‹ Les veillées canadiennes [microforme]Chapitre 59 sur 62 · DE LA VOLAILLE · texte numérisé non relu

DE LA VOLAILLE

L’Ecossais.—$Si vous voulez avoir quelques renseignements sur ma basse-cour, et connaître le mérite de telle ou telle variété de poules, oies, dindes ou canards, adréssez-vous à ma femie, c’est elle qui est chargée de cette partie de mon exploitation. Tout ce dont je me préoccupe, c’est d’empêcher le vagabondage de ces pillards emplumés qui, Sur le plupart des fermes, causent des dommages considérables, Pour éviter cela, j'ai fait construire, au-dessus de l’écurie de mes vaches, un poulailler dans lequel la volaille passe l’hiver à l'abri du froid ; et pour l’été j’ai établi le parc qui est à l’angle nord de mon jardin. Ce parc est fait en perches de quatorze à quinze pieds de hauteur, entrelacées de

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manière à ne permettre au plus petit poulet de passer au travers ; le bas est renforcé par des planches jusqu’à une hauteur de 4 pieds. Tous les mois on rogne une aile aux poules pour qu’elles ne puissent sauter pardessus. At milieu de ce petit parc se trouve de l’eau recueillie dans un réservoir en briques où les oies et les canards vont barbotter ; des cabannes sont établies dans un coin pour les oiseaux aquatiques et audessus sont placés les nids des poules. Une fois que ces travaux ont été faits, je me suis déchargé bien vite sur ma femme du soin de ce département -parce que, soit dit entre nous, je n’aime à voir la volaille que sur ma table, à l’heure du dîner.

Le CANADIEN.—Mais ne trouvez-vous pas que les poules renfermées pondent moins que les poules libres ?

L’Ecossais.—C’est vrai, mais la différence est compensée bien au-delà par les avantages que je retire de leur réclusion. Sion laisse la volaille libre, tous les champs environnant la maison sont au pillage, le jardin voit tous ses semis dévorés ; les œufs se perdent, et de là tapage infernal à la maison, les femmes s'accusent de ne savoir ou vouloir chercher les nids, ou elles soupçonnent quelques gourmets du voisinage de venir clandestinement s’éclaircir la voix ; souvent il arrive malheur aux couvées ; on ne voit partout que fiantes et plumes, sur les fourrages, dans les crèches, sur les voitures, sur les harnais ; enfin, à l’époque des moissons, les granges sont envahies et de grands dommages sont causés, plus encore par les pattes que par le bec ; bref, il n’est pas un œufqui ne coûte à son maître deux fois plus qu’ilne vaut. Voilà pourquoi j’ai condamné à une prison perpétuelle toute volaille qui voit le jour sur mon établissement.

Quoique je n’aime pas la volaille, je suis forcé néanmoins de reconnaître que l’on en retire d’assez beaux bénéfices lorsque l’on sait bien s’y prendre : ma femme m’a bien des fois agréablement surpris en m’apportant le produit de ses ventes, mais aussi elle prend de sa basse-cour un soin, un soin !....

Le CanaDten.—M. Mac, il se fait tard, renvoyons à demain la suite de notre conversation,

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Septième Velillée.

L’Ecossais.—Ah ! M. Jean, qu’avez-vous donc ve soir? Vous êtes tout boulversé, il y a donc du nouveau chez vous?

Le CANADIEN.—Oui, mon cher voisin, il y a du nouveau, et du nouveau qui me cause un grand chagrin, je ne le puis cacher ; et puisque je vous ai avoué ma peine, je ne puis mieux faire que de vous en dire la cause, peut-être pourrez-vous me donner quelques bons conseils qui me tirerort d'embarras. Vous connaissez François, mon fils aîné.

L’Ecossais.—Oui, celui, si je ne me trompe, que vous avez fait instruire pour en faire un prêtre.

Le CANADIEN.—Précisément, j’espérais qu’un jour mon fils prendrait la soutane, et deviendrait le guide de sa famille et le soutien de la religion, mais, malheureusement, il n’en sera pas ainsi ; l’état ecclésiastique ne convient pas à M. François, il m’en a fait l’aveu ce matin ; l’état de son père lui convient encore moins, et je vois même, à son air, qu’il se trouve déplacé dans ma maison et qu’il a presque honte d’appartenir à une famille de cultivateurs. Qu’il ne fasse pas un prêtre, je le comprends si telle n’est pas sa vocation, mais qu’il regarde ses frères et sœurs avec dédain, qu’il méprise son père et sa mère à cause de leur profession abjecte comme il l’appelle, voilà ce que je ne puis souffrir sans me plaindre, d’autant plus que je me suis imposé les plus grandes privations pour payer sa pension au collége et lui donner de l’instruction.

