CHAPITRE XIII
Les sangliers du déserl.
Le lendemain, au moment où nous traversions une forêt de chênes de petite étendue , dont le sol était jonché d’une épaisse couche de feuilles mortes, nous entendîmes tout à coup , à une vingtaine de yards de notre troupe, un hruit particulier, un reniflement pareil à celui que produirait un soufflet de forge , qui ressemblait à s’y méprendre au grognement du cochon domestique lorsqu’il est effrayé.
« Un ours ! » s’écrièrent quelques-uns d’entre nous, et cette exclamation inattendue nous fit éprouver à tous une émotion indicible.
Le bruissement de l’ours a beaucoup de ressemblance avec le grognement du pourceau effrayé : nos guides eux-mêmes s’y laissèrent prendre. Ils étaient persuadés qu’un ours se trouvait à quelques pas. Nous ne tardâmes pas à découvrir que nul de nous n’avait raison : l’animal qui nous tenait ainsi sur le qui-vive n’était autre qu’un sanglier, ou plutôt c’était un cochon dtvenu sauvage; sauvage et farouche autant qu’il pouvait l’être, selon toute apparence, bien que nous
n’eussions fait que l’apercevoir, les soies hérissées et couvertes de houe, au moment où il se jetait dans le taillis en poussant des grognements furieux. Une demi-douzaine de coups de fusil partirent à la fois dans la direction qu’il avait prise, et, selon toute apparence, il avait dû être chatouillé par l’une ou l’autre de nos halles; néanmoins il parvint à nous échapper, et cet incident de chasse, au lieu de nous fournir à souper, ne nous fournit.... qu'un sujet de conversation.
Dans toutes ces forêts à peine défrichées, il y a un grand nombre de cochons à demi sauvages ; ils habitent ordinairement des taillis clos au moyen de palissades, et, comme on le pense bien, ils appartiennent à des particuliers. Pendant une partie de l’année, ils sont moins farouches, et c’est à l’époque où la rareté de la nourriture les force à se rapprocher de l’habitation du maître , non loin de laquelle on met du grain à leur portée, dans des endroits qui leur sont connus. Ils répondent alors à un cri qui a quelque ressemblance avec celui des laitières de Londres : « Milk oh! » et ils poussent cette exclamation d’une manière si énergique, qu’on pourrait les entendre à plus d’un mille de distance au fond des bois. Souvent, le soir, quand le temps est calme, le voyageur qui traverse ces contrées éloignées s’arrête frappé d’étonnement à ce cri singulier.
Ces animaux trouvent en grande partie leur subsistance dans les bois : les faînes de hêtre, les noix des hickorys, les glands du chêne Chinquapin, et de nombreuses sortes de graines , leur fournissent une
nourriture abondante. Iis déterrent ensuite beaucoup de racines et certaines espèces de plantes ; mais le mets le plus délicieux pour eux, lorsqu’ils peuvent se le procurer, c’est un serpent. On peut vraiment affirmer que ce qui a le plus contribué à la destruction
de ces reptiles, c’est l’introduction du cochon domestique dans les forêts de l’Amérique.
Quand un serpent est rencontré par un cochon, et qu’il n’y a dans le voisinage ni arbre sur lequel il puisse grimper, ni rocher dans les fissures duquel il lui soit possible de se réfugier, sa perte est inévitable. Le cochon se précipita sur le serpent et l’écrase sous ses pieds. Si la première attaque est infructueuse, il poursuit le reptile, qui fait de vains efforts pour fuir,
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et il recommence le combat jusqu’à ce que cet ennemi abhorré reste sans mouvement. Le vainqueur met alors en usage sa formidable mâchoire , et dévore tranquillement sa proie.
