CHAPITRE XIV
Assiégé par un troupeau de peccaris.
Tout en causant des cochons d’Espagne , nous en vînmes naturellement à parler des peccaris , car cet animal n’hahite que les contrées do l’Amérique autrefois peuplées par les colonies espagnoles. On con naît deux espèces distinctes de peccaris ( dycatiles ) : le peccari à collier , et le peccari à lèvres blanches. La forme du corps et les mœurs sont identiques chez les deux races, qui diffèrent seulement par la taille et par la couleur. Le peccari à lèvres blanches est beaucoup plus grand; il a le poil d’un brun foncé, presque noir, tandis que l'autre est d'un gris uniforme, à l’exception de la bande ou plutôt du collier, qui lui entoure les épaules et se prolonge sur le dos. Les marques distinctives sont, dans la première espèce, une tache d’un blanc grisâtre qui couvre la mâchoire de chaque individu, et, dans l’autre, un collier jaunâtre qui fait le tour du cou et des épaules, absolument comme le collier d’un harnais.
Ces deux espèces de sangliers américains se nourrissent uniformément de racines, de fruits, de gre-
nouilles, de crapauds, de lézards et de serpents. Ils établissent leur repaire dans des arbres creux ou dans des trous de rochers , et tous les deux vivent en société. Sur ce point cependant on remarque encore entre eux quelque différence. Le peccari à lèvres blanches se réunit en troupeaux de centaines d’individus ; on en a vu quelquefois des milliers ensemble, tandis que ceux de l’autre espèce ne montrent pas des dispositions aussi sociables ; le plus souvent on les rencontre par paires.
Le peccari à lèvres blanches ne se retrouve pas dans les latitudes septentrionales du continent américain. Les pays où il se plaît davantage sont les vastes forêts tropicales du Brésil et de la Guyane. On le rencontre aussi dans des contrées plus méridionales Il est fort commun dans le Paraguay, où il est connu sous le nom de vaquira , duquel nom, sans doute, les Américains ont fait par corruption celui de peccari. L’autre espèce se trouve également dans l’Amérique du Sud, où on lui donne le nom de vaquira de collar , ou peccari à collier.
Ni l’une ni l’autre de ces deux espèces n’est aussi nombreuse qu’elle l'était autrefois. Les chasseurs poursuivent les peccaris avec acharnement,' non pas précisément pour la valeur de leur chair ou celle de leur peau, pas même pour se livrer au plaisir de la chasse, mais afin de délivrer leurs plantations d’un animal aux habitudes destructives.
Le peccari à collier est le seul que l’on trouve dans les forêts de l’Amérique du Nord, et c’est de celui-ci que nous allons particulièrement nous occuper. On
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le rencontre vers les latitudes méridionales, à l’ouest du Mississipi. Dans le territoire du Texas, il est fort commun, et ces troupeaux parcourent tout le pays, de l’océan Pacifique au golfe de Mexique, et du nord au sud, jusqu’aux abords de la Californie. Les endroits qu’il paraît préférer sont les forêts situées sur les collines, dans lesquelles il trouve une quantité de fruits à son goût, tels que la châtaigne chinquapin , et les faînes d’arbres qui croissent en grand nombre sur le sol moitié boisé, moitié marécageux du Texas;
à défaut de rochers ou d’excavations dans les montagnes, il établit aussi son refuge dans les troncs d’arbres creux ou dans l’intérieur d’énormes arbres abattus, à moitié pourris par l'humidité.
On distingue aisément le peccari des autres habitants des forêts, soit par sa forme arrondie, toute pareille à celle du cochon, soit par son groin long et effilé. Malgré sa ressemblance avec le pourceau, il est très-actif et fort léger dans ses mouvements. L’absence totale de queue (car cet ornement est chez
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lui représenté par une protubérance très-exigüê) sert à donner à l’animal un air de légèreté tout particulier. Sa mâchoire est armée d’une paire de boutoirs qui sortent des coins de la gueule et lui donnent un aspect farouche et dangereux. Ceci, du reste, ne se voit que chez les vieux ragots. Le peccari a les oreilles courtes, presque entièrement cachées sous son poil long et hérissé, ou plutôt sous les soies qui lui couvrent tout le corps, et qui sont surtout plus longues sur le dos. Lorsque ces soies sont hérissées ou projetées en avant (ce qui arrive toutes les fois que l’animal est irrité), elles offrent l'apparence d’une crinière droite et roide, qui s’élève sur le cou et les épaules, et s’étend tout le long de l’échine.
