CHAPITRE XY
Une chasse aux canards.
Le lendemain, nous aperçûmes pendant notre marche des vols de pigeons sauvages au milieu desquels nous fîmes des trouées. Ces oiseaux, fraîchement tués, renouvelèrent nos provisions à notre grande joie, car nous commencions à nous lasser de notre lard salé. Un pâté de la façon de Lanty, bien cuit à point, ne pouvait que nous être fort agréable. Nous avions surpris, dans la journée, un vol de charmants petits canards d’été ( anas sj)o?isa) 1 et nous en avions tué quelques-uns Ce nouvel incident de chasse amena la conversation sur les canards, et principalement sur l’espèce célèbre connue sous le nom de canvas-
back ( anas vallisneria ) , autrement dit le canard-
cheval.
Au nombre des deux douzaines d’espèces de canards sauvages de l’Amérique, nulle n’a une plus grande réputation parmi les chasseurs et les gourmands que celle qu’on connaît vulgairement sous le nom de canvasback. Sa chair délicate et savoureuse est universellement appréciée, et les amateurs de bonne chère la mettent au-dessus de celle de toutes les autres créatures ailées, à l’exception peut-être de l’ortolan et du faisan des prairies. Ces deux derniers oiseaux jouissent d’une réputation presque égale à celle de leurs congénères aquatiques. Le faisan des prairies est le morceau de choix des gourmets de l’Ouest, tandis que le canvas-back ne se trouve que dans les grandes cités du nord des États-Unis. L’ortolan, originaire des Indes occidentales, paraît sur les mêmes marchés que le canvas-back.
Le canvas-back n’est pas de grande taille; son poids dépasse rarement trois livres. Il ressemble pour la couleur au canard pochard d’Europe. Il a la tête couleur marron foncé et la gorge noire, tandis que le dos et le dessus des ailes présentent une surface d’un gris bleuâtre, rayée et tachetée de manière à ressembler, très-imparfaitement cependant, à un tissu de toile; et c’est de là que lui vient sa dénomination populaire de canvas-back : dos de toile à matelas.
Comme la plupart des oiseaux aquatiques d’Amérique, le canvas-back est un oiseau de passage. Vers le printemps, il gagne les pays froids qui avoisinent la baie d’Hudson, et ne revient dans les climats plus
chauds qu’au milieu du mois d’octobre. On le rencontre alors par vols nombreux sur le rivage de l’océan Atlantique. Il ne fréquente pas les lacs d’eau douce des États-Unis, et on ne le trouve que dans deux ou- trois endroits bien connus, dont le principal est la vaste baie de Ghesapeake. Près de l’embouchure des rivières qui se jettent dans cette baie, on rencontre des flaques considérables d’eau stagnante, favorables à la production d’une certaine plante du genre vallisneria , graminée oléagineuse qui s’élève de
plusieurs pieds au-dessus de l'eau, couverte de feuilles d’un vert foncé, et dont la racine est blanche et tendre. C’est de cette racine, qui, par sa forme et sa saveur, a fait donner à la plante le nom de céleri sauvage, que le canvas-back compose uniquement sa nourriture; aussi ne le trouve-t-on que dans les régions qui produisent cette plante. Lorsqu’il veut saisir la racine, il plonge et la rapporte dans son bec, dédaignant la tige et les feuilles, qui demeurent ainsi flottantes sur l’eau pour servir aux repas d’une autre
espèce de canards, le pochard, ou bien qui forment de vastes bancs d’berbages bercés au gré des vents jusqu’à ce qu’ils aillent échouer sur les rives voisines.
Les moyens employés pour obtenir de bons résultats à la chasse des canards sont variés à l’infini. Chiens dressés à cet effet, embarcations, fusils-canardières qui ressemblent à des machines de guerre, déguisements de toute espèce, les chasseurs ne négligent rien, car les canards-chevaux sont fort difficiles à approcher, et ce n’est qu’à force d’inventions et de ruses qu’on parvient à les tirer. Ils plongent à merveille, et, s’ils ne sont que blessés, ils réussissent presque toujours à échapper au chasseur. Cependant la peur, qui leur est naturelle, cède souvent à la curiosité. Un chien amené sur le rivage, près de l’endroit où se tiennent les canards, et dressé à courir de long en large, les attire presque toujours à portée du fusil. Si le chien par lui-même n’y peut réussir, un chiffon rouge dont on lui enveloppe le corps ou qu’on lui met tout bonnement à la queue, produit l’effet désiré. Il y a pourtant certains moments où les canards ont été tellement harcelés, que toutes ces ruses sont employées en pure perte.
