‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 12 sur 37 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Chasse au raton.

«. Cette chasse au raton eut lieu dans le Tennessee, où j’étais venu passer quelques semaines sur une plantation. J’avais pour compagnon ou plutôt pour guide un certain oncle Abe, qui, pour le teint et pour la tournure, ne ressemblait pas mal à notre Jack ici présent.

« Je dois vous dire, gentlemen, que dans tous les États de l’Ouest, chaque district a son chasseur de ratons, dont la renommée est universelle. C’est ordinairement un vieux nègre, tout à fait au courant des tours et des allures de l’animal. Il possède toujours un chien, ou il s’est approprié un de ceux de son maître, qu’il a dressé à ce genre de sport tout particulier. La race des chiens est indifférente : j’ai vu des roquets passés maîtres à la poursuite du raton-; Tout ce qu’on peut leur demander, c’est qu’ils aient du nez, qu’ils soient vifs à la course et assez forts pour arrêter le gibier lorsqu’ils l’attrapent.

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« L’oncle Abe était le puissant chasseur, le Nemrod du district sur lequel j’habitais pour l’instant. Son chien était un terrier fort et trapu; on le citait à vingt milles à la ronde comme le meilleur de son espèce. En suivant l'oncle Abe, j’étais donc sûr d’assister à. un curieux spectacle.

« D’un côté de la plantation, la nature avait creusé une vallée couverte de grands arbres, à travers laquelle serpentait un petit ruisseau, une morasse , comme on l’appelle dans le pays. Ce val ombreux était un refuge aimé par les ratons. Au bord de l’eau croissaient des arbres élevés, aux branches et aux troncs gigantesques , et pour la plupart remplis de cavités propres à servir de gîte aux quadrupèdes dont il s’agit. A ces arbres étaient suspendues des treilles immenses qui s’élancaient de l’un à l’autre, et dont quelques-unes, des larabrusques et des vignes à raisins muscats, étaient couvertes de grappes mûres et douces, nourriture excellente pour les friands ratons.

« Ce fut vers ce bas-fond que nous dirigeâmes nos pas; Abe me servait de guide et tenait en laisse son chien Pompo. Le nègre chasseur n’avait pas d’autre arme qu’une hache , mais moi je m’étais muni d’un fusil à deux coups. Avant d’arriver aux bois, nous avions à traverser un champ de maïs qui s’étendait au moins à un demi-mille. Une palissade en zigzag, clôture ordinaire du fermier américain, le séparait de la morasse. Près de l’enclos le taillis était d’abord peu élevé, mais plus loin on entrait dans un terrain marécageux, et c’était là, selon toute probabilité, que les ratons avaient leur domicile.

« Ce ne fut pourtant pas vers les bas-fonds que nous nous dirigeâmes d’abord ; Abe avait trop d’expérience pour cela. Nous étions alors à l’époque où les jeunes épis de maïs commençaient à devenir laiteux, et le vieux chasseur m’assurait que nous trouverions du gibier dans le voisinage du champ. Il fut donc décidé que nous suivrions la palissade, dans l’espérance que le chien tomberait sur une trace fraîche menant au champ ou en sortant.

« Il faisait nuit. Le soleil était couché depuis deux heures; car, comme je vous l’ai dit, la chasse au raton est un sport nocturne. Il faisait un magnifique clair de lune ; mais c’élait là une circonstance peu importante pour nous, vu que d’ordinaire, dès le moment où le lancé a lieu, c’est à peine si on peut distinguer le chien du gibier ; toute la scène se passe au milieu des arbres et sous les taillis. Le chien ne se lie qu’à son nez; le chasseur, lui, se borne à prêter l’oreille , car il n’a d’autre guide que la voix de son chien. Cependant il est indispensable que la nuit soit au moins claire : autrement il serait impossible d’avancer dans les bois.

« Pompo fut enfin lâché dans le champ, tandis que Abe et moi nous suivions tranquillement la palissade, en ayant soin de nous tenir chacun d’un côté. Abe resta dans le champ afin de passer le chien par-dessus la clôture, composée de dix blocs de bois et garnie de défense en forme de chevaux de frise. Un raton pouvait passer aisément par-dessus, mais c’eut été un obstacle infranchissable pour un chien.

