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CHAPITRE IV

Mœurs et doctrines des Vaudois.

C'est au milieu de ce mysticisme fou et halluciné des dernières années du xii« siècle et des premières du xiii% quand les moines de Gîleaux élevaient les sanglants holocaustes des provinces albigeoises, égorgeant les foules innocentes pour la plus grande gloire de Dieu, quand François d'Assise et ses moines, poussés par une folie furieuse, parcouraient le monde nu-pieds, prêchant labrutissement de l'homme et abaissant la religion en pratiques et en dogmes aussi sensuels que dégradants, c'est au milieu de cette époque de débordement mystique, en ce siècle de bouleversement religieux que naquit, s'affirma, se développa la secte des Pauvres de Lyon.

M. de Rochas trace en ces termes les mœurs et les cou-^ tûmes de la secte naissante :

Les premières années du xiir siècle furent consacrées à l'organisation de la nouvelle Église. Les pasteurs se nommaient barbas, ferme de respect qui, dans l'idiome vaudois, signifie proprement

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oncle ; c'était dans l'austère solitude du Pré-du-Tour, au fond du vallon d'Angrogne qu'ils avaient leur école. On leur faisait apprendre par cœur les évangiles de saint Mathieu et de saint Jean et une partie des épîtres de saint Paul. On les instruisait I pendant deux ou trois ans ; on les exerçait à parler le latin, la langue romane et l'italien ; en outre, on leur enseignait un métier afin qu'ils pussent à la rigueur se suffire ù eux-mêmes et surtout pour qu'ils eussent plus de facilité à propager leur doctrine ; quelques-uns étaient colporteurs, d'autres artisans, beaucoup chirurgiens ou médecins. Après cela ils passaient quelques années dans la retraite : puis on les consacrait au ministère par l'administration de la Sainte-Cène et l'imposition des mains.

Chaque année, la population vaudoise s'imposait des cotisations volontaires qui étaient réparties par les soins d'un synode ; une partie était donnée aux ministres desservant les paroisses, l'autre aux pauvres et la troisième était réservée aux missionnaires.

Ces missionnaires allaient toujours deux par deux : un vieillard appelé le regidor et un jeune homme dit le coadjutor. Chaque barba devait être missionnaire à son tour ; aussi un très petit nombre d'entre eux était-il marié ; on les faisait changer de résidence tous les trois ans, jusqu'à un certain âge à partir duquel on ne les déplaçait plus. A chaque synode annuel, on nommait un directeur général de l'Église qui avait le titre de modérateur.

Les pasteurs vaudois devaient se rendre auprès des malades, qu'ils fussent ou non appelés ; ils nommaient des arbitres dans les différends ; ils admonestaient ceux qui se conduisaient mal, et leurs pouvoirs pouvaient aller jusqu'à l'excommunication.

Leurs prédications et leurs exercices de piété étaient à peu près semblables à ceux qui furent adoptés depuis par les Églises réformées. Leur doctrine se résumait, d'après le pasteur Muston, dans les points suivants : l'autorilé absolue de la Bible et son inspiration ; la trinité en Dieu ; l'état de péché en l'homme ; le salut gratuit par Jésus-Christ et la foi agissant par la charité (i).

Les Vaudois avaient purement et simplement repris les doctrines du christianisme naissant, celles du charpentier de

(i) Les Vallées vaudoises^ p. 64 et 65.

Nazareth, de celui qu'un des plus grands esprits de la Révolution, Camille Desmoulins, devait appeler le sans-culotte Jésus, les doctrines des apôtres plébéiens de Galilée, les doctrines de ces pauvres pécheurs qui allaient révolutionner le vieux monde païen, en prêchant la fraternité humaine et raffranchissement des esclaves.

Et c'est bien pour cela, parce que leurs doctrines menaçaient les richesses et la puissance des grands de 1 époque, c'est bien parce que ces doctrines étaient celles de la démocratie naissante que les Vaudois furent persécutés avec cette rage épouvantable.

Ce ne furent pas tant les erreurs des Vaudois qui suscitèrent contre eux la haine du pape et des grands princes, comme la liberté dont ils usaient à blâmer les vices et les dissolutions des dits princes et ecclésiastiques et même des papes ; que ce fut là le ^ principal point ([ui les mit en haine universelle, et les fit charger de plus méchantes opinions qu'ils n'avaient (i).

