses barbaries accomplies au nom du fanatisme religieux, pour rendre à l'humanité son droit imprescriptible à la liberté de penser, à la liberté d'adorer suivant son cœur, suivant les seuls conseils de sa raison, la Divinité, pour assurer à tous le respect de la conscience, pour faire régner sur le monde tout à la fois la tolérance religieuse et la justice.