La truie met bas deux marcassins à la fois, qui, au moment de leur naissance, sont tout au plus grands comme de petits chiens. Mais, en peu de temps, ils deviennent assez forts pour suivre leur mère dans les bois, et la famille se compose ordinairement de quatre individus. Dans l’automne, plusieurs de ces familles se réunissent et restent ensemble, et toutes les fois qu’un peccari faisant partie de la troupe est attaqué, tous les autres prennent parti contre l’agresseur, quel qu’il soit, chasseur, couguar ou lynx ; comme ils se servent avec dextérité et efficacité de leurs boutoirs, de leurs mâchelières et de leurs pieds de devant, on peut les considérer comme des ennemis très-redoutables.
On fait usage de chiens pour chasser le peccari et le forcer. Quand le chasseur arrive àl’hallali, sa bonne carabine, dont la justesse est infaillible, met bientôt
lin au combat. Lorsqu’un troupeau de peccaris est poursuivi, il se réfugie quelquefois dans une caverne ou dans une fissure de rochers. L’un d’eux s’arrête à l’entrée pour en défendre l’approche ; s’il est tué par un chasseur, un autre vient alors prendre sa place, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la bande entière ait été détruite. Si une meute attaque un peccari sans être appuyée par un habile chasseur, elle est presque inévitablement mise en déroute, et souvent plusieurs chiens sont éventrés ou décousus.
Pour terminer la soirée, le Kentuckien nous raconta, au sujet des peccaris, une aventure qui lui était arrivée pendant une excursion qu’il avait entreprise dans les nouveaux défrichements du Texas.
« J’étais, depuis quelques semaines, l’hôte d’un fermier-planteur qui habitait Trinity-Botton. Nos chasses dans les forêts qui avoisinaient son seulement avaient été heureuses. Au garde-manger de la cuisine étaient appendus des ours, des daims et des dindons ; mais nous n’avions pas encore eu la chance d’y ajouter un peccari, et cependant nous ne pouvions pas faire un pas sans voir des trous ou des fumées encore chaudes, que mon ami appelait des signes de peccari. Jamais je n’avais tué de peccaris ; je n’en avais même jamais vu. J’avais donc le plus grand désir d’ajouter les boutoirs d’un de ces sangliers à mes trophées de chasse. Mes souhaits furent accomplis plus tôt que je ne m’y attendais. Ma satisfaction dépassa même tout ce que j’avais pu rêver, car un matin, avant déjeuner, je fis rendre le dernier soupir à dix-neuf de
ces animaux. Mais je vais vous donner, par ordre, tous les détails de cette brillante affaire.
« C’était en automne, la plus belle saison de l’année dans les forêts de l’Amérique. Je dormais encore un matin, chez mon hôte, lorsque je fus éveillé par le gloussement de quelques dindons sauvages, qui, suivant toute apparence, picoraient du grain tout près de l’habitation. Bien qu’il n’y eût pas de fenêtres dans mon appartement, quelques rayons de lumière pénétrant à travers les fentes des murs de bois me démontrèrent que le soleil était levé depuis longtemps. Je me hâtai de revêtir mes habits de chasse, et, prenant ma carabine, je me glissai hors de la maison sans rien dire à personne. Je lis le tour de l’habitation, et j’aperçus les dindons en assez grand nombre, cherchant dans les sillons d’un champ de maïs les graines perdues pendant la moisson. Ils étaient trop loin et hors de portée pour mon fusil, aussi je fus obligé de m’avancer dans la jachère pour approcher de plus près.
« Je ne fus pas longtemps à découvrir que tout en mangeant ils se dirigeaient vers le bois, dans lequel, selon mes conjectures, ils chercheraient à entrer par un certain endroit. Si je pouvais y arriver avant eux, pensai-je, je serais sûr de les tirer à mon aise. Je n’avais qu’à revenir sur mes pas et à faire un détour dans le champ, en ayant soin de me tenir à couvert ; de cette façon, je me trouverais devant eux; mais, pour avoir cette chance, il me fallait arriver à temps sous les premiers arbres de la forêt. Je m’élançai en avant sans perdre une minute, et courant presque
tout le long du chemin, je parvins à l’endroit favorable.
« J’étais à peu près à un mille de la demeure de mon ami, car la jachère était vaste, et telle qu’on n’en voit guère de pareille que dans les plantations de ces contrées occidentales. Les dindons s’avançaient en face de moi, mais encore assez éloignés, car je les avais devancés. J’eus donc tout le loisir de faire choix d’un tronc d’arbre et de me percher commodément entre les branches pour les attendre. Je m’étais placé de manière à être entièrement caché par les larges feuilles de quelques arbustes touffus qui masquaient mon embuscade.
