CHAPITRE IX
Une chasse aux rats.
« Chingwa, Indien de la tribu des Chippeways ou Ojibways, bien plus connu par les habitants du fort sous le nom de Vieux-Renard , était un chasseur renommé dans sa tribu. J’avais réussi a gagner ses bonnes grâces. Ma passion bien connue pour la chasse avait de prime abord été la cause d’un rapprochement maçonnique entre nous ; un vieux cowteau qui ne me servait plus, et dont je lui fis présent, acheva de resserrer les liens de notre amitié. L’objet ne valait pas quatre sous de bon argent, et cependant il réussit à faire du Vieux-Renard mon meilleur ami. Toute sa science de chasseur, fruit de l’expérience de soixante hivers, devint ma propriété absolue. •
« Je n’avais pas encore été initié aux mystères de la chasse aux rats; mais dès que la saison de ce noble exercice fut arrivée, le vieux chasseur m’invita à venir avec lui faire la guerre aux rats musqués. Nous char-
geâraes nos engins sur nos épaules, nous acheminant, vers l’endroit où nous devions trouver notre gibier. C’était une rangée de petits lacs ou plutôt d’étangs qui s’écoulaient le long d’une vallée marécageuse, située à dix ou douze milles du fort.
« Nos engins de chasse consistaient en un ciseau à glace garni d’une poignée de cinq pieds de long, une petite pioche, une sorte d’épieu très-long dont la pointe en fer ne formait la lance que d’un côté, et une perche légère, droite et souple, ayant à peu près douze pieds de longueur. Nous nous étions munis d’une petite provision de vivres et de combustibles; nous emportions aussi nos couvertures, car notre intention était de passer la nuit près des lacs.
« Après quelques heures de marche à travers les silencieuses forêts dépouillées de leurs feuilles, quand nous eûmes *passé sur la glace des lacs et des rivières, nous parvînmes au grand marais, qui, comme on le pense bien, était aussi couvert d’une glace épaisse. 11 eût été facile de nous aventurer dessus avec un chariot lourdement chargé et son attelage, sans crainte d’écorner tant soit peu cette surface polie comme un miroir.
« Nous arrivâmes bientôt près de quelques petits monticules ayant la forme de dômes qui s’élevaient au-dessus du niveau de la glace ; ils étaient bâtis de boue consolidée au moyen de différentes sortes d’herbes aquatiques, et la gelée leur avait donné la dureté de la pierre. Sous chacune de ces voûtes, le Vieux-Renard savait qu’il y avait au moins une douzaine de rats musqués , peut-être trois fois plus
encore, dormant ensemble côte à côte. Il se mit aussitôt à l’œuvre.
« La loge à rats qu’il avait choisie était avancée dans le lac, à quelque distance de la rive, construite entièrement sur la glace ; et comme le savait bien le vieux chasseur, il y avait dans la terrasse inférieure un trou par lequel les animaux pouvaient pénétrer dans l’eau à volonté. Au lieu d'attaquer tout d’abord la hutte, ce qui aurait effrayé les rats et leur aurait donné le temps de s’échapper, il commença, à l’aide de son ciseau, à tailler un trou dans la glace, à environ deux pieds des murs. Quand il eut achevé son premier trou, il en lit un second, puis un autre, et enfin un quatrième; le tout de manière à former un carré au centre duquel était la loge du rat musqué.
« Les préparatifs étaient achevés pour celle-là ; il alla donc creuser le même nombre de trous autour d’une autre case, puis d’une troisième, et enfin d’une quatrième , procédant aussi méthodiquement que pour la première.
« Enfin, il revint à celle par laquelle il avait commencé, en ayant soin cette fois de faire le moins de bruit possible. Il tira de son sac un filet carré fait de lanières de cuir de daim, dont la largeur était celle d’une couverture ordinaire, et, procédant de la manière la plus ingénieuse qu’on puisse imaginer, il le fit glisser sous la glace jusqu’à ce que les quatre coins fussent ramenés à l’orifice des trous, au travers desquels il les ramena pour les assujettir fortement au moyen d’une ligne qui les reliait tous les quatre ensemble.
