‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 18 sur 37 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le chacu.

« Le lendemain matin , continua Thompson, nous eûmes notre chasse aux guanaques, dont le succès

dépassa notre espérance. Nous en tuâmes un bon nombre appartenant à la harde que nous avions vue le jour précédent. La manière de chasser cet animal n’est pas différente de celle mise en usage pour la chasse aux vigognes : noüs n’avions qu’à employer la ruse pour arriver à portée et tirer juste. Ce n’est pourtant point chose aisée que d’approcher les guanaques. Ces animaux sont les plus farouches de tous ceux auxquels j’aie jamais fait la chasse, et, comme ils se tiennent habituellement sur des rochers élevés, ils peuvent surveiller tous les mouvements du chasseur qui les guette. Toutefois les rochers dont les arêtes surplombent en saillie, favorisent l’approche des chasseurs ; en rampant à plat ventre, ils se trouvent bientôt à quelques mètres du quadrupède ruminant, qu’il faut tuer roide; car, s’il n’est que blessé, il escalade les montagnes et s’enfuit , pour aller mourir au loin sur un plateau inaccessible.

« Pendant mon séjour dans la hutte de l’Indien, il me donna des détails sur une chasse pratiquée par ses compatriotes lorsqu’ils veulent s’emparer de plusieurs troupeaux de vigognes à la fois. Cette chasse sans pareille s’appelait le chacu.

« On comprendra facilement que j’éprouvai le plus grand désir d’assister à un chacu quelconque, et mon guide me fit la promesse de me donner ce plaisir. Nous étions justement à l’époque de l’année favorable aux expéditions de cette sorte, et il m’apprit que ses amis devaient en entreprendre une à quelques jours de là. La tribu à laquelle appartenait mon hôte se préparait à faire une grande chasse, et mon Indien,

homme pratique et de bon conseil , était désigné pour être l’un des chefs.

« La veille du jour où l’expédition devait se mettre en marche, nous quittâmes le désert et nous nous acheminâmes vers le village péruvien ; c’était un assemblage de huttes dont la forme ressemblait à celle de ruches d'abeilles. Elles étaient disséminées au fond d’une des vallées profondes des Cordillères, à plusieurs milliers de pieds au-dessous du niveau des tables du Puna. Le climat, comme on le pense Lien, était d’une température beaucoup plus chaude : la canne à sucre et la plante grasse yucca ( yatropha mainhot ) élevaient leurs tiges verdoyantes et fleuries dans tous les jardins du village, tandis que le maïs indien livrait au vent ses épis soyeux au milieu des champs cultivés.

« Les habitants de cette bourgade appartenaient à la race des Inilios mémos (Indiens civilisés). Pendant une partie de l’année, ils se livraient à l’agriculture, mais la plupart du temps ils s’abandonnaient à l’oisiveté et au plaisir de la chasse. Ces Indiens étaient convertis au christianisme. Le padre , ou plutôt le curé qui desservait l’église bâtie au centre du village, était d’origine espagnole. J’appris qu’il devait nous accompagner dans notre expédition à laquelle il prenait un intérêt tout particulier, parce qu’il y avait dans le pays une loi qui donnait à l’église les peaux de toutes les vigognes tuées dans le canton. Je reçus l’hospitalité sous le toit du curé péruvien, petite maisonnette assez confortable. Je partageai même son souper, consistant en une volaille bouillie qui avait

^ Jv Ar* •

été tuée tout exprès pour la circonstance, et que le cuisinier avait fortement assaisonnée de piment rouge. J’eus pour boisson du chicha (eau-de-vie de grain), puis, lorsque le souper fut achevé, le padre m’offrit une cigarette, et fit les frais de la conversation. Du reste, cet excellent homme accomplissait son rôle de patriarche avec un zèle digne d’éloges : aussi était-il le bien-aimé des gens simples au milieu desquels il vivait.