Mais c'est précisément parce qu'elle présentait ce caractère social et politique que la secte des Vaudois paraissait dangereuse tant au pouvoir séculier qu'à l'Église catholique. Ses dogmes, en effet, étaient compris par les masses ; ils s'enqiaraient de la raison des foules d'une toute autre façon que de pures et vaines spéculations dogmatiques.

L'inquisiteur lleinerus Sacco affirme que de toutes les sectes qui sont et qui ont jamais été, il n'y en eut jamais de plus pernicieuse que celle des Vaudois, et cela pour trois raisons : La première, parce que c'est la plus ancienne de toutes ; quelques-uns disent qu'elle est sur pied depuis Sylvestre, d'autres lui donnent

(I) Du Haillan, cité par LOger : Histoire des Églises i^audoiaci, I" p.. ch. XIX, p. 12;.

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son origine dès les temps des apôtres ; la seconde raison, parce qu'elle a plus d'étendue que toute autre ; la troisième, parce qu'au lieu que les autres sectes inspirent de l'horreur à ceux qui entendent leurs dogmes pernicieux, par les horribles blasphèmes qu'ils vomissent contre Dieu, celle-ci séduit le monde par l'apparence d'une grande piété et d'une vie honnête (i).

N'est-ce pas- la même et naïve accusation que celle d'Ebrardus oblige de reconnaître que, à leurs erreurs, les Vaudois « mêlent quelque bien, c'est-à-dire que montrant le bien ils cachent le mal, comme les plantes vénéneuses qui renferment le poison et couvrent leur calice de miel » (2)':^

Comme cette accusation concorde bien avec cet aveu loyal d'un moine franciscain, Samuel Gassini, qui, écrivant contre les Vaudois, déclarait que leur erreur consistait à nier l'origine divine de l'Eglise romaine, mais que tous leurs autres dogmes étaient conformes à la doctrine chrétienne et que, pour son compte, il ne poavait douter (( qu'ils n'eussent toujours été » (3) !

Leurs doctrines, leurs mœurs n'ont rien de commun avec les doctrines et les mœurs des Albigeois, avec lesquels on a trop souvent confondus les \audois.

Ces deux hérésies s'étaient développées en même temps, dans la seconde moitié du xii® siècle: la propagande avait même été faite d'un commun accord par des apôtres inspirés de la même idée de réformation religieuse : de là la confusion entre les deux sectes; mais un abîme séparait la reli-

(i) Voir M. Bhuxel : les Vaudois des Alpes françaises, p. 28 et ag. — Aussi le reproche d'appartenir à la secte vaudoise a-t-il toujours été la grande accusation an moyen âge : Jeanne Darc, prévenue d'hérésie, était accusée par les prêtres, ses juges et ses bourreaux, de vaiidisme ou de vaudoiserie. (Voir M. Albert : le Pays briançonnais, p. 3i4.)

"^(a) Antihœresis, ch. XXV.

(3) Voir LÉGER : Histoire des Églises vaudoises, p. i;2.

gion des riches et plantureuses provinces du Languedoc et de la Guyenne de la religion des pauvres montagnards, qui disputaient leur vie aux arides rochers des Alpes : l'origine seule était commune.

Gomme l'a remarqué Michelet, l'hérésie albigeoise tenait tout à la fois du rationalisme vaudois et du mysticisme allemand des rives du Rhin. Les Albigeois n avaient d'autre doctrine en principe que celle du manichéisme, le dualisme du Dieu bon et du Dieu mauvais, le premier régnant par l'esprit, le second dominant la chair. La conséquence de celte théorie c'est qu'il fallait immoler la chair à l'esprit, fuir le mariage, le bien-être et se précipiter vers la mort, ou bien, subissant les inéluctables pressions delà nature, suivant un autre raisonnement, assouvir la chair, « faire taire le monstre, en emplissant sa gueule aboyante » ([). Et cette deuxième façon de déduire les conséquences du principe posé devait nécessairement plaire davantage aux masses populaires: aussi, le Languedoc, qu'on appelait une Judée française, eût-il aussi Sodome et Gomorrhe, et, comme le remarque Michelet, la vengeance des prêtres se chargea, pour continuer la ressemblance, de lui donner une mer Morte.