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« Le procédé mis en usage pour faire glisser le filet sous la glace m’avait rempli d’admiration. Ceci s’effectuait à l’aide d’une ligne que l’on faisait passer d’un trou à un autre, en se servant pour cela de la perche flexible dont j'ai parlé. Cette perche, introduite dans l’un des trous, conduisait la ligne et était eile-même dirigée par deux bâtons fourchus qui la
guidaient ainsi d’ouverture en ouverture. La ligne fixée sur les quatre coins du filet servait à le tenir solide dans sa position. Le filet ainsi serré sous la surface extérieure de la glace devait nécessairement boucher le passage de sortie, et il est évident que si les rats musqués étaient chez eux, ils ne pouvaient pas s’échapper.
« En quelques minutes, à l’aide du ciseau à glace et de la pioche, nous eûmes percé le dôme, et là, à moitié endormis en apparence, ou plutôt éblouis par l’irruption soudaine de la lumière, nous aperçûmes blottis dans la mousse, au milieu d’herbes sèches, huit énormes rats musqués. Avant même que j’eusse eu le temps de les compter, le Vieux-Renard les avait tous, l’un après l’autre, transpercés de son épieu.
« Nous allâmes ensuite vers l’une des autres cases devant lesquelles nous avions troué la glace, et renouvelant la même série d’opérations préliminaires, mon compagnon fit encore une capture de six individus.
« Dans la troisième, il n’en trouva que trois.
« A l’ouverture de la quatrième, un spectacle étrange s’offrit à nos yeux. Il n’y avait plus qu’un seul être vivant, et encore nous parut-il près de mourir de faim ; il était si maigre qu’on ne lui voyait que les os et la peau, et, sans aucun doute, la pauvre petite bête se trouvait depuis longtemps privée de nourriture. Près de lui gisaient les squelettes de plusieurs petits animaux que je reconnus tout de suite pour être des rats musqués. La simple inspection du nid nous dévoila tout le mystère. Le passage, qui, dans les autres, traversait la glace et était parfaitement ouvert , se trouvait dans celui-ci complètement gelé. Les habitants n’avaient pas songé à le tenir en état tant que la glace avait été assez faible pour pouvoir la briser; dans cette terrible alternative, poussés par la faim , ils s’étaient battus, les plus faibles avaient été mangés par les plus forts,
jusqu’à ce qu’enfin il n’y eût plus qu'un seul vivant. Nous comptâmes les squelettes et nous vîmes que cette case, emprisonnée par la glace, n’avait pas contenu moins de onze habitants.
« La nuit approchait, car nous n étions arrivés que très-tard sur les bords du lac. Mon compagnon proposa de suspendre nos opérations jusqu’au lendemain matin. Je me rendis à cette invitation. Nous nous dirigeâmes alors vers un massif de sapins qui couvraient un tertre près du rivage, et il fut convenu que nous passerions la nuit dans cet endroit.
« Le feu brilla bientôt, alimenté par des pommes de pins. Nous avions grand appétit, et je m’aperçus que des provisions que javais apportées et dont j’avais déjà fait mon dîner, il me restait à peine de quoi faire un maigre souper. Ces symptômes de disette ne parurent pas émouvoir le moins du monde mon compagnon, qui se mit tranquillement à écorcher quelques rats, les fit griller sur le feu, et les mangea d’aussi bon cœur qu’il aurait pu le faire de succulentes perdrix. J'avais faim, mais je n’étais pas affamé pour goûter à ce mets particulier : je me contentai donc de le considérer avec un étonnement quelque peu mêlé de dégoût.
« Tout à coup, mes oreilles furent frappées d’un bruit confus qui ressemblait à la voix d’une meute de chiens ; je lançai à mon compagnon un regard d’interrogation.
« — Ce sont des loups ! » fit-il tranquillement en continuant de mâcher une cuisse de rat grillé.
« Les hurlements devenant de plus en plus dis-
tincts, nous entendîmes bientôt un bruit de pas qui résonnait comme sur du bois sec ; il était évidemment produit par les sabots d’un animal galopant sur la neige glacée. Un instant après, un daim passa près de nous courant à toute vitesse : il s'élança hardiment sur la glace du lac. C’était un bel animal de l'espèce nommée renne, un caribou ( cervus taran dus). ,
« A peine venait-il de passer, que les hurlements recommencèrent de plus belle , se prolongeant en notes aiguës et saccadées. Soudain, une bande de loups, perdue dans l’obscurité, apparut sur la lisière de la forêt. 11 pouvait y en avoir une douzaine, et ils couraient avec la rapidité d’une meute de chiens qui chasse à vue. Leurs longs museaux, leurs oreilles droites, leurs corps maigres et allongés se dessinaient parfaitement sur la neige. Je reconnus sur-lechamp que c’étaient des loups, des loups blancs de la plus grande espèce.
« Je m’étais levé sans hésiter, non pas que j’eusse l’intention de sauver le caribou, mais je voulais assister à son hallali, et dans cette intention je saisis l’épieu et me mis à courir à sa poursuite. Je crus entendre mon compagnon crier comme pour me recommander d’agir avec prudence ; mais j’étais trop emporté par l’ardeur de la chasse pour faire attention à ses avis. D’ailleurs, la faim chez moi se faisait vivement sentir, et j’avais en perspective un quartier de venaison rôtie pour souper.
« En arrivant sur le rivage, je vis bientôt que les loups s’étaient emparés du caribou et le traînaient
sur la glace. La pauvre bête, trébuchant à chaque bond, n’avait pu faire que peu de chemin sur le sentier glissant, tandis que, comme les chats, les loups s’aidaient de leurs ongles pour courir sur l’eau glacée. J’avançai toujours avec l’espoir de chasser les loups et de leur enlever leur victime, et bientôt je fus au milieu de la bande, m’escrimant à l’aide de mon épieu. Mais à ma grande surprise, comme aussi à mon grand effroi, je fus saisi d’horreur lorsque je vis qu’au lieu de lâcher prise , quelques-uns d’entre eux continaient à mordre le caribou à belles dents, tandis que les autres m’entouraient la gueule ouverte et les yeux flamboyants comme des charbons. Je poussais des cris, combattant toujours en désespéré, et piquant à l’aide de ma lance, tantôt l’un, tantôt l’autre; mais toutes les blessures que je faisais à mes ennemis n’avaient d'autre résultat que de les rendre plus furieux et plus acharnés.
« Je soutins ce combat imprévu pendant quelques minutes ; mais je commençais pourtant à m’épuiser. Un horrible sentiment de terreur se glissait dans mes veines et paralysait mes forces, lorque l’apparition soudaine de mon camarade le Peau-Rouge Chingwa vint me rendre tout mon courage. Je brandis encore mon épieu, usant de tout ce qui me restait d’énergie, et en peu d’instants plusieurs de mes adversaires roulèrent assommés ou perforés sur la glace. Les autres, épouvantés par la présence de mon compagnon armé de son énorme ciseau à glace, effrayés en outre par les ivhoops de guerre proférés par l’Indien, se hâtèrent de détaler au plus vite. Trois d’entre eux
cependant avaient exhalé leur dernier souffle de vie, et à côté d’eux nous trouvâmes le caribou à moitié dévoré.
« Il en restait cependant assez pour préparer un excellent souper; et bien que mon compagnon eût déjà rongé jusqu’aux os la carcasse de trois rats musqués, il attaqua la venaison avec un tel appétit, qu’on aurait dit qu’il n’avait pas mangé depuis quinze jours. »