Un peu presses, nous sautons plusieurs chapitres
petit Gustave; après Gustave, l'agentvoyer, et enfin Odon, le plus brave et e plus aimé.
Tandis qu'Odon marchait, les prédictions de la cartomancienne lui revenaient en mémoire: «Trèfle, de l'argent; mais pique, du sang. Prenez o-arde de rester sur le carreau. » Il confia ses craintes à Marcel et à René ; les sept Grinches parlementaient à l'écart des trois gentilshommes.
On parvint à une clairière ; la place fut mesurée avec soin. Les palefreniers, leurs torches à la main, éclairaient la scène. A ce moment Odon songea à Michèle, il voulut vaincre ou vendre chèrement sa vie. Le premier qui affronta le choc fut Simon-la Panne, alias le baron d'Orifcrt. En deux secondes, Odon l'étendit à ses pieds. Goujon-Têtu, dit le duc des Monts, subit le même sort.
La Terreur d'Alger et le Petit-Voyou, malgré son habileté à manier le fer, durent renoncer à lutter.
Le vicomte Paul fronça le sourcil.
En moins de cinq minutes, M. d'Estringles avait mis hors de combat les quatre meilleures lames des Grinches. « Il faudra donc que je m'en môle! » dit-il en jurant.
Il n'y avait plus moyen de reculer; les trois gentilshommes étaient en nombre,
1. Le dessin ci-dessus ne se rapporte à aucun épisode du roman. Nous pensons, toutefois, qu'il servira à justifier, sinon le dénouement, du moins la mise en pages.
surtout que, soupçonnant enfin le traquenard, ils s'étaient tous armés. Le guel-apens échouait.
Le vicomte Paul, avec un rugissement qui n'avait rien d'humain, sauta sur une épée et attaqua si vivement Odon que le jeune homme recula. Mais il se remit, et bientôt le bandit dut battre en retraite à son tour.
Il comprit qu'il avait été joué : Michèle lui avait laissé croire que M. d'Eslringles tirait mal, afin de lui faire choisir l'épée. A cette heure, il se trouvait en face d'un escrimeur émérite.
Pour la première fois, il sentit son courage l'abandonner. Pas à pas, il recula à son tour jusqu'au taillis ; quand il l'eut atteint, il se retourna brusquement et s'enfuit à travers bois, dans la tlirection du landau.
Soudain, des doigts se nouèrent à son col. Le vicomte se sentit perdu ; il donna de l'épée au hasard devant lui. L'étreinte se desserra : le misérable put s'échapper, gagner le landau, jeter une adresse à Joseph. Quand Odon arriva, suivi de ses témoins, le landau, le vicomte, les six adversaires, tout s'était dissipé dans les ténèbres, comme par magie.
A terre, Michèle gisait, blessée au cœur.
Le baron s'écria :
{La suite au prochain numéro.)
M. Le Myre de Vilers est parti cette semaine, muni de pleins pouvoirs, pour pacifier Madagascar.
Chaque fois que les Africains apprennent que les Européens viennent les pacifier, ils se mettent aussitôt en guerre, car voilà pas mal d'années qu'on leur fait la même sinistre plaisanterie. Maintenant, ils savent qu'il ne faut pas s'y fier; ils se méfient. Et, désormais, lorsque des hommes d'Europe arrivent et commencent à travailler le pays, ils sont accueillis à coups de zagaie : « C'est vous qui êtes les blancs? Eh bien, ne continuez pas! »
Quel dut être leur état d'ûme au jour, déjà lointain, où ils connurent le premier blanc? Ils pensèrent : a Tiens, voilà un bien blanchi! Qu'est-ce qu'il vient faire ici? » Par curiosité, ils reçurent ce frère dégénéré qui avait déteint et l'exhibèrent sans doute au Jardin zoologique du lieu, entre le bœuf de Durham et le chien du mont Saint-Bernard.
A la suite du premier blanc, on vit débarquer d'autres blancs : blanc partout! Ça fit baisser la couleur blanche sur les marchés de la curiosité : des prêtres, des Pères Jésuites, des évangélistes. Or les nègres surent que ces gens-là étaient mal notés dans leur pays; ils ne crurent donc pas mal faire en leur coupant le nez, les oreilles, les mains et quelques autres ornements superflus dont, nous, les mécréants, nous faisons notre nécessaire. Bref ils appliquèrent jusqu'au bout, dans l'intérêt des PP. Jésuites, la formule Perinde ac cadaver.