L'Occident, écrit un historien contemporain, voyait reparaître cette grande secte des Manichéens, héritière du giiosticisme, née autrefois sur les limites du christianisme et de la religion de Zoroastre, et condamnée également au nom de l'Évangile et du Zend-Avesta... Les chefs des sectaires se signalaient par des nueurs sévères et par l'abstinence de tout aliment emprunté à la nature vivante ; ils condamnaient le mariage et la procréation des enfants. La pâleur qui dénonçait l'austérité de leur vie devint bientôt un titre de proscription : quiconque avait le teint blême et ne mangeait pas de viande fut réputé hérétique

(i) Voir Michelet: Histoire de France, t. III, p. 17 et suiv.

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Les Manichéens et les Gnostiques croyaient le monde extérieur, le monde des corps, créé par une puissance malfaisante et ténébreuse: la chair était maudite, et Tùme captive ne devait aspirer qu'à partir du monde visible, pour aller rejoindre le Dieu de lumière dans la région des essences spirituelles ; tous les actes du corps étaient également mauvais et réprouvés. Les conséquences de cette croyance se devinent sans peine : quelques âmes d'élite s'efforçaient de vivre d'une vie purement intellectuelle et de se séparer en quelque sorte de leur corps dès ce monde pour retourner au plus vite dans la vraie pairie ; mais tous ceux qui n'étaient point assez forts pour dompter la nature faisaient deux parts de leur existence, et s'abandonnaient sans scrupule aux instincts des sens, en croyant céder à un pouvoir irrésistible (i). v

Sans cloute, les Yauclois avaient des points communs avec les Albigeois : les principes d'égalité sociale et la haine bien justifiée du clergé catholique, de la théocratie pontificale ; mais il y avait entre les deux doctrines des dilTérences fondamentales tant au point de vue du dogme qu'au point de vue de la morale. Le manichéisme des uns ne ressemblait en rien aux prescriptions de l'Évangile que suivaient les autres : jamais on ne put faireaux Yaudois le reproche de selivrer à la débauche; Taustérité était leur première règle de conduite. Enfin, lesdeux hérésies au point de vue social différaient

absolument.

L'hérésie albigeoise était aristocratique : elle n'avait que quelques têtes, le comte de Toulouse, le vicomte de Bézièrs; elle n'avait pas de profondes racines dans le peuple; aussi Simon de Montfort et les moines de Gîteaux, qui dirigeaient son bras, purent-ils l'étouffer en un seul massacre dans Thorrible boucherie de Béziers, où quarante mille personnes furent éo'orgées. L'hérésie vaudoise au contraire, œuvre des

(i) Henri Martin : Histoire de France^ t. III, p. 88 et 89.

classes populaires, doctrine . essentiellement démocralique, voire même socialiste, dans ses âpres montagnes, put résister aux longues et cruelles persécutions, survivre à ses innombrables martyrs marquant de leur sang chaque rocher des Alpes et chaque mois de l'année.

Jean André Michelin de la Tour voit déchirer trois de ses Délits

a'û r^ ei r T ,"'•''" r"'"} ""' i'""^' <=' ''-'- ™ prenante: autre, et les dechirans tous vifs à force de bras par le milieu du corps

et puis s entrejouans des pièces ». (Gravure extraite du livre de Lége? 1

Aussi, quand, au .ivi« siècle, arriva la Réforme de Luther et de Calvin, l'ancien Midi albigeois se réveilla bien protestant, mais avec la noblesse gasconne et languedocienne à sa tête; tandis que les montagnes dauphinoises et provençales luttèrent pour la foi nouvelle ayant pour les guider les pas-

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leurs vaudois, les lils des cultivateurs des hautes vallées des Alpes.

Les Vaudois, du reste, ressemblaient si peu aux Albigeois que leurs ennemis communs eux-mêmes, les moines catholiques, ne songeaient nullement à les confondre.

C'est ainsi que Richinius écrivait, il y a plusieurs siècles, que les Vaudois ne doivent pas être confondus avec les Albigeois, car, ajoute-t-il, ils valent davantage, quoiquils aient existé avant eux. C'est ainsi encore qu'un moine, Pierre de Val -Ccrnay, écrit :

Ils étaient maiivaisles Vaudois: mais, en comparaison des autres, beaucoup moins pervertis.