« Nous n’avions pas fait cent pas, qu’un cri vif et

aigu poussé par Pompo nous annonça qu'il avait rencontré quelque chose dans le champ de maïs.

« — Un raton ! » cria Abe ; et l’instant d’après j’aperçus le chien courant de toute sa vitesse à travers les plants de maïs, dans la direction de la palissade. Devant lui détalait un être de couleur sombre, qui d’un bond franchit l’obstacle et s’enfuit dans les bois, disparaissant comme un éclair.

« — C’est une de ces vermines, massa, » répéta Abe en faisant passer le chien par-dessus la palissade et se hâtant de prendre à son tour le même chemin.

« Je remarquai en passant que, pour ce soir-là du moins, le mot vermine, dans la bouche d’Abe, devait signifier un racon. Aous nous précipitâmes à travers les taillis sur la piste du chien ; et pour ma part, je l’avoue , j’éprouvais toutes les vraies émotions du chasseur, comme si j’eusse poursuivi une noble bête, un dix cors ou un caribou.

« La course ne fut pas longue ; elle ne dut même pas durer plus de cinq minutes. Les éclats de la voix du- chien , qui jusqu’alors nous avaient guidés , se changèrent tout à coup en notes régulières et continues.

« — Allons, me dit Abe de la manière la plus cal- « me du monde, la vermine est au logis. »

« Nous n’avions plus qu’à gagner l’arbre en toute hâte ; mais une même pensée nous vint à tous deux : sur quel arbre le raton s’est-il logé?

« Cette question n’était pas sans importance, car de sa solution dépendait le succès de notre chasse. Si c’était sur un gros arbre, nous pouvions dire adieu

au gibier ; et Abe le savait bien, car tout en courant il me communiquait ses inquiétudes à ce sujet.

« La voix de Pompo résonnait à quelques cents pas plus loi, au plus épais du fourré. 11 n’était donc pas probable que le raton eût choisi un petit arbre, tandis qu’il en avait un gros à sa portée. J’avais conçu l’espoir que l’arbre serait creux, ei dans ce cas nous pouvions encore avoir quelque chance avec un fusil et des chevrotines. Abe ne comptait pas sur cet heureux hasard.

« — Il s’est logé dans un arbre, massa , et celui- « là, bien sûr, c’est un des plus gros, avec un grand « trou tout en haut! C’est la faute de la palissade ; « sans cette damnée clôture, le vieux Pompo ne l’au- « rait jamais laissé rejoindre son arbre. »

« Ceci m’apprit que la vitesse est une des qualités essentielles d’un chien destiné à cette sorte de chasse. Le raton ne court vraiment bien que pendant quelques centaines de mètres ; aussi est-il rare qu’il s’aventure plus loin de sa retraite. Si à cette distance il peut échapper au chasseur, il est sauvé , car son gîte* est toujours placé dans un arbre creux des plus grands et des plus gros. Une fois là, il est impossible d’arriver jusqu’à lui.

« Abe était donc persuadé que, sans la palissade, Pompo aurait forcé le raton avant qu’il arrivât au bois.

« — Je vous l’avais bien dit, massa, murmura-t-il « en interrompant le cours de mes reflexions , regar- « dez cet arbre : le tronc en est gros comme une « meule de foin. »

« Je suivis du regard la direction indiquée par mon compagnon, et j’aperçus Pompo arrêté entre les racines d’un arbre d’une énorme dimension. Le bon chien avait le nez en l’air et remuait sa queue avec une force sans pareille ; de temps en temps il aboyait de toutes ses forces. Sans me laisser le temps de faire la moindre observation , Abe recommença ses doléances.

« — Ah! diable! c’est un arbre à boutons. Eh! <c Pompo , mon vieux chien, vous vous êtes trompé. <c Ce n’est pas là qu’est la vermine. Un raton ne « grimpe jamais sur un bulton ivood, jamais ! Vous « devriez bien le savoir, vieux fou ! »

« J’examinai l’arbre dont il était question, et je ne tardai pas à découvrir que c’était un sycomore américain ( platanus occidental is ) , familièrement connu sous le nom de bulton wood , car c’est avec son bois qu’on fait des boutons aux États-Unis.

« — Mais pourquoi le raton ne se logerait-il pas « sur cet arbre aussi bien que sur un autre? » demandai-je à mon compagnon.