L'explorateur entre en scène. Lorsque l'explorateur ne dépasse pas la banlieue d'Alger, on ne lui décerne que l'appellation de commk-voyageur. Il ne devient explo-
râleur qu'à parlir de Biskra. C'est un homme qui a des procédés de négoce très blâmables, une moralité très restreinte et une cruauté très développée. Sous couleur de visiter les peuples qui ne sont pas de la sienne, il ne cherche qu'à caser sa camelote et à vendre des vessies pour des lanternes, des verroteries pour des pierres précieuses, et à échanger un stock d'articles de Paris, de cognacs défectueux et de vieux galons contre de l'or, de l'ivoire, des plumes d'autruche, des diamants bruts, etc. Les nègres se laissent rouler d'abord; puis quand ils reconnaissent qu'on les a volés, ils réclament; l'explorateur les envoie promener, et s'ils font mine de reprendre par force leur bien, il leur démontre par des expériences aussi concluantes que celle de M. Loris la supériorité du fusil à répétition sur les zagaies rudimcntaircs. Seulement, trois jours après, il est massacré avec son escorte, durant une nuit obscure. Bien mal acquis ne profite jamais.
Six mois passés, le chef du village nègre voit une flotille de canonnières qui, après avoir mouillé devant son palais, commence un bombardement minutieux : les cases et les plantations sont réduites en cendres, les habitants décimés. Après quoi, le commandant de la flotille vient trouver le chef africain et lui déclare qu'il le place sous le protectorat de la nation ; le chef doit la trouver mauvaise : « Ouc ne le disiez-vous plus tôt! »
Les nègres, esprits simplistes, rudimentaires, sont incapables d'entrer dans toutes les subtilités de noire logique européenne.
Un gouverneur français fut envoyé dans la région du Rio-Nunez ; il noua des relations cordiales avec les chefs des peuplades placées sous sa direction. Un de ces chefs ne lui cacha pas qu'il trouvait que le nègre, étant de la couleur du charbonnier, avait aussi le droit d'ôire maître chez lui; il annonça donc son intention formelle de ne plus payer tribut et de supprimer à la fois les contribulions et les percepteurs d'icelles; néanmoins, il resterait l'ami du gouverneur et de sa nation.
Le gouverneur était un caractère enjoué; il alla rendre visite au chef, dans son village, et l'invita à dîner avec lui, sur sa canonnière. L'autre accepta. Dîner charmant, plein de cordialité, propos affectueux, discussion sur l'avenir des pays noirs. Au dessert, comme on entamait la troisième bouteille de Champagne, le gouverneur, s'adressant à son convive avec une gaieté de bon ton, lui dit : « A propos, mon cher, je vous attaquerai demain matin, au lever du soleil; je réduirai votre village en cendres, et j'en passerai tous les habitants au fil de l'épée. » Le nègre, suivant la plaisanterie, répondit, sur le même ton de bonne gaieté : « Et moi, serai-je passé à ce fil? » Le gouverneur, lui serrant la main : « Vous le premier ! » Le chef se retira en pensant que ces blancs avaient le goût des mystifications macabres.
Or, le lendemain, au soleil levant, le gouverneur attaquait le village, le réduisait en cendres. Il avait coutume d'ajouter, lorsqu'il contait cette historiette : « Mon hôte se battit comme un lion : au milieu des balles, il sautait à une hauteur inouïe et chantait; cet animal-là a mis son amour-propre à se faire tuer le dernier! » On dira ce qu'on voudra, mais moi, j'adore ces anecdotes d'une ironie si légère et si française!
On conçoit cependant que les nègres aient mis quelque temps à comprendre cette ironie, toute nationale.
Le protecteur exécute encore quelques fumisteries analogues, puis, lorsqu'il juge que ses nègres ont été suffisamment protégés (voir ci-contre la gravure traitée à la manière noire), il rentre dans la mère patrie, on annexe le pays, et c'est alors le tour du fonctionnaire : résident, gouverneur général ou préfet.
Le fonctionnaire colonial est d'une espèce particulière. Vous pensez bien qu'on n'expose pas aux fièvres, aux insolations et aux coups de zagaie la crème de nos administrateurs. Priver la mère patrie des hommes éminents et intègres dont les talents et l'honnêteté nous sont si nécessaires? Jamais!