Le cochon ne montre aucune crainte dans ces escarmouches dangereuses ; son cuir épais semble le protéger, et il ne fait pas plus d’attention à la crécelle du serpent à sonnettes qu’au sifflement du mocassin, dont la blessure est toujours mortelle. Il tue ces dangereuses bêtes avec autant de facilité que l’innocente couleuvre ou le terrible constrictor. Ce dernier lui échappe souvent en se réfugiant dans un buisson ou en grimpant sur un arbre ; mais le crotale et le mocassin n’ont pas , comme on le sait, le pouvoir de se hisser ainsi : leur seul moyen de salut est , ou de se cacher sous l’herbe , ou de se glisser sous les feuilles sèches , ou bien de gagner leur repaire dans quelques fissures de rocher.
Il n’est pas vrai que le cochon ne mange absolument que le corps du serpent qu’il a tué et ne touche pas à la tête, afin d’éviter ainsi les crocs qui distillent le poison. Il dévore l’animal tout entier, tête et tout. Le venin du serpent, comme le curare, poison des Indiens de l’Amérique du Sud, ne produit d’effet que lorsqu’il est mis en contact avec le sang. Pris intérieurement , il ne fait aucun mal ; bien au contraire, quelques personnes s’imaginent que le curare est un remède salutaire, et elles l’avalent en guise de purgatif*.
1. Ce poison est très-célèbre chez quelques peuplades sauvages de l’Amérique, qui s’en servent pour empoisonner leurs flè-
La plupart des détails relatifs aux cochons sauvages nous furent donnés par notre camarade du Kentucky, qui lui-même était propriétaire de quelques centaines de ces animaux. Chaque année, on faisait chez lui une chasse aux cochons, et c’était une fête à laquelle on invitait toujours quelques amis.
Au jour indiqué, le propriétaire, suivi de sa meute et accompagné d’une troupe de chasseurs bien montés et armés de carabines , pénétrait dans ces bois im-
ches. Le curare est appelé quelquefois curare veneno , et il est probable que la substance vénéneuse mentionnée par des voyageurs anglais sous le nom de tcorara, est identique avec le curare , car ces mots sont évidemment les mêmes pour la prononciation (le c du dernier se prononçant comme une h aspirée). L’abbé Salvadore Gily, dans son Histoire de l'Amérique, est le premier qui ait fait connaître le curare; mais c’est à deux savants voyageurs, M. de Humboldt et M. Roulin, que nous devons les renseignements les pius circonstanciés sur cet agent vénéneux. Jusqu’à ce jour, on s’était généralement accordé à le regarder comme un poison végétal, mais il y a erreur à cet égard; le vrai curare est un poison animal, c’est un ferment, et ce sont des crapauds qui le donnent. A toutes les époques de l’année, les Indiens vont au milieu des forêts, sur les bords des lacs et des rivières pour ramasser des crapauds. Ils portent un bâton d’un bois très-dur et affilé à une de ses extrémités. Dans les endroits où ils soupçonnent la présence de ces reptiles, ils remuent les débris végétaux qui couvrent généralement le sol marécageux. Un crapaud se montre, ils l’écrasent du pied, et, pendant qu’ils le pressent, ils le traversent avec leur bâton. Ils battent ainsi la campagne, en immolant de nouvelles victimes; quand ils ont rempli leurs bâtons, ils reviennent chez eux. C’est alors qu’ils se livrent à la préparation du curare. Les crapauds possèdent des glandes spéciales au niveau des tempes , appelées glandes temporales. Ce sont ces glandes qui secrétent le venin. Les sauvages en expriment le suc au moyen de la pression, ils le mêlent à tout le mucus que peut fournir l’animal, et en forment ainsi une matière concrète qu’ils enveloppent de feuilles de diverses plantes en général vénéneuses. C’est dans ces conditions que le poison est livré au commerce. (Note du traducteur.)
menses dont l’étendue est souvent de plusieurs milles à la ronde , et se glissait à travers les murailles verdoyantes des canniers et des ronces presque impénétrables. C’est là que les cochons se trouvent abrités; mais partout où peut pénétrer un de ces animaux, un chien peut aussi se glisser à son tour , et la meute du planteur ne tardait pas à faire déguerpir les porcs, qui gagnaient alors les endroits moins couverts , où les chasseurs les recevaient à coups de carabine. On avait soin de se faire suivre par un grand chariot et par quelques domestiques, dont la mission était d’emporter les morts et de les ramener à l’habitation quand la journée était linie.
