LES
PREFACE
E fus malade l'été dernier; une fluxion de poitrine, une fièvre .continuelle , et les regards tristes, les yeux mouillés, l'air inquiet de ceux qui environnaient mon lit, m'avertissaient que j'approchais du dernier instant. J'étais calme, parce que la nature, toujours bonne et prévoyante, donne aux réflexions et aux longues souffrances d'un malade le pouvoir de briser sans efforts, sans regrets et sans agitations les ressorts affaiblis de notre existence. Le sommeil de la mort commence comme celui de la vie; il n'y a de différence que le réveil.
J'écrivais encore, quand un long évanouissement interrompit un instant les
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battements de mon pouls , mes sages réflexions et mes graves et utiles ouvrages.
Mes idées étaient cependant assez gaies dans la minute même qui toucha à cette crise : car mon médecin fit remarquer à Claudine*, ma garde-malade, que je souriais ; il commençait à espérer, et moi, je cessais de vivre.
C'était en écrivant quelques folies de ma vie que je touchais très sérieusement aux portes de la mort. Enfin j'arrive là... On frappe avec ce qu'on a, et je frappais avec ma plume, que je tenais heureusement encore. Voilà ce qui me sauva; on ne m'entendit pas : les portes restèrent fermées, et je vis sans douleur que ma plume:
ne faisait pas plus de bruit chez les morts que chez les vivants.
Je revins de mon évanouissement, et
1 . Lecteur» ne riez pM de cette Olaudine-tà : respectes ses soixante aps, ses torts et ses vertus ; vous les aimerez peut-être. Puisse votre femme, votre sœur ou votre amante resseml^ler à ClaufUae, e^ n^ p#f rimiter I
asseîz tôt pour empêcher Clauditie de jeter par la fenêtre tous mes papiers ëpars sur fna table parmi des fioles de julep et des ordonnances de médecin. Je retardai pour mes importants écrits cette chute un peu brusque. J'ose espérer que le public, toujours disposé à bien accueillir les ouvrages sérieux et utiles, voudra distinguer mes Veillées, et je le prie modestement de les lire deux fois, ou point du tout. J'ai quelques raisons pour lui faire cette petite invitation-là : . si elles sont bonnes, il les devinera; si elles sont mauvaises, il est inutile que je les dise.
La sensibilité, émue par des souvenirs heureux, retrouve aisément dans le passé de la vie les douces expressions d'une philosophie bienfaisante; mais, pour eiï tracer les utiles leçons, l'expérience cherche dans l'avenir des couleurs plus sombres, des traits plus hardis et des succès plus durables.
Les événements très extraordinaires de
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la vie de Claudine ne sont encore qu'indiqués dans cette première partie ; ils se développeront avec plus d'intérêt quand Timagination , peut-être un peu étonnée, apercevra le but où je voudrais arriver, sous les détails incohérents et cependant raisonnes d'un plan assez bizarre , dont on jugera les défauts ou les avantages quand on en verra le motif.
J'ai toujours été persuadé et je voudrais prouver qu'une philosophie douce, simple, vraie, tranquille, amie de l'humanité, qui nous console lors même qu'elle est forcée de nous affliger; qui du souvenir de la veille fait l'espérance du lendemain et quelquefois le charme de la vie; qui laisse apercevoir quelques idées utiles, sérieuses, instructives, sous les apparences réfléchies d'une frivolité qui veut plaire à ceux qui ne verront que cette frivolité même : je suis, dis-je, très persuadé que cette philosophie-là peut être plus avantageuse que cette métaphysique obscure,
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ces sciences absurdes quand elles sortent du cercle que la vérité trace autour d'elles, et qui deviennent de vains systèmes quand elles cessent d'être utiles; on ne peut les admirer que par le désir ridicule de connaître les choses dont il suffit de savoir douter, et de vouloir douter de celles qu'il est aisé de connaître. Eh I ne sait-on pas tout, quand on sait être heureux ?