Le fonctionnaire s'établit avec sa suite de sous-fonctionnaires. On lui bâtit un
palais, appelé « résidence » ; on lui donne une garde d'honneur, une litière, des porteurs, des serviteurs. Les sous-fonctionnaires sont également logés, servis, nourris et portés. On installe l'Impôt.
Mais les idées des nègres, déjà fortement bouleversées par les événements précédents, achèvent de sombrer. Le fonctionnaire mande par-devant son tribunal les chefs des alentours et leur demande des explications :
— Que faites-vous des prisonniers que vous capturez durant les guerres de tribus à tribus?
— Comme nous ne pouvons pas garder des bouches inutiles, nous en mangeons une partie et nous vendons les autres. La loi des sauvages ordonne fpie le plus faible nettoie les sandales du plus fort.
— Voilà qui est tout à fait déplorable. Vous ne devez pas manger de la viande noire; manger du noir, c'est aussi vilain que de manger du blanc ; nos lois d'Europe le défendent. En outre, vous ne devez pas réduire vos semblables en esclavage : tous les hommes sont frères. Par conséquent, tel sera votre programme de vie : à l'avenir vous vivrez en paix, vous travaillerez et cultiverez la terre; moi, qui suis votre père à tous, je vous regarderai faire; pour ma peine, vous me donnerez la dîme de vos biens et vous cirerez les bottes de ma suite. Car, enfin, vous n'êtes pas nos frères, puisque vous êtes noirs. Et quiconque murmurera sera immédiatement fourré en prison.
Le croirait-on? Un raisonnement aussi rigoureux ne parvient pas à entrer dans la tête des fils de Cham. Ils ne conçoivent point pourquoi les citoyens d'un pays libre les obligent, eux, à subir une domination.
Au bout d'un certain temps, lorsqu'ils ont appris à fond le maniement du fusil et l'escrime à la baïonnette, ces bienfaits de la civilisation, ils chassent le fonctionnaire et sa suite et restaurent les bonnes vieilles coutumes d'autan.
Ces velléités d'autonomie ne leur portent pas bonheur. En effet, ce que l'on
juge louable, héroïque en deçà de tel degré de latitude, devient coupable et barbare au delà. Il en est du patriotisme comme de l'antimoine, qui était bon pour les pourceaux et mauvais pour les moines. La Mère Patrie envoie une nouvelle flotte et un Pacificateur, et, cette fois, on décapite tant et tant de nègres que l'influence européenne n'a plus rien à redouter des rares survivants.
Ce bref schéma de la colonisation moderne ne serait pas complet si nous ne faisions entrevoir les conséquences de la pacification : Il s'agit de payer l'impôt et les frais de paix ; mais, comme il n'y a plus d'habitants, l'assiette de l'impôt reste vide. On fait appel à l'émigration. Les colons se font excuser. En effet, nous autres Français, si nous aimons à conquérir des colonies, nous ne tenons pas du tout à les coloniser. Il y a bien la ressource d'y envoyer des fonctionnaires en masse, sorte d'émigration forcée; mais ils coûtent cher et ne rapportent pas. Jusqu'ici, notre colonie la plus florissante est la Nouvelle-Calédonie; Dieu merci! les récidivistes se font rares.
Une fois la colonie conquise, les Anglais arrivent, s'y installent, y prospèrent et nous en chassent.
Une réforme s'impose. J'offre celle-ci : puisque, en somme, il ne s'agit que d'utiliser et justifier le ministère des colonies, pourquoi tant de formalités? Nous avons, aux portes de Paris, une contrée remplie de bétes fauves, de végétation luxuriante et habitée par des sauvages authentiques, très bien civilisés et très peu vôtus.