« J’étais à peine installé depuis quelques minutes, qu’un léger bruit attira mon attention. Je regardai, et vis sortir de dessous un amas d’herbes sèches le corps allongé d’un serpent. Jusqu’alors, je n’avais pu voir sa queue ; mais la forme de la tête et les marques particulières qui lui couvraient le dos, ressemblant à des chevrons d’un uniforme militaire, me convainquirent que c’était un serpent à sonnettes à bandes. Il se glissait tout doucement dans un endroit découvert, problablement avec l’intention de gagner un taillis voisin. En faisant remuer le tronc d’arbre dessus ou dessous lequel il se chauffait au soleil, je l’avais dérangé, et il s’éloignait en quête d’un autre cagnard.
« Ma première pensée fut de suivre ce hideux reptile et de le tuer, mais venant à réfléchir qu’en agissant ainsi je serais aperçu par les dindons, je résolus de rester à ma place et de laisser le crotale s’échapper.
Je le suivis des yeux tandis qu’il rampait avec lenteur (car cette espèce particulière de serpent à sonnettes n’a pas une allure très- vive), jusqu’au moment où il parvint au milieu de l’espace découvert, puis je reportai toute mon attention sur les dindons, qui étaient déjà presque à portée de mon fusil.
« Je me préparais à tirer, lorsqu'un bruit étrange, pareil au grognement d’un cochon, vint frapper mon oreille. Il provenait de l’endroit découvert, et naturellement je dirigeai mes yeux de ce côté. Un petit animal d’humeur assez curieuse sortit alors des buissons. Le groin long et effilé, l’absence totale de queue, le dos voûté et le collier jaunâtre qui encerclait ses épaules, tout contribua à me faire reconnaître un peccari.
« Tandis que je l’examinais avec attention, il fut rejoint par un autre, puis par un troisième, jusqu’à ce qu’enfin j’en eusse devant moi un nombre considérable. A la vue du premier, le serpent, évidemment saisi d’effroi, s’était aplati sur le sol et faisait tous ses efforts pour se cacher sous l’herbe. Mais le terrain était recouvert d’un gazon uni et frais tondu; aussi ne put-il y parvenir. Le peccari l’avait aperçu, et aussitôt il se leva sur son train de derrière; sa crinière se dressa, et ses soies, suivant un mouvement identique, se hérissèrent sur tout son corps. On l’aurait pris pour un porc-épic. Il se précipita aussitôt en avant et se tint à trois pieds de son ennemi.
« Le serpent, voyant qu’il lui était impossible de se cacher, se replia sur lui-même et se mit sur la défensive. Pareil à du phosphore, son œil étincelait,
le bruit de sa crécelle se faisait entendre presque sans interruption, tandis que sa tête élevée se projetait par des mouvements rapides dans la direction de l'agresseur. Ges démonstrations amenèrent sur le terrain la troupe entière des peccaris. Ils formèrent un cercle autour du reptile, et celui-ci, ne sachant plus lequel attaquer, ne cessait de lancer la tète dans toutes les directions. Les peccaris restaient toujours
là, le dos élevé, les pieds ramassés, comme autant de chats en colère, menaçant et poussant des cris aigus. Enfin l’un d’eux prit un élan soudain, et, les quatre pieds réunis, retomba sur le corps enroulé du serpent; un autre le suivit, jusqu’à ce qu’enfin je pus voir le cadavre du reptile étendu de son long et palpitant dans une convulsion d’agonie. Quelques instants après, il était sans vie, écrasé sous les pieds des peccaris. Les quadrupèdes le saisirent avec leurs dents, et, le mettant en pièces, ils le dévorèrent.
« Dès l’instant où j’avais aperçu les peccaris, je n’avais plus songé aux dindons, mon plomb était
destiné à un autre gibier. Je pouvais trouver des dindons en tous temps; quant aux peccaris, il n’était pas ordinaire d’en voir tous les jours. Je m’étendis alors à plat ventre entre les fourches de l’arbre, et levant ma carabine avec précaution, je visai le plus gros ragot du troupeau, et je fis feu. L’animal poussa un cri auquel répondirent ceux de tous ses compagnons; je le vis rouler à terre, tué ou blessé, mais je n’eus pas le temps de m’en assurer. La fumée était à peine dissipée, que j’aperçus tout le troupeau de peccaris qui, au lieu de s’enfuir, comme je m’y attendais, s’élançait vers moi au grand galop.