J’avais été le héros d’une aventure assez extraordinaire à la chasse aux canards sur la baie de Chesapeake, et je la racontai à mes compagnons, qui firent cercle autour de moi afin de mieux écouter.
« J’étais allé, leur dis-je, passer quelques jours chez un ami, un planteur qui demeurait près de l’embouchure d’une petite rivière dont les eaux se jetaient dans la baie de Chesapeake. Mon désir le plus grand
était d’avoir le plaisir de faire la chasse à ces canardschevaux renommés, car si leur chair délicate m’était connue, en revanche, je n’en avais jamais tué un seul.
« L’habitation de mon ami était située sur le bord de la rivière, à quelque distance du ressac de la mer. Comme le céleri sauvage ne croît que dans les eaux stagnantes, et ne se trouve ni dans l’eau de mer ni dans l’eau douce de la rivière, il me fallait descendre le courant un mille à peu près avant d’arriver à l’endroit où je devais trouver les canards. Je m’embarquai donc sur un petit canot, sans autre compagnie que celle d’un chien assez malingre qu’on m’avait prêté en le vantant comme le meilleur chien de la contrée pour la chasse au badinage.
« Poussé par le courant et secondé par les rames, je parvins bientôt en vue de la baie au milieu des plants de céleri sauvage, et au même instant des vols d’oiseaux aquatiques de plusieurs espèces, parmi lesquels je distinguai des pochards, des canvas-backs et des macreuses d’Amérique s’offrirent à ma vue. J’abordai sur un terrain convenable, non loin de l’embouchure de la rivière, et, amarrant mon esquif à quelques plantes marines, je. me mis à chercher un endroit couvert, afin de m’y cacher. Quelques buissons croissaient près de là : j’allai m’installer derrière cet abri, et je lâchai le chien dressé au badinage. Le maudit épagneul ne paraissait faire aucune attention ni à ma voix ni à mes gestes. Tout à coup je crus voir dans ses yeux une expression d’effroi, que j’attribuai au peu d’habitude qu’il avait de me voir :
j’espérai pourtant que, lorsque nous aurions fait plus ample connaissance, il changerait de manière d’agir. J’étais dans l’erreur : j’eus beau faire , il me -fut impossible de l’attirer près de l’eau; il se refusa obstinément à courir de long en large sur le rivage, ainsi que me l’avait annoncé mon ami. Bien au contraire, il alla se coucher sous les buissons, près de l’endroit où je m’étais établi, et ne voulut plus en bouger. Deux ou trois fois je le tirai de force pour le faire aller à l’eau, mais toujours il m’échappa pour retourner s’abriter à l’ombre.
« J’étais d’autant plus irrité de cette obstination, qu’une bande de plusieurs milliers de canvas-backs était posée sur l’eau à moins d’un demi-mille du bord. Tous mes efforts pour vaincre l’entêtement de l’épagneul étant inutiles, je retournai à mon canot sans même songer à siffler le chien pour qu’il me suivît; mais le maudit animal trottait sur mes talons, et en arrivant au bateau il sauta le premier, sans m’en demander la permission. Ma colère contre lui était si violente, que j’étais prêt à le chasser; la réflexion suffit pour apaiser mon courroux, et je restai quelque temps debout au milieu de l’embarcation, combinant mes plans d’attaque.
« Je regardais au loin les vols des canvas-backs, et ce spectacle était bien attrayant pour un chasseur. Ils étaient posés sur l’eau, légers comme des morceaux de liège, et serrés comme on aime à voir des canards quand on est bon tireur. Us nageaient sous le vent, au milieu d’une prairie de vallisnerias. Un coup de fusil bien dirigé devait en abattre au moins
'une vingtaine. Pour les approcher plus sûrement, j’eus l’idée de couvrir les bandes de mon canot de ■branches d’arbres et de tiges de bruyères, de manière qu’il fût confondu avec les tiges vertes de la plante aquatique, et alors je ramai tout doucement jusqu’au moment où j’arrivai sous le vent des canards, à la distance d’un demi-mille du vol. Les avirons m’étant désormais inutiles, je les retirai afin de laisser mon esquif glisser doucement par une brise légère. J’avais pris la précaution de me placer de manière à être complètement caché, tandis qu’à travers les branches je pouvais tout voir, de quelque côté qu'il me plût de jeter les yeux.
« Je restai près d’une heure à traverser le pré marécageux de vallisnerias ; deux ou trois fois ma barque, s’arrêtant tout net, était restée assez longtemps immobile, mais bientôt, grâce à une bouffée de vent, qui soudain ridait la surface de l’eau, elle s’était dégagée, et le bruit des branches de céleri frôlant les parois de l’esquif m’annonçait que nous avancions. Je vis enfin, à ma grande satisfaction, que j’approchais de l’endroit où la vallisneria cessait de couvrir les eaux, et j’aperçus en même temps la bande de canards se dirigeant au-devant de moi. Un grand nombre de ces oiseaux., tout en mangeant et en plongeant, s’avançaient du côté de l’embarcation.
« J’observais les canvas-backs avec le plus grand intérêt, et je remarquai qu’ils étaient accompagnés d’une autre espèce de canards entièrement différents par la couleur. C’était la sarcelle d’Amérique. Rien n’était plus curieux que d’observer les escarmouches
auxquelles se livraient presque continuellement ces deux oiseaux. Le canard-cheval n’est qu’un pauvre plongeur, tandis que la sarcelle est le meilleur nageur du monde ; aussi a-t-elle recours à la ruse pour se procurer les racines de céleri sauvage dont elle est aussi friande que son congénère. Lorsque le canvasback plonge, il demeure nécessairement quelque temps sous l’eau. Il lui faut saisir la plante et l’arracher par la racine. Dès qu’il revient à la surface tenant le céleri dans son bec, il est à moitié aveuglé. La sarcelle a épié ses mouvements ; elle l’a vu prendre son élan et disparaître; elle calcule, à quelques millimètres près, l’endroit où il doit reparaître, et l’attend en repos. Au moment même où le canard-cheval sort de l’eau, et avant qu’il ait pu se secouer les yeux et recouvrer ses sens, le hardi voleur se jette sur lui, saisit la racine dans son bec solide, et s’enfuit en ramant de toute la force de ses pieds palmés. Le canvas-back, quelque chagrin qu’il ait de se voir dépouiller d’une manière aussi impudente, n’ignore pas d’ailleurs que toute poursuite est inutile : il se résigne alors, et, reprenant haleine, il plonge de nouveau pour s’emparer d’une autre racine de céleri.
« Enfin j'eus la chance de parvenir à portée d’une masse compacte de canards. Je n’avais plus qu’à glisser tout doucement le canon de mon fusil à travers le feuillage, à armer les deux coups, à bien viser et à faire feu. Mon intention était de suivre le plan ordinaire, c’est-à-dire de tirer le premier coup sur les canards posés et de garder l’autre pour l’instant où ils prendraient leur volée. Un moment suffit pour
exécuter ce que j’avais projeté, je tirai, et j’eus le plaisir ineffable de voir une vingtaine de canards se débattre sur l’eau dans les convulsions de l’agonie. Le reste du vol s’éleva dans les airs avec un bruit d’ailes qui ressemblait à celui du tonnerre.
« Je vous ai raconté que j'avais tué une vingtaine de canvas-backs : telle était du moins ma supposition à vue d’œil ; mais quel était le nombre exact, je ne l’ai jamais su, car jamais un seul de ces oiseaux ne fut touché par mes mains. Mes pensées, qui étaient toutes du côté de la chasse, changèrent bientôt de nature ; un incident se présenta qui fit qu’en un instant canards-chevaux, macreuses et pochards,
me sortirent aussi complètement de la tête que si je n’y avais jamais pensé.
« Pendant que j’allais à la dérive, louvoyant au milieu des herbes, mon attention avait été plusieurs fois éveillée par la conduite bizarre du chien qui m’accompagnait. Il s’était couché au fond du bateau, du côté de l’avant, à moitié caché sous la feuillée ; puis, de temps en temps, il se dressait tout à coup sur ses pattes, jetait autour de lui des regards effrayés, poussait un gémissement lugubre et reprenait enfin sa première attitude. Je remarquai en outre que parfois son corps frémissait d’un tremblement convulsif, et que ses mâchoires claquaient l’une contre l’autre, comme si elles allaient se briser. Ces singularités chez un animal m’avaient causé de l’étonnement, rien déplus. J’étais trop occupé à épier les mouvements du gibier pour me livrer à aucune conjecture sur ce sujet ; et, à tout prendre, autant qu’il m’en souvient, j’attribuai à la peur cette agitation insolite de l’animal.
« Ce raisonnement suffit pour assoupir mes pensées jusqu’au moment où, après avoir tiré mon second coup de fusil, mon attention fut forcément dirigée sur le chien ; bien plus, je confesse qu’elle se concentra si bien sur lui, qu’en moins d’une seconde je ne pensai plus à autre chose. Il était là debout, à trois pieds de distance, hurlant de la façon la plus horrible, les yeux fixés sur moi avec une expression farouche que je ne chercherai pas à décrire ; la langue lui sortait de la gueule ; ses lèvres étaient humectées de bave; vous avez deviné, mes amis, le chien était
hydrophobe ! Sa rage était pour moi chose aussi certaine que sa présence dans mon embarcation. J’avais déjà bien souvent vu des chiens enragés, je connaissais donc tous les symptômes de la rage : c’était bien l’hydrophobie et de la plus dangereuse espèce ; il n’y avait pas à s’y méprendre.
« Une sensation' soudaine de terreur s’empara de moi. Le mot terreur ne rend pas suffisamment l’effet produit par la vue de l’animal : ce que j’éprouvais, c’était plutôt de l’horreur, et cette expression est encore impuissante pour faire comprendre ce que je ressentis en ce moment. Je me voyais placé dans une position des plus critiques, sans entrevoir le moyen d’en sortir. La mort, une mort cruelle et horrible, était sous mes yeux, devant moi !
« Par un mouvement instinctif, j’avais pris une attitude de défense ; ma première pensée avait été de saisir mon fusil et de l’armer. La confusion de mes idées, occasionnée par l’effroi, m’avait fait oublier que les deux canons étaient vides. J’allais recharger, lorsqu’un mouvement du chien, fait de mon côté, me démontra que ce serait une expérience dangereuse à tenter. Une autre pensée, ou plutôt un instinct naturel, m’engagea à saisir mon arme par le canon, afin de pouvoir, en cas de besoin, me défendre avec la crosse. C’est ce que je fis aussitôt, et je me tins prêt à frapper comme avec une massue.
« J’avais fait un mouvement de retraite, et j’étais acculé à l’arrière de l’esquif, frêle embarcation, à fond plat et sans quille, qu’une secousse pouvait facilement faire chavirer. Je ne savais quel parti prendre, car je
craignais que le moindre mouvement de ma part n’attirât l’animal sur moi et ne fût pour lui le signal de l’attaque. Je songeai bien à me jeter à l’eau sans savoir précisément si j’aurais pied, non pas que l’eau fut profonde, il y en avait à peine un mètre et demi, mais le fond me paraissait être composé de vase molle ; et je pouvais m’enfoncer d’une manière dangereuse. Essayerais-je de gagner le rivage à la nage? Je jetai dans cette direction un regard oblique , il y avait bien un demi-mille de distance. Embarrassé comme je l’étais par mes habits d’hiver, je ne pourrais atteindre le bord. Chercher à me déshabiller, c’eût été inviter le chien à sauter sur moi, et en supposant que j’y parvinsse, le chien ne pouvait-il pas me suivre et m’attaquer dans l’eau?
« Cet animal restait immobile, les yeux hagards et fixés sur moi, sans y mettre toutefois autant de persistance qu’auparavant. Plusieurs fois, je crus le voir prêt à s’élancer de mon côté, et, tout en évitant de faire le moindre mouvement, je serrais mon fusil avec plus de force. Pour comble de malheur, je m’aperçus que le courant m’emportait en pleine mer. Le vent soufflait de la terre, et les branches qui couvraient ma barque faisant l’office de la voile, je glissais sur l’eau avec une rapidité effrayante.
« Déjà j’avais franchi la banquise d’herbes et je naviguais en plein océan, lorsque, à mon grand effroi, je découvris des brisants à un mille devant moi, sur lesquels les vagues se brisaient en écume et rejaillissaient en poussière.
« Il me suffit de jeter un regard de côté, à la dé-
robée, pour être convaincu du nouveau danger que je courais : si je ne parvenais à arrêter l’esquif, je serais jeté sur le banc avant que dix minutes fussent écoulées.' Je me trouvais dans une terrible alternative ; il me fallait ou forcer le chien à quitter la position qu’il occupait au-dessus des avirons, ou m’attendre à être précipité sur les brisants. Cette dernière alternative, c’était une mort certaine et inévitable ; l’autre offrait quelque chance de réussite; et, la nécessité me rendant quelque peu de mon énergie, je me décidai pour l’attaque.
« Je ne sais si le chien découvrit ma pensée dans un de mes regards, ou s’il s’aperçut que je serrais mon fusil avec plus de force : toujours est-il qu’il montra quelques symptômes de peur, et qu’aussitôt, quittant la position qu’il avait prise sur le banc, il recula jusqu’à l’extrémité du canot. Là, ne pouvant plus s’éloigner, il s’accroupit comme auparavant.
« Ma première impulsion fut de m’emparer des rames, car déjà le bruit des brisants mugissait à mes oreilles; mais au même instant je pensai plus sagement qu’il valait mieux recharger mon fusil. C’était un essai difficile, mais j’y mis toute la prudence possible. Je ne quittai pas des yeux le dangereux animal, et, prenant à tâtons de la poudre, des bourres et du plomb, je réussis enfin à charger un canon de mon fusil et à placer la capsule sur la cheminée.
« J’avais dès lors un moyen de défense, et je procédai avec plus de confiance pour charger le second coup en y mettant plus de soin que pour le premier. Le chien avait toujours le regard fixé et braqué sur
moi. En même temps, j’approchais des brisants; le bruit du ressac m’annonçait leur périlleux voisinage; encore quelques instants, et le frêle esquif allait bondir comme une coquille de noix au milieu des vagues et se briser en mille épaves. Les moments étaient précieux : chaque minute avait une valeur, et cependant il me fallait agir avec précaution. Je n’osais pas épauler mon fusil, je craignais de mettre en joue; un seul de ces mouvements pouvait exciter la rage de cette maudite bête. Je tins donc mon fusil à la hauteur de ma cuisse, en dirigeant le canon machinalement. Enfin, me sentant à peu près dans la direction, je lâchai la détente.
« Le bruit des lames était si fort que c’est à peine si j’entendis la détonation; mais je vis le chien se rouler sur lui-même, se débattant avec effort. J’aperçus un jet de sang le long de ses côtes; la charge de plomb était entrée par là dans le corps, et le coup avait fait balle. Cette seule blessure eût sans doute suffi; mais, pour plus de sûreté, j’épaulai mon arme et lui envoyai dans les flancs mon second coup, mieux visé que le premier. Aussitôt tout mouvement cessa, le chien resta mort au fond du biteau.
« Aussitôt je jetai de côté mon fusil pour m’emparer des avirons. Il était temps 1 L’esquif, ballotté comme une plume, bondissait déjà au milieu des vagues écumantes. Heureusement, et grâce à la Providence, quelques coups de rames suffirent pour me retirer de ce mauvais pas. Je me bâtai de m’éloigner des brisants, et je me dirigeai en droite ligne vers le rivage.
œ Vous comprendrez aisément que j’avais oublié mes canards. Le courant les avait sans doute emportés je ne sais où, et je tenais peu à le savoir. Je n’avais qu’une idée, c’était de quitter ces parages aussi vite que possible, bien déterminé à ne plus aller à la chasse aux canards en compagnie d’un chien inconnu. »