L’Ecossais.— Vous dites qu’il a fait ses études, il doit être par conséquent assez savant pour se créer une position et se passer de vous, pourquoi alors ne quitte-til pas le toit paternel qui le fuit rougir pour chercher un emploi conforme àses goûts ?

Le CanaDien.—Il paraît que lorsque l’on ne sait que du grec et du latin on n’est encore bon à rien dans le mode, et qu'il faut faire des études spéciales pour arriver à connaître une profession quelconque.

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L’Ecossais.—Vous avez raison, en sortent du collége, les jeunes gens savent très peu de chose, ils n’y ont appris qu’à apprendre, etsont presque tous incapables de gagner leur vie.

Le CanaDIEN.—Il faut bien qu’il en soit ainsi ; car mon fils me presse maintenant de m’imposer de nouveaux sacrifices pour lui donner une position convenable.

L’Ecossais.— Et que veut-il faire ?

Le CANADIEN.—I] nest pas encore décidé s’il se fera notaire, avocat où médecin.

L’Ecossais.— Bah ! le pays regorge de ces inessieurs. et si ça continue, nous aurons bientôt plus de docteurs que de malades, et plus d'avocats que de cuuses. Et qu’attend-il de vous pour embrasser Prune de ces professions ?

Le CANADIEN.— Il attend que je vende jusqu’à la dernière de mes bêtes, peut être même ma terre pour lui faire faire ce qu’il appelle sa cléricature.

L'Ecossais-—Je prévoyais bien où vous alliez en venir ; si j’ai voulu vous tirer cet aveu, c’est afin que vous ne puissiez chercher à exenser l’ingratitude et l’orgueil de ce fils aîné qui devait faire votre joie, et qui aujourd’hui ne médite rien moins que votre ruine et celle de ses frères, pour satisfaire sa vaniteuse ambition. Votre position, relativement à votre fils, est vraiment digne d'intérêt, aussi suis-je disposé à faire tont ce qui dépendra de moi pour ramener ce jeune homme à de meilleurs sentiments, et le détourner de ses projets. Si vous voulez, demain, le conduire avec vous, je sonderai ses intentions, et bientôt j’anrai vu ce qu’on peut attendre de lui; mais, quoiqu'il arrive, gardez- vous de ne jamais distraire de votre avoir ce qui est indispensable soit pour la roulement de votre ferme, soit pour son amélioration, parce qu’un jour vous serez vieux et vous ne pourrez vivre que de ce que vous aurez acquis.

Le CaNaDteN.—Mais, mon fils me fait entendre que, si aujourd’hui je me dépouille pour lui fournir les moyens de percer dans le monde, un jour il me payera de reconnaissance et ne me laissera manquer de rien, non plus que toute ma famille,

L'Ecossais.—Défiez-vous de ces belles protestations. Si votre François vous dédaigne aujourd’hui, il pourrait bien vous renier un jour. Combien ne voyez-vous pas, de toutes parts, des enfants ingrats refuser aux auteurs de leurs jours la modique pension, moyennant laquelle ceux-ci leur ont abandonné tout leur bien, et vous voudriez espérer plus d’un fils qui vous donne déjà tant de marques d’orgueil et d’ingratitude !

Le CANADIEN.—Tout ce que vous me dites là est bien la pure vérité. Chez beaucoup d’habitants, la reconnaissance et la piété filiale ne sont pas les vertus dominantes.

L’Ecossais —Et à quoi cela tient-il? Je vais vous le dire: C’est au mauvais exemple que l’on doit attribuer, en grande partie, la propagution des vices qui déshonorent l’humanité. Si beaucoup de vieillards sont devenus un objet de dégoût pour leurs enfants, s’ils manquent de soins et d’égards, si lorsqu'il fait froid ils n’ont pas la meilleure place au foyer, s’ils sont privés des meilleurs morceaux à la table même de leurs fils, c’est parce qu’eux-mêmes ont fait souffrir leurs pères en présence de ceux qui leur infligent aujourd’hui ces mauvais traitements. Sinous voulons être respectés, soignés par nos enfants quand nous serons vieux, nous devons nous-mêmes commencer par respecter, soigner et honorer nos parents, et donner à nos enfants l’exemple de cette piété filiale queDieu lui-même a recommandée à l’homme.

Pour en revenir à la situation présente, je vous engage fort à ne vous point dessaisir de ce que vous possédez.

Le CANADIEN.—Je vais vous amener demain mon fils, afin que vous puissiez lui faire de sages observations, et le dégoûter de ses projets.

