CHAPITRE X
Les moustiques et leur antidote.
La route que nous suivîmes le lendemain nous ramena dans les grands bois, dont le sol était marécageux, et, malgré cela, fertile et argileux. Le chemin que nous parcourions, humide et défoncé, devenait souvent impraticable pour notre chariot; aussi à diverses reprises s’embourba-t-il dans les fondrières. Quand cela arrivait, nous étions tous obligés de mettre pied à terre et de pousser à la roue ; aussi, le bruit et la confusion causée par ces embarras, et les clameurs continuelles de Jack parlant à son attelage, l’éclat de ses woha ! quand il fallait s’arrêter, et la
LES VEILLEES I)E CHASSE.
vivacité de ses guue hup ! guue hup ! lorsqu’on pouvait repartir, tout cela effrayait le gibier longtemps avant que nous pussions arriver à portée de fusil. Il nous était, du reste, impossible de quitter l’équipage avant d’avoir franchi les bas-fonds bourbeux.
Nous eûmes terriblement à souffrir des moustiques, qui nous assaillaient de tous les côtés, sans qu'il nous fût possible de nous soustraire à leurs
furieuses attaques. Nous nous étions pour la plupart mis à fumer, espérant, par ce moyen, chasser l’essaim de ces insectes sanguinaires ; mais bien que les moustiques n’aiment pas la fumée du tabac, la pipe et le cigare ne suffisent pas pour les éloigner. Il faudrait pour cela avoir le visage continuellement enveloppé d’un épais nuage.
Ces insectes ne sont pas originaires des régions
tropicales de l’Amérique, et ne s’y plaisent pas particulièrement, comme on le suppose quelquefois. On les trouve encore en grand nombre même sur les rivages de l’océan Arctique , aussi acharnés , aussi avides de sang que partout ailleurs; mais c’est seulement dans la belle saison. Sur les bords de quelquesuns des fleuves de l’Amérique du Sud, cette huitième plaie d’Egypte rend l’existence insupportable. Les Espagnols appellent cela plaga de mosquitos. Sur d’autres cours d’eau, dans les mêmes latitudes, les moustiques sont inconnus. Ce sont les cours d’eau qu’on appelle ries negros , ou rivières à eaux noires, qui sont ordinairement des affluents ou des tributaires des rivières de l’Amazone et de l'Orénoque.
Les tribus indiennes qui résident dans les districts à moustiques se frottent le corps d’huile ou d’une autre drogue pour se protéger contre les morsures de ces insectes. Besançon et le Kentuckien affirmaient qu’il n’y avait ni drogue ni onguent qui pussent être une protection efficace ; le docteur était de leur avis, et ils prétendaient tous trois avoir employé camphre, ammoniaque, éther, esprit de térébenthine, etc., sans jamais réussir. Quelques-uns d’entre nous étaient d’une opinion contraire : bientôt après Ike trancha la question en notre faveur, en nous dévoilant un moyen pratique irrécusable. Le vieux trappeur connaissait bien, disait-il, un remède : c’était une plante. Ah! s’il avait pu en trouver sur son chemin! On le voyait de temps à autre se hisser sur les étriers de sa selle, et jeter un regard prolongé dans la campagne. Enfin,
une exclamation de joie nous apprit qu’il avait découvert ce qu’il cherchait.
« Voilà donc enfin cette herbe! » lit-il en se jetant à bas de son cheval. Et il se mit à cueillir une sorte de petite plante qui croissait sur le sol en très-grande abondance. C’était une graminée annuelle, dont les feuilles pour la grandeur et la forme ressemblaient beaucoup à celles du buis du jardin; seulement le vert était plus brillant. Nous savions tous ce que c’était. Il n’y a pas, dans les États-Unis de l’Ouest, une promenade de village qui n’en soit couverte. Elle y est connue sous le nom de penny-royal ( hedcomea pulegioides ) , qu’il faut distinguer de la plante anglaise de ce nom, laquelle est une espèce de menthe.