« En un moment, je fus entouré par tous ces animaux irrités, qui bondissaient avec fureur dans mes jambes, poussant des cris aigus et faisant craquer leurs dents. Je me hissai donc aussi haut que possible le long du tronc de l’arbre, mais cet abri même n’était pas fort sûr. Les peccaris s’élancèrent avec furie ; de la crosse de mon fusil je les frappais, je les renversais; mais ils revenaient toujours à la charge et me mordillaient les jambes. Ils firent tant d’efforts, qu’enfin il ne me resta plus un lambeau de mon pantalon.
« J’appréciai le danger de ma position, mais, loin de me laisser abattre, j’eus recours à toute mon énergie. A l’aide de mon fusil, je faisais un moulinet continuel autour de moi, mais je n’avais pas plutôt renversé un de ces furieux quadrupèdes, qu’un autre s’élançait à sa place avec plus d’acharnement que jamais. J’avais la plus grande difficulté à me défendre ; et tout en combattant avec la fureur du désespoir,
je poussais des cris énergiques, répercutés par les échos de la foret. Je sentais mes forces défaillir, je commençais à me désespérer, lorsqu'on faisant tourner mon fusil autour de ma tête, pour donner plus de force à mes coups, je heurtai quelque chose derrière moi. C’était une branche d'arbre qui surplombait à deux pieds au-dessus de moi. Une idée me vint à l’esprit : si je pouvais monter sur l’arbre! Je levai les yeux : la branche était à ma portée. Je la saisis aussitôt pour l’attirer à moi, et prenant mon temps, j’employai dans un suprême effort toute l’énergie qui me restait, je me hissai sur l’arbre. J’avais réussi à me soutenir sur la branche maîtresse ; une fois là, je m’assis, je respirai à mon aise, j’étais sauvé !
« Je restai ainsi au moins une demi-heure avant de remuer sur mon perchoir. De temps en temps, je jetais les yeux en bas; les peccaris, loin de se retirer, persévéraient dans leur attaque et couraient en tous sens autour de l’arbre, faisant des bonds désespérés et déchirant l’écorce à belles dents. De temps en temps , ils allaient faire une halte à l’endroit où gisait celui des leurs qui était mort; et cette vue semblait redoubler leur acharnement, car ils revenaient en grognant avec une fureur toujours croissante.
« Je restai ainsi sur ce perchoir incommode, tantôt portant les yeux sur les animaux enragés qui épiaient mes moindres mouvements, tantôt dirigeant mes regards vers le grand champ de maïs, avec l’espérance de découvrir quelque passant ou mon ami, que j’ap-
pellerais à mon secours en poussant des cris. Jusqu’alors je n’avais pas songé à faire usage de mon fusil, bien qu’instinctivement je ne l’eusse pas lâché; je l’avais donc avec moi sur le haut de l’arbre. Il me suffirait de tirer quelques coups ; mon ami, ou quelque autre personne, entendrait le bruit de la détonation. Je me calai de mon mieux sur la branche, et je chargeai à poudre. J’allais faire feu, lorsque je réfléchis qu’il serait tout aussi bon de diminuer le nombre des assaillants; je glissai donc une balle dans le canon; j’en visai un à la tête, je lâchai la détente, le peccari tomba.
' « Une seconde pensée m’éclaira tout à coup. Si je pouvais faire subir au troupeau entier le même sort qu’à ce second peccari? Sa mort n’avait nullement effrayé les autres, au contraire, ils s’étaient resserrés autour de l’arbre , élevant leur groin, poussant des cris de plus en plus aigus, et me présentant ainsi une chance favorable pour les atteindre. Je rechargeai et je tirai. Ce fut encore un ennemi de moins. L’espérance me vint au cœur. Je comptai mes balles, j’examinai ma poudrière : j’avais une vingtaine de balles et de la poudre en abondance. Je fis le dénombrement des peccaris : seize se trouvaient encore debout, et trois seulement étaient morts. Je rechargeai et fis feu, recommençant chaque fois avec une nouvelle ardeur. Je visais avec tant de soin, qu’en fin de compte je ne perdis qu’un coup de fusil.
« Quand j’eus achevé ma chasse, je descendis de mon perchoir et me trouvai au milieu d’un monceau de cadavres. On aurait dit un vaste abattoir. Dix-neuf
de ces animaux gisaient autour de l'arbre, et la terre était inondée de leur sang.
« En cet instant, la voix de mon ami parvint à mes oreilles. Je le vis debout, immobile, les bras en l’air, comme frappé d’étonnement.
« Ce haut fait de chasse fut bientôt connu dans toute la colonie, et dès lors je fus regardé comme le plus grand chasseur de Trinity-Botton. «