Cet amusement durait plusieurs jours, jusqu’à ce que tous les pourceaux , ou du moins les plus gros, fussent pris et emportés au saloir. Le produit de cette chasse s’élevait quelquefois , suivant la richesse du propriétaire, à plusieurs centaines de bêtes. Ce n’était pas, comme on le pense bien, une petite besogne que de saler toute cette viande. On en faisait fumer et boucaner une partie pour la consommation d’hiver de la maison ; mais les plus beaux jambons étaient expédiés au grand marché de Cincinnati.
Le Kentuckien nous raconta aussi une scène curieuse dont il avait été témoin.
« Un jour, dit-il, je m’étais aventuré dans nos bois pour chercher quelques dindons sauvages, n’emportant pas d’autre arme que mon fusil à deux coups. J’étais fatigué, et je m’assis sur un tronc d’arbre pour me reposer. J’étais à peine là depuis cinq minutes, lorsque j’entendis à quelques pas devant moi un lé-
ger bruit qui se manifestait dans les herbes au milieu des feuilles mortes. Je crus d’abord que c’était, un daim, et j’avais déjà mis en joue mon fusil; mais, à mon grand déplaisir, je vis paraître une demi-douzaine de mes cochons à moitié domestiques, qui fouillaient la terre tout en marchant dans ma direction. Ils passèrent, et je ne faisais plus attention à eux, lorsque tout à coup je les vis franchir au galop un espace découvert. On aurait dit qu’ils étaient à la poursuite d’un animal ou d’un reptile. J’avais deviné juste. Devant leurs groins j’aperçus le corps brillant et élancé d’un serpent noir qui faisait tous ses efforts pour leur échapper. Il y réussit ; l’instant d’après je le vis s’enrouler autour d’un jeune paw-paio et s’élever jusqu’aux premières branches , auxquelles il s’attacha, contemplant du haut de ce refuge inattaquable ses ennemis déroutés.
« Le serpent se croyait sans doute en sûreté, et moi-même je pensais aussi que les cochons ne pouvaient plus rien. J’avais déjà pris la détermination de faire moi-même l’office de bourreau et de lui envoyer quelques grains de plomb, lorsqu’un mouvement des quadrupèdes m’arrêta et me fit reprendre mon rôle d’observateur pacifique. Je n’ai pas besoin de vous dire que mon étonnement fut à son comble lorsque je vis un de ces animaux saisir l’arbuste entre ses défenses et le secouer de toute sa force, comme pour faire tomber la couleuvre. Ses efforts furent inutiles, car le serpent s'était enroulé aux branches , et il eût été plus facile de détacher l’écorce que de dérouler le reptile.
a Vous savez tous que le paw-paw est un petit arbre , de l’espèce du pommier sauvage que l’on rencontre dans toutes les forêts touffues de l’Amérique, et dont le bois est fort tendre et très-fragile. Le cochon semblait connaître cette particularité : il changea tout à coup de tactique , et se mit à broyer le tronc du paw-paw entre ses dents redoutables. Ses camarades vinrent à son aide, et au bout de quelques minutes l’arbre tomba. Dès que les branches touchèrent le sol, les cochons s’élancèrent tous sur le serpent, qui fut tué et dévoré en moins de temps que je n’en mets à vous faire ce récit. »
A la suite de cette histoire singulière, notre conversation revint sur l’individu qui nous avait donné l’alerte. L’opinion générale fut que c’était un animal égaré qui avait fui quelque plantation et s’était ainsi aventuré à une distance considérable des lieux habités, car il n’y avait pas d’établissement à vingt railles de l’endroit où nous nous trouvions. Les cochons des bois sont en général de petite race , et tout porte à croire qu’ils descendent en ligne directe de ceux que les Espagnols apportèrent au Mexique lors de la conquête du pays.