Redwood aussi mit pied à terre, afin de cueillir à son aise une provision de celte herbe dont, par expérience, il connaissait les effets.
Nous fîmes balte pour regarder les guides. Tous deux opéraient de la même manière. Après avoir cueilli une poignée des tiges les plus tendres, ils les écrasaient dans la paume de leurs mains calleuses, très-propres à un pareil usage, ils en faisaient une pommade et s’en frottaient les parties exposées du cou et du visage. Ike en prit ensuite deux petits paquets qu’il écrasa sous son talon et qu’il plaça sous son bonnet, de manière que les bouts pendissent le long de ses joues. Cela fait, les deux trappeurs remontèrent à cheval et continuèrent leur route.
Le chasseur naturaliste, l’Anglais et moi, nous suivîmes leur exemple, sans faire attention aux éclats de rire et aux quolibets que nous lancèrent Besançon, le
Kentuckien et le docteur; mais nous n’avions pas fait deux pas, que ce fut à notre tour de rire à leurs dépens. Pas un moustique n’approchait de nous, tandis que nos trois amis souffraient plus que jamais de leurs morsures. Ils cédèrent enfin à l’évidence, et les tourments qu’ils enduraient devenant plus forts que la crainte du ridicule, tous trois sautèrent à bas de cheval et se précipitèrent sur le premier lit de pennyroyal qu’ils purent apercevoir.
Un des inconvénients, le seul, de l’application de cette plante, c’est la sensation brûlante que. le jus produit sur la peau. Cependant, dans cette occasion, cet antidote contre les moustiques nous rendit la bonne humeur qu’avaient tant soit peu chassée les attaques continuelles de ces buveurs de sang, et un petit incident, qui survint quelque temps après, acheva de nous rendre toute notre gaieté. Il s’agissait de la poursuite et de la capture d’un raton.
Cet animal, le plus hardi rôdeur de nuit qui ait jamais existé, s'aventure quelquefois hors de sa tanière pendant le jour, particulièrement dans les endroits où les arbres très-élevés rendent l’aspect des bois sombre et ténébreux. Nous étions tombés si inopiné ment sur celui-ci, qu’il n’eut pas le temps de remonter sur le tronc qui lui servait de refuge ; car alors il nous eût bientôt échappé en se cachant sous les pampres de lianes qui formaient un voile impénétrable à la vue. Le raton dont il s’agit était, pour le moment, trop occupé de ses affaires pour nous apercevoir. Les débris du nid d’un dindon sauvage qui jonchaient la terre, et les œufs cassés prouvaient qu’il
venait de se passer la fantaisie d’un somptueux festin. Pris à l’improviste, car les guides lui avaient presque marché sur les pattes, il s’élança à la hâte sur l’arbre le plus voisin, qui, heureusement pour nous et malheureusement pour lui, n’offrait ni fourche ni cavité où il pût se réfugier : un coup bien ajusté de la carabine de Redwood suffit pour le jeter à terre.
Cet incident nous donna à tous une animation nouvelle. C’était, du reste, fort naturel, car l’absence extraordinaire de gibier faisait de cette bagatelle une sorte d’événement. Aucun de nous cependant n’y prit plus de plaisir que notre charretier nègre, Jack, dont les yeux brillèrent de joie à la vue du raton. C’était pour lui un quadrupède bien connu, un gibier de bon aloi; car, en tous temps, Jack préférait le raton rôt 1 au jambon fricassé. Comme il était sûr que personne parmi nous ne lui disputerait ce gibier, il avait la perspective de faire un excellent souper. Aussi déposa-t-il soigneusement la bête sous un des bancs du wagon. Jack avait fait un calcul erroné, car les deux trappeurs aimaient aussi la viande fraîche, même celle du raton, et ils réclamèrent leur part. Nul autre de notre société ne fut tenté de goûter à la chair de cette espèce de renard.
Après souper, on fit au raton l’honneur de s’occuper de lui ; et c’est à Jack lui-même que nous sommes redevables de plusieurs des faits relatifs à son histoire et à ses mœurs.