Il y a là tout ce qu'il faut pour contenter notre manie de colonisation. On y enverrait un résident, il installerait ses bureaux et tout ce qu'il faut pour coloniser. Chaque semaine, on enverrait un rapport au pavillon de Flore. « Les Galibis paraissent calmes. Une sédition paraît imminente chez les Paï-pi-bris.... Je forme une colonne
expéditionnaire. » Pour tenir le public en haleine, on lancerait de temps à autre une dépôche alarmiste :
« Convoi de vivres capturé. »
Ou bien :
« Juge de paix enlevé par les pirates. » Suivies de dépêches rassurantes :
€ Le pays est entièrement pacifié ; les chefs des rebelles ont effectué leur soumission. »
Périodiquement, il y aurait une Exposition ethnographique au palais de rindustrie. Et le peuple serait satisfait, c'est l'important. 11 faut bien lancer l'alTaire, envoyer comme missionnaire l'abbé Lemire, puis comme explorateur M. Bayol, faire courir le bruit de leur massacre, embarquer quelque troupe sur le Touriste, et enfin M. Le Myre de Vilers prendra le chemin de fer de ceinture pour pacifier les populations soulevées. De la sorte, il pourra quand même assister aux séances de la Chambre et remplir les charges (?) de son mandat de député. J'ajoute que le climat de cette contrée est sain, tempéré, nullement humide, que la fièvre chaude n'y sévit pas; la contrée est très fertile, la faune variée; les habitants ont des mœurs douces, des costumes gracieux ; les animaux féroces sont séparés du public par un grillage de fer!...
Puisqu'il nous faut à toute force coloniser, colonisons le Jardin d'Acclimatation.
Rasta-les-Bains
1" aoûl. — On nous avait conseillé: « Allez à Rasta-les-Bains. Station thermale unique, population de premier choix, un pays admirable; vous ferez du touring. » Nous partons; arrivée après quatorze heures de wagon et deux heures de patache. Rasta-les-Bains est un pays de montagnes, uniformément vert terne ; on y soigne les maladies des poumons; on y gagne aussi des maux de gorge, que l'on
va ensuite soigner ailleurs.
Le pays est très sain : il y pleut trois jours sur quatre; mais, le quatrième jour, il fait un tel vent que l'humidité en est balayée pour vingt-quatre heures.
Par axemple, le paysage est très pittoresque; il faut l'avoir vu pour comprendre le réalisme des tableaux-pendules : même aspect de carton-pâte verni, même truquage. Chaque fois que l'heure sonne au clocher du fond, on voit passer un train au premier plan, la cascade en verre filé entre en mouvement, un troupeau de vaches traverse le site de droite à gauche et les ailes d'un petit moulin se mettent à tourner. C'est à la fois ingénieux et joli.
Les habitants se recommandent par leurs mœurs simples; dix mois de l'année, ils vivent des produit^ de la terre, qui est d'une exceptionnelle aridité; les autres mois, ils vivent sur le baigneur.
Aussi, durant deux mois, ils s'habillent en Savoyards d'opéra-comique et soignent la couleur locale pour les touristes. Ils vendent des objets en bois travaillé, qu'on leur envoie de Suisse; ils peignent dessus Souvenir de Rasta-les-Bains. Or, comme nous autres Parisiens nous avons le culte du souvenir, l'industrie prospère.
Le long de la route, il y a un mendiant tous les dix mètres : mendiants pittoresques, mendiants pour aquarelle de jeune fille, avec grands cheveux blancs et large chapeau. Au revers de la route, quelques ânes pensifs suivent du regard la diligence. A Paris aussi nous avons des ânes, mais ils ne sont pas pensifs.
Le monde des baigneurs est divisé en trois classes distinctes : i° Les abbés, une colonie d'ecclésiastiques qui se logent par groupes dans les bouges obscurs de la ville.
Ils sortent quatre par quatre, font toutes les ascensions, se prêtent la Croix; ils sont beaucoup, et, néanmoins, on les voit peu. 2" Les bons bourgeois parqués dans les pensions de famille; tous les jours, ils montent jusqu'à un certain endroit de la montagne, s'asseyent et attendent qu'il soit l'heure de redescendre. 5" Enfin, la grande majorité des rastaquouéres.
Que de rastaquouères ! Il y en a de toutes les couleurs, jabotant dans toutes les langues; les uns sont jaune coing; les autres, rouge foncé, brique, cilron-pas-raûr ; les divers pays. sont représentés : c'est la table d'hôte de Babel. Et pas un hôtel qui n'ait son assortiment d'Argentins, de Turcs, de Grecs, de Hollandais, de Portugais,
de Russes, de Hongrois, d'Américains, et môme de Français, car nous avons nos rastaquouères nationaux.
Or, — entente admirable, quoique involontaire, — tous ces gens-là sont nobles!
Le moins titré est comte, et ceux qui ne sont pas titrés se proclament général ou colonel. Le Journal des Etrangers est intéressant à consulter : le d'IIozier (lu raslaquouérisme. J'y relève le nom de certaine comtesse rousse, plus authentiquement comtesse que rousse, bien connue des plages où l'on ne s'ennuie pas. Là, elle se trouve dans son élément.