« — C’est que, massa, l’écorce de cet arbre est trop « glissante. Le raton monte facilement sur le chêne, « le peuplier, et le long de toute écorce rude et écail- « leuse. Bon, j’ai trouvé ! continua Abe en élevant la « voix ; regardez par là, massa : il s’est élancé le long « de la grande vigne. Allons, Pompo, vous avez rai- « son, après tout, et le vieux nègre n’est qu’un fou à « son tour. Bravo, mon chien, je suis content de vous !»

« En suivant la direction indiquée par Abe , mes yeux s’arrêtèrent sur un immense cep de vigne de

l’espèce des lianes. Ce parasite prenait racine à quelque distance du sycomore, et des brindilles vigoureuses enlaçaient le tronc de l’arbre à la hauteur de la fourche des branches , près de sa cime. C’était cette vigne sans doute qui avait servi d’échelle au raton pour regagner son gîte.

« Cette découverte ne nous avançait pourtant pas beaucoup dans nos affaires. L’animal s’était réfugié à environ cinquante pieds au-dessus du sol , à un endroit où le sycomore avait été brisé par le vent ou par la foudre. A la clarté de la lune , nous pouvions aisément distinguer l’ouverture d’une profonde cavité.

« Il fallut donc nous résigner à abandonner la place et à retourner au champ de maïs. Depuis quelque temps, le chien avait gardé le silence, et nous espérions faire bientôt connaissance avec une autre vermine. Nous ne nous étions pas trompés. Pompo avait à peine pénétré dans le champ, qu’il fit partir un second raton, et l’animal, franchissant encore la palissade, se dirigea encore du côté des bois. Aussitôt que Pompo eut été passé par son maître de l’autre côté de la barrière, il se mit à la poursuite de l’animal, et en quelques minutes le gibier fut encore « logé. » En nous orientant d’après les aboiements du chien, nous pûmes croire que c’était dans les environs de l’endroit où nous avions déjà perdu l’autre; mais quel ne fut pas notre étonnement, je dirai même notre chagrin, lorsqu ’en arrivant sur les lieux nous découvrîmes que les deux bêtes étaient perchées sur le même arbre.

« Il nous fallut encore retourner au champ de maïs, où, après une quête d’assez courte durée, nous

fîmes lever un troisième raton qui, comme les deux premiers, s’enfuit dans la direction des bois. Pompo se mit encore à sa poursuite en poussant des jappements qui exprimaient la colère. Bientôt ces aboiements devinrent des hurlements continus : nous savions à quoi nous en tenir. L’animal avait choisi son fort. En un clin d’œil nous arrivâmes sur les pas du chien. Là, notre étonmTment se changea en stupéfaction. Devant nous se hérissait toujours le même sycomore , enlacé de sa vigne parasite ; le chien aboyait au pied de l’arbre, dans la même position que précédemment. Le troisième raton avait été rejoindre les deux autres.

« — Ah ! massa, s’écria Abe en tremblant de rage « et d’effroi, c’est encore la même vermine ! Ce n’est « pas un raton, c’est le diable ! Pour l’amour de Dieu, « massa, allons-nous-en d’ici. »

« Il fallut donc me résigner à suivre cet avis, vu l’impossibilité où nous étions de continuer la chasse.

» Nous retournâmes encore une fois à la pièce de maïs. Pompo fit de vains efforts pour trouver une autre piste : les ratons, bien avisés, s’étaient retirés. Cependant, comme il était encore de bonne heure, je ne voulus pas abandonner la partie avant d’avoir assisté à la mort d’une bête. Abe me conseilla alors de le suivre à travers les profondeurs du bois jusqu’à un endroit où les arbres étaient plus petits. Là nous pouvions rencontrer, disait-il, quelque raton occupé à chercher des nids d’oiseaux.