Ne vaudrait-il pas mieux qu'il employât tout son savoir à tirer le meilleur parti possible de notre terre, et à transmettre à ses frères un peu de l'instruction qu’il a reçue. Certainement, s’il agissait ainsi je me ferais un plaisir et un devoir de élite sessoins autant qu’il me serait possible. Pour ce soir, M. Mac, vous me permettrez de me rotirer ; jai l’esprit trop préoccupé pour vous entendre avec fruit : à demain,

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Huitieme Veillée,

Le CANADIEN. —Mon cher voisin, je vous présente mon fils François, arrivé depuis peu de la ville, et savant comme un livre ; il sait le grec et le latin, c’est tout dire ; le voilà maintenant humme fait ; il ne lui manque plus que de faire choix d’une profession, et c’est pour cela qu’il est venu me demander de l’argent et mes conseils : pour de l’argent, je n’en ai point; quant aux professions, je ne connais que la mienne, et encore bien imparfaitement, je ne puis en conséquence lui donner aucun avis sûr; mais vous, mon bon voisin, qui avez beaucoup voyagé, qui connaissez les hommes et les choses, vous pourrez certainement nous être utile dans cette circonstance.

L’Ecossais.—A vant de donner mon avis, il faut que je sache ce que M. François prétend faire.

Le Fics.—J’ai passé sept années au collége, j'ai fait un cours d’études complet, et mon père vient de vous le dire, je connais beaucoup les langues mortes ; en conséquence je suis fermement décidé à tenter les chances d’une profession libérale : je veux me faire avocat ou médecin.

L’Ecossais.—Très bien, mais nour arriver à avoir un diplôme, il faut cléricaturer, et pour faire cette cléricature, il faut de l'argent ; or, votre père vient de vous dire qu’il n’en a pas à vous donner.

Le Firs.—N'a-t.il pas des vaches et des chevaux qu’il peut vendre ? l’honneur de compter un bourgeois, un homme de profession, dans sa famille, vaut bien la peine qu’il s’impose des sacrifices.

L’Ecossais.—Ce serait un honneur payé trop cher. Votre père ne doit pas seulement penser à vous, il a d’autres enfants à élever; il a sa vieillesse et tous les besoins qui l’accompagneront à prévoir, et pour tout cela ses petites ressources ne sont pas de trop ; et jen suis

certain, vous êtes trop bon fils, frère trop dévoué, pour

vouloir que des intérêts si chers passent après les vôtres.

Le Firs.—Eh ! que voulez-vous que je fasse ? me mettre dans le commerce ? mais, pour faire du coinmerce, il faut des capitaux, et, d’ailleurs, payer un apprentissage. Chercherai-je mon avenir dans les arts ou les sciences? Il faut encore beaucoup d'argent pour subvenir aux dépenses des études spéciales, et encore je ne serai pas certain de trouver de l’emploi après avoir fait mes cours, Si j> désire me faire médecin ou avocat, c’est que, pour l’une et l’autre de ces professions, il ne faut pus de mise de fonds, et que lu clientèle est au plus adroit.

L'Ecossais.— Vous vous donnez beancotip de peine, mon ami, jour trouver une profession cupabie .'e vous faire vivre ; cependant, vous en avez une devant vous, la plus belle, la plus noble de tuutes, celle d’agriculteur.

Le Firs.—Je veux croire que lagriculture soit la plus utile des sciences, mais lu profession d’agriculteur est-elle bien la plus honorable des professions, ou plutôt la plus honorée? C’est ce que je nie. Voyez de quelle manière l'on traite,dans les villes, l’humble habitant des campagnes, lorsqu'il se hasarde à en franchir les portes ; chacun, depuis le plus bas artisan jusqu'au plus haut citudiu, s’iugénie à profiter de la sinplicité du bon-

‘ homme jour surprendre sa bonne foi. Dans les as-

semblées publiques, prend-on lu peine de Mi demander son avis? dans les administrations se prévcupe-t-on sérieusement de ses intérêts? et dans nos fêtes nationales, pouvez-vous jamais signaler un habitant à la place d’honneur* oui, je le répète, que Pagriculture soit honorable, j’en souviens, parce qu’il ne dépend pas plus de Phomme d'en rabaisser la dignité,qu’il dépend de lni de flétrir la vertu, mais qre l'agriculteur soit respecté et honoré, il n’en est rien; voilà pourquoi je désire embrasser tout autre profession.

L’Ecossais.—Ce que vous venez de dire était vrai il y a quelques années, mais n’existe plus aujourd’hui. Trop longtemps, il faut en convenir, la civilisation ur-

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