« Le lendemain, de bonne heure, l’expédition du chacu se mit en marche et s’avança au milieu des sentiers escarpés qui conduisaient sur les altos du désert Puna. Il y avait des chevaux, des mules, des lamas, des hommes, des femmes, des enfants et des chiens; en un mot, toutes les créatures vivantes du village s’étaient mises en route. Le chacu ne devait pas durer un seul jour, mais bien des semaines entières. Les Indiens transportaient des tentes grossières, des couvertures, des ustensiles de cuisine; aussi la présence des femmes était-elle indispensable pendant le cours de l’expédition. Non-seulement c’était à elles qu’était réservé le soin de préparer les repas, mais il leur fallait encore veiller à la propreté du camp, et donner un coup de main pour la chasse. Les hommes étaient revêtus de leurs ponchos de poils de lama, aux couleurs éclatantes, et les femmes de leurs mantes rayées, taillées dans la baya, cette étoffe grossière si commune au Pérou. Parmi les bêtes de somme, je remarquai plusieurs mulets et quelques lamas qui portaient sur leur dos, enroulés en paquets, des articles fort extraordinaires. Celui-ci

était chargé de haillons ficelés ensemble, cet autre de rouleaux de cordes, tandis qu’un grand nombre d’entre eux transportaient des faisceaux de petits bâtons courts.

« A un mille du village la caravane fit halte, et je demandai quel en était le motif. « C’est à cause du « huaro , » me répliqua-t-on. On m’apprit qu’au Pérou un huaro était un pont d’une espèce particulière, et que nous allions traverser un de ces passages suspendus. Je piquai des deux afin d’arriver en tête de la cavalcade. C’était une chose vraiment bizarre que ce pont, et je me demandais comment il serait possible de passer d’un bord à l’autre, lorsque le padre m’assura que le huaro était solide. « Une « heure ou deux nous suffiront à tous, me dit-il, « pour être transportés de l’autre côté. »

« Savez-vous ce que c’est qu’un huaro ? C’est tout simplement un câble tendu au-dessus d’un précipice et fortement lié au deux extrémités. Sur celte corde est fixée une poulie, à laquelle est suspendu un morceau de bois creusé dans la forme de la le Lire U, que l’on fait mouvoir alternativement de l’un à l’autre bord. Naturellement, il y avait deux cordes, une de chaque côté de l’abîme, au moyen desquelles on attirait d’un bord à l’autre chaque voyageur, et notez bien qu'il n’y avait place que pour une seule personne à la fois. Vous ne vous étonnerez donc pas du temps que nous mimes à traverser ce précipice, car nous étions environ cent personnes, et nos bagages étaient considérables,

« Je n'oublierai jamais les sensations que j’éprou-

vai lorsque mon tour vint de traverser le huaro. On commença par me faire coucher sur le dos dans le creux du morceau de bois, et l’on me lia solidement sur place. Quant à mes jambes, elles n’avaient pour appui que le câble lui-même, et je devais, pour ne pas choir, user de toute la force de mes muscles. A l’aide de mes mains, je me cramponnai au côté vertical de l’U de bois, et l’on me recommanda particulièrement de tenir la tête aussi haute que possible. Tout à coup je me sentis lancer dans l’espace audessus d’un abîme qui avait près de trois cents pieds de profondeur, et au fond duquel les eaux d’un torrent écumaient blanchissantes sur des roches noires comme du jais. Mes chevilles s’écorchaient le long du câble, et la sensation que j’éprouvais était si étrange, que je fus plusieurs fois sur le point de tout lâcher. A vrai dire, ma situation ne se fût point améliorée, car je n'aurais plus eu alors que mes bras pour supporter le poids de mon corps. Je me cramponnai donc de toutes mes forces avec mes deux mains, car je m’imaginais que la corde avec laquelle j’avais été attaché allait se rompre d’un moment à l’autre. A force de m’abandonner aux saccades et aux tiraillements de ceux qui m’aidaient à traverser le huaro, je me trouvai enfin de l’autre côté, debout sur mes pieds, et en sûreté.

« Gomme vous le pensez bien, gentlemen, il n’y a qu’un voyageur qui puisse se risquer sur le huaro. Les chevaux, les mulets et les lamas doivent choisir un autre chemin et passer les torrents à la nage. Il arrive même souvent que les pauvres animaux, cm-

portés par les eaux rapides et poussés contre les rochers, périssent (l’une manière misérable. Toutes les bêtes de somme de l'expédition du chacu eurent la chance de passer sur l’autre bord sans courir de dangers, et lorsque le dernier eut touché la rive opposée, l'on se remit en route en continuant à grimper sur les allos des Andes. Je me permis cependant de demander à mon compagnon de route pourquoi nous n’avions pas traversé le torrent à gué dans un autre endroit : il me répondit qu'il nous eût fallu, pour trouver un passage guéable, faire un détour d’environ vingt milles. Ainsi le câble du buaro avait raccourci la distance.