Michelet cite les extraits d'un ancien registre de l'Inquisisition de Carcassonne, œuvre des moines, qui parle des doctrines des hérétiques et, après avoir condamné les idées et les mœurs des Albigeois, en arrive à comparer à celles-ci les idées et les mœurs des \ audois :

Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins mauvais que les autres ; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des sandales à la manière des apôtres ; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune façon de jurer ou de tuer ; et en cela surtout que le premier \en\\ d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et sans avoir reçu les ordres de la main de l'évèque, consacrer le corps de Jésus-Christ (i).

(i) Michelet : Histoire de France, t. III, p. 17, 18 et 19.

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Voilà la théorie vaudoise jugée par un moine de l'Inquisition et voilà tout ce que l'on reprochait à ses disciples! Et c'est pour cela qu'on dressa pour eux d'innombrables bûchers !

Ce n'était pas, du reste, seulement en paroles que les moines catholiques rendaient hommage aux Vaudois, quitte à les faire néanmoins monter sur le bûcher; mais encore en actions. Ainsi, pour lutter contre l'hérésie albigeoise et le luxe de ses adeptes, un moine espagnol, Dourando d'Huesca, n'avait rien trouvé de mieux que de fonder la confrérie des Pauvres Catholiques, qui prit les habits et l'allure de nos Pauvres de Lyon ( i ) .

Il y avait cependant des Vaudois jusqu'en terre albigeoise: ainsi Pierre de Val-Gernay raconte que, au château de Maurillac, dans la région toulousaine, les soldats de Simon de Montfort « trouvèrent sept Vaudois et les brûlèrent avec une joie indicible » ; un auto-da-fé minuscule au milieu de ces entassements de milliers de victimes sur les bûchers allumés par les soldats catholiques du plus effroyable des bourreaux ! (2).

Les mœurs d'un grand nombre d'Albigeois pourraientelles suffire cependant à atténuer aux yeux de l'histoire l'horreur de la persécution dirigée contre eux par le clergé catholique et par Simon de Montfort? Certes non, car cette persécution ne fut pas seulement un crime, elle fut'encore un malheur irréparable pour la civilisation.

Nous n'avons pas à raconter ici en détails l'histoire de la secte albigeoise ; mais celle-ci touche de trop près au mouvement vaudois pour que nous ne nous y arrêtions un instant,

(1) Voir Michelet: Hsitoire de France, t. III, p. 66.

(2) Voir Michelet : Histoire de France, t. III, p. 85, note i

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à l'exemple de beaucoup de vieux historiens, — Perrin par exemple au xvu* siècle, — qui ont cru devoir, dans le même livre, raconter successivement, en les réunissant dans la même pensée, les annales des deux grandes hérésies de la France méridionale au moyen âge.

Le Midi imbu de la civilisation gallo-romaine, au milieu de ces âges de fer, essayait de réagir contre la barbarie du Nord.

(( L'avènement du régime féodal avait lui seul interrompu, pendant deux siècles environ, tous les effets de la suprématie méridionale, en étendant sur l'Europe entière son fatal niveau d'ignorance et d'oppression. Mais les comtes de Toulouse reprirent, d'assez bonne heure, les errements des gouvernements gallo-romain, visigoth et carlovingien, de sorte que leurs États furent bientôt et restèrent jusqu'à leur chute bien plus avancés dans tous les départements de la sociabilité humaine que toute la portion septentrionale et centrale de la monarchie (i). »

Au nord, au contraire, l'élément franc et barbare dominait : aussi depuis les fils de Glovis, ces barbares victorieux s'étaient-ils toujours partagé les riches provinces du Midi comme une terre d'éternelle conquête destinée à être éternellement exploitée. C'était pour les Francs du nord de la Loire un inépuisable trésor à gaspiller que ces terres du bassin du Rhône et des rives de la Garonne, où le commerce florissait, où les arts et la littérature s'efforçaient de ressaisir l'esprit humain en le débarrassant des ténèbres dont l'avait enveloppé l'invasion germanique.

(i) Académie des sciences morales et politiques. Compte rendu, année iSS;, t. II, p :3. Un pays d'État sous l'ancien régime. Étude sur les 'institutims municipales et économiques de l'ancienne province de Languedoc^M. de Lafa-

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