Il y a des ducs de Bondy, des barons de Poissy, des comtes de Vincennes, un général Ilabanofl', que l'on a surnommé Abalneuf (car il y a un tripot dans la localité), des vicomtes de la Poussette, cl toute la vieille noblesse hellénique en poido, en iadès, et en aclii. Oncques et nulle part on n'a vu ces gens-là.
La mode est aux photographies instantanées : pas un baigneur que l'on ne rencontre avec un appareil en arrêt sur le nombril. Nous avons donc pris quelques instantanés à table d'hôte.
Dabord, les RASTAC.\NAnis, la famille complète; des Hellènes bruyants, tapageurs, excentriques et d'un exotisme encombrant.
Mmk Rastacanaris. — A dù être fort belle; encore des restes. Cinquante ans, en paraît à peine quarante-six. Ah! ces Grecques! Elles trichent jusque
sur leur âge! S'habille de petites toilettes jeunettes qui font mieux ressortir sa plantureuse maturité. Coiffe tantôt des capotes à ailes, tantôt d'immenses chapeaux à plumes, en sorte qu'elle a l'air tantôt d'une walkyrie empâtée, tantôt d'un pompon de corbillard. S'émaille avec tant de soin qu'elle n'ose plus manger de peur de se craqueler.
Monsieur. — Un Palikare sans importance, au faciès rongé par d'énormes moustaches.
Mlles Rastacanaris. — Deux charmants petits laissés-pour-compte. Pas laides, jolies môme, n'étaient leur bouche trop grande et leurs narines chevalines. Ont dévalisé le magasin Liberty. Et faut voir comme c'est élevé! Les voilà, les bienfaits de l'éducation dite, comme le vol, à l'américaine] Ces jeunes personnes affichent un « laisser-aller », ou plutôt un « lûchez-tout » du meilleur ton; on sait combien la hardiesse et l'audace conviennent aux jeunes filles. Sont assez grandes pour se conduire elles-mêmes, sans l'aide de leur mère ou de leur gouvernante; ne manquent pas de cavaliers pour les protéger. Essayent de surmonter à force d'exercices une incurable chlorose.
Le cadet. — Neuf ans, mais donne déjà beaucoup d'espérances. A imaginé de tirer des pétards dans les jambes des malades qui vont au bain.
Miss. — La gouvernante anglaise. Titulaire d'une exquise sinécure. Elle ne gouverne rien. Sourit d'un air approbateur : c'est tout son rôle.
Autour d'eux voltigent :
L Le sous-lieutenant Rétameur. — Un curieux phénomène. Jamais de ma vie je n'ai vu un homme aussi chauve : on dirait que son crâne a été brouté par des chèvres négligentes. Suprême coquetterie! faute de pouvoir ramener en avant, il ramène des deux côtés et se donne l'illusion d'une raie sur la nuque. En sorte que, quand elle est coiffée d'une casquette trop courte, sa tête, vue de derrière, semble le séant déplumé d'une poule malade. Grand corps maigre, grand nez élayé d'un grand menton, grandes moustaches en fumée blonde sur le fond brique de la peau, et petits yeux bleus désaffectés de pensée. S'habille avec l'élégance gauche des officiers en pékin.
II. M. GiGOLETTO. — Un petit exotique, sorte de ténor-croupier; cheveux au bon zan, moustache en gouttière sous le nez à la Noblet. Cherche une « occasion » et promène de plage en plage sa garde-robe-réclame, munie de tout ce qu'il faut pour séduire.
III. Un bon jeune homme bouffi, dont la belle santé absorba jadis toute l'intellectualité. Les yeux hors de la tétc; pas de menton. Ne flirte pas, ne cause pas ; mange, marche et danse.
IV. La comtesse Marchavide. — Passe son temps à écrire, du matin au soir, des pages interminables sur lesquelles elle fait ensuite, à grands coups de plume, la distribution de barres aux t.
V. Le comte. — Un minuscule homonculet, noiraud et monoclé, stupéfait d'être au monde.
VI. Un ménage de Hollandais. La femme, brave personne très bavarde, n'a pas de cesse qu'elle n'ait énumcré sa domesticité ; le mari n'ouvre jamais la bouche.
VII. Un dignitaire allemand, à téle de bottier polonais; il parle à mots couverts de missions mystérieuses qui lui ont été confiées, et change de rosette à chaque repas.