‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 16 sur 37 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Chasse à la vigogne.

Pendant notre marche du jour suivant, nous eûmes le désagrément de casser le timon de notre véhicule, et cela nous fit perdre environ cinq heures. Il y avait près de l’endroit où cet accident nous arriva un grand bois de noyers sauvages, et Jack, assisté par Redwood, Ike et Lanty, parvint bientôt à tailler un autre timon, qui était bien plus solide que le premier. Nous ne pûmes voyager, ce jour-là, que de midi à la tombée de la nuit; aussi, lorsque nous nous arrêtâmes pour dresser notre camp, c’est à peine si nous avions franchi dix milles. Chose extraordinaire, il n’avait paru sur notre route ni le plus petit animal, ni l’oiseau le plus infime qui pût servir de texte à notre conversait

tion du soir. Les sujets de causerie ne manquaient pourtant pas, et notre camarade l’Anglais se mit en avant pour nous régaler d’une chasse à la vigogne et nous conter les détails d’un séjour d'une semaine qu’il avait fait sur les plateaux élevés des montagnes des Andes, au centre du Pérou.

Thompson commença en ces termes :

« Lorsque Pizarre et les Espagnols qui l’accompagnaient furent parvenus au sommet des Andes du Pérou, ils éprouvèrent un étonnement sans pareil en voyant devant eux des quadrupèdes ignorés, des moutons-chameaux, comme on les nommait à cause de leur ressemblance avec ces deux animaux. Il y avait là des lamas domestiques qui portent des bagages, et des alpagas, plus petits que leurs congénères, parqués comme le sont les brebis et bien soignés à cause de leur riche toison. Mais ils remarquaient, en outre, à l’état sauvage, deux autres espèces d’animaux de la môme famille, qui ne se plaisaient qu’au milieu des gorges des vallées inhabitées de cette chaîne de montagnes. C’était la vigogne et le guanaque.

« Le guanaque est peut-être celui de ces quatre animaux qui est le moins apprécié, car sa toison n'a pas précisément de valeur, et sa chair n’est pas trèsbonne à manger. Bien au contraire, la vigogne porte une toison très-recherchée, et qui, dans les villes des Andes, se vend cinq fois plus cher que la laine d’alpaga. Les ponchos que l’on fabrique au moyen de cette toison s’achètent à des prix fabuleux : de vingt à quarante guinées. Dans les Cordillères, les riches

propriétaires se couvrent les épaules avec ces manteaux de forme bizarre, dont la qualité est telle, que, pour la plupart du temps, la pluie ne pénètre pas au travers. Eu égard au commerce considérable de cette laine, dont la linesse est sans pareille, l’animal, comme on le pense bien, est traqué par des chasseurs sans nombre, pour qui un heureux résultat devient une source intarissable de profits. Dans plusieurs régions des Andes, il y a des chasseurs de vigognes qui n’ont d’autre occupation que celle de poursuivre ces animaux.

k La chasse aux vigognes n’est point chose facile, et celui qui veut s'y livrer doit se résigner à s’aven-

turer dans les parties les plus froides des Andes, loin de toute civilisation, privé de tout le confort de la vie. H lui faut tantôt camper en plein air, tantôt se

coucher au fond d’une grotte ou à l’abri d’une hutte grossière qu’il est obligé de construire lui-même. Le climat, aux intempéries duquel il est forcé de se soumettre, est aussi glacial que celui de la Laponie , et il ne trouve nulle part la moindre brindille de bois pour allumer un peu de feu. Il est en outre exposé aux périls d’un chemin bordé de précipices, aux dangers d’un pont de lianes suspendu sur un abîme, aux 'obstacles d’une passe glissante, aux tourbillons d’un torrent impétueux qu’un orage d’une heure amène inopinément au milieu du sentier, le seul praticable, qu’il est obligé de suivre.

« Lors de mon voyage au Pérou, j’avais mis dans mes projets de me donner le plaisir d’une chasse à la vigogne. Je voulus en avoir le cœur net, et pour cela je quittai un matin une des villes des sierras basses (basses terres) pour m’aventurer sur les hauteurs des Andes, dans les parages connus sous le nom de Puna, et qualifiés quelquefois de l’épithète dcspoblado , qui veut dire pays inhabité, en bon espagnol.

« Je parvins enfin au sommet des Cordillères, à l’entrée d’une plaine à laquelle aboutissait une passe hérissée d’obstacles, le long d’une ravine profonde. Ce lieu était situé à douze ou quatorze mille pieds audessus du niveau de la mer, et moi , qui le matin avais quitté les vallées fertiles où croissent les orangers et les palmiers, je me trouvai parvenu dans une région glaciale et stérile. De tous côtés des montagnes pelées se dressaient devant moi, les unes arides et formées d’une pierre noire , maintes fois saupoudrées de neige , et les autres offrant à la vue cette

teinte bleuâtre propre aux rochers sur lesquels l’avalanche s’est fondue , ne pouvant pas y séjourner. La plaine qui était devant moi paraissait se prolonger à plusieurs milles d’une manière circulaire. C’était une

surface plate, accidentée çà et là par des rochers semblables à une vague prolongée au milieu d'une mer unie. Qu’on se figure un terrain nivelé, et rayé de distance en distance par une boursouflure volcanique large de plusieurs mètres.

« Ces tables (c’est ainsi qu’on les nomme) sont trop froides pour être cultivées. Il n’y peut pousser que de l’orge et certaines racines originaires des régions arctiques. Le sol est couvert d’une herbe, le ycha, , qui sert de nourriture aux lamas. C’est donc comme lieu de pacage que ces tables sont fréquentées parles Péruviens. Rien n’est plus curieux que de voir ces troupeaux à moitié sauvages d’alpagas et de lamas femelles entourés de leurs petits, obéissant à un berger dont l’aspect est plus bizarre encore que celui des quadrupèdes qui l’environnent. Ces hardes d’animaux peuvent seules animer le paysage abrupt de ce pays perdu. Dans les airs planent le vautour géant et le condor, qui viennent s’abattre sur un pic escarpé. Çà et là, sous une roche qui l’abrite contre la furie des vents, s’élèvè la hutte pétrie de boue du vaquero, le berger de ces troupeaux d’une espèce nouvelle, qui ne marche jamais sans être accompagné par plusieurs mâtins d’un naturel intraitable.

« C’est sur cette terre inculte que se plaisent particulièrement les vigognes : c’est là aussi que l’on rencontre sur sa route le chasseur qui leur fait une

guerre à outrance. J’avais été recommandé à l’un de ces Nemrods péruviens , et après avoir passé la nuit dans une cabane de berger, je partis de grand matin pour trouver mon homme , à dix milles plus loin, dans le cœur des montagnes.

« J’arrivai d’assez bonne heure à la cabane qu’il s’était construite, et, magré la hâte que j’avais mise dans ma course , je ne trouvai pas le chasseur chez lui; je l’attendis, et le vis bientôt revenir, portant dans chaque main une brassée de petits quadrupèdes morts. C’étaient des chinchillas et des viscachas, qu’il avait pris au piège la nuit précédente. 11 était entouré d’une demi-douzaine de chiens-renards, et je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que ces horribles cerbères à une seule tète avaient contre moi des dispositions fort hostiles. A peine m’eurent-ils éventé, qu’ils aboyèrent avec rage et s’élancèrent en grondant au poitrail de mon cheval. Deux autres poussèrent l’audace jusqu’à me sauter dessus : ils auraient indubitablement atteint mes mollets si je n’eusse eu la précaution de replier mes jambes à la hauteur de ma selle et de les maintenir pendant quelque temps dans cette position. Après bien des pourparlers entremêlés de coups de houssine et de bâton, mon hôte * le chasseur parvint à faire comprendre à sa meute que je n’étais pas venu là pour me faire dévorer. Je descendis alors de cheval, et j’entrai ou plutôt je me glissai dans l’intérieur de la hutte.

« Le propriétaire de cette cabane était un Indien pur sang , issu de l’une de ces tribus des montagnes que la domination espagnole ne put jamais atteindre.

LES VEILLEES DE CIIÂSSE.

Il me reçut avec aménité, et m’engagea à partager son déjeuner qu’il fit cuire lui-même en sa qualité de célibataire , et qui se composait de maïs grillé et de millet bouilli ( macas ) placés sur un plat d’étain, autour d’un chinchilla rôti. Heureusement pour moi, j’avais emporté une gourde pleine jusqu’au goulot d’eau-de-vie de Catalogne, et, grâce à une fontaine d’eau fraîche qui coulait à quelques pas, je pus faire descendre au fond de mon estomac ce déjeuner assez peu sybari tique. J’avais aussi avec moi du tabac bien sec et du papier à cigarettes, au moyen duquel je pus fumer à mon aise, tandis que mon Indien se prépara une cliique de coca , sorte de thé péruvien très-usité, et employé de cette manière par les habitants. Le chasseur de vigognes portait toujours avec lui un sachet rempli de feuilles de coca sèches à point ; à son cou était pendue une gourde contenant de la chaux calcinée provenant des cendres de l’arbre appelé molle 1 .

« Nos préparatifs une fois terminés, nous partîmes pour la chasse. Nous devions, afin de réussir, observer le plus profond silence : aussi nos chevaux furent solidement attachés à des pieux près de la hutte ; l’Indïen attacha les chiens, à l’exception d’un seul, un féal et docile limier, et nous pressâmes le pas, dans la direction du nord. A l’extrémité de la plaine, nous entrâmes dans une gorge de la chaîne de montagnes qui nous conduisit au-dessus d’un ravin rocailleux, au fond duquel bouillonnait un torrent. L’eau, d’in-

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