DU CHEVAL
L’Ecossatis.—Savez-vous, monsieur Jean, pourquoi les chevaux Canadiens sont généralement bons?
Le CanaDIEN.—Eh ! M. Mac, c’est.... c’est parce que ça doit-être comme ça.
L’Ecossais.—Il valait tout autant dire que vous n’en savez rien, à moins que, comme le père Mathias, vous ne croyez au sort. An moyen de cette phrase sacrementelle : “ Ça doit-être comme ça, on ça devait arriver”, le père Mathias explique tout. et se console de tout. Dernièrement, par suite de l’incurie de la mère, un petit enfant du voisinage se laisse tomber dans le feu, et meurt des suites de ses brûlures ; le père Mathias survient et s’étonne des larmes et des regrets de la pauvre femme. “Çà devait arriver, dit-il, vous eussiez tenu votre enfant par la main la nuitet le jour qu’il en eut été de même, c'était dit qu’il serait brûlé, dès lors à quoi bon se lamenter? ”
Ce matin, je le rencontre, et cumme d'habitude il me fait ses doléances ; il se plaint de !l2 misère, il se plaint de sa condition, il se plaint de ses enfants, il se plaint de tout le monde enfin ; fatigué de l’entendre, je lui dis qu’il n’a à se plaindre que de lui seul, etque si, au lieu de se promeneret de perdre son temps à jaser avec l’une et avec l’autre, il soignait mieux ses champs et ses bêtes, il ne serait pas dans la misère, et n'aurait qu’à se louer de tout le monde et de son sort. Eh bien ! quelle « été sa réponse? Vous ne le devineriez jamuis. “Ah ! Monsieur Mac, m’a-t-il dit,de ce tou nasillard que vous lui connaissez, vous avez beau dire que bien labourer et bien fumer ça fait bien récolter, moi,sans vous donner de démenti, je dis que cela n°y fait rien. Qu’on travaille bien ou qu’on travaille mal, c’est bien toujours la même chose, quand ça doit pousser, ça pousse bien, sans qu’on s’en donne la peine; quand c’est dit qu’un nomme doit avoir de la chance, il a de la chance, quand c’est dit qu’un homme n’en doit pas avoir, rien ne lui en saurait donner. Si je suis malheu-
reux, si ma terre ne pousse pas, c’est que ça doit être comme çà.??
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Le CANADIEN.— Ah ! le père Mathias, le roi des paresseux, un homme qui passe sa vie à fumer la pipe et à colporter de fausses nouvelles de maison en maison pour faire mettre tous les voisins en querelle, s’il est malheureux, il le mérite bien,
L’Ecossais.— Vous ne pensez donc pas que ce soit parce qu’il en doit être ainsi ?
Le CanaDren.—Non, certainement, Son mal vient de son inconduite.
L’Ecossais.— Vous avez raison : tout ici-bas arrive par un motif où pour une cause quelconque, qu'il ne nous est pas toujours donné de connaître, il est vrai, mais que nous devons toujours rechercher, et lorsque nous sommes incapables de les découvrir, nous devons avouer notre impuissance et bien nous garder de jeter sur la destiné, la fatalité, le hasard etc., ce que nous ne pouvons es 4 Ce raisonrèment, qui paraît nous avoir éloigné de notre sujet, nous amène cependant à
conclure que siles chevaux Canadiens sont généralenent bons, ce n’est pas, parce que forcément il en doit
être ainsi, mais bien parce que les habitants Canadiens généralement aiment les chevaux, les nourrissent assez convenablement, les traitentavec douceur, et ont beaucoup d’aptitude à les dresser à toutes sortes de travaux ; mais nous sommes aussi forcés d-+ conclure que si les autres races domestiques ne valent pas à beaucoup près la race chevaline, ce n’est pas non plus parce. qu’il en doit être ainsi, mais bien pur les causes opposées à celles qui font les bons chevaux; c’est que les habitants Canadiens, généralement, n’aiment pas leurs bêtes à cornes, leuis moutons, etc., et qu’ils n’en prennent pas de soins, Si dans la grange il y a une bonne botte de foin, c’est pour le cheval qu’elle est réservée; s’il y a dans legrenier un tasd’avoine qui ne soit pas destiné au marché, c’est assurément le cheval qui s’en régalera ; si l’on achète une brosse et une étrille, c’est encore pour le cheval ; tandis que la pauvre vache, cette bonne nourrice de la famille, languit à la porte de l’étable, n’ayant pour toute nourriture qu’un peu de foin et souvent rien autre chose que de la paille ; et à son poil hérissé, aux ordures attachées à ses cuisses et qui souvent cou-
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vrent la moitié de son corps, il est facile de reconnaître que jamais une main amie ne la caresse ; et cependant,
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’ingratitude ! Certainement, je suis loin de dire qu’il faille négliger le cheval pour donner plus de soin aux autres bêtes de la ferme ; je voudrais seulement que l’on traitât bien et les uns et les autres, mais, pour cela, il faut les aimer également : je vous le répète, l’amour des bêtes est la première condition du succès.