« Nous n’arrivâmes que fort tard sur les hauteurs des Cordillères, et il fut décidé que l’on attendrait au lendemain pour attaquer les vigognes. Toute la soirée fut donc employée à dresser les tentes et à tout mettre en ordre dans notre campement, qui devait rester établi là jusqu’au moment où nous aurions exploré tout le voisinage, et aussi longtemps qu’il y aurait du gibier sur le Puna.

« Bien avant l’aube du jour, une troupe de chasseurs avait pris les devants, emportant les cordages, les pieux et les haillons dont j'ai déjà parlé. Les femmes et les enfants se joignirent à eux, et l’on s’avança du côté d’une table immense, voisine de celle sur laquelle nous avions établi notre campement. Une heure après le lever du soleil, les autres Indiens quittèrent le camp ; tous, à peu d’exceptions près, étaient à cheval ou à dos de mulet. Cette compagnie se composait de vrais chasseurs au chacu, et ils em-

menaient avec eux les chiens du village. Je comptais les suivre, mais j’avais compté sans le padre, qui voulut à toute force m’emmener avec lui, m’assurant qu’il me conduirait sur un pic élevé, du haut duquel nous ne perdrions aucun des incidents de la chasse. Nous partîmes donc tous les deux, en prenant un chemin opposé à celui au milieu duquel les Indiens à cheval avaient disparu.

« Vingt ou trente minutes nous suffirent pour parvenir sur le plateau où s’était rendue la première escouade de chasseurs. Lorsque nous arrivâmes, ils étaient occupés aux préparatifs du chacu, et je vis alors à quel usage étaient destinés les cordes et les haillons. Les Péruviens construisaient aussi un enclos appelé corral, qui était à moitié achevé, et je m’aperçus qu’on lui avait donné une forme circulaire. Les pieux, ou pour mieux dire les échalas, étaient enfoncés dans le sol, sur une ligne courbe, à environ un mètre de distance les uns des autres. Chaque morceau de bois s’élevait à quatre pieds, et la corde s’enroulait à l’extrémité, passant ainsi d’un bâton à l’autre, comme la palissade d’une piste sur un terrain de course. Tout le long de cette corde pendaient des haillons et des bandes de cotonnade qui retombaient jusqu’à terre et flottaient au gré du vent.

« Cette barrière factice s’étendait à une distance d'environ trois milles : d’un côté seulement, sur une étendue de quelques centaines de mètres, elle était interrompue, et c’était par là que l’on entrait dans l’enclos. Comme on le pense bien, cette ouverture se

trouvait du côté d’où la harde de vigognes devait être forcée dans l’enceinte.

« Aussitôt que ces préparatifs furent terminés, les Indiens se séparèrent en deux corps d’armée et se placèrent à quelque distance les uns des autres, sur une même ligne qui aboutissait à la piste, de telle sorte qu’ils formaient une espèce d’entonnoir vivant de deux milles de long. Une fois postés de la sorte, ils attendirent patiemment le résultat de la battue de leurs camarades.

« Pendant- ce temps -là, les chasseurs procédaient à la battue : ils se trouvaient à une si grande distance que c’est à peine si nous pouvions les distinguer dans le lointain. Cette seconde escouade s’était aussi divisée en deux, et chaque partie battait les montagnes, afin de faire lever le gibier. Selon mes calculs, ils avaient décrit un circuit d’environ douze milles, et dès qu’ils se furent rejoints, ils formèrent une longue courbe dont le centre creux se dirigeait vers la corde de l’enclos. C’est dans cette position qu’ils s’avancèrent, et, conséquemment, tous les anu maux qui passaient sur la plaine devaient etre forcés de se précipiter dans 1 enceinte. ^

« Le padre m’avait conduit au sommet d’un pic élevé, d’où nous apercevions tout ce qui se passait dans la plaine à une distance fort éloignée. Peu à peu, nos yeux découvrirent les cavaliers à l’horizon extrême de la table, et devant eux, comme des points imperceptibles, des formes de couleur rouge, sautillant et se précipitant en avant. A n’en plus douter, c’étaient des vigognes. Il y en avait certainement

plusieurs troupeaux, et on les voyait aller de çà, de là, en tous sens, cherchant à échapper à la battue et ne sachant quel parti prendre. Toutes les cinq minutes, nous apercevions une harde, le mâle en tête, prenant son élan en droite ligne , s’avançant au galop, puis s’arrêtant tout à coup. Ensuite, comme après avoir fait réflexion que la voie était mauvaise à suivre , les pauvres vigognes se mettaient à galoper dans une direction opposée. Leur magnifique pelage orange, brillant au soleil, nous permettait de les apercevoir à une fort grande distance.