« Le vieux nègre ne se trompait pas : en peu de temps, un quatrième animal se trouva sous le nez de

Pompo, qui se mit à sa poursuite, et bientôt après, les aboiements réguliers du bon chien frappèrent nos oreilles. Pour cette fois, d’après la direction d’où venait la voix, nous étions sûrs que la bête n 'était pas sur le maudit sycomore. Effectivement , le raccoon avait grimpé sur un autre arbre, sur un arbuste plutôt, et si petit encore, qu’en arrivant à quelques pas, nous l’aperçûmes accroupi sur les branches , à vingt pieds à peine du sol. Nous étions assurés de notre victoire , nous le pensions du moins. J’avais mis en joue et j’allais faire feu, lorsque soudain, comme s’il avait prévu mon intention , le raton s’élança sur un arbre voisin. Une fois là, il se laissa glisser sur le sol, reprit sa course en ayant Pompo sur les talons, et grimpa lestement le long d’un arbre, dans les grands bois, comme précédemment. Nous suivions la piste, guidés par la voix du chien. Nous restâmes stupéfiés, moi d’étonnement, et Abe de terreur, en reconnaissant le même sycomore.

« La laine d’Abe s’était hérissée sur sa tête. Les idées religieuses du pauvre nègre se bornaient à de faibles notions de superstition ; aussi non-seulement il affirmait, mais j’ai la conviction qu’il croyait fermement que les quatre ratons n’étaient qu’un seul et même personnage..., le diable.

« Abe voulait abandonner la chasse. Quant à moi, tant de courses inutiles avaient excité mon amourpropre, et je pris une grande résolution : celle de faire sortir les ratons, à quelque prix que ce fût. L’arbre devait tomber , dussions-nous y travailler jusqu’au lendemain matin.

» Aussitôt je m’emparai de la hache du nègre, et je portai le premier coup. A ma grande surprise et à mon grand plaisir, le bois sonnait creux; je redoublai, et l’instrument, bien affilé, pénétra jusque dans l’intérieur. L’arbre était creux du haut en bas; du côté où je l’avais attaqué , il n’y avait guère que l'écorce. En peu d’instants, j’eus pratiqué une ouverture assez large pour y passer la tête. Abattre un pareil arbre ne devait pas être, après tout, un travail bien difficile : en une heure de temps nous pouvions en venir à bout. La chute de l’arbre fut donc décidée.

« En voyant ma résolution, Abe avait quelque peu recouvré ses sens et retrouvé son courage : à son tour, il prit la hache, et comme il était un bûcheron de première force , l’ouverture ne tarda pas à s’élargir.

« — Si le creux va jusqu’en haut, fit-il en se report sant un instant , nous pourrons enfumer ces ver- « mines avec ce vieux bois et l’herbe desséchée que « voilà : voulez-vous l’essayer, massa?

« — Tu as raison, lui dis-je, ton idée est excel- « lente. »

« Quelques minutes nous suffirent pour allumer dans la cavité un grand feu , que nous couvrîmes d’herbes et de feuilles.

« La fumée fit bientôt son effet : nous la vîmes sortir lentement par l’ouverture du trou aux ratons; lentement d’abord , en spirales allongées, puis en épais nuages. Nous entendîmes alors, dans l’intérieur de l’arbre , un bruit confus ressemblant à une course désordonnée.

« Un instant après, un objet noir s’élança hors du trou, en se cramponnant aux treillis du cep de vigne, et se tint accroché au milieu des feuilles. Cet être fut suivi par un autre, puis par un troisième , un quatrième, un cinquième et un sixième, jusqu’à ce qu’enlin cette bande de six ratons resta accroupie au-dessus de nos têtes, menaçant à tout instant d’opérer une descente et de s’échapper, grâce à l’obscurité. Je n’essayerai pas de décrire la scène qui se passa alors. J’avais pris mon fusil ; en un clin d’œil je déchargeai deux coups , et deux des ratons tombèrent blessés mortellement. Pompo en étranglait un troisième, qui avait cru pouvoir profiter du désordre pour descendre le long du cep et s’enfuir ; Abe, enfin, avait fendu la tête d’un coup de hache à un quatrième animal , qui cherchait aussi à nous échapper par le même chemin.

« Les deux autres étaient rentrés dans leur repaire ; mais bientôt, obligés d’en sortir, ils périrent chacun victime de mon adresse. J’avais eu le temps de recharger mon fusil, et je ne les manquai pas. Gomme vous le savez , nous avions réussi à mettre toute la famille dans nos sacs. Telle fut l’issue de cette excursion, que l’oncle Abe se plut longtemps à appeler la plus belle chasse aux ratons qu'il eut jamais vue. »

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