Le CanNaADIEN.—Les chevaux nous sont si ntiles !
L’Ecossais.—Je suis d'accord #vec vous sur ce point, il est tout naturel que nous traitions bien cet animal qui l’hiver nous aide à traverser si rapidement nos immenses plaines couvertes de neige, qui nous est si utile pour le transport de notre bois de chauffage et de nos denrées au marché, qui dans la belle saison ouvre nos guérets, et qui enfin, malgré ses fatigues occasionnées par tant de durs travaux, est encore le dimanche, sous un brillant harnais, chargé de faire valoir sun maître à la porte de l’église ; mais, encure une fois, il ne faut pas concentrer sur lui seul toutes les affections, tous les soins.
Le CANADIEN.—Puisque vous trouvez que nous savons assez bien traiter les chevaux, vous n’êtes donc pas de l’avis de ceux qui prétendent que nous les pri. vons trop de nourriture pendant qu’ils sont jeunes,
L’Ecossais.—Si assurément, et si vous ne m'aviez interrompu, j'allais vous faire cette observation, sons forme d’amendement aux éloges que je viens de vous dommer sans réserve : oui, je trouve qu’il serait mieux de nourrir plus copieusement vos jeunes poulins ; par ce moyen vous obtiendriez des chevaux de plus forte taille, et la taille est une grande qualité chez un cheval, surtout pour les chevaux de ferme, A cause de leur faible poids, les neuf dixièmes des chevaux Canadiens seraient incapables d’exécuter des labours de 10 à 11 pouces de profondeur, si l’on n’en mettait 4 sur la charrue ; il faut donc s’efforcer d’obtenir des chevaux de plus forte taille et capables de traîner de lourds fardeaux.
Le Cananien.—Mais, M, Mac, il n°y a qu’un lourd
cheval qui puisse traîner un lourd fardeau, et les chevaux lourds ne conviennent pas à notre pays. Si le Canada était, comme votre pays d’Ecosse, parsemé de villes à des distances très-rapprochées et reliées entre elles par de bonnes routes, oh ! alors, il y aurait avantage à avoir des chevaux de première force ; mais uous n’avons que trois ou quatre villes où il y ait des marchés, et ces villes sont à de grandes distances, nous sommes donc obligés de charger peu, mais d’aller vite, surtout pendant l'hiver. Quand il gèle à faire fendre les pierres et qu’il poudre, je voudrais bien vous voir traîné par un lourd cheval qui mettrait sept ou huit heures à faire les sept lieues qui vous séparent de la ville. Allez, vive nos petits chevaux ; il n’y a rien de mieux pour nous tirer d’un mauvais pas. Vos chevaux anglais où américains ne brillent pas à côté d’eux, quand il s’agit de traîner un fardeau et de courrir avec, et cela vingt-six jours sur trente, comme les chevaux des habitants qui conduisent du bois à la ville pendant tout l'hiver. D'ailleurs, c’est par la sobriété que nous les rendons doux et dociles et d’un entretien économique.
L’Ecossais.--Eh bien ! puisque vos chevaux sont si bien appropriés à vos besoins, efforcez. vous au moins d’en conserver la race, ce que vous ne pouvez faire que par de bonnes alliances, et en couservant précieusement les étalons capables de ilouner de bons et beaux produits.
Je voudrais voir la société d’agriculture de chaque comté avoir en sa possession trois ou quutre beaux étalons pour le service du comté, et veiller avec sollicitude à la réproduction de ce précieux animal.