‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 17 sur 37 · Arbre vénéneux du Pérou · texte numérisé non relu

Arbre vénéneux du Pérou

tervalles à intervalles, franchissait un obstacle et retombait écumante en forme de cascade. L’arête sur laquelle nous avancions était souvent très-étroite, et nos pieds avaient toutes les peines du monde à ne pas glisser sur une couche épaisse de neige qui recouvrait le rocher. Nous avions l’intention de parvenir, si faire se pouvait, sur un plateau plus élevé, où, suivant l’opinion de mon guide, une harde de vigognes paissait tranquillement au milieu d’une prairie isolée.

« Au-dessus de ma tête, pendant que nous montions, un bruit se fit entendre, et machinalement je levai les yeux. J’examinai attentivement quelle était la cause de cette alerte, et je distinguai à trente mètres de nous, sur le rocher opposé, une demi-douzaine d'animaux de forte taille, d’une couleur brune très-foncée qu’au premier aspect je pris pour des cerfs. Peu d’instants me suffirent pour me convaincre de mon erreur. Ce n’étaient point des cerfs : mais des animaux aux pieds légers comme eux. Ils sautaient de roche en roche, et s’aventuraient le long des passes étroites des falaises, ainsi que le fait un chamois au-dessus des précipices alpestres.

« — Gela doit être des vigognes, dis-je à mon compagnon.

« — Non, répondit-il, ce sont des guanaques, et pas autre chose. »

« J’exprimai mon désir d’essayer mon adresse sur l’un d’eux.

« — N’en faites rien, ajouta le chasseur, qui devina mon intention; la commotion de votre arme à

feu effrayerait les vigognes, si, comme je le pense, elles sont dans la plaine qui se trouve très-près d’ici. Je sais où retrouver ces guanaques, dans un défilé du voisinage; nous leur ferons visite à notre retour. »

« Je retins donc mon index, prêt à toucher la détente de mon fusil, quoique les guanaques fussent à portée, mais je ne voulais point empêcher mon Indien de faire une chasse profitable à ses intérêts, celle des vigognes, et nous continuâmes notre route. Je suivis des yeux les guanaques, qui disparurent enfin dans une gorge obscure entre deux mamelons des Andes.

« — Nous les retrouverons là-bas, murmura mon camarade à mon oreille, car c’est là leur remise habituelle. »

« Ce sont de magnifiques bêtes que ces guanaques, c'est là un noble gibier, comme l’est le cerf lui- • même. Il existe pourtant entre eux et les vigognes une grande différence, car, tandis qu’on ne les trouve ensemble qu’au nombre de six à dix, douze tout au plus, les vigognes, au contraire, se réunissent souvent en troupeaux de quarante à cinquante. Les deux espèces ont aussi dans leurs mœurs des habitudes tout à fait opposées. Les guanaques se plaisent au - milieu des roches escarpées; ils ne se sentent les coudées franches que lorsqu’ils peuvent sauter d’abîme en abîme, d’arêtes impraticables sur des pics inaccessibles à l’homme. Mais, bien au contraire, si on les lance sur une plaine sans obstacle, couverte d’herbages divers , ils sont ahuris et ne savent pas courir; leurs sabots ne semblent pas être faits pour

un autre sol que celui des montagnes. D’un autre côté, les vigognes ne se défendent bien contre l'attaque de l’homme que sur un terrain horizontal; là, elles fuient avec la rapidité des cerfs devant les chasseurs et les chiens.

« Nous nous hâtâmes de franchir encore quelques

arêtes dangereuses taillées sur le flanc d’un rocher, et nous arrivâmes à l'entrée d’une plaine où, selon l’espoir de mon guide , nous devions rencontrer les vigognes. Notre attente ne fut point déçue. Devant nous, à deux cents mètres, paissait tranquillement

une harde de ces quadrupèdes. C’était beau à voir, et leur aspect majestueux me rappelait celui des magnifiques dix cors de nos forêts d’Europe. Il est certain que, de tous ces animaux, à l’exception de l’antilope, celui qui se rapproche le plus du cerf est sans contredit la vigogne. Le lama, l’alpaga et le guanaque sont loin d’avoir des proportions pareilles. La forme de la vigogne est svelte, son allure légère et rapide, et ce qui ajoute encore plus à cette ressemblance avec le cerf, c’est la longueur du cou et la conformation de la tête. La couleur de cet animal est aussi toute particulière à l’espèce, et, pour ceux qui habitent le pays, rien n’est plus facile que de distinguer au milieu du paysage la robe soyeuse d’une vigogne d’un rouge orangé, qui se découpe au loin sur l’horizon quel qu’il soit, formé de rochers ou bien de verdure. Cette couleur est si admirable, que, dans le Pérou, la color de vicuna est une qualification spéciale.

« Mon guide chasseur avait donc déclaré que les animaux que nous avions devant nous étaient des vigognes : il y en avait environ une vingtaine, qui toutes, à l’exception d’une seule, broutaient tranquillement les herbages de la plaine. L’animal qui s’abstenait de prendre sa nourriture marchait en avant, à quelque distance des autres, et paraissait faire l'office de sentinelle. C’est qu’en effet il faisait sa faction afin de remplir ses devoirs de chef de la harde, de mari et de père des vigognes qui l’entouraient. Nous avions devant nous le patriarche du troupeau, et les autres animaux, suivant le dire de

mon compagnon , n’étaient que des faons ou des biches.

« — Plût à Dieu, sehor cavalier, me dit le chasseur, qui ne perdait pas de vue le troupeau de vigognes, que j'eusse la chance d’abattre le vieux mâle : je viendrais facilement à bout du reste, et je les tuerais toutes les unes après les autres.

« — Comment cela? lui demandai-je.

« — Oh! continua-t-il, c’est que.... Ah!.... voici justement ce que je désirais !

« — Quoi donc ?

« — Les voilà qui se mettent en marche du côté de ces rochers que vous voyez là-bas; et il me montrait un groupe de pierres abruptes, pareilles à des dolmens druidiques, qui surgissaient du sol à l’un des angles de la plaine : il faut, senor, nous rendre là. Vamos! » Nous nous glissâmes en conséquence avec précaution tout autour de la bordure de la montagne, jusqu’aux rochers qui se trouvaient entre nous et la harde de vigognes. Une fois là, rien ne fut plus facile que de nous faufiler entre les pierres, et nous prîmes position derrière un bloc percé au milieu, qui paraissait avoir été fait exprès pour nous servir de meurtrière. C’était bien le meilleur affût qu’il fût possible de désirer.

« Le moment était solennel, car les animaux se trouvaient près de nous, à portée de fusil ; je tenais en main mon rifle à deux coups, chargé soigneusement de chevrotines, et mon compagnon caressait amoureusement la crosse d une longue canardière de fabrique espagnole. 11 murmura à mon oreille les

instructions qu’il avait à me donner pour réussir dans notre chasse. Je ne devais pas tirer avant lui, et mon premier soin serait de tuer le vieux mâle, qu’il visait aussi lui-même. C’était là le point essentiel pour réussir, et je lui promis de faire de mon mieux. Les vigognes, ignorant le danger, avançaient toujours, le mâle marchant le premier. Il se prélassait, la tête en l’air, et laissait llotter au vent les longues soies de sa poitrine. Nous ne le perdions pas de vue. Il éLait si près ne nous, qu’on pouvait facilement distinguer ses yeux brillants et sa démarche orgueilleuse chaque fois qu'il se retournait pour faire signe à sa famille de le suivre. Le vent nous favorisait; il nous apportait les émanations de l’animal , et c’était fort heureux, car, s’il en eût été autrement, nous eussions depuis longtemps été éventés. Néanmoins la vigogne éprouvait un vague soupçon, car elle s’arrêta soudain, releva la tête, frappa à diverses reprises le sol du pied, et poussa un cri étrange , qui ressemblait, à s’y méprendre, à celui du cerf qui brame. Au même instant le rifle de mon compagnon lit feu : ce fut l’écho du cri de la vigogne mâle, qui bondit à un mètre au-dessus de la terre et retomba morte, les quatre pieds en l’air.

« Je m’attendais à voir les autres prendre la fuite, et j’allais à mon tour décharger mes deux coups de fusil sur la harde effrayée, quoiqu’elle fut encore à une trop grande distance, lorsque la main de mon guide m’empêcha de donner suite à cette velléité bien naturelle.

« — Ne tirez pas, murmura l’Indien à mon oreille,

vous allez, dans un moment., avoir une meilleure cliance ; regardez ! feu ! maintenant, si cela vous plaît! »

« A ma grande surprise, les vigognes, au lieu de chercher à fuir, s’avançaient en trottant vers l’endroit où le vieux mâle gisait étendu mort. Elles couraient autour de lui, s’arrêtant par intervalles devant la pauvre bête, et poussaient des gémissements qui fendaient le cœur. Vraiment c’était un triste spectacle, mais le chasseur est sans pitié, surtout lorsqu’il a devant les yeux du gibier, du vrai gibier. Une seconde me suffit pour épauler, viser et lâcher mes deux coups de fusil : tous deux portèrent juste et firent chacun une victime. J’avais fait coup double, et malgré la détonation, quand la fumée se dissipa, nous aperçûmes encore la moitié de la harde couchée et frappant la terre du pied. Les autres n’avaient rien changé à leurs allures ; elles trottaient, comme si de rien n’était, autour du cadavre de leur sentinelle. Un troisième coup de fusil fit une autre victime, et, sans discontinuer le feu, au bout de dix minutes, nous avions abattu mortes ou mourantes toutes les vigognes de la harde !

« Pour ramener le gibier à la hutte de l’Indien, il nous fallait aller chercher nos chevaux : cela exigeait au moins deux ou trois voyages. Mais comment empêcher les loups et les condors de dévorer les vigognes pendant notre absence ? Mon guide mit alors en pratique un moyen bien simple, employé par les trappeurs des prairies de l’Amérique du Nord , comme aussi par les chasseurs du Pérou. Il s’em-

pressa d’ouvrir le ventre aux vigognes et de leur arracher les intestins, puis prenant les vessies de chaque bête il les gonfla d’air. Coupant ensuite des tiges d’aloès, à l’extrémité desquelles il attacha ces vessies, il planta ces hâtons en rond tout autour du monceau de victimes. Ces ballons en miniature, agités par la brise, dansaient, sautaient, se trémoussaient comme des drapeaux, et cet ingénieux moyen suffit pour effrayer les loups et les condors, qui redoutent un piège et n’approchent jamais.

« Il faisait nuit, lorsque nous arrivâmes devant la cabane du chasseur indien avec notre dernière vigogne. Nous étions harassés, morts de faim, mais une grillade do viande fraîche , arrosée d’eau-de-vie et accompagnée d’un cigare, pour dessert, nous fit oublier nos fatigues. Mon hôte était enchanté du résultat de la chasse du jour, aussi me promit-il de me mener le lendemain à la poursuite des guanaques. »

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