‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 11 sur 37 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le raton et ses mœurs.

De tous les animaux sauvages de l’Amérique, le plus connu, sans contredit, est le raton ( procyon lotor). Il n’en est pas dont l’espèce soit aussi répandue, car on le trouve sur le continent, du nord au sud, de l’est à l’ouest, depuis la mer Polaire jusqu’à la Terre de Feu. Dans la plupart des contrées habitées par les peuples de race ou d’origine espagnole, on le connaît sous le nom de zorro negro ou renard noir. Il y en a même de deux espèces dans l’Amérique du Sud : l’espèce ordinaire ( procyon lotor ), et le mangeur de crabes (procyon cancrivorus).

Dans l’Amérique du Nord, c’est un des quadrupèdes sauvages les plus communs. On le trouve partout : dans les basses terres brûlantes de la Louisiane, dans les chapparals tropicaux du Mexique, dans les régions glacées du Canada, et dans les vallons verdoyants de la Californie. On ne peut se tromper à son endroit comme pour le daim, le chat sauvage et le volvereine. Il est impossible de le confondre avec un autre animal, ni de faire erreur en prenant pour lui

un autre habitant des forêts. Le raton est aussi connu en Amérique que le renard rouge l’est en Europe, et il a la même réputation de voracité que son congénère.

Bien qu’il y ait quelque variété dans la couleur et dans la grandeur, c’est toujours la même espèce, la même race. Partout où on parle anglais, il est connu sous le nom de raccoon. Il n’est pas en Amérique d’homme , de femme ou d’enfant qui n’ait entendu parler des ruses d’un vieux raton. « Fin comme un raccoon » est une locution proverbiale aux États- Unis.

Le raton est à peu près de la force du renard, quoique d’une allure plus lourde et d’une taille moins

svelte. Il a les jambes plus courtes en proportion, et comme ses pattes de derrière sont plantigrades, lors même qu’il est arrêté ou bien quand il court, il rampe à la manière du chat. Son museau mince et pointu est fort approprié à 1 habitude qu'il a de fureter dans toutes les crevasses, dans tous les coins

pour y trouver des araignées, des escarbots, et. autres insectes de cette espèce.

Le poil du raton est ordinairement, sur le dos, d’un brun très-foncé, mêlé d'un peu de gris; sous le ventre, d’une nuance plus tendre, et, çà et là, toute sa fourrure est mouchetée de roux. Une large raie noire enchâsse ses deux yeux et va se perdre sous le cou. Cette bande, qui fait tache comme la queue de l’hermine sur son poil couleur de neige, est rehaussée par une ligne d’un blanc grisâtre, qui donne à la physionomie de cet animal une expression singulière.

Une de ses beautés principales consiste dans l’épaisseur du poil de sa queue, sur laquelle les nuances sont disposées de la manière suivante : douze anneaux ou bandes annulaires, dont six sont noires et six sont blanches , alternativement et régulièrement distribuées. Lorsqu’on fait un bonnet avec la peau d’un raton, ce qui arrive fréquemment parmi les chasseurs et les habitants des frontières, on laisse pendre la queue en guise de panache. Cette coiffure est loin d etre disgracieuse. Sur quelques habitations, la casquette de fourrure de raton est le nec plus ultra de l’élégance parmi les jeunes trappeurs de ces forêts désertes.

La fourrure du raton a longtemps été un article recherché dans le commerce : on en faisait des chapeaux de feutre; mais comme aujourd'hui on ne porte presque partout que des chapeaux de soie, la peau de l’animal a baissé de valeur.

Le raton est un animai grimpeur de premier ordre.

Il ne se sert pour cela que de ses ongles tranchants, et n’embrasse pas l’arbre comme le font les ours. Il a pour lieu de refuge un trou dans un arbre dont l’ouverture est ordinairement très-élevée. Ces arbres à nœuds ne sont pas rares dans les grandes forêts vierges de l’Amérique. Dans cette retraite cachée, il établit le nid de sa famille; c'est là que la femelle met bas trois, quatre, cinq, et même six petits d’une seule portée, vers les premiers jours du printemps, au commencement d’avril.

Le raton ne se trouve qu’au milieu des bois. Dans les prairies, dans les lieux pelés, où les arbres ne poussent pas, il est tout à fait inconnu. Il choisit de ' préférence les forêts de haute futaie, car il y trouve, à son choix, des troncs d’une énorme dimension et des cavités nombreuses. Il y a toujours de l’eau dans le voisinage de sa tanière, et je dois ici signaler une habitude singulière de cet animal , qui immerge sa proie dans l’eau avant de la dévorer. On sait que la loutre procède de même. C’est ce qui a fait donner au raton la qualification de lolor (laveur), non qu’il agisse ainsi en toute occasion , mais c’est pour lui une opération assez ordinaire. Le raton se plaît d’ailleurs dans des ablutions fréquentes ; il y a peu d’animaux qui soient aussi propres et aussi soigneux que lui.

Le raton ést presque omnivore. Volailles de bassecour, oiseaux sauvages, lapins et écureuils, quand il peut les attraper, grenouilles, lézards, larves, insectes, il dévore tout sans dictinction. Il affectionne particulièrement les mets sucrés; aussi exerce- t-il de

grands ravages dans les plantations de cannes à sucre et les champs de maïs. Lorsque l’épi de maïs est à peine formé, quand, suivant l’expression consacrée, il répand du lait, sa saveur est fort douce; c’est alors que le raton aime à en faire sa nourriture. Enfin, il ne dédaigne pas les coquillages : les moules d’eau douce, si abondantes dans toutes les rivières et sur le sable des lacs des États-Unis , forment une partie de sa nourriture; il les ouvre à l’aide de ses griffes , et avec autant de dextérité que pourrait le fairè une écaillère qui ouvre des huîtres au moyen d’un couteau. Il est très-friand de ces crabes mous et des petites tortues qu’on trouve en Amérique.

Jack nous raconta le procédé bizarre mis en usage par le raton pour pêcher les petites tortues dans les étangs, mais je ne garantis nullement la véracité de son assertion. Jack affirmait hardiment que le raton, quand il pèche à la tortue, s'accroupit sur le bord de l’étang , en laissant pendre sa queue dans l’eau. Les tortues, disait-il, tout en cherchant leur nourriture, ou se jouant entre elles, aperçoivent cet appendice et se hâtent do le saisir. C’est alors que le raccoon fait un soubresaut et entraîne le testacé sur la plage afin de s’en régaler à loisir.

On élève quelquefois, le raton en Amérique comme animal domestique ; dans cet état, il est aussi inoffensif qu'un chat ou qu’un chien, à moins qu’il ne soit tracassé par des enfants ; alors seulement , on l’enteud gronder et glapir, et souvent il mord comme le roquet le plus acariâtre. C’est, du reste, un ani-

mal malfaisant dans les maisons où on élève de la volaille.

Les nègres ont une prédilection particulière pour la chair du raton , dont le goût ressemble à celle du porc, et qui n’est supportable que lorsque la bête est jeune. Elle a un fumet musqué et rance quand l’animal est vieux. Mais nos amis à la peau d’ébène ne font guère attention à cette saveur, et partout où ils rencontrent un raton, dans quelque circonstance que ce soit, ils le tuent et le mangent. Le nègre trouve encore un profit à la capture d’un raton : c’est le prix de la peau, qu’il vend, au premier marchand du voisinage, un ou deux shillings, suivant la beauté et la conservation de la fourrure.

La chasse au raton se fait pendant la nuit, et par conséquent ce plaisir ne dérange pas l’esclave dans son travail ordinaire. La nuit lui appartient de droit, et il peut alors disposer de son temps comme bon lui semble; c’est à la chasse au raton qu’il emploie les heures du sommeil. Un noir n’a pas le droit de se servir d’armes à feu ; aussi l’écureuil peut-il se percher sur une branche élevée, agiter sa queue et se moquer de lui à son aise. Le lièvre lui échappe facilement, et le dindon sauvage se plaît à tenter sa gourmandise en le narguant de ses « glouglous » incessants. Mais gare au raton ! il peut suivre sa piste et s’en emparer facilement. On ne refuse pas une hache à un nègre, et personne ne s’en sert mieux que lui. J’avais pris part moi-même à une chasse aux ratons, qui m’a fait éprouver de vives émotions, parce que c’était mon coup d’essai dans ce genre de sport.

Je proposai à mes camarades de la leur raconter, et je le fis en ces termes :

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