« Peu à peu les rabatteurs se rapprochèrent, et nous distinguions sans difficulté la forme des cavaliers qui parcouraient en tous sens les monticules de la plaine. Nous entendions même leurs cris, le son de leurs trompes perforées dans des cornes de bœuf et les aboiements de leurs chiens. Bientôt nous aperçûmes les cavaliers resserrant les deux extrémités de leur arc mouvant, de manière à rejoindre les deux points de l’entonnoir que j’ai décrit, Les vigognes, divisées en plusieurs groupes, s’élançaient de toutes parts, effrayées , ne sachant à quoi se résoudre, faisant volte-face aussitôt qu’elles se trouvaient à quelques pas des hommes et des femmes, et se rejetant brusquement du côté opposé. II y avait là, dans le cercle, environ cinquante ou soixante quadrupèdes, qui, peu à peu, de disséminés qu’ils étaient, se groupèrent en une masse compacte. Enfin , après une longue hésitation, tous, pêle-mêle, guidés par l’un d’eux, qui avait découvert l’ouverture, ils se

Le chacu

précipitèrent au galop au centre de la palissade de cordes et de haillons.

« Les chasseurs à pied, accompagnés des femmes, s’élancèrent alors à l’entrée du cercle, et, avec une rapidité sans pareille, fichèrent de nouveaux pieux en terre, les lièrent les uns aux autres avec des cordes également ornées de haillons, de manière que l'arêne fut entièrement cernée. Les chasseurs à cheval mirent leurs montures au galop tout autour du cercle de cordes, et puis, d’un commun accord, mettant pied à terre, ils se placèrent à une très-petite distance les uns des autres. Chacun d’eux prépara ses bolas, afin d etre prêt à commencer l’œuvre de destruction aussitôt que le corral serait entouré par les femmes et les enfants dont l’assistance devenait nécessaire pour empêcher le gibier de sortir de l’enceinte.

« Ils s’avancèrent ensuite au milieu de l’enclos faisant, tourner leurs bolas autour de leur tête et poussant des cris répétés, dont le but était de se donner mutuellement des avis pour le succès de la chasse. Les vigognes, effrayées, se précipitaient à droite et à gauche, et partout elles rencontraient un Indien. Bientôt elles s’éparpillèrent dans. toutes les directions, pour se réunir ensuite et s’élancer après tout autour, comme le font les chevaux d’un cirque ou d’un hippodrome. Elles décrivaient les courbes les plus gracieuses que l’on puisse imaginer. Les bolas s’échappèrent en sifflant dans les airs, et peu d’instants après le gazon s’affaissait sous le poids des victimes, qui tombaient en bramant et en se dé-

bal tant contre les étreintes de la mort. Les pauvres bêtes, au nombre d’environ cinquante, périrent toutes, sans exception : il y avait à peine vingt minutes qu’elles s'étaient précipitées dans l’arène. On assembla, en un seul tas, toutes ces vigognes pantelantes, puis on les écorcha et on dépeça le gibier, qui fut distribué à tous ceux qui avaient pris part au chacu.

« On songea ensuite à enrouler de nouveau les cordes et à les mettre en rouleaux ; les haillons furent empilés et ficelés, les pieux arrachés et replacés en faisceaux, afin de servir à la chasse du lendemain sur un autre des plateaux du Puna. Quant à la viande, on la chargea sur le dos des mulets et des chevaux, et lorsque tout cela fut terminé, les chasseurs s’acheminèrent, à la file les uns des autres, du côté du camp.

« Cette excursion du chacu dura dix jours, et pendant tout ce temps-là je demeurai avec mes Péruviens à moitié civilisés. Le nombre de têtes de vigognes tuées se monta à cinq cents et tant, sans y comprendre une ou deux guanaques, plusieurs aruhs ou cerfs des Andes ( cervus anlisensis ) et une demidouzaine d’ours noirs ( ursus ornatus). Je n’ai pas besoin de vous dire que ces derniers animaux ne furent pas tués dans la chasse au chacu : leur mort fut accidentelle ; ils périrent, les uns à coup de bolas, les autres grâce à l'habileté de quelques chasseurs armés de carabines qui leur logèrent une balle